‹ Les contes des fsChapitre 17 sur 21 · L-AIHUIITH l'IUMlKSSi · texte numérisé non relu

L-AIHUIITH l'IUMlKSSi

lîabillarde nienail, une autre sorte de vie. (^ette princesse était fort vive, et n'employait que peu de temps pour sa personne ; mais elle avait une envie de parler si étranp;e, que, depuis qu'elle était éveillée jusqu'à ce qu'elle fût endormie, la bouche ne lui fermait pas. Elle savait l'histoire des mauvais ménages, des liaisons tendres, des galanteries, non-seulement de toute la cour, mais des plus petits bourgeois. Elle tenait registre de toutes les femmes qui exerçaient certaines rapines dans leur domestique, pour se donner une parure plus éclatante, et était informée précisément de ce que gagnait la suivante de la comtesse une telle, et le maître d'hôtel du marquis un tel. Pour être instruite de toutes ces petites choses, elle écoutait sa nourrice et sa couturière avec plus de plaisir qu'elle n'aurait écouté un ambassadeur, et ensuite elle étourdissait de ces belles histoires, depuis le roi son père jusqu'à ses valets de pied; car, pourvu qu'elle parlât, elle ne se souciait pas à qui.

La démangeaison de parler produisit encore un autre mauvais effet chez cette princesse. Malgré son grand rang, ses airs trop familiers donnèrent la hardiesse aux blondins de la cour de lui débiter des douceurs. Elle écouta leurs fleurettes sans façon, pour avoir le plaisir de leur répondre ; car, à quelque prix que ce fût, il fallait que du matin au soir elle écoutât ou caquetât. Babillarde, non plus que Nonchalante, ne s'occupait jamais ni à penser, ni à faire aucune

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réllexiori, ni à lire; elle s'embarrassait aussi peu d'aucun soin domestique, ni des amusements que produisent l'aiguille et le fuseau. Enfin ces deux sœurs, dans une éternelle oisiveté, ne faisaient jamais agir ni leur esprit, ni leurs mains.

La sœur cadette de ces deux princesses était d'un caractère bien différent. Elle agissait incessamment de l'esprit et de sa personne ; elle avait une vivacité surprenante, et elle s'appliquait à en faire un bon usage. Elle savait parfaitement bien danser, cbanter, jouer des instruments ; réussissait avec une adresse admirable à tous les petits travaux de la main qui amusent d'ordinaire les personnes de son sexe, mettait l'ordre et la règle dans la maison du roi, et empêcbait, par ses soins, les pilleries des petits officiers ; car, dès ce temps-là, ils se mêlaient de voler les princes.

Ses talents ne se bornaient pas là; elle avait beaucoup de jugement, et une présence d'esprit si merveilleuse, qu'elle trouvait sur-le-champ des moyens pour sortir de toutes sortes d'affaires. Cette jeune princesse avait découvert, par sa pénétration, un piège dangereux qu'un ambassadeur de mauvaise foi avait tendu au roi son père, dans un traité que ce prince était tout près de signer. Pour punir la perfidie de cet ambassadeur et de son maître, le roi changea l'article du traité; et en le mettant dans les termes que lui a\ai( ins]»irés sa fille, il (r()ni|)a à son tour le from-

LAIMIOITI-: l'UlNCKSSE. {){)

|teiii' même. La jeune princesse découvrit encore un (onr (le fourberie qu'un ministre voulait jouer au roi; et par le conseil qu'elle donna à son père, il fit retomber l'infidélité de cet homme-là sur lui-même. La princesse donna, dans plusieurs autres occasions, des marques de sa pénétration et de sa finesse d'esprit; elle en donna tant, que le peuple lui donna le nom de Finette. Le roi l'aimait beaucoup plus que ses autres filles; et il faisait un si grand fonds sur son bon sens, que s'il n'avait point eu d'autre enfant qu'elle, il serait parti sans inquiétude; mais il se défiait autant de la conduite de ses autres filles, qu'il se reposait sur celle de Finette. Ainsi, pour être sûr des démarches de sa famille, comme il se croyait sûr de celles de ses sujets, il prit les mesures que je vais dire.

Le roi dont je vous parie, étant ami intime d'une habile fée, alla trouver cette amie; il lui représenta l'inquiétude où il était touchant ses filles.

« Ce n'est pas, lui dit ce prince, que les deux aînées dont je m'inquiète aient jamais fait la moindre chose contre leur devoir; mais elles ont si peu d'esprit, elles sont si imprudentes, et vivent dans une si grande désoccupation, que je crains que, pendant mon absence, elles n'aillent s'embarquer dans quelque folle intrigue pour trouver de quoi s'amuser. Pour Finette, je suis sûr de sa vertu; cependant je la traiterai comme les autres, pour faire tout égal; c'est pourquoi, sage fée, je vous prie de me faire trois quenouilles de verre

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pour mes filles^ qui soient laites avec un tel ait, que chaque quenouille ne manque point de se casser silôt que celle à qui elle appartiendra fera quelque chose contre sa gloire. »

Comme cette fée était des plus habiles, elle donna à ce prince trois quenouilles enchantées, et travaillées avec tous les soins nécessaires pour le dessein qu'il avait. Mais il ne fut pas content de cette précaution 3 il mena les princesses dans une tour fort haute, qui était bâtie dans un lieu bien désert. Le roi dit à ses filles qu'il leur ordonnait de faire leur demeure dans cette tour, pendant tout le temps de son absence, et qu'il leur défendait d'y recevoir aucune personne que ce fût. Il leur ù(a tous leurs officiers de l'un et de l'autre sexe; et après leur avoir fait pri'senl dos quenouilles

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enchantées, dont il leur expliqua les qualités, il embrassa les princesses et ferma les portes de la tour, dont il prit lui-même les clefs; puis il partit.

