LE CHAT BOTTE
E proverbe dit : « Chat ganté ne prend pas souris. » Il paraît que chat botté n'est point aussi maladroit et que, loin de le gêner pour faire son chemin, ses bottes lui servent même à avancer ses amis dans le monde.
C'est d'ailleurs seulement au chat français que ces hmieuses bottes rendent ce service, caries animaux qui chez les autres nations jouent ce rôle d'entremetteur bénévole nous apparaissent jusqu'à présent tout à fait dépourvus de chaussures.
Devons-nous en excepter le chat russe qui, dans un conte d'AfanassiefF, pour protéger le coq, tue le renard et ses renardeaux, après avoir chanté les paroles qui suivent \ ' ^
192 Les Contes de ma Mère l'Oye.
Le chat marche sur ses pieds
En bottes rouges; Il porte une épée au côté Et un bâton le long de la cuisse; Il veut tuer le renard Et faire périr son âme.
Il y a bien encore une chanson autrichienne rapportée par Grimm,
Notre chat a mis de petites bottes; Il court avec à HoUabrun, Il trouve un petit enfant dans le soleil; •
mais ces paroles bizarres n'ont trait à aucune histoire connue.
M. Angelo de Gubernatis fait remarquer — peutêtre un peu subtilement — que cette expression : (c II n'y avait pas un chat, » pour indiquer qu'une maison était vide, vient de ce que le chat est regardé comme le génie familier de la maison.
Le chat d'ailleurs est grand ami des sorcières, qui même quelquefois se changent en chattes, ainsi qu'on peut le voir dans la Démonomanie des sorciers par Bodin, liv. II, chap. vi.
De là sans doute — Perrault aurait dû mieux nous fixer sur ce point — la terreur qu'inspirent ses menaces aux bonnes gens qu'il rencontre. Straparole enfin vous dira que la chatte de Constantin était fée, fatata, ce qui explique qu'elle menait si facilement à bien les plus étonnantes entreprises.
Le maître Chat ou le Chat botte', igo
Le Chat botté a plusieurs similaires chez les nations voisines. Il se retrouve dans le Palais aux piliers d'or, conte du recueil danois de Cavallius et Stephens [Svenska Folk-Sagor, n" XII) ^ que nous allons résumer d'après une traduction anglaise de Benjamin Thorpe.
Le Palais aux piliers d'or débute avec une amusante fantaisie. Ce n'est pas la mort de ses parents qui met le héros en possession du chat. Ceux-ci denleurent au fond d'un bois et passent leur vie à se quereller.
Un soir, à souper, une dispute s'élève pour savoir qui des deux raclera le pot. La femme arrache le pot et la louche des mains de son mari, puis se sauve ; le mari la suit avec un fouet.
Longtemps après, voyant qu'ils ne reviennent pas, les enfants, un garçon et une fille, se partagent les biens, qui consistent en une vache et un chat. Le garçon prend la vache; la fille, le chat, et devient ainsi l'héroïne du conte. Les deux couples partent chacun de son côté.
La fille et le chat arrivent en vue d'un très-beau palais. Le chat conseille à sa maîtresse d'ôter ses vieux habits et de grimper 'sur un arbre; puis il va annoncer au palais qu'il y a dans le bois une princesse qui vient d'être entièrement dépouillée par des voleurs. On recueille la princesse, qui est fort jolie, et, naturellement, le fils duroi tombe amou-
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reux d'elle. Mais la reine a des soupçons et soumet sa future bru à diverses épreuves.
Elle fait préparer pour la nouvelle venue un lit moelleux et place successivement une fève sous le drap, des pois sous le premier oreiller et une paille sous le second. Avertie par le chat, la jeune fille se plaint d'avoir senti sous elle tour à tour une grosse montagne, de grosses pierres et un gros arbre. Andersen a composé avec cet épisode son joli conte de la Princesse sur lin pois.
La reine enfin donne une robe magnifique à la paysanne, qui en laisse traîner la q^ueue dans la boue. Comme on le lui fait remarquer, elle répond fièrement que sa garde-robe devrait être mieux garnie, qu'elle l'était beaucoup mieux dans son château de Cattenbourg. La reine, convaincue cette fois, consent au mariage.
Un jour que la demoiselle causait avec le prince, elle vit par la renètre ses parents déboucher du bois, la vieille femme tenant son pot et le vieil homme courant avec la louche sur ses talons. Elle partit d'un grand éclat de rire; le prince lui en demanda la cause :
— Je ne puis, réponâit-elle, m'empêcher de rire en pensant que votre palais est bâti sur des piliers de pierre, tandis que le mien repose sur des piliers d'or.
A ces mots le prince décide qu'ils iront voir le
Le maître Chat ou le Chat botté. iqS
beau palais de Cattenbourg. La jeune fille se désole, car tout va se découvrir. Le chat lui promet d'arranger les choses. On part avec une nombreuse escorte et, comme dans le récit de Perrault, il prend les devants. Il rencontre successivement des chevriers, des faneurs et des moissonneurs ; il les force à dire que les troupeaux de chèvres, les prés et les champs appartiennent à la princesse de Cattenbourg.
