‹ Les contes de man mère l'Oye avant PerraultChapitre 13 sur 41 · I. Textuel · texte numérisé non relu

I. Textuel

1 12 Les Contes de ma Mère VOye.

gola l'escalier et courut au jardin. Prétiosa flaira le danger, remit le petit bâton dans sa bouche et reprit sa forme de béte. Arrivé en bas, le prince ne trouva plus celle qu'il avait vue de la fenêtre et en fut si affecté qu'il se plongea dans une profonde mélancolie. Au bout de quatre jours, il tomba malade; il répétait sans cesse : « Mon ourse, mon ourse ! » Quand sa mère l'entendit se plaindre ainsi, elle s'imagina que l'ourse lui avait fait quelque mal et elle donna ordre de la tuer.

L'ourse était si bonne qu'elle se serait fait aimer des pierres du chemin. Charmés de sa douceur, les serviteurs n'eurent pas le courage de l'abattre; ils la conduisirent au bois et rapportèrent à la reine qu'ils y avaient lâché la pauvre petite bête. La nouvelle en vint aux oreilles du prince et il s'abandonna à des folies incroyables. Quoique malade, il se leva et voulut qu'on mît les serviteurs en hachis. Lorsqu'il apprit d'eux comment la chose s'était passée, il monta presque mourant à cheval, et tant chercha et tant tourna qu'il finit par retrouver l'ourse. Il la ramena à la maison, l'enferma dans une chambre et dit :

— O beau morceau de roi qui es caché dans cette peau, ô chandelle d'amour qui es enclose dans cette lanterne velue ! Pourquoi me tromper ainsi? Est-ce pour me voir vivre dans l'angoisse et dépérir peu à peu de consomption ? Je meurs

Peau d'Ane.

alangui, affamé d'amour, halluciné par ta beauté et tu ne vois pas ce qui frappe tous les yeux, que je suis réduit au tiers, comme du vin cuit, que je n'ai plus que la peau et les os, et que la fièvre est cousue • à mes veines avec du fil double î

Dépouille donc cette fourrure et dévoile -moi la splendeur de tes beautés; ôte les feuilles qui couvrent ce panier de jonc ^ et montre-m'en les beaux fruits; lève cette portière et permets à mes yeux de contempler la pompe des merveilles. Qui a logé dans une prison tissue de poils un objet aussi joli ? Q.ui a serré dans un écrin de cuir un aussi beau trésor ? Fais-moi voir ce prodige de grâce et pour prix prends toutes mes volontés. O mon bien, c'est la graisse de cette ourse qui seule peut calmer l'irritation de mes nerfs !

Quand il eut tout dit et redit, il s'aperçut qu'il avait perdu ses paroles. Il se retourna dans son lit et eut une crise si violente que les médecins n'en augurèrent rien de bon. Sa mère, qui n'avait pas d'autre bien au monde, s'assit à son chevet et lui dit : — Mon fils, d'où te viennent ces tourments? Quelle sombre mélancolie s'est emparée de toi! Toi si jeune, toi si chéri, toi si grand, toi si riche, que te manque-t-il, ô mon fils ? parle : mendiant hon-

I. Sportone, gv2,nA. cabas où les paysans portent leurs fruits au marché.

114 Les Contes de ma Mère l'Oye.

teux porte besace vide. Tu veux une épouse, choisis-la ; je donne les arrhes. Prends et je paye. Ne vois-tu pas que ton mal est mon mal ? Chez toi bat le pouls, chez moi le cœur; tu as la fièvre dans le sang, moi j'ai le feu au cerveau, n'ayant pas d'autre bâtqn de vieillesse que toi. Donc, reprenons courage : on peut encore être heureux et ne pas voir ce royaume en noir, cette maison en poussière et cette mère comme une pauvre misérable !

A ces paroles le prince répondit :

— Je ne connais qu'une chose qui me puisse consoler, la vue de Tourse. Si vous voulez que je guérisse, amenez-la dans cette chambre. Je ne souffrirai pas qu'une autre me soigne et fasse mon lit, ainsi que ma cuisine. Sans qu'il soit besoin d'aucun remède, son agréable présence me guérira en quatre secondes.

La maman trouvait ridicule que l'ourse eût à jouer le rôle de cuisinière et de camériste ; elle se demandait si son fils n'avait pas le délire. Néanmoins, pour le contenter, elle envoya quérir la bête. Celle-ci s'approcha du lit, leva la patte et tâta le pouls du malade, ce qui effraya la reine, qui croyait à chaque instant qu'elle allait lui griffer le nez.

Mais le prince dit à l'ourse :

— Ma chérie, ne veux-tu pas me fliire la cuisine, me donner à manger et prendre soin de moi?

Peau d'Ane. ii5

Elle baissa la tête en signe de consentement. Aussitôt la reine ordonna d'apporter une couple de poules, d'allumer le feu dans le foyer de la chambre et de faire bouillir de l'eau. L'ourse prit une poule, l'échauda, la pluma dextrement et^ l'ayant étripée, la mit à la broche. Elle apprêta, en outre, un bon petit gratin dont le prince, qui pourtant ne pouvait sentir le sucré, se lécha les doigts. Quand il eut assez mangé, elle lui donna à boire avec tant de grâce que la reine voulut la baiser au front.

Le prince alors descendit du lit pour faire ce qui sert de pierre de touche au jugement des médecins. L'ourse aussitôt dressa le lit, courut au jardin, y cueillit une brassée de roses et de feuilles d'oranger et les sema sur la couche, si bien que la reine dit que l'ourse valait un trésor et que son fils avait mille raisons de lui vouloir du bien.

Voyant qu'elle le servait si 'gentiment, le prince remit du bois dans son feu. Si d'abord il s'était consumé par drachmes, maintenant il s'en allait par rotoli 1. Il dit à la reine:

— Ma bonne mère, si je ne donne pas un baiser à l'ourse, le souffle va me manquer.

La reine, qui le vit près de s'évanouir, dit :

— Baise-le, baise-le, mon bel animal : je ne veux pas voir mourir mon pauvre fils.

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