Vous allez peut-être croire que ces princesses étaient là en danger de mourir de faim. Point du tout : on avait eu soin d'attacher une poulie à une des fenêtres de la tour, et on y avait mis une corde à laquelle les piincesses attachaient un corbillon qu'elles descendaient chaque jour. Dans ce corbillon on mettait leurs provisions pour la journée, et quand elles l'avaient remonté, elles retiraient avec soin la corde dans la chambre.

Nonchalante et Babillarde menaient dans cette solitude une vie qui les désespérait : elles s'ennuyaient à un point qu'on ne saurait exprimer; mais il fallait prendre patience; car on leur avait fait la quenouille si terrible, qu'elles craignaient que la moindre démarche un peu équivoque ne la fit casser.

Pour Finette, elle ne s'ennuyait point du tout; son fuseau , son aiguille et ses instruments de musique lui fournissaient des amusements; et outre cela, par l'ordre du ministre qui gouvernait l'État, on mettait dans le corbillon des princesses des lettres qui les informaient de tout ce qui se passait au dedans et au dehors du royaume. Le roi l'avait permis ainsi; et le ministre, pour faire sa cour aux princesses, ne manquait pas d'être exact sur cet article. Finette lisait toutes ces nouvelles avec cmpressemeni, et s'en divertis-

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sait. Pour ses deux sœurs, elles ne daignaient pas y prendre la moindre part ; elles disaient qu'elles étaient trop chagrines pour avoir la force de s'amuser de si peu de chose; il leur fallait au moins des cartes pour se désennuyer pendant l'absence de leur père.

Elles passaient donc ainsi tristement leur vie, en murmurant contre leur deslin; et je crois qu'elles ne manquèrent pas de dire, (/u' il vaut mieux être né heureux, que d'être né fils de roi. Elles étaient souvent aux fenêtres de leur tour, jiour voir du moins ce qui se passait dans la campagne. Un jour, comme Finette élait occupée dans sa chambre à quelque joli ouvrage, ses sœurs, qui étaient à la fenètie, virent au pied de leur tour une pauvre femme vêtue de haillons déchirés, qui leur criait sa misère fort pathétiquement; elles les priait à mains jointes de la laisser entrer dans leur château, leur représenlant qu'elle était une malheureuse étrangère qui savait mille sortes de choses, et qu'elle leur rendrait service avec la plus exacte fidélité. D'abord les princesses se souvinrent de l'ordre qu'avait donné le roi leur père, de ne laisser entrer personne dans la tour; mais Nonchalaule était si lasso de se servir elle-même, et Babillarde si ennuyée de n'avoir que ses sœurs à qui parler, que l'envie qu'eut l'une d'être coiffée en détail, et l'empressement qu'eut l'autre d'avoir une ])eisonne de plus ])Our jaser, les engagea à se résoudre de laisser entier la pauvre éti'ang(M<\

i;\l)IUUTE l'IilNCKSSK. 105

« rensez-vous, dit Babiliarde à sa sœur, que la défense du roi s'étende sur des gens comme cette malheureuse? Je crois que nous la pouvons recevoir sans conséquence.

— Vous ferez ce qu'il vous plaira, ma sœur, » répondit Nonchalante.

Babiliarde, qui n'attendait que ce consentement, descendit aussitôt le corbillon; la pauvre femme se mit dedans, et les princesses la montèrent avec le secours de la poulie.

Quand cette femme fut devant leurs yeux, Thorrible malpropreté de ses habits les dégoûta ; elles voulurent lui en donner d'autres; mais elle leur dit qu'elle en changerait le lendemain, et que pour l'heure qu'il était elle allait songer à les servir. Comme elle achevait de parler, Finette revint de sa chambre. Cette princesse fut étrangement surprise devoir cette inconnue avec ses sœurs ; elles lui dirent pour quelles raisons elles l'avaient fait monter ; et Finette, qui vit que c'était une chose faite, dissimula le chagrin qu'elle eut de cette imprudence.

Cependant la nouvelle officiére des princesses fit cent tours dans le château, sous prétexte de leur service, mais en effet pour observer la disposition du dedans; car je ne sais si vous ne vous en doutez déjà; mais cette gueuse prétendue était aussi dangereuse dans le château que le fut le comte Ory dans le couvent où il entia déguisé en abbesse fugitive.

loi l/ADlidlTE l'IUNCESSE.

Pour no pas vous tenir davantage en suspens, j(> vous dirai que cette créature couverte de haillons était le fils aîné d'un roi puissant, voisin du père des princesses. Ce jeune prince, qui était un des plus artificieux esprits de son temps, gouvernait entièrement le roi son père , et il n^avait pas besoin de beaucoup de finesse pour cela; car ce roi était d'un caractère si doux et si facile, qu'on lui avait donné le surnom de Moult- Bénin^ . Pour le jeune prince, comme il n'agissait que par artifice et par détours, les peuples l'avaient surnommé Riche-en-CniUèle ^ et pour abréger, on disait Rùhe-Cautè/e.