La nuit vient, on fait halte et le chat continue sa route. Il arrive à un beau château aux piliers d'or. Ce château, ainsi que toute la contrée, a pour maître un terrible TrolH qui est absent pour le quart d'heure. Le chat se transforme en un grand pain et se fourre dans le trou de la serrure.
Le Troll revient de bon matin, faisant trembler le sol sous ses pas. Ne pouvant ouvrir la porte, il entre en fureur et crie qu'on lui ouvre. Le chat lui conte alors dans une sorte de litanie toute Thistoire de la fabrication du pain, comment on l'a pétri, roulé dans la farine, troué et cuit, comme si on avait voulu le pétrir, l'enfariner, le trouer et le cuire jusqu'à la mort.
Enfin le chat s'écrie :
— Voyez donc la belle fille qui chevauche dans le ciel !
I. Les Trolls sont des génies monstrueux et malfaisants qui d'ordinaire habitent les lacs elles forêts. On a voulu à tort tirer de leur nom le mot drôle.
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Le Troll regarde et, voyant le soleil qui justement se lève au-dessus de la forêt, il tombe à la renverse et éclate en morceaux*.
Le pain, redevenu chat, met en ordre le château, qui est plein d'argent, d'or et de provisions de toute sorte. Le prince épouse la paysanne, et on ne sait ce que devient le chat, « quoiqu'il soit à présumer qu'il ne manqua jamais de rien. »
A la suite de ce conte, M. Thorpe en donne cinq variantes que nous laissons de côté, parce qu'elles n'ont pas trait aux passages où le récit se rencontre avec notre Chat botté.
Le principal défaut de ce conte est que le chat y reste trop longtemps dans la coulisse et que le personnage en scène est une jeune fille. Le marquis de Carabas peut n'être pas antipathique : il se contente tout d'abord de laisser son fidèle serviteur intriguer pour lui et ne fait ensuite que le seconder.
Celui-ci, malgré sa rouerie, n'a, de son côté, rien qui nous choque : il 'travaille pour le compte d'un autre. L'esprit d'intrigue répugne au contraire dans une jeune fille, surtout quand il est pratiqué avec
I. Le traducteur fait observer que cette réminiscence des Eddas prouve l'antiquité du conte. Le Poème de Grimner appelle en effet le soleil « la lumineuse fiancée du ciel, » et on lit dans le Voyage de Gj^Z/e que a les dieux enlevèrent les enfants de Mundelfœre, les placèrent au ciel et chargèrent la jeune femme de conduire les chevaux du char du soleil. »
Le maître Chat ou le Chat botté. 197
l'aplomb et l'impudence qu'y met la paysanne du récit danois.
Les trois épreuves sont d'une grâce ingénieuse; mais le père et la mère de l'héroïne qui, plusieurs jours après la fameuse querelle, courent encore sur les talons l'un de l'autre, semblent s'être échappés d'un tableau de féerie.
La métamorphose du chat en pain est bien un produit de cette imagination déréglée particulière aux peuples des zones extrêmes. La longue histoire de la fabrication du pain, que le chat sous sa nouvelle forme récite au Troll, semble avoir été ajoutée après coup pour amuser les enfants: on retrouve ailleurs cette litanie appliquée au chanvre.
La Norvège nous offre aussi une version du Chat botté dans un conte du recueil d'Absjôrnsen et Môe (Norske Folkeeventyr), intitulé Seigneur Pierre et traduit en anglais par Basent. Ce conte reproduit celui de Gavallius avec moins de fantaisie et de gaieté. L'héroïne y devient un héros, et le chat, une chatte que celui-ci obtient par héritage.
Le pot n'y joue plus aucun rôle ; seulement l'aîné des trois frères, à qui il échoit, se dit qu'en le prêtant il pourra toujours avoir la permission de le racler.
La chatte va à la chasse et prend successivement un renne, un daim et un élan, que son maître envoie au roi de la part de Seigneur Pierre. Le roi désire
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voir le magnifique seigneur, et la chatte, par un moyen que l'auteur oublie d'indiquer, fournit à son maître une voiture et des habits superbes.
Suit la promenade habituelle, motivée simplement — car le roi n'a pas de fille — sur ce que le héros répète sans cesse que tout est plus beau dans son palais. Après les rencontres obligées, on arrive à un château d'argent qui a trois portes, une d'étain, une d'argent, une d'or; et dont les meubles sont en or pur.
La chatte joue le même tour au Troll et s'en débarrasse de la même façon, après quoi — comme dans la Chatte blanche de M'"^ d'Aulnoy, laquelle procède d'un Chat ^o/^e quelconque — elle commande à Seigneur Pierre de lui couper la tête.
L'opération faite, elle devient une très-belle princesse que son maître épouse et qui lui apporte en dot le même royaume dont le Troll l'avait dépossédée en la réduisant à l'état de chatte^.
Ce conte pèche surtout par l'absence de logique et le roi y joue un rôle tout à fait inutile. Du moment 'qu'il n'a pas de fille, pourquoi chercher à l'éblouir ? Est-ce simplement pour le blesser dans son amour-propre, le seul résultat que produisent d'ailleurs les intrigues de la chatte?
