LA BARBE BLEUE
A pomme d'Eve, la boîte de Pandore, la lampe de Psyché, la petite clef de la Barbe Bleue sont les signes représentatifs de la même idée : la curiosité de la femme. On peut y joindre les questions indiscrètes que, malgré sa promesse, Béatrix adresse à Hélias dans la légende flamande du Chevalier au Cygne; enfin, pour que le beau sexe ne nous accuse pas de partialité, nous devons ajouter que la curiosité de l'homme ne serait pas mal figurée par l'épée avec laquelle Raimondin , manquant à sa parole, pratique une ouverture dans la porte de la chambre où Mélusine se retire le samedi.
Elles sont nombreuses aussi, dans toutes les mythologies, les chambres qu'ouvre la fatale clef, à
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commencer par celle qui contenait les trésors d'Ixion et où nul ne pouvait entrer sans être dévoré, comme Hésionée, par le feu qui ne s'éteint jamais.
c( Suis-je sans crédit auprès de Zeus ? dit dans Eschyle Athènè aux Euménides. Faut-il vous rappeler que, seule de tous les dieux, je connais les clefs du lieu où s'enferme la foudre ? »
Dans les Mille et une Nuîts^ le troisième Calender raconte qu'il est accueilli en un magnifique palais par quarante jeunes dames qui, forcées de s'absenter , lui remettent toutes les clefs en lui défendant d'ouvrir un cabinet qui a une porte d'or. Le prince ouvre le cabinet et y trouve un cheval noir sur lequel il monte.
Le cheval déploie de larges ailes, s'envole emportant le nouveau Bellérophon, puis s'abat sur la terrasse d'un château où il se débarrasse de son cavalier après lui avoir crevé l'œil droit d'un coup de saqueue.
Un conte de Bechstein, le Chevreuil d'or, met en scène deux enfants qui, dans une chambre que la femme d'un ogre leur avait défendu d'ouvrir, trouvent une petite voiture en or, attelée d'un chevreuil d'or, dont ils se servent pour fuir ce logis inhospitalier.
Il est aussi question de chambres interdites dans le Roi serpent et le Prince de Tréguier, dans Koadalan, ainsi que dans Bihannic et l'Ogre, contes bas-bretons de Luzel : dans le Roi noir, conte
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romain de Busk ; dans le Vigoureux Franck., de l'Allemand MuUenhoff; dans le Fidèle Jean, des frères Grimm ; dans le Fils de la Veuve, du Norwégien Asbjorsen ; dans Mastermaid, du même; dans Maria Morewna , conte russe, traduit de Ralston par Loys Brueyre , dans V Histoire de Saktîvega , du Kaihâsariisâgara , c'est-à-dire Y Océan des rivières des contes, recueil de Samodeva Bhatta de Cachemire, qui date du xii^ siècle ; dans V Esprit trompé par le fils du Sultan, conte de Zanzibar, traduction anglaise de Steere, etc., etc.
Une des plus belles légendes des frères Grimm, traduite par Frédéric Baudry, V Enfant de la bonne Vierge, raconte l'histoire d'une jeune fille qu'un pauvre bûcheron avait confiée à la vierge Marie pour qu'elle l'emportât au ciel.
Un jour, forcée de faire un voyage, la Vierge remet à sa protégée les clefs des treize portes du paradis en lui défendant d'ouvrir la treizième. L'enfant désobéit et, la porte ouverte, voit, au milieu du feu et de la lumière, la Trinité assise. Du bout du doigt elle touche légèrement la lumière, le doigt devient couleur d'or et elle a beau le laver, la couleur ne s'en va pas.
A son retour, la vierge Marie interroge la fillette qui, par trois fois, nie avoir ouvert la porte défendue. Pour la punir, la Vierge la renvoie sur la terre. La jeune fille s'endort, puis se réveille dans un
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désert affreux, oti elle reste longtemps en proie à toutes les misères.