Il avait un frère cadet, qui était aussi rempli de belles qualités que son aine l'était de défauts ; cependant, malgré la difTérence d'humeurs, on voyait entre ces deux frères une union si parfaite, que tout le monde en était surpris. Outre les bonnes qualités de l'âme qu'avait le prince cadet, Ka beauté de son visage et la grâce de sa personne étaient si remarquables, qu'elles l'avaient fait nommer Bel-à-Voir. C'était le prince Piiche-Cautèle qui avait inspiré à l'ambassadeur du roi, son père, ce trait de mauvaise foi que l'adresse de Finette avait fait tomber sur eux. Riche-Cautèle , qui n'aimait déjà guère le roi, père des princesses, avait achevé par là de le prendre en aversion ; ainsi, quand il sut les précautions que ce prince avait prises à

' Boauconp licniii. -' Riclie on fnurberio.

i;\ltKUI i'K l'KlM:tSSL. lO:;

réjjai'd (le ses lilles, il se fit un pernicieux plaisir de tromper la prudence d'un père si soupoonneux. Riche- Cautèle obtint permission, du roi son père, d'aller faire un voyage, sous des prétextes qu'il inventa ; et il prit des mesures qui le tirent parvenir à entrer dans la tour des princesses, comme vous avez vu.

En examinant le château, ce prince remarqua qu'il était facile aux princesses de se faire entendre des passants, et il en conclut qu'il devait rester dans son déguisement pendant tout le jour, parce qu'elles pourraient bien, si elles s'en avisaient, appeler du monde et le faire punir de son entreprise téméraire. Il conserva donc, toute la journée, les habits et le personnage de gueuse de profession ; et le soir, lorsque les trois sœurs eurent soupe, Uiche-Cautèle jeta les haillons qui le couvraient, et laissa voir des habits de cavalier tout couverts d'or et de pierreries. Les pauvres princesses furent si épouvantées de cette vue, que toutes se mirent à fuir avec précipitation. Finette et Habillarde, qui étaient agiles, eurent bientôt gagné leur chambre; mais Nonchalante, qui avait à peine l'usage de marcher, fut en un instant atteinte par le prince.

Aussitôt il se jeta à ses pieds, lui déclara qui il était, et lui dit que la réputation de sa beauté et ses portraits l'avaient engagé à quitter une cour délicieuse pour lui venir offrir ses vœux et sa foi. Nonchalante fut d'abord si éperdue, qu'elle ne pouvait répoiulre au

lOG i;.\DHUlTE PHINCESSK.

prince qui était toujours à genoux ; mais comme, en lui disant mille douceurs et lui faisant mille protestations, il la conjurait avec ardeur de le recevoir pour époux dès ce moment-là même, sa mollesse naturelle ne lui laissant pas la force de disputer, elle dit nonchalamment à Riche-Cautèle qu'elle le croyait sincère, et qu'elle acceptait sa foi. Elle n observa pas de plus {{randes formalités que celles-là dans la conclusion de ce mariafje ; mais anssi elle en perdit sa quenouille : elle se brisa en mille morceaux.

Cependant Babillarde et Finette étaient dans des iniiuiétudes étranges : elles avaient gagné séparément leurs chambres , et elles s'y étaient renfermées. Ces chambres étaient assez éloignées Tune de l'autre ; et , comme chacune de ces princesses ignorait entièrement le destin de ses sœurs, elles passèrent la nuit sans fermer l'œil. Le lendemain, le ])ernicieux prince mena Nonchalante dans un appartement bas qui était au bout du jardin ; et là cette princesse témoigna à Riche- Cautèle l'inquiétude où elle était de ses sœurs, quoiqu'elle n'osât se présenter devant elles, dans la crainte qu'elles ne blâmassent fort son mariage. Le prince lui dit qu'il se chargeait de le leur faire approuver ; et , après quelques discours, il sortit, et enferma Nonchalante sans qu'elle s'en aperçût; ensuite il se mit à chercher les princesses avec soin.

11 fut quelque temps sans pouvoir découvrir dans (juelles chambres elles étaient enfermées, l^ifin. Feu-

LAUHOITE l'UINCESSK

vie qu'avait Babillarde de toujours parier, étaut cause ijue cette princesse parlait toute seule en se plaignant.

le prince s'approcha de la porte de sa chambre, et la vit par le trou de la serrure. Riche-Cautèle lui parla au travers de la porte, et lui dit, comme il avait dit à sa sœur, que c'était pour lui offrir son cœur et sa foi qu'il avait fait l'entreprise d'entrer dans la tour. Il louait avec exagération sa beauté et son esprit ; et Babillarde, {jui était très-persuadée qu'elle possédait un mérite extrême, fut assez folle pour croire ce que le prince lui disait : elle lui répondit un flux de paroles, qui n étaient pas trop désobligeantes. Il fallait que cette princesse eût une étrange fureur de parler, pour s'en acquitter comme elle faisait dans ces moments : car elle était dans un abattement terrible, outre qu'elle n'avait rien mangé de la journée, par la raison qu'il n'y avait rien dans sa chambre propre à manger. Comme elle était d'une paresse extrême, et qu'elle ne songeait

\08 L'AURUITE l'Hl.NCESSE.

jamais à rien qu'à toujours parler, elle n'avait pas la moindre prévoyance : quand elle avait besoin de quelque chose, elle avait recours à Finette; et cette aimable princesse, qui était aussi laborieuse et prévoyante que ses sœurs l'étaient peu, avait toujours dans sa chambre une infinité de massepains, de pâtes, et de confitures sèches et liquides qu'elle avait faites ellemême. Babillarde donc, qui n'avait pas le même avantage, se sentant pressée par la faim et par les tendres protestations que lui faisait le prince, au travers de la porte, l'ouvrit enfin à ce séducteur; et quand elle eut ouvert, il fit encore le comédien auprès d'elle : il avait bien étudié son rôle.