I. A la suite du conte intitulé le Crapaud [Contes populaires de la Grande-Bretagne), M. Loys Brueyre cite un certain nombre de traditions indiennes, norvégiennes, italiennes, françaises, etc., où figure cet incident que nous avons déjà vu dans la Veuve et ses filles, de Campbell.
Le maître Chat ou le Chat botté. 199
Qui empêche que dès le début elle ne conduise son maître au château du Troll, et qu'est-il besoin de la présence du roi pour opérer la métamorphose qui doit amener le mariage final?
Lecoflte breton de M. Luzel, le Chat et sa mère (Archives des missions scientifiques et littéraires, y série, tome P'', f" livraison^ p. 40), est encore plus incohérent. '
Sur le conseil d'une sorcière, une marâtre fait manger à la fille de son mari un gâteau qui la rend enceinte. Croyant à l'inconduite de sa fille, le père ordonne qu'on l'expose sur mer dans un tonneau. Elle aborde à une île et y accouche d'un chat. Le chat prend un bissac et va chercher des provisions au château voisin.
Un jour le châtelain est mis en prison te pour avoir perdu ses papiers. » Le chat lui offre de le délivrer s'il consent à épouser sa mère. Celle-ci, conseillée par la fée, éventre le chat, l'écorche, jette la peau à la mer et trouve à sa place un beau prince qui se présente à elle comme son fils. Tous deux montent dans un carrosse procuré par la fée et se rendent au château, où le jeune seigneur épouse la mère et se trouve du même coup époux et père.
Je suis parfaitement convaincu que MM. Bladéet Luzel ne touchent nullement aux traditions qu'ils donnent comme authentiques, mais je ne puis
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m'empêcher de penser que celles qui confinent aux récits de Perrault ont été fabriquées avec des fragments d'autres contes assez mal reliés ensemble. Il a dû arriver souvent que des conteurs manquant de mémoire ont ainsi mêlé les incidents ^ec plus ou moins de maladresse, et c'est surtout par ces compositions hétéroclites qu'on voit quel grand rôle la fantaisie joue en ces matières.
Si certains contes ont eu à l'origine une signification mythique, la plupart ont été combinés simplement pour le plaisir et quelquefois même avec ces procédés qu'au théâtre ont nomme des ficelles. Là, comme partout, les imitateurs se sont emparés des moules et y ont versé un élément banal ou de qualité inférieure.
Deux contes russes d'AfanassiefF(IV, x et xi) sont infiniment mieux conduits et se rapprochent davantage du Chat botté, avec cette différence que le rôle du maître chat est joué par un renard *. Le second nous ayant paru le plus complet, nous allons le résumer d'après Angelo de Gubernatis (Mythologie !{Oologique, tome II, page 142).
Le pauvre Gosme surprend le renard dans son poulailler et lui laisse la liberté. Le renard recon-'j
I. M. Reinhold Kœhler, le savant bibliothécaire de Wei- * mar, qui, en fait de contes, est une sorte de commentateur juré, cite tine tradition norvégienne et deux suédoises où cet astucieux animal est un chien.
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naissant lui promet de l'enrichir très-rapidement. Il se rend dans le parc du tzar, rencontre le loup et lui explique qu'il s'est engraissé en faisant ripaille au palais de l'empereur, puis il lui persuade de l'imiter et d'y mener avec lui quarante fois quarante de ses frères. Il les présente au tzar de la part de Cosuie-le-rapidement-enrichi; il lui offre ensuite par le même moyen autant d'ours et de martres.
Il va alors, comme le petit Claus d'Andersen et bien d'autres, emprunter au souverain un boisseau d'argent sous prétexte que tous les boisseaux d'or de Cosme sont remplis de monnaie jusqu'au bord. En le rendant, il laisse au fond quelques menues pièces blanches et demande à l'empereur la main de sa fille pour son maître. Le tzar désire voir le prétendant ; le renard jette son maître à l'eau et le rhabille avec des vêtements prêtés par Pempereur.
Vient ensuite la visite au château de Cosme avec les rencontres traditionnelles. Le renard ordonne aux bergers, maquignons et chameliers de dire que leurs troupeaux appartiennent à Cosme-le-rapidement-enrichi, s'ils ne veulent être réduits en cendres par le roi Feu et la reine Loszna.
Il arrive au palais de pierres blanches 011 réside le roi serpent-uhlan, le maître de la contrée. Il l'effraye de la même façon et le force à se cacher dans le tronc d'un chêne, où il le fait périr en y mettant le feu.
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Cosme naturellement s'empare de tous les biens et^ épouse la princesse.
Dans le premier conte, le héros ne peut s'empêcher d'admirer ses beaux habits et les tables d'or du palais. Gomme le monarque s'en étonne, le renard lui explique que Cosme ne s'est. jamais vu si mal mis et qu'en son château ces tables sont placées dans la salle de bain.
Nous verrons tout à l'heure le chat du Pentamerone réparer de la même façon les bévues de son protégé, et c'est ainsi que, dans V Etourdi de Molière, Mascariile viendra au secours de son maître.