Passe un roi qui, la trouvant d'une beauté merveilleuse, l'emmène dans son palais et l'épouse. Elle met successivement au monde trois enfants. Chaque fois qu'elle vient d'accoucher, la Vierge lui apparaît et lui demande si elle veut confesser sa faute : elle nie toujours et chaque fois la Vierge lui prend son nouveau-né.
On l'accuse d'être une ogresse et on la condamne au bûcher. Déjà elle est attachée au poteau et la flamme commence à s'élever autour d'elle, lorsque enfin son cœur est touché de repentir.
« Si je pouvais avant de mourir, pense-t-elle, avouer que j'ai ouvert la porte! » Et elle crie : — Oui, Marie, je suis coupable!
« Comme cette pensée lui venait au cœur, la pluie se mit à tomber du ciel et éteignit le feu du bûcher; une lumière se répandit autour d'elle, et la Vierge Marie descendit, ayant à ses côtés les deux fils premiers-nés et portant dans ses bras la petite fille venue la dernière. Elle dit à la reine d'un ton plein de bonté : « Il est pardonné à celui qui avoue son péché et s'en repent. »
Cette touchante légende, dont le plan très-régulier accuse une intervention littéraire, a pu être inspirée à une âme chrétienne par la terrible histoire de la Barbe bleue. Nous l'avons résumée pour
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montrer comment d'une donnée analogue on peut tirer un ensemble tout différent.
Mais d'où vient-elle^ cette histoire, une des plus célèbres qu'il y ait au monde ? D'après Collin de Plancy, dont M. Ch. Giraud a adopté l'opinion, la Barbe bleue serait une vieille tradition de la Basse- Bretagne, et son héros, un seigneur de la maison de Beaumanoir.
M. Abel Hugo, plus précis mais moins crédule, nomme dans la France pittoresque (t. II, p. i65. — i835, in-4*') le maréchal Gilles de Retz, seigneur d'une famille bretonne qui s'est jadis alliée avec les Beaumanoir du Maine. Gilles de Retz fut, en effet, brûlé à Nantes en 1440 pour avoir égorgé environ cent cinquante enfants sur lesquels il avait exercé sa lubricité.
La légende y a ajouté un nombre illimité de femmes, dont sept étaient. ses épouses légitimes. On voit du reste encore, dans les ruines du château de Verrière, une petite salle tapissée de lierre qu'entourent sept arbres funéraires en mémoire des sept femmes du monstre.
Michelet assure que, pour l'honneur de la famille, on a substitué à son nom celui du partisan anglais Blue Beard. C'est aller chercher bien loin ce qu'on a sous la main. Non- seulement Gilles de Retz n'a pas .donné lieu à la légende populaire, mais il lui doit évidemment son surnom, surnom d'ailleurs
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assez mal appliqué, car la vérité est que le terrible maréctial n'eut qu'une seule femme, Catherine de Thouars, « qu'il respecta, dit M. J.Macé, comme un chevalier du temps de Dunois respectait sa dame. « C'est par le sobriquet deCroquemitaine qu'il aurait fallu désigner cet égorgeur d'enfants, si Croquemitaine n'était un monstre plus débonnaire encore que Barbe bleue ne Test devenu avec le temps.
On a tenté aussi et sans plus de raison d^identifier la Barbe bleue avec un roi breton du vi'' siècle, nommé Comorus, Comorre, Commorre ou Conamor, qui épousa sainte Trophime, fille d'un duc de Vannes. Le Grand Dictionnaire universel du XIX^ siècle prétend même qu'on a retrouvé, il y a quelques années, dans une chapelle du Morbihan, des peintures à fresque datant du xvni*' siècle et représentant la légende de- sainte Trophime.