Ensuite ils sortirent tous deux de cette chambre, et s'en allèrent à l'office du château, où ils trouvèrent toutes sortes de rafraîchissements; car le corbillon en fournissait toujours les princesses d'avance. Babillarde continuait d'abord à être en peine de ce qu'étaient devenues ses sœurs; mais elle s'alla mettre dans l'esprit, sur je ne sais quel fondement, qu'elles étaient sans doute toutes deux enfermées dans la chambre de Finette, où elles ne manquaient de rien. Riche- Caulèle fit tous ses efforts pour la confirmer dans cette pensée, et lui dit qu'ils iraient trouver ces princesses vers le soir : elle ne fut pas de cet avis; elle répondit qu'il fallait les aller chercher quand ils auraient mangé.

Enfin, le prince et la princesse mangèrent ensemble

LA1)IU)ITK l'ItlNCESSK. t()<)

de tort bon accord; et après qu'ils eurent achevé, Uiche-Cautèle demanda à aller voir le bel appaitemenl du château : il donna la main à la princesse, qui le mena dans ce lieu; et, quand il y fut, il recommença à exagérer la tendresse qu'il avait pour elle, et les avantages qu'elle trouverait en l'épousant. Il lui dit , comme il avait dit à Nonchalante, qu'elle devait accepter sa foi au moment même, paice (jue, si elle allait trouver ses sœurs avant (juc de l'avoir reçu pour époux, elles ne manqueraient i)as de s'y opposer, puisque, étant sans contredit le ])lus puissant prince voisin, il paraissait plus vraisemblablement un parti pour l'aînée que pour elle ; qu'ainsi cette princesse ne consentirait jamais à une union qu'il souhaitait avec toute l'ardeur imaginable. Babillarde, après bien des discours qui ne signifiaient rien, fut aussi extravagante que l'avait été sa sœur; elle accepta le ])rince pour époux, et ne se souvint des effets de sa quenouille de Ncrre, qu'après que cette quenouille se fut cassée en cent pièces.

Vers le soir, Babillarde retourna dans sa chambre avec le prince ; et la première chose que vit cette princesse, ce fut sa quenouille de verre en morceaux. Elle se troubla à ce spectacle : le prince lui demanda le sujet de son trouble. Comme la rage de parler la rendait incapable de rien taire, elle dit sottement à Riche- Cautèle le mystère des quenouilles ; et ce prince eut une joie de scélérat, de ce que le père des princesses

110 LADHUITK IMt I .NC E S SE.

serait par là entièrement conNaincn de la nianvaise conduite de ses tilles.

Cependant Babillarde n'était plus en humeur d'aller chercher ses sœurs : elle craijjnait, avec raison, qu'elles ne pussent approuver sa conduite; mais le prince s'ott'rit de les aller trouver, et dit qu'il ne manquerait pas de moyens poui' les persuadei- de l'approuver. Api'ès celte assui'ance, la princesse, qui n'avait point dormi la nuit, s'assoupit; et pendant qu'elle dormait, Uiche-Cautèle renlerma à la clef, comme il avait fait Nonclialanle.

!N'est-il pas vrai que ce Kiche-Cautèle était un grand scélérat, et ces deux princesses de lâches et imprudentes personnes? Je suis fort en colèi'e contre tous ces j^jens-là , et je ne doute pas que vous n'y soyez beaucoup aussi ; mais ne vous inquiétez point, ils seiont Ions traités comme ils le mérilent. Il n'y aura que la sage et courageuse Finette qui triomphera.

Quand ce prince perlide eut enfermé Bahillarde, il alla dans toutes les chanibres du château les unes après les autres; et, comme il les trouva toutes ouvertes, il conclut qu'une seule, qu'il voyait fermée |)ai' dedans, était assurément celle où s'était retiiée Firiette. Comme il avait composé une harangue circulaire, il s'en alla débiter à la porte de Finette les mêmes choses qu'il avait dites à ses sœurs. Mais celle princesse, qui nétait pas une dupe (îomme ses aînées, l'écouln assez loniit<'nips sans lui rcpondiv. I']ntin, \(>y;uil qu'il

i; A 1)1! uni; nu m; i: s si;. m

était eclauc'i quelle etail dans cette ehainljic, elle lui (lit que, s'il était vrai qu'il eût uue tendresse aussi forte et aussi sincère pour elle qu'il voulait le lui persuader, elle le priait de descendre dans le jardin, et d'en fermer la porte sur lui ; et qu'après elle lui parlerait tant qu'il voudrait par la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur le jardin.

Riche-Cautèle ne voulut point accepter ce parti ; et, comme la princesse s'opiniàtiait toujours à ne point vouloir ouvrir, ce méchant prince, outré d'impatience, alla quérir nue bûche et enfonça la porte. Il trouva Finette armée d'un (^ros marteau, qu'on avait laissé par hasard dans une p,arde-robe qui était proche de sa chambre. L'émotion animait le teint de cette princesse; et, (|Uoique ses yeux fussent pleins de colère, elle parut à Riche-Cautèle d'une beauté «à enchanter. Il voulut se jeter à ses pieds ; mais elle lui dit fièrement , en se reculant :

(( Prince, si vous approchez de moi, je vous fendrai la tète avec ce marteau.

— Quoi ! belle princesse , s'écria Uiche-Cautèle de son ton hyj)Ocrite, Tamour qu'on a |)oui' vous s'attire une si cruelle haine? »

il se mit à lui prôner de nouveau , mais d'un bout de la chambre à l'autre, l'ardeur violente que lui avait inspirée la réputation de sa beauté et de son esprit merveilleux. Il ajouta qu'il ne s'était déj^uisé que pour venir lui offrir avec respect son cœur et sa main,el lui

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(lit qu'elle devait pardonner à la violence de sa passion la hardiesse qu'il avait eue d'enfoncer sa porte. 11 finit en voulant lui persuader, comme il Tavait fait à ses sœurs, qu'il était de son intérêt de le recevoir pour époux au plus vite. 11 dit encore à Finette qu'il ne savait pas où s'étaient retirées les princesses ses soeurs, parce qu'il ne s'était pas mis en peine de les chercher, n'ayant songé qu'à elle. L'adroite princesse, feignant de se radoucir, lui dit qu'il fallait chercher ses sœurs, et qu après on prendrait des mesures tous ensemble; mais Riche-Cautèle lui répondit qu'il ne pouvait se résoudre à aller trouver les princesses , qu'elle n eût consenti à l'épouser, parce que ses sœurs ne manqueraient pas de s'y opposer, à cause de leur droit d'aînesse.