Tous ces incidents ou d'autres analogues se retrouvent, sous le titre de Boukoutchi-Khan, dans un conte aware qu'un orientaliste, M. Antoine Schiefner, a traduit en allemand et publié dans les Mémoires de V Académie de Saint-Pétersbourg (iSySj. Les Awares sont une peuplade d'origine mongole et de religion musulmane qui habite sur le versant septentrional du Caucase.
Il y a dans ce donte des détails aussi gracieux qu'invraisemblables. Le renard fait à son maître, le meunier Hadji le Pouilleux, un habit avec les plus belles fleurs de la montagne ; il lui donne un fusil de bois, lui met des bandoulières et l'équipe si bien de toutes pièces que de loin Hadji a l'air d'un arc-en-ciel.
On y trouve, de plus, cette circonstance que le
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renard demande à son maître qu'en récompense de ses services, il le régale de queues grasses de mouton et qu'au jour de sa mort il l'ensevelisse dans une queue grasse.
Celui-ci s'y engage. Après l'avoir baptisé du nom pompeux de Boukoutchi-Khan, lui avoir donné pour épouse la fille du khan et conquis le château du dragon ou de l'ogre (a^daho), le renard fait le mort pour éprouver son maître.
-— Vois donc, Boukoutchi-Khan, dit la princesse, on dirait que notre renard est mort.
— C'est bien heureux, répond Boukoutchi ; il mourrait encore sept fois que ce serait tant mieux. J'en ai assez de ce vaurien.
Le renard alors se lève et dit :
Faut-il raconter? faut-il raconter?
Faut-il raconter l'histoire d'Hadji le Pouilleux? F'aut-il raconter l'histoire du fusil de bois? Faut- il raconter l'histoire du meunier i
Boukoutchi demande pardon. Le renard lui pardonne et, quand il meurt pour de bon, comme Boukoutchi a peur qu'il ne lui joue encore la comédie, il l'ensevelit dans une queue grasse.
M. Emmanuel Cosquin, qui a publié ce conté dans le journal le FraHçais (29 juin 1876), pensé avec raison que l'idée toute bouddhique de l'ingratitude de l'homme opposée à la bonté native dé l'animal fait espérer qu'on découvrira quelque jour
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dans l'Inde la forme la plus ancienne de ce récit.
Il en donne ensuite deux variantes empruntées à l'immense collection de poëmes et de contes recueillis par M. Radloff chez les tribus tartares de la Sibérie méridionale (4 volumes publiés à Saint-Pétersbourg de 1 866 à 1 872). Ni l'une ni l'autre n'ont le triste dénoûment de Boukoutchi-Khan.
On le retrouve, avec une conclusion qui indique un sens moral très-avancé, dans le Sultan Daraï, un conte sw^ahili de l'île de Zanzibar. [Recueil de contes sjpahili, publié par Edward Steere, avec une traduction anglaise. Londres, 1870, p. 5 1 .) Dans ce conte fort joli, mais écrit d'un style fatigant et qui n'a pas moins de soixante pages, le rôle du chat est joué par une gazelle.
Après avoir mis son maître au pinacle, la gazelle tombe malade; celui-ci refuse de la secourir; elle meurt, et il la fait jeter dans un puits. Quelque temps après, il rêve une nuit qu'il est, comme au début de l'histoire, sur son tas de poussière, occupé à se gratter. Il se réveille et s'aperçoit qu'en effet il est revenu à sa première condition. De ce dénoûment doit-on conclure avec M. Paris que ce récit est le seul qui ait conservé la forme primitive?
L'ingratitude est poussée jusqu'au suprême degré dans Don Giuseppe Piru^ Don Joseph Poirier^ un conte sicilien de Pitre. [Fiabe novelle e racconti popolari siciliani, 11^ vol., Palerme, 1875). Une
Le maître Chat ou le Chat botté. 2o5
fois marié, don Joseph jette du sable sur la tête du renard. Celui-ci se retourne et lui dit :
— Est-ce ainsi que tu me récompenses ?
Don Joseph recommence. Furieux, le renard lui crie : •
— Je pars, et je dirai partout que tu n'avais qu'un poirier.
Don Joseph a peur, prend une pierre et en assomme son bienfaiteur. Le conte ajoute que, malgré son ingratitude, il n'en fut pas moins heureux avec sa femme; mais ce dernier trait accuse trop de scepticisme pour n'être pas moderne ^
Ce dénoûment morose se retrouve, même en France, dans lou Compaire gatet, le Compère chat, une intéressante version populaire de l'x^riége, qu'on peut lire à la page 396 du tome III de la Revue des langues romanes.
Cette version contient de charmants détails où l'on reconnaît l'esprit français. Ainsi, jeté une nuit à la porte par le charbonnier, son maître, Compère chat rencontre tour à tour une compagnie de perdreaux et une volée d'oies sauvages qui lui demandent où il va.
— Je vais, dit-il, à Paris me faire dorer la queue.
t. Je néglige un autre conte de Pitre, Don Giuvanni Mise-ranti, Jean Misère, qui n'emprunte au Chat- botté que quelques incidents, ainsi qu'un Chat botté sans chat, des Contes lithuanien^', de Schleicher, où le héros pousse la vanterie jusqu'à Textravagance,
2o6 Les Contes de ma Mère VOye.
Les oiseaux s'offrent à l'accompagner ; il accepte et les donne au roi.