Ces peintures reproduisent dans tous ses détails l'histoire de la Barbe bleue, avec cette seule différence qu'au dernier tableau l'époux barbare pend sa femme, laquelle est ensuite ressuscitée par saint Gildas, qui est accouru avec les frères de la victime. Dans les Grandes Cronicques d'Alain Bouchard (in-folio, Nantes, i53i, p. 52), l'histoire est beaucoup plus simple. Comoriis ayant déjà fait périr plusieurs femmes, Gueroch, comte de Vannes, lui refuse sa fille nomniée Triphime; il finit pourtant par la lui octroyer, « moyennant la promesse qu'à
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la requeste du roi Comorus, M. Sainct Gildas lui fait de la • bien traicter et la lui restituer saine et franche, quand il la lui requerroit. »
La reine apprend que son mari a pour habitude de tuer ses femmes dès qu'elles deviennent enceintes. Se voyant en cet état, elle s'enfuit; Comorus la poursuit jusqu'à un petit bocage où il la découvre et lui coupe la tête.
Le comte Gueroch, « grandement douloureux, » va trouver le benoist saint Gildas et le supplie de tenir sa promesse. Gildas se rend auprès du cadavre, lui recolle la tête et, à force de larmes et de prières, obtient de Dieu qu'il ressuscite la reine.
L'auteur des Vies des Saints de la Bretagne Armorique (Rennes, 1680, un vol. in-4°, t. P'", p. 16) reproduit la scène du meurtre avec plus de détails; il ne rencontre pourtant l'histoire de la Barbe bleue que dans quelques traits généraux.
« Alors la pauvre dame, se jette à genoux devant lui, les mains levées au ciel, les joues baignées de larmes, luy crie mercy; mais le cruel bourreau ne tient compte de ses pleurs, l'empoigne par les cheveux, lui desserre un grand coup d'épée sur le col et lui avale la teste de dessus les espaules. »
Cette histoire ne ressemble guère plus au conte de Perrault que celle du maréchal de Retz et, si les peintures dont parle le Dictionnaire du XIX"" siècle existent en réalité, elles prouvent simplement que
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la légende de sainte Trophime s'est modelée sur le conte de la Barbe bleue, commo, la légende de sainte Dipne sur celui de Peau d'Ane.
Cambry, qu'-on a trop souvent cité, dit en son Voyage dans le Finistère {^. i55 de l'édition Souvestre, Brest, i835) : « La Bretagne revendique sur ma Mère Loye et sur Perault [sic] les contes de la Barbe bleue, du Chat botté, du Marquis de Carabas et même le Petit Poucet. »
Ce savant, qui semble prendre ma Mère l'Oye pour un écrivain et qui fait du marquis de Carabas le titre d'un conte différent du Chat botté^ n'a pas trop l'air de savoir ce dont il parle. Il en parle d'ailleurs avec tout le mépris qu'il était de bon goût en 1789 d'afficher pour les contes de fées. « Mais je m'arrête, dit-il ironiquement, pour ne pas révolter, -partant de prétentions et d'avantages, l'orgueil des nations voisines. »
L'histoire de la Barbe bleue a couru en Bretagne comme partout ailleurs, mais elle est évidemment plus ancienne que celle du maréchal de Retz et même du roi Comorus. Les barbes bleues, du reste, ne sont pas rares dans les différentes mythologies. Le Rig-Véda (trad. Langlois , IV, p. 170). nous montre Indra secouant les poils de sa barbe d'azur et, parmi les monuments figurés de l'antiquité égyptienne, M. H. Husson cite un dieu Bès à la barbe azurée. Zeus lui-même n'avait-il pas une
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barbe et des sourcils tellement noirs qu'ils en paraissaient bleus comme le plumage des corbeaux ?
Dans sa Mythologie ^oologique (t. I", p. 182), M. A. de Gubernatis cite une variante esthonienne de la légende française. Le héros a déjà égorgé onze femmes; malgré sa défense, la douzième ouvre avec la clet d'or la chambre secrète ; elle est sauvée par un jeune gardeur d'oies, son ami d'enfance.