Finette, qui se défiait avec raison de ce prince perfide, sentit redoubler ses soupçons par cette réponse : elle trembla de ce qui pouvait être arrivé à ses sœurs, et se résolut de les venger du même coup qui lui ferait éviter un malheur pareil à celui qu'elle jugeait qu'elles avaient eu. Cette jeune princesse dit donc à Uiche-Cautèle qu'elle consentait sans peine à l'épouser; mais qu'elle était persuadée que les mariages qui se faisaient le soir étaient toujours malheureux ; qu'ainsi elle le piiait de lemettre la cérémonie de se donner une foi réciproque au lendemain matin : elle ajouta ((u'elle l'assurait de n'avertir les princesses de rien, et lui dit qu elle le priait de la laisser un peu de temps seuh' poui' penser au ci(d; qu'ensuite elle le mènerait

LMIIUMTK l'UlNCl'SSK. 115

dans une chambre où il trouverait un loit bon lit, cl qu'après elle reviendrait s'enfermer ehez elle jusqu'au lendemain.

Uiclie-Cautèle, qui n'était pas un fort courageux personnage, et qui voyait toujours Finette armée du gros marteau dont elle badinait comme on fait d'un éventail ; Riche-Cautèle, dis-je, consentit à ce que souhaitait la princesse, et se retira pour la laisser quelque temps méditer. Il ne fnt pas plutôt éloigné, que Finette courut faire un lit sur le trou d'un égout qui était dans une chambre du château. Cette chambre était aussi propre qu'une autre; mais on jetait dans le trou de cet égout, qui était fort spacieux, toutes les ordures du château. Finette mit sur ce trou deux bâtons croisés très-faibles; puis elle fit bien proprement un lit par-dessus, et s'en retourna aussitôt dans sa chambre. Un moment après, Riche-Cautèle y revint, et la princesse le conduisit où elle venait de faire le lit, et se retira.

Le prince, sans se déshabiller, se jeta sur le lit avec précipitation, et sa pesanteur ayant fait tout d'un coup rompre les petits bâtons, il tomba au fond de l'égout, sans pouvoir se retenir, en se faisant vingt bosses à la tête, et en se fracassant de tous côtés. La chute du prince fit un grand bruit dans le tuyau : d'ailleurs il n'était pas éloigné de la chambre de Finette; elle sut aussitôt que son artifice avait eu tout le succès qu'elle s'était promis, elle en ressentit une joie secrète qui

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lui fut extrêmement ajîréable. On ne peut pas décriic le plaisir qu'elle eut de l'entendre barboter dans Vogout. Il méritait bien cette punition, et la piincesse avait raison d'en être satisfaite. Mais sa joie ne l'occupait pas si fort, qu'elle ne pensât plus à ses sœurs. Son premier soin fut de les chercher. Il lui fut facile de trouver Babillarde. Riche-Cautèle, après avoir enfermé cette princesse a double tour, avait laissé la clef à sa chambre. Finette entra dans cette chambre avec empressement, et le bruit quelle fit réveilla sa sœur en sursaut. I"]lle fut bien confuse en la voyant. Finette lui raconta de quelle manière elle s'était défaite du prince fourbe qui était venu pour les outrager. Babillarde fut frappée de cette nouvelle comme d'un coup de foudre; car, malgré son caquet, elle était si peu éclairée, ({u'elle avait cru ridiculement tout ce que Riche-Cautèle lui avait dit. 11 va encore des dupes comme cellelà au monde.

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Cette princesse, dissimulant l'excès de sa douleur, sortit de sa chambre pour aller avec Finette chercher Nonchalante. Elles parcoururent toutes les chambres du château sans trouver leur sœur; enfin Finette s'avisa qu'elle pouvait bien être dans l'appartement du jardin : elles l'y trouvèrent en effet, demi-morte de désespoir et de faiblesse, car elle n'avait pris aucune nourriture de la journée. Les princesses lui donnèrent tous les secours nécessaires; ensuite elles firent ensemble des éclaircissements qui mirent Nonchalante et Babillarde dans une douleur mortelle : puis toutes ti'ois s'en allèrent reposeï'.

Cependant lîiche-Cautèle passa la nuit fort mal à son aise; et quand le jour fut venu, il ne fut p,uère mieux. Ce prince se trouvait dans des cavernes dont il ne pouvait pas voir toute l'hoireur, parce que le jour n'y donnait jamais. Néanmoins, à force de se lourmentei', il trouva l'issue de l'égout qui donnait dans une rivière assez éloignée du château. Il trouva moyen de se faire entendre à des /jens qui péchaient dans cette rivière, dont il fut tiré dans un état qui fit compassion à ces bonnes gens. Il se fit transportei' à la cour du roi son père, pour se faire guérir à loisir; et la disgrâce qui lui était arrivée lui fit prendre une si forte haine contre l'inette, qu'il songea moins à se guérir qu'à se venger d'elle.