Ce chat français a des bottes comme celui de Perrault, mais il ne les chausse qu'après le mariage pour courir devant la voiture des époux. Il effraye les faucheurs et les moissonneurs par un stratagème tout naturel au moyen âge et qui figurait peut-être, dans latradition qu'on a contée à Perrault. Il leur dit que le roi tient la campagne et qu'il met tout à feu et à sang. C'est de ce mensonge qu'il use pour faire peur à la fée et au sorcier qui gardent le château.
Il conseille à la première de se cacher dans le four et au second de se changer en rat. Il grille l'une, gobe l'autre et ne demande pour récompense qu' une belle sépulture. Quelque temps après, le charbonnier parvenu le jette par la fenêtre ; Compère chat veut lui Crever les yeux, et, quand il meurt, de crainte qu'il ne revienne au monde, son maître lui fait construire un magnifique tombeau.
N'oublions pas de mentionner que le chat a recommandé à son maître de ne répondre que oui et non à toutes les questions. Il est aussi bien probable que Perrault a cotinu ce détail et même la scène^ plus amusante, des incongruités que le maître commet en d'autres contes» Il les aura sacrifiés afin que son jeune et beau marquis ne parût pas un mari trop invraisemblable pour « la plus belle princesse du monde. »
Le maître Chat ou le Chat botté. 207
Le Puss-in-boots anglais n'ëtant qu'une traduction littérale de notre Chat botté^ je le passe sous silence. M. Edélestanddu Méril annonçait en i858 [Revue germanique, tome IV) que M. Haltrich devait bientôt donner une version de ce conte recueillie en Saxe. Je n'ai pu savoir si l'auteur des Deutsch Volksmarchen ans dem Sachsenlande a réellement publié ce conte.
Enfin^ dans l'appendice de son Petit Poucet et la Grande Ourse, M. Gaston Paris signale un conte teumé (le peuple Teumé habite la côte de Sierra- Léone) qui rappelle l'odyssée du Poucet allemand et où se trouve un épisode du Chat botté. Caché dans les boyaux d'une vache, sire Taba, le héros du conte, est jeté dans l'eau et se fait donner par le roi une chemise et des culottes.
Le lecteur trouvera ci-après la Chatte de Constantin, de Straparole, et Gagliuso, du cavalier Basile, qui, de tous les contes que nous avons pu découvrir, sont ceux qui se rapprochent le plus du Chat botté. J'avais d'abord l'intention de reproduire simplement la traduction que Pierre Larivey a faite en iSyô de la Chatte de Constantin, mais je me suis aperçu que cette traduction n'était, le plus souvent , qu'une paraphrase , et j'ai cru devoir en donner une version plus exacte d'après le texte de i565.
Seize ans avant Larivey, Jean Louveau avait
2o8 Les Contes de ma Mère l'Oye.
publié la traduction des cinq premières Nuits, où se trouve le conte de Thibaud, prince de Salerne. Comme elle suit de plus près l'original, c'est d'après elle que j'ai résumé ce récit à propos de Peau d'Ane.
Il est intéressant de voir comme chez les peuples de race latine le conte se débarrasse de ses exagérations. La variante de Straparole est beaucoup plus simple que les variantes danoise, norvégienne, russe, etc. On. n'y trouve pas de pains qui parlent, il n'y est pas question de palais d'argent et l'ancêtre à quatre pattes de Figaro n'y offre point au monarque des régiments de loups, d'ours et de martres.
En passant d'ailleurs par les différentes mains, le conte se polit et s'affine. Straparole nous représente la chatte léchant son maître pour le guérir de la rogne et de la teigne. Ce détail repoussant ne se retrouve point dans le récit du cavalier Basile.
Chez Straparole, c'est seulement après le mariage qu'on va visiter le prétendu château du héros ; chez Basile comme chez Perrault, le roi est plus prudent et envoie avant la noce des émissaires s'assurer que son gendre est aussi riche qu'on le lui afîirme.
P;asile a même en outre un trait fort comique. Le monarque est tellement enchanté des renseignements qu'on lui donne, qu'il promet un pot-de-vin au chat s'il parvient à négocier le mariage.
Où Perrault l'emporte, c'est, indépendamment
Le maître Chat ou le Chat botté. 209
du style, dans la fameuse formule qu'il doit sans doute au récit populaire * et qui est dans toutes les mémoires : « Bonnes gens qui fauchez... >> Remarquons qu'il l'a employée seulement deux fois, juste autant qu'il le fallait pour produire l'effet voulu.
M. Husson croit qu'il a emprunté à V Histoire des Empereurs, de Lenain de Tillemont, le nom si bien venu de Garabas. C'était, dit-il, celui d'un fou que les Alexandrins, pour se moquer d'Agrippa, roi des Juifs, affublèrent d'une natte en guise de cotte d'armes, d'une couronne de papier et d'un sceptre de roseau.
M. Husson cherche l'origine de ce nom dans l'hébreu Keroub et le syriaque Kerouba, d'où notre C/2eVw^m; pourquoi pas aussi bien dans le persan Caharaba, succin, littéralement tire-paille ? Cette étymologie, plus ingénieuse encore, ferait allusion à la faculté que possède le marquis de s'attirer les richesses du monarque.