Dans une variante lithuanienne de Schleicher, un frère défend à sa sœur d'entrer dans une chambre où se trouvent les corps des brigands qu'il a tués. Je n'indique que pour mémoire ce conte qui s'éloigne beaucoup trop de la version type et où la chambre aux cadavres n'est qu'un détail dans un récit fort compliqué.
Dois-je aussi mentionner, comme dérivant de Barbe bleue, un conte flamand dont le héros noie ses femmes au lieu de les égorger? Il en a déjà noyé treize, quand la quatorzième, usant de subterfuge, parvient à le noyer à son tour.
Les frères Grimm avaient admis, dans leur première édition des Cow^e^ des Enfants et du Foyer, une Barbe bleue tout à fait sernblable à la nôtre. i Ils l'ont retranchée, craignant sans doute que ce ne fût qu'une traduction du récit de Perrault, dont le livre est si répandu, ayant été longtemps leseul recueil de contes populaire dans l'Europe entière. Ils ont eu raison : la Barbe bleue allemande ne peut être
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que VOîsel emplumé, que nous donnons plus loin.'
Cet Oisel fantastique, iiorrible et puéril à la fois, et qui pousse l'imagination jusqu'à l'extravagance, nous le retrouvons dans un conte des Highlands, la Veuve et ses filles^ traduit de Campbell par M. Loys Brueyre, et dans un conte italien, le Roi des Assassins [Mythologie :{oologique, vol. II, p. 36), que M. A. de Gubernatis a entendu de la bouche d'une paysanne de Fucecchio. L'un et l'autre ne diffèrent de la tradition allemande que par quelques détails.
Ainsi, le sorcier qui se déguise en mendiant devient, dans le récit écossais, un cheval qui enlève tour à tour les trois sœurs et les transporte dans une maison située à l'intérieur d'une colline; dans le récit italien, c'est un seigneur qui se donne luimême pour le roi des Assassins.
Le rôle de l'œuf dénonciateur est joué dans le premier conte par un chat, et, dans le second, par un jeune chien qui servent ou desservent les sœurs, selon qu'elles les traitent bien ou mal. La hotte où le naïf sorcier emporte les sœurs ressuscitées est remplacée d'un côté par trois coffres, et de l'autre par deux jarres.
Dans la première tradition, la jeune fille coupe la tête au cheval avec la barre de la porte. Par suite de cette opération, il se change en un prince charmant qui épouse sa libératrice. Dans la seconde, le dénoùment est moins vif et moins satisfaisant.
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Parmi les hommes assassinés se trouve Carlino, le tils du roi de France. L'héroïne le ressuscite et l'épouse. Furieux, l'enchanteur jure de se venger. Il fait fabriquer une colonne d'or où il s'enferme et qui, par son ordre, est portée devant le palais.' La princesse la voit et commande qu'on la mette au pied de son lit.
La nuit, le roi des Assassins sort de la colonne et va à la cuisine remplir une chaudière d'huile bouillante afin d'y plonger la princesse. C'est en vain que celle-ci cherche à réveiller le prince. L'enchanteur a trouvé moyen de cacher sous l'oreiller une feuille de papier qui lui communique une vertu dormitive. A force de tirer sur la tête de son. épouxj la princesse finit par l'arracher à l'oreiller soporifique. Le prince s'éveille et le roi des Assassins est brûlé vif.
Ce dénoûment ne vaut guère mieux que celui du conte allemand avec sa tête de mort couronnée de fleurs et le déguisement de l'héroïne en oiseau merveilleux.
Le conte français a répudié toutes ces fantaisies où se joue l'imagination des peuples voisins. Il n'a conservé de la féerie que tout ju^te Ce qu'il en f&liait poui' que le récit ne perdît pas de son caractère primitif.
Otez au héros la cbùleUr dfe sa barbe et à le petite clef sa vertu révélatrice, faites que le terrible
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mari découvre par un moyen naturel la désobéissance de sa femme, et vous aurez encore une histoire très-émouvante.