Cette princesse passait des moments bien tristes : la gloire lui était mille l'ois plus chère que la vie; et la

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honteuse faiblesse de ses sœurs la mettait clans un désespoir dont elle avait peine à se rendre maîtresse. Cependant la mauvaise santé de ces deux princesses, (jui était causée par les suites de leurs mariages indignes, mit encore la constance de Finette à Tépreuve. Riche-Cautèlo, qui était déjà un habile fourbe, rappela tout son esprit depuis son aventure pour devenir fourbissime. L'égout ni les contusions ne lui donnaient pas tant de chagrin que le dépit d'avoir trouvé quelquun ])lus fin que lui. Il se douta des suites des deux mariages : et pour tenter les deux princesses malades, il fit porter, sous les fenêtres de leur château, de grandes caisses lemplies d'arbres tout chargés de beaux fruits. Nonchalante et Babillarde, (jui étaient souvent aux fenêtres, ne manquèrent pas de voir ces fruits : aussitôt il leur prit une violente envie d'en manger; et elles persécutèrent Finette de descendre dans le corbillon pour en aller cueillir. La complaisance de cette pi'incesse fut assez gi'ande pour vouloir bien contenter ses sœurs : elle descendit, et leur l'apporta de ces beaux fruits, (luelles maujjèrent avec la dernière avidité.

Le lendemain, il parut des fruits d'une autre espèce. Nouvelle envie des princesses ; nouvelle complaisance de Finette; mais les officiers de Hiche-Cautèle, cachés, et qui avaient manqué leur coup la première fois, ne la manquèrent pas celle-ci : ils se saisirent de Finetle, <■( Icmmcuèienl, aux yeux de ses

i;.\i»H()iTK 1'1um:i:ssi:. ht

sœurs, (jui s'airacliaient les cheveux de désespoir.

Les satellites de Uiche-Cautèle firent si bien, qu'ils nienèreut Finette dans une maison de campaj^jne où était le prince pour achever de se remettre en santé. Comme il était transporté de fureur contre cette princesse, il lui dit cent choses brutales, à quoi elle répondit toujours avec une fermeté et une j^randeur d'àme dignes d'une heioïne comme elle était. Enfin, après ravoir gardée (juelques jours prisonnière, il la fit conduire au sommet d'une montagne extrêmement haute, et il y arriva lui-même un moment après elle. Dans ce lieu, il lui annonça qu'on Fallait faire moul'ir d'une manière qui le vengeiait des tours qu'elle lui avait faits. Ensuite ce perfide prince montra barbai'ement à Finette un tonneau tout hérissé par dedans de canifs, de rasoiis et de clous à ciochet, et lui dit que. pour la punir comme elle le méiitait, on allait la jelei' dans ce tonneau, puis le rouler du haut de la montagne en bas.

Quoique iMuette ne fût pas Uomaine, elle ne tut pas plus effrayée du supplice qu'on lui préparait, (jue lîégulus l'avait été autrefois à la vue d'un destin pareil. Cette jeune princesse conserva toute sa fermeté et même toute sa présence d'esprit. Uiche-Cautèle, au lieu d'admirei' son caractère héroïque, en prit une nouvelle rage contre elle , et songea à hâter sa moi't. Dans cette \ue, il se baissa vers l'entrée du tonneau qui de\ait (''tr<' rinsirumcnl de sa \en{;eauc(\ pour cvaminer s'il

118 LADROITE PRINCESSE.

était bien fourni de ses armes meurtrières. Finette, qui vit son persécuteur attentif à regarder, ne perdit point de temps; elle le jeta dans le tonneau, et elle le fit rouler du haut de la montagne en bas, sans donner

au prince le temps de se reconnaître. Après ce coup, elle prit la fuite; et les officiers du prince, qui avaient vu avec une extrême douleur la manière cruelle dont leur maître voulait traiter cette aimable princesse, n'eurent garde de courir après elle pour l'arrêter. D'ailleurs, ils étaient si effrayés de ce qui venait d'arliver à Riche-Cautèle, qu'ils ne purent songer à autre chose qu'à tâcher d'arrêter le tonneau qui roulait avec violence; mais leuis soins furent inutiles : il roula

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jusquau bas de la monlaf>ne, ol ils en lirèivnL loinprince couvert de mille plaies.

L'accident de Riche-Cautèle mit au désespoir le roi Moult-Benin et le prince Bel-à-Voir. Pour les peuples de leurs États, ils n'en furent point touchés. Riche- Cautèle en était très-haï, et même l'on s'étonnait de ce que le jeune prince^ qui avait des sentiments si nobles et si généreux, pût tant aimer cet indigne aîné. Mais tel était le bon naturel de Bel-à-Voir, qu'il s'attachait fortement à tous ceux de son sang; et Riche- Caulèle avait toujours eu l'adresse de lui témoignei* tant d'amitié, que ce généreux prince n'aurait pu se pardonner de n'y pas lépondre avec vivacité. Bel-à- Voir eut donc une douleur violente des blessures de son frère, et il mit tout en usage pour tâcher de les guérir promptement : cependant, malgré les soins empressés que tout le monde en prit, rien ne soulageait Riche-Cautèle; au contraire, ses plaies semblaient s'envenimer de plus en plus, et le faire souffrir longtemps.

Finette, après s'être dégagée de l'effroyable dangerqu'elle avait couru, avait encore regagné heureusement le château où elle avait laissé ses sœurs, et n'y fut pas longtemps sans être livrée à de nouveaux chagrins. Les deux |)rincesses mirent au monde chacune un fils, dont Finette se trouva fort embaiTassée. Cependant le courage de cette princesse ne s'abattit point: Fenvie qu'elle eut de cacher la honte de ses sœurs la lit résoudre à s'exposer encore une fois, quoiqu'elle

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en vît l)ieu le péril. Elle prit, pour l'aire réussir le dessein qu'elle avait, toutes les mesures que la prudence peut inspirer : elle se déguisa en homme, enferma les enfants de ses sœurs dans des boîtes, et elle y fit de petits trous, vis-à-vis la bouche de ces enfants, pour leur laisser la respiration : elle prit un cheval , emporta ces boîtes et quelques autres; elle arriva à la capitale du roi Moult-Benin, où était Riche-Cautèle.