Mon avis est que là comme ailleurs on a tort de chercher la petite béte, et que Perrault a pris Carabas, aussi bien que le reste, au peuple, qui a un génie particulier pour inventer des noms pittoresques et caractéristiques.
M. Ch. Giraud insinue que les questions du roi
1. Nous avons vu, dans VOr:(a du Pentamerone, le roi de l'Apre-Roche dire à sa fille : « Obéis, sinon je te coupe en si menus morceaux que le plus grand sera l'oreille. »
2 10 Les Contes de ma Mère VOye.
et les réponses du paysan ont pu être inspirées à Perrault par les bavardages de ses contemporains. « Il y a , dit-il , dans les contes des allusions évidentes à des événements qui donnèrent à jaser au grand monde de ce temps. Ainsi, en lisant le Chat botté, on croit entendre causer M. de Goulanges avec M"'^ de Sévigné, le 3 octobre 1694, relativement à la fortune de Louvois : a Quand la curiosité nous porte à demander le nom de ce village : c( A qui est-il ? » On nous répond : a C'est à Madame (de Louvois). — A qui celui qui est plus éloigné ? — C'est à Madame. — Mais là-bas, un autre que je vois? — C'est à Madame. — Et ces forêts ? — C'est à Madame, etc., etc. » Perrault, ajoute M. Giraud, faisant le recensement de la fortune du marquis de CarabaÉ, a presque employé la phrase de Coulanges.
Nous avons vu que cette phrase se retrouve dans tous les contes similaires. Vous pourrez même la lire dans le Roi Grive, des frères Grimm (traduction Franck). Emmenée par le mendiant que son père furieux l'a forcée d'épouser, la fille hautaine, qui a refusé la main du roi Grive, demande sur la route à qui appartiennent la belle forêt et la belle prairie et la grande ville qu'on rencontre, et toujours le mendiant lui répond :
— Au roi Grive. Si tu l'avais accepté, elle serait çiussi à toi.
Le maître Chat ou le Chat botté.
Il est évident que pour donner plus de piquant à son récit, M. de Coulanges reproduit la formule populaire, et que, comme elle était populaire, Perrault n'a pas eu besoin de la lui emprunter.
V Histoire littéraire de la France (t. XXIII, p. 208) avance que Perrault a certainement connu le conte de Basile et que, s'il en a retranché la fin, où Gagliuso, comme Boukoutchi-Khan et d^autres, oublie indignement les bienfaits du chat, c^est pour ne pas attrister par cette marque d'ingratitude les joyeuses aventures du marquis de Carabas.
Je ne pense pas, je le répète, que Perrault ait su l'existence du P entamer one. Si même il a lu les Facétieuses Nuits dans la traduction, il n^a guère dû se préoccuper de la Chatte de Constantin. Le récit des nourrices, amené par l'esprit français presque à son point de perfection, lui suffisait amplement.
Les contes se terminant d'habitude à la satisfaction générale des lecteurs aussi bien que des héros, Perrault a bien fait délaisser de côté, s'il l'a appris par la tradition orale, ce dénoûment amer et satirique qui rappelle notre vieux fabliau du Vilain dnier, où un pauvre bûcheron, subitement enrichi par l'enchanteur Merlin, commence par l'appeler Monseigneur Merlin, puis l'appelle sire Merlin, puis Merlin tout court, puis enfin Merlot, au fur et à mesure qu'il devient le père d'un évêque et le beau-père du prévôt d'Aquilée.
■ Des divers dénoûments, le meilleur, à tous les points de vue, semble être celui de Perrault. Par les métamorphoses de l'ogre, il est en plein dans la féerie, et du moins le chat botté n^y dépouille pas un honnête seigneur, comme le fait sans vergogne la chatte de Constantin.
On a voulu y voir une réminiscence du Maître Lactance de Straparole (viii° nuit, S^ conte) qui se change en .coq pour dévorer son apprenti caché sous la forme d'un grain de grenade et est étranglé par ce dernier qui, de son côté, se métamorphose en renard. L'épisode de l'ogre rappelle bien plutôt celui du gigantesque génie des Mille et une nuits (xi^ nuit) qui, au moment de tuer le pêcheur, rentre à son instigation dans le vase de cuivre d'où celui-ci a eu l'imprudence de le tirer.
Encore ce génie, aussi naïf que monstrueux, n'agit-il ainsi que pour prouver qu'il n'a pas menti, tandis que l'ogre se perd par une sotte vanité qui nous dispense de le plaindre. On sait du reste que la traduction des Mille et une nuits est de sept ans postérieure à la publication du Chat botté.
De ce qui précède, et sauf ce point qu'on ne s'explique pas assez la terreur qu'inspire le héros, nous croyons pouvoir conclure que le Chat de Perrault l'emporte sur tous les autres par le fond comme par la forme, et que son auteur l'a parfaitement désigné en l'appelant le Maître Chat.
Le maître Chat ou le Chat botté. 2i3
Lq4 CHqATTE "DE CO^STyiV^TIV^ LE FORTUNÉ
Facétieuses nuits de Straparole de Gaiavage, xi" nuit, conte i .