La confusion de la Barbe bleue avec des personnages historiques a' pu contribuer à dépouiller, petit à petit, la fable des accessoires inutiles et par trop invraisemblables. Pour que le récit restât pittoresque et frappant, il a presque suffi du relief puissant des scènes et des dialogues, que Perrault a évidemment puisés dans la mémoire du peuple.
Tel qu'il nous l'a transmis dans sa langue sobre, familière et colorée, ce petit conte de sept pages est un des drames les plus palpitants qu'on ait écrits dans aucune langue.
L'OISEL EéMTLUmÉ
FITSCHERS VOGEL
Contes des Enfants et du Foyer, des frères Grimm, n» 46.
Il y avait une fois un maître sorcier qui, sous la figure d'un pauvre diable, allait mendier le long des maisons et s'emparait des belles filles. Personne ne savait 011 il les emportait, car on ne les revoyait jamais.
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Un jour, il passa devant la porte d'un homme qui avait trois jolies filles; il avait pris- la forme d'un vieux mendiant avec un bissac sur son dos, comme pour y mettre ce qu'on lui donnerait.
Il demanda un peu à manger; l'aînée sortit et lui apporta un morceau de pain; il ne fit que la toucher et soudain elle sauta dans le bissac.
Aussitôt il s'éloigna à grands pas, et l'emporta à travers un bois épais jusqu'à sa maison, qui était magnifique. Là, il lui donna tout ce qu'elle souhaitait et lui dit :
— Tu seras bien chez moi, car tu auras tout ce que ton cœur désire.
Cela dura deux jours, au bout desquels il lui dit:
— Il faut que je m'absente et que je te laisse seule pour un peu de temps. Voici les clefs de la maison. Tu peux aller partout et tout voir, excepté une chambre qu'ouvre cette petite clef. Celle-là, je te rinterdis sous peine de mort.
Il lui donna aussi un œuf en disant :
— Garde-le avec soin et porte-le toujours sur toi, car, s'il était perdu, il t'arriverait un grand malheur.
La jeune fille prit les clefs et l'œuf et promit au sorcier de lui obéir exactement; mais quand il fut parti, elle ne put résister à sa curiosité et, après avoir fureté du haut en bas par toute la maison, elle alla à la porte défendue et l'ouvrit.
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En entrant, quelle ne fut pas sa terreur! Au milieu de la chambre, on voyait un large bassin plein de sang, où nageaient des niorceaux de cadavres humains. Elle eut si grand'peur que l'œut qu'elle tenait tomba dans le bassin.
Elle le ramassa bien vite et voulut enlever le sang, ce fut en vain : il reparaissait toujours. Elle avait beau essuyer et gratter, elle ne put nettoyer l'œuf.
Bientôt l'homme revint de son voyage, et son premier soin fut de redemander Toeuf et les clefs. Elle les lui remit en tremblant. Il les considéra et vit qu'elle était entrée dans la chambre sanglante. Alors il dit :
— Puisque malgré moi tu es entrée dans la chambre, malgré toi tu y rentreras : ta vie va finir.
Il la saisit par les cheveux et la mit en pièces. Son rouge sang coula par terre, et le sorcier jeta ses membres par-dessus les autres qui nageaient dans le bassin.
oc Maintenant, je vais chercher la seconde fille, » se dit le maître sorcier, et, sous la figure d'un vieux mendiant, il retourna à la maison.
La seconde fille lui apporta un morceau de pain ; il se saisit d'elle, comme de la première, rien qu'en la touchant, et l'emporta chez lui. Il arriva à celleci comniç à sa sœur : elle sz laissa entraîner par la
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curiosité, elle ouvrit la chambre sanglante et, au retour du sorcier, elle paya sa curiosité de sa vie.
Il retourna chercher la troisième fille, mais cellelà était fine et adroite. Quand il lui eut donné les clefs et l'œuf et qu'il fut parti, elle serra d'abord soigneusement l'œuf, et alla ensuite dans la chambre défendue.
Ah î que vit-elle î Ses deux, propres sœurs misérablement tuées et dépecées dans le bassin. Mais elle les retira, rapprocha les membres, et les dressa, tête, corps, bras et jambes.
Quand rien n'y manqua plus, les membres commencèrent à se ranimer et à se rejoindre; les deux filles ouvrirent les yeux et ressuscitèrent. Ce fut une joie et des embrassements sans pareils.
L'homme à son retour redemanda les clefs et l'œuf, et, comme il n'y put découvrir aucune trace de sang, il dit :
— Tu as subi l'épreuve, tu seras ma femme, et tu auras de moi .tout ce que tu voudras.
— Bien, répondit-elle, tu porteras d'abord une hotte pleine d'or à mon père et à ma mère, et tu la porteras toi-même sur ton dos. Pendant ce temps, je ferai les préparatifs de la noce.
Elle courut alors à ses sœurs, qu'elle avait cachées dans une petite chambre, et leur dit :
— Voici le moment où je puis vous sauver. C'est le sorcier lui-même qui va vous emporter; dès que
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vous serez chez nous, envoyez-moi du secours. Elle les mit toutes les deux dans une hotte, et les couvrit d'or, si bien qu'on ne pouvait les voir • puis elle appela le maître sorcier et lui dit :
— Prends sur ton dos cette hotte et, pour qu'en chemin tu ne t'arrêtes pas ni te reposes, je veille et je regarde par ma petite fenêtre.
Le maître sorcier prit la hotte sur son dos et s'en fut;^ elle était si lourde que la sueur lui coulait sur les joues. Il' voulut se reposer un peu, mais une voix dans la hotte cria aussitôt :
— De ma petite fenêtre je vois que tu t'arrêtes : veux-tu bien marcher tout de suite !
Il crut que c'était sa future qui parlait et se remit en marche. Un peu plus loin, il voulut encore s'asseoir, mais on cria de plus belle :
— De ma petite fenêtre je vois que tu t'arrêtes : veux-tu bien marcher tout de suite !
Et chaque fois qu'il s'arrêtait, la voix reprenait et il se remettait en route, jusqu'à-ce qu'enfin, geignant et hors d'haleine, il déposa la hotte avec l'or et les deux filles dans la maison de leurs parents.
Cependant la future apprêtait tout pour la noce et envoyait inviter les amis du maître sorcier. Elle prit ensuite une tête de mort avec des dents grimaçantes, y ajusta une parure ef une couronne de Heurs, la porta en haut et la posa à la lucarne comme si la tête regardait dehors.
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Quand tout fut prêt, elle se plongea dans un tonneau de miel, puis fendit un lit de plumes et s'y roula, si bien qu'elle avait l'air d'un oiseau merveilleux et que personne ne pouvait la reconnaître. Elle se mit alors devant la maison et vit venir une partie des invités. Ils lui demandèrent :
— Oisel emplumé, d'où viens-tu?
— Je viens du château de la plume.
— Et que fait la jeune future?
— Elle est au haut de la maison A vous guetter par la lucarne.
Enfin parut le futur, qui revenait lentement. Il demanda comme les autres :
— Oisel emplumé, d'où viens-tu?
— Je viens du château de la plume.
— Et que fait la jeune future?
— Elle est au haut de la maison A vous guetter par la lucarne.
Il regarda en haut et, voyant la tête de mort si bien parée, il crut que c'était sa femme et lui fit des signes d'amitié.
Mais quand il fut entré dans la maison avec ses hôtes, arrivèrent à leur tour les frères et les parents que la fiancée avait appelés à son secours. Ils fermèrent toutes les portes pour que personne ne pût s'enfuir, et mirent le feu à la maison. Ainsi le maître sorcier et î^a séquelle furent brûlés.