Quand Finette fut dans cette ville, elle apprit que la manière magnifique dont le prince Bel-à-Voir récompensait les remèdes qu'on donnait à son frère avait attiré à la cour tous les charlatans de l'Europe; car, dès ce temps-là, il y avait (juantilé d'aventuriers sans emploi, sans talent, qui se donnaient pour des hommes admirables, qui avaient reçu des dons du ciel pour guérir toutes sortes de maux. Ces gens, dont la seule science était de fourber hardiment, trouvaient toujours beaucoup de croyance parmi les peuples. Ils savaient leur en imposer pai" leur extérieur extraordinaire et par les noms bizarres qu'ils prenaient. Ces sortes de médecins ne restent jamais dans le lieu de leur naissance; et la prérogative de venir de loin souvent leiu' tient lieu de mérite chez le vulgaire.

L'ingénieuse princesse, bien informée de tout cela, se donna un nom étranger pour ce royaume-là : ce nom était Sanatio; puis elle fit annoncer de tous côtés que le che\ alier Sanatio était arrivé avec des secrets mei'veillenx jtour giiéiir loules sortes de blessures les

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plus daii^jeieuses et les plus envenimées. Aussitôt Belà-Voir envoya quérir le prétendu chevalier. Finette vint, fit le médecin empirique le mieux du monde, débila cinq ou six mots de l'art d'un air cavalier : rien n'y manquait. Cette princesse fut surprise de la bonne mine et des manières agréables deBel-à-Voir ; et après avoir raisonné quelque temps avec ce prince au sujet des blessures de Riche-Cautèle , elle dit qu'elle allait quérir une bouteille d'une eau incomparable, et que cependant elle laissait deux boites qu'elle avait apportées, qui contenaient des onguents excellents propres au i)rince blessé.

Là-dessus, le prétendu médecin sortit; il ne revenait point : l'on s'impatientait beaucoup de le voir tant tarder. Enfin, comme on allait envoyer le presser de revenir, on entendit des cris de petits enfants dans la chambre de Riche-Cautèle. Cela surprit tout le monde; car il ne paraissait point d'enfants. Quelqu'un prêta l'oreille, et on découvrit que ces cris venaient des boîtes de l'empirique.

C'étaient en effet les neveux de Finette. Cette princesse leur avait fait prendre beaucoup de nourriture avant que de venir au palais; mais comme il y avait déjà longtemps, ils en souhaitaient de nouvelle, et ils expliquaient leurs besoins en chantant sur un ton dolent. On ouvrit les boîtes, et l'on fut fort surpris d'y voir bien effectivement deux marmots qu'on trouva fort jolis. Riche-Cautèle se douta aussitôt que c'était

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(Mirore un nouveau tour de Finette : il eu conçut une fureur qu'on ne peut pas dire, et ses maux eu augmentèreui à un tel point, qu'où vit bieu qu'il fallait qu'il eu mourût.

Bel-à-Voir en fut pénétré de douleur; et Riche-Cautèle, perfide jusqu'à son dernier moment, songea à abuser de la tendresse de son frère.

« Vous m'avez toujours aimé, prince, lui dit-il, et vous pleurez ma perte. Je n'ai plus besoin des preuves de votre amitié par rapport à la vie. Je meurs; mais si je vous ai été véritablement cber, promettezmoi de lu'accorder la prière que je vais vous faire. »

Bel-à-Voir, qui, dans l'état où il voyait son frère, se sentait incapable de lui rien lefuser, lui promit , avec les plus terribles serments, de lui accorder tout ce qu'il lui demanderait. Aussitôt que Uiche-Cautèle eut entendu ces serments, il dit a son frère, en l'embrassant :

« Je meurs console, prince, puisque je serai venge ; car la ])riere que j ai a vous faire, c'est de demander Finette en mariage aussitôt que je serai mort. Vous obtiendrez, sans doute, cette nuiligne princesse, et dès qu'elle sera en votre pouvoir, vous lui plongerez un poignard dans le sein. »

Hel-à-Voir frémit d'horreur à ces mots • il se repentit de l'imprudence de ses serments; mais il n'était plus temps de se dédire, et il ne voulut rien témoigner de son repentir à son frèie, (jui expira peu de temps

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après. Le roi Moiilt-Beniii en eut une sensilde douleur. Pour son peuple, loin de regretter Riche-Clautèle, il lut ravi que sa mort assurât la succession du royaume à Bel-à-Voir, dont le mérite était chéri de tout le inonde.

Finette, qui était encore une fois heureusement retournée avec ses sœurs, apprit hientôt !a mort de liiche-Cautèle; et peu de temps après on annon(;a aux trois princesses le retour du roi leur ]>ère. Ce prince vint avec empressement dans leur tour, et son premier soin fut de demander à voii' les quenouilles de verre. Nonchalante alla quérir la quenouille de Finette, la montra au roi; puis ayant fait une ])rofoiule révérence, elle reporta la quenouille où elle l'avait prise. Babillarde fit le même manège; et Finette a son tour apporta sa quenouille; mais le roi, qui était soupçonneux , voulut voii- les trois quenouilles à la fois. Il n'y eut que Finette qui put montrer la sienne ; et le roi entra dans une telle fureur contre ses deux filles ainées, qu'il les envoya à l'heure même a la fée qui lui avait donné les quenouilles, en la priant de les garder toute leur vie auprès d'elle, et de les punir comme elles le méritaient.

Pour commencer la punition des princesses, la fée les mena dans une galerie de son château enchanté, où elle avait fait peindre l'histoire d'un nombre infini de femmes illustres qui s'étaient rendues célèbres par leurs vertus et par leur vie laboiieuse. Par un

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effet merveilleux de l'art de la féerie, toutes ces fi/jures avaient du mouvement, et étaient en action depuis le matin jusqu'au soir. On voyait de tous cotés des trophées et des devises à la gloire de ces femmes vertueuses; et ce ne fut pas une légère mortification pour les deux sœurs de comparer le triomphe de ces héroïnes avec la situation méprisable où leur malheureuse imprudence les avait réduites. Pour comble de chagrin, la fée leur dit avec gravité que, si elles s'étaient aussi bien occupées que celles dont elles voyaient les tableaux, elles ne seraient pas tombées dans les indignes égarements où elles s'étaient perdues; mais que l'oisiveté était la mère de tout vice et la source de tous leurs malheurs.

La fée ajouta que, pour les empêcher de retomber jamais dans des malheurs pareils, et pour leur faire réparer le temps qu'elles avaient perdu, elle allait les occuper d'une bonne manière. En effet, elle obligea les princesses de s'employer aux travaux les plus grossiers et les plus vils; et, sans égard pour leur teint, elles les envoyait cueillir des pois dans ses jardins et eu arracher les mauvaises herbes. Nonchalante ne put résister au désespoir qu'elle eut de mener une vie si peu conforme à ses inclinations : elle mourut de chagrin et de fatigue. Babillarde, qui trouva moyen, quelque temps après, de s'échapper la nuit du château de la fée, se cassa la tête contre un arbre, et mourut de cette blessure entre les mains des paysans.

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Le bon naturel de Finelte lui fit ressentir une douleur bien vive du destin de ses sœurs^ et, au milieu de ses chagrins, elle apprit que le prince Bel-à-Voir l'avait fait demander en mariage au roi, son père, qui l'avait accordée sans l'en avertir; car, dès ce tempslà, l'inclination des parties était la moindre chose que Ton considérait dans les mariages. Finette trembla à cette nouvelle ; elle craignait, avec raison, que la haine que Riche-Cautèle avait pour elle n'eut passé dans le cœur d'un frère dont il était si chéri ; et elle appréhenda que ce jeune prince ne voulût l'épouser pour la sacrifier à son frère. Pleine de cette inquiétude, la princesse alla consulter la sage fée, qui l'estimait autant qu'elle avait méprisé Nonchalante et Dabi Uarde.

La fée ne voulut rien révéler à Finette; elle lui dit seulement :

(( Princesse, vous êtes sage et prudente ; vous n'avez pris jusqu'ici des mesures si justes pour votre conduite, qu'en vous mettant toujours dans l'esprit que la défiance est mère de la sûreté. Continuez de vous souvenir vivement de l'importance de cette maxime, et vous parviendrez à être heureuse sans le secours de mon art. »

Finette, n'ayant pu tirer d'autres éclaircissements de la fée, s'en retourna au palais dans une extrême agitation.

Quelques jours après, cette princesse fut épousée

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parmi ambassadeur, au nom du prince Bel-à-Voir; et on remmena trouver son époux dans un équipage magnifique. On lui fit des entrées de même dans les deux premières villes frontières du roi Moult-Benin ; et dans la troisième elle trouva le prince Bel-à-Voir qui était venu au-devant d'elle par l'ordre de son père. Tout le monde était surpris de voir la tristesse de ce jeune prince aux approches d'un mariage qu'il avait témoigné souhaiter : le roi même lui en faisait la guerre, et l'avait envoyé, malgré lui, au-devant de la princesse.

Quand Bel-à-Voir la vit, il fut frappé de ses chaimes, et lui en fit compliment, mais d'une manière si confuse, que les deux cours, qui savaient combien ce prince était spirituel et galant crurent qu'il en était si vivement touché, qu'à force d'être amoureux, il perdait sa présence d'esprit. Toute la ville retentissait des cris de joie, et Ton n'entendait de tous côtés que des concerts et des feux d'artifice. Enfin, après un souper magnifique , on songea à mener les deux époux dans leur appartement.

Finette, qui se souvenait toujours de la maxime que la fée lui avait renouvelée dans l'esprit, avait son dessein en tête. Cette princesse avait gagné une de ses femmes qui avait la clef du cabinet de l'appartement qu'on lui destinait; et elle avait donné ordre à celte femme de porter dans ce cabinet de la paille, une vessie, du sang de mouton, et les boyaux de quelques-

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uns des animaux qu'on avail mangés à souper. La princesse passa dans ce cabinet sous quelque prétexte, et composa une figure de paille, dans laquelle elle mil les boyaux et la vessie pleine de sang. Ensuite, elle ajusta cette figure en déshabillé de femme et en bonnet de nuit. Lorsque Finette eut achevé cette belle marionnette, elle alla rejoindre la compagnie, et peu de temps après on conduisit la princesse et son époux dans leur appartement. Quand on eut donné à la toilette le temps qu'il lui fallait donner, la dame d'honneur emporta les llambeaux et se retira. Aussitôt Finette jeta la femme de paille dans le lit, et se cacha dans un des coins de la chambre.

Le prince, après avoir soupiré deux ou trois fois tout haut, prit son épée, et la passa au travers du corps de la prétendue Finette. Au même moment il senlit le sang ruisseler de tous côtés, et trouva la femme de ])aille sans mouvement.

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