Il y avait en Bohême une femme nomme'e Soriane, qui était fort pauvre et qui avait trois fils. Le premier s'appelait Dusolin, le deuxième Tésiphon et le troisième Constantin le Fortuné. Cette femme n'avait au monde pour subsister que trois choses : une huche où elle pétrissait le pain, un. tour sur lequel elle tournait la pâte, et une chatte.
Comme elle était chargée d'ans et qu'elle sentait venir la mort, elle fit son testament et laissa la huche à Dusolin, son fils aîné, le tour à Tésiphon et la chatte à Constantin.
La mère morte et enterrée^ les voisins emprun-. taient, selon qu'ils en avaient besoin, tantôt la huche, tantôt le tour, et, connaissant la pauvreté des orphelins, ils leur faisaient une galette que Dusolin et Tésiphon mangeaient sans en donner à Constantin, leur plus jeune frère.
Si Constantin leur en demandait, ils lui répondaient de s'adresser à sa chatte, qui lui en baillerait. C'est pourquoi le pauvre Constantin et sa chatte pâtissaient beaucoup.
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La chatte, qui était fée, s'émut de pitié pour son maître et de colère contre ses deux frères, qui le traitaient si cruellement. Elle lui dit :
— Constantin, ne te tourmente pas; je pourvoirai à ta subsistance et à la mienne.
Elle sortit de la maison et gagna là campagne où^ feignant de dormir, elle prit un lièvre qui vint jouer près d'elle et le tua. Elle s'en fut ensuite au palais royal et, avisant quelques courtisans, elle leur dit qu'elle désirait parler au roi. Celui-ci, apprenant qu'une chatte voulait lui parler, la fit venir en sa présence et s'informa de ce qui l'amenait.
La chatte répondit que Constantin, son maître, lui avait commandé d'apporter un lièvre qu'il venait de prendre, et elle le présenta. Le roi accepta le cadeau et lui demanda qui était ce Constantin. Elle répondit que c'était un homme qui en bonté, en beauté et en puissance ne le cédait à personne. Sur ces mots, le monarque lui fit la mine la plus aimable et lui donna bien à manger et à boire.
Quand la chatte se fut restaurée, elle joua adroitement de la patte et, sans être vue, remplit de bons morceaux la besace qu'elle portait au côté; après quoi elle prit congé du roi et s'en retourna vers Constantin.
Les deux frères, voyant Constantin se régaler en triomphe, le prièrent de partager avec eux, mais il
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leur rendit la pareille et refusa net. Ils en conçurent une ardente jalousie qui leur rongeait le cœur sans trêve ni repos.
Constantin était fort beau garçon, mais il avait mené une vie si misérable qu'il était plein de rogne et de teigne, ce qui lui causait beaucoup d'ennui. Il s'en alla au fleuve avec la chatte ; alors elle se mit à le léclier de la tête aux pieds et à le peigner si bien qu'en peu de jours il fut guéri.
La chatte, comme nous l'avons dit, continuait à combler le palais royal de ses présents et y soutenait ainsi son maître sur un bon pied. Elle s'ennuyait pourtant des hauts et des bas de cette vie et craignait de devenir importune aux courtisans. Elle dit à son maître :
— Seigneur, si tu veux faire tout ce que je te conseillerai, avant peu tu seras riche.
— Et comment? dit Constantin.
-^ Viens avec moi, répondit la chatte, et ne t'inquiète de rien. Sache seulement que je suis disposée à t'enrichir.
Tous deux s'en allèrent au fleuve, non loin du palais royal. La chatte déshabilla son maître et, d'accord avec lui, le plongea dans le fleuve ; ensuite elle se mit à crier de toutes ses forces :
— A l'aide! à l'aide! Accourez! accourez! messire Constantin se noie !
Le roi l'entendit et, se rappelant les nombreux
2i6 Les Contes de ma Mère l'Oye.
cadeaux qu'il avait reçus, il envoya aussitôt des gens au secours du malheureux.
.Messire Constantin fut retiré de l'eau et revêtu de bons habits. On le mena devant le roi, qui l'accueillit fort gracieusement et lui demanda comment il se faisait qu'on l'avait jeté dans la rivière. Constantin était encore trop ému pour répondre; aussi la chatte, qui ne quittait jamais ses talons, dit au monarque :
— Sachez, sire, que mon maître était chargé de bijoux qu^il venait vous offrir. Des voleurs l'apprirent par leurs espions et le dépouillèrent entièrement; puis, pour lui ôter la vie, ils le jetèrent dans le fleuve, d'où ces gentilshommes l'ont tiré.
Le roi, à ces mois, commanda qu'on prît soin de Constantin et qu'on le traitât avec honneur. Le voyant si beau, et sachant d'ailleurs qu'il était riche, il résolut de lui offrir la rnain de sa fille Élisette et de donner pour dot à celle-ci de l'or, des diamants et un magnifique trousseau.
. Les noces faites et les réjouissances terminées, il ordonna de charger d'or dix mulets et cinq serviteurs de superbes vêtements, et les envoya avec un cortège de gentilshommes à la maison de son gendre.
Tout en se voyant ainsi comblé d'honneurs et de richesses, Constantin ne savait où conduire sa femme. 11 tint conseil avec sa chatte, qui lui dit :
Le maître Chat ou le Chat botté. 217
— Ne t'inquiète pas, mon maître, je pourvoirai à tout.
Comme on chevauchait gaiement, la chatte se hâta de prendre -les devants ; quand elle fut trèsloin de la compagnie, elle rencontra quelques cavaliers. Elle leur dit :
— Q.ue faites-vous là, pauvres gens? fuyez vite; il vient une grosse troupe de partisans qui vont vous tomber sur le corps. Les voici qui approchent. Entendez-vous le hennissement de leurs chevaux ?
— Que faut-il donc faire? dirent les cavaliers saisis d'effroi.
— Le voici, répondit la chatte. S'ils vous demandent à qui vous êtes, répondez : A messire Constantin, et il ne vous arrivera aucun mal.
La chatte alla plus avant et elle trouva une grande quantité de troupeaux et de gros bétail. Elle répéta les mêmes paroles à leurs gardiens, ainsi qu'à tous ceux qu'elle rencontra sur la route.
Les gentilshommes qui accompagnaient Élisette demandaient aux cavaliers : A qui êies-vous? et aux pasteurs : A qui tous ces magnifiques troupeaux? Ceux-ci répondaient d'une seule voix : A messire Constantin.
— Messire Constantin, dirent les gentilshommes, voilà donc que nous entrons sur vos terres?
D'un signe de tête il répondit : Oui; et pareille-
2i8 Les Contes de ma Mère l'Oye.
ment, sur tout ce qu'on lui demandait, il répondait : Oui.
Et c'est pourquoi la compagnie crut qu'il était tort riche.
La chatte arriva à un superbe château et n'y trouva qu'un petit poste.
— Que faites-vous ici, braves gens? dit-elle. Ne voyez-vous pas que votre perte est imminente?
— Gomment cela? dirent les gardiens du château.
— Avant une heure, il va venir une grosse troupe qui vous taillera en pièces. N'entendez-vous pas les chevaux qui hennissent, ne voyez-vous pas la poussière qui vole? Si vous ne voulez tous périr, suivez mon conseil ; c'est le moyen de vous sauver. Si quelqu'un vous demande : A qui ce château ? répondez : A messire Constantin le Fortuné.
Et c'est ainsi qu'ils firent.
La noble compagnie arriva au château ; ils demandèrent à qui il appartenait, et l'on répondit bravement : A messire Constantin le Fortuné. Ils y entrèrent et y furent logés honorablement.
Le châtelain était le seigneur Valentin, un vaillant soldat, qui était sorti peu auparavant pour conduire chez elle la femme qu'il venait d'épouser.
Par malheur, avant d'atteindre la maison de sa chère femme, il fut pris en route d'un mal subit
Le maître Chat ou le Chat botté. I19
dont il mourut sur-le-champ. Constantin le Fortuné resta donc maître du château.
Peu de temps après, Morand, roi de Bohême, vint à trépasser, et le peuple élut pour roi Constantin le Fortuné, en sa qualité d'époux d'Elisette, fille du souverain défunt et légitime héritière de la couronne.
Ainsi, de pauvre et mendiant, Constantin devint seigneur et roi ; il vécut longtemps avec son Élisette et en eut des enfants qui lui succédèrent sur le trône.
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Pentamerone, journée 11, conte 4.
Il y avait une fois en notre Ville de Naples un pauvre vieux, fort malheureux, qui était gueux, maigre, ratatiné, diaphane et sans un seul pli à la peau de son dos ^5 qu'il avait lisse comme un pou. Quand il en fut à secouer le sac de l'existence, il appela Horatiello et Pippo, ses fils, et leur dit :
^^ Me voici assigné dans la forme pour payer là dette de la nature; croyez, si vous êtes bons chré-
1. La qiiate era cossi *n:{en:^iglio , sbnscio, grimnio ^ granney Ueggio, e sen:(a na crespa 'ncrispo à la crespano.
i2o Les Contes de ma Mère l'Oye.
tiens, que je serais enchanté de sortir de ce marais d'afflictions, de ce bourbier de peines, n'était que je vous laisse dans une misère grande comme l'église Santa-Chiara, au carrefour de Mélite, sans une maille, nets comme une cuvette de barbier, faibles comme un ruisseau à sa source, secs comme un noyau de prune. Tout votre avoir ne remplirait pas^ hélas ! la patte d'une mouche, et vous pourriez taire cent milles à la course qu'il ne tomberait pas un liard de vos poches.
Mon malheureux sort m'a réduit à aller voir la queue du triple chien des enfers *, je n'ai plus même l'existence : tel tu me vois, tel tu me dépeins 2. Vous le savez, j'ai passé ma vie à faire des coches à la taille des fournisseurs et je me suis toujours couché sans chandelle ; je veux pourtant à ma mort vous laisser quelque marque de mon amour.
Toi donc, Horatiello, qui es mon aîné, prends ce crible qui est pendu au mur : avec cela tu gagneras ton pain ; toi, le cadet, prends le chat 3, et souvenez'Vous de votre père.
A ces mots, il éclata en larmes et, peu après, il dit: