PEAll-DANE
queue do cette belle robe ne pouvait pas s'étendre. F.a belle princesse se mira et s'admira elle-même avec raison, si bien qu'elle résolut, pour se désennuyer, de mettre tour à tour ses belles robes, les fêtes et les dimanches; ce qu'elle exécuta ponctuellement. Elle mêlait des Heurs et des diamauts dans ses beaux cheveux, avec un art admirable; et souvent elle soupirait de n'avoir pour témoins de sa beauté que ses moutons et ses dindons, qui l'aimaient autant avec son horrible peau d'àne, dont on lui avait donné le nom dans cette ferme.
Un jour de fête, que Peau-d'Ane avait mis la robe couleur du soleil, le iîls du roi, à qui cette ferme appartenait, vint y descendre pour se reposer, en revenant de la chasse. Ce prince était jeune, beau et admirablement bien fait, l'amour de son père et de la reine sa mère, adoré des peuples. On offrit à ce jeune prince une collation champêtre, qu'il accepta; puis il se mit à parcourir les basses-cours et tous leurs recoins. En courant ainsi de lieu en lieu, il entra dans une sombre allée, au bout de laquelle il vit une porte lermée. La curiosité lui fit mettre l'œil à la serrure ; mais que devint-il, en apercevant la princesse si belle et si richement vêtue, qu'à son air noble et modeste il la prit pour une divinité? L'impétuosité du sentiment qu'il éprouva dans ce moment l'aurait porté à enfoncer la porte, sans le respect que lui inspira cette ra\issaiite peisonue.
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Il sorlit avec peine de cette allée sombre et obscure, mais ce fut pour s'informer qui était la personne qui demeurait dans cette petite chambre. On lui répondit que c'était une souillon, qu'on nommait Peau-d'Ane, à cause de la peau dont elle s'habillait; et qu'elle était si sale et si crasseuse, que personne ne la regardait, ni ne lui pai'lait; et qu'on ne l'avait prise que par pitié, pour garder les moutons et les dindons.
Le prince, peu satisfait de cet éclaircissement, vit bien que ces gens grossiers n'en savaient pas davantage, et qu'il était inutile de les questionner. Il revint au palais du roi son père, plus amoureux qu'on ne peut dire, ayant continuellement devant les yeux la belle image de cette divinité qu'il avait vue par le trou de la serrure. Il se repentit de n'avoir pas heurté à la porte, et se promit bien de n'y pas manquer une autre fois. Mais l'agitation de son sang, causée par l'ardeur de son amour, lui donna, dans la même nuit, une fièvre si terrible, que bientôt il fut réduit à l'extrémité. La reine sa mère, qui n'avait que lui d'enfant. se désespérait de ce que tous les remèdes étaient inutiles. Elle promettait en vain les plus grandes récompenses aux médecins; ils y employaient tout leur art, mais rien ne guérissait le prince.
Enfin ils devinèrent qu'un mortel chagrin causait tout ce ravage; ils en avertirent la reine, qui, toute pleine de tendresse pour son fils, vint le conjurer de
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diro la cause de son mal ; el ([ne, quand il s'a.'îirait de lui céder la couronne, le roi son père descendrait de son trône sans regret, pour l'y faire monter; que s'il désirait quelque princesse, quand môme on serait en guerre avec le roi son père , et qu'on eût de justes sujets pour s'en plaindre , on sacrifierait tout pour obtenir ce qu'il désirait; mais qu'elle le conjurait de ne pas se laisser mourir, puisque de sa vie dépendait la leur.
La reine n'acheva pas ce touchant discours sans mouiller le visage du prince d'un torrent de larmes.
(( Madame, lui dit enfin le prince avec une voix très-faible, je ne suis pas assez dénaturé pour désirer la couronne de mon père ; plaise au ciel qu'il vive de longues années, et qu'il veuille bien que je sois longtemps le plus fidèle et le plus respectueux de ses sujets! Quant aux princesses que vous m'oiïrez, je n'ai point encore pensé à me marier; et vous pensez bien que, soumis comme je le suis à vos volontés, je vous obéirai toujours, quoi qu'il m'en coûte.
— Ah! mon fils, reprit la reine, rien ne nous coûtera pour te sauver la vie; mais, mon cher fils, sauve la mienne et celle du roi ton père, en me déclarant ce que tu désires, et sois bien assuré qu'il te sera accordé.
— Eh bien! madame, dit-il, puisqu'il faut vous déclarer ma pensée, je vais vous obéir; je me ferais un crim<' tic mettre en danger deux êtres qui me sou(
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si chers. Oui, ma mère, je désire que Teau-d'Aue me fasse un {jàteau, et (|ue , dès qu'il sera fait, on me l'apporte. »
La reine, étonnée de ce nom bizarre, demanda qui était cette Peaii-d'Ane,
(( C'est, madame, reprit un de ses officiers, qui par hasard avait vu cette fille, c'est la plus vilaine béte après le loup; une peau noire, une crasseuse, qui loge dans votre métairie et qui garde vos dindons.
— N'importe, dit la reine : mon fils, au retour de la chasse, a peut-être mangé de sa pâtisserie; c'est une fantaisie de malade ; en un mot, je veux que Peaud'Ane (puisque Peau-d'Ane il y a) lui fasse promptement un gâteau. »
On courut à la métairie, et l'on fit venir Peaud'Ane, pour lui ordonner de faire de son mieux un gâteau pour le prince. î'
Quelques auteurs ont assuré que Peau-d'Ane, au moment que ce prince avait mis l'œil à la serrure , les siens l'avaient aperçu ; et puis, que regardant par sa petite fenêtre, elle avait vu ce prince si jeune, si beau et si bien fait, que l'idée lui en était restée, et que souvent ce souvenir lui avait coûté quelques soupirs. Quoi qu'il en soit, Peau-d'Ane l'ayant vu, ou en ayant beaucoup entendu parler avec éloge, ravie de pouvoir trouver un moyen d'être connue, s'enferma dans sa chambre, jeta sa vilaine peau, se décrassa le visage et les mains, se coiffa de ses blonds cheveux,
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mit un beau corset d'argent brillant, un jupon pareil, et se mit à faire le gâteau tant désiré : elle prit de la plus pure farine, des œufs et du beurre bien frais. En travaillant, soit de dessein ou autrement, une bague qu'elle avait au doigt tomba dans la pâte, s'y mêla; et dès que le gâteau fut cuit, salfublant de son horrible peau, elle donna le gâteau à l'officier, à qui elle demanda des nouvelles du prince; mais cet homme, ne daignant pas lui répondre, courut chez le prince lui porter ce gâteau.
Le prince le prit avidement des mains de cet homme, et le mangea avec une telle vivacité, que les médecins, qui étaient présents, ne manquèrent pas de dire que cette fureur n'était pas un bon signe : elfecti\ émeut, le prince pensa s'étrangler, par la bague qu'il trouva dans un des morceaux du gâteau ; mais il la tira adroitement de sa bouche : et son ardeur àdévorer ce gâteau se ralentit, en examinant cette fine émeraude, montée sur un joug d'or, dont le cercle était si étroit, qu'il jugea ne pouvoir servir qu'au plus joli petit doigt du monde.
Il baisa mille fois cette bague, la mit sous son chevet, et l'en tirait à tout moment, quand il croyait u'ètre vu de personne. Le tourment qu'il se donna, pour imaginer comment il pourrait voir celle à qui cette bague pouvait aller; et n'osant croire, s'il demandait Peau-d'Ane , qui avait fait ce gâteau qu'il avait demandé, «ju'on lui accordât de la faire venii';
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Hosaiit non plus dire ce qu'il avait vu par le trou de la serrure, de crainte qu'on ne se moquât de lui, et qu'on ne le prît pour un visionnaire ; toutes ces idées le tourmentant à la fois, la fièvre le prit fortement ; et les médecins, ne sachant plus que faire, <léclarèrent à la reine (jue le prince était malade d'amour.
La reine accourut chez son fils, avec le roi, qui se désolait :
« Mon fils, mon cher fils, s'écria le monarque affiigé, nomme-nous celle que lu veux; nous jurons que nous te la donnerons, fùt-elle la plus vile des esclaves. »
La reme, en l'embrassant, lui confirma le serment du roi. Le prince, attendri par les larmes et les caresses des auteurs de ses jours :
« Mon père et ma mère, leur dit il, je n'ai point dessein de faire une alliance qui vous déplaise ; et, pour preuve de cette vérité, dit-il en tirant l'émeraude de dessous son chevet, c'est que j'épouserai la personne à qui cette bague ira, telle qu'elle soit; et il n'y a pas apparence que celle qui aura ce joli doigt soit une rustaude, ou une paysanne. »
Le roi et la reine prirent la bague, l'examinèrent curieusement, et jugèrent, ainsi que le prince, que cette bague ne pouvait aller qu'à quelque fille de bonne maison. Alors le roi ayant embrassé son fils, en le conjurant de guérir, sortit, fit sonner les tambours, les fifres et les trompettes par toute la ville,, et
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crier par ses hérauts, que l'on n'avait qu'à venir au palais, essayer une bague, et que celle à qui elle irait juste épouserait l'héritier du trône.
Les princesses d'abord arrivèrent, f)uis les duchesses, les marquises et les baronnes; mais elles eurent beau toutes s'amenuiser ' les doigts, aucune ne put mettre la bague. Il en fallut venir aux grisettes, qui, toutes jolies qu'elles étaient, avaient toutes les doigts trop gros. Le prince, qui se portait mieux, faisait luimôme l'essai. Enfin, on en vint aux filles de chambre ; elles ne réussirent pas mieux. Il n'y avait plus personne qui n'eut essayé cette bague sans succès, lorsque le prince demanda les cuisinières, les marmitonnes, les gardeuses de moutons : on amena tout cela;
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mais leurs gros doigts rouges et courts ne purent seulement aller par delà l'ongle.
u A-l-on fait venir cette Peau-d'Ane, qui m'a fait un gâteau ces jours derniers? » dit le prince. Chacun se prit à lire, ot lui dit que non, tant elle était sale et crasseuse.
(( Qu'on l'aille chercher tout à l'heure, dit le roi; il ne sera pas dit (jue j'aie excepté quelqu'un. On courut, en riant et se moquant, cherclior la dindonnière.
L'infante, qui avait entendu les tamhours et le cri des hérauts d'armes, s'était bien doutée que sa bague faisait ce tintamare : elle aimait le prince; et, comme le véritable amour est craintif et n'a point de vanité, elle était dans la crainte continuelle que quelque dame n'eût le doigt aussi menu que le sien. Elle eut donc une grande joie quand on vint la chercher, et qu'on heurta à sa porte. Depuis qu'elle avait su qu'on cherchait un doigt propre a mettre sa bague, je ne sais quel espoir l'avait portée à se coiffer plus soigneusement, et à mettre son beau corps d'argent, avec le jupon plein de falbalas, de dentelles d'argent, semé d'émeraudes. Sitôt qu'elle entendit qu'on heurtait à la porte, et qu'on l'appelait pour aller chez le prince, elle remit promptement sa peau d'âne, ouvrit sa porte ; et ces gens, en se moquant d'elle, lui dirent que le roi la demandait pour lui faire épouser sou fils : puis, avec de longs éclats de rire, ils la menèrent chez le prince, qui lui-même, étonné de l'accoutrement de cette fille, n'osa croire que ce fut elle qu'il avait vue
loo i'kau-ii'am:.
si pompeuse et si belle. Triste et conlbiidu de s'être
si lourdement trompé :
.( Est-ce vous, lui dit-il, qui logez au fond de cette allée obscure, dans la troisième bassr-cour de la métairie?
— Oui, seijjneur, répondit-elle.
— Montrez-moi votre main, dit-il en tremblant et ])0us5ant un protond soupir
Dame! qui fut bien surpris? Ce furent le roi et la reine, ainsi que tous les chambellans et les grands de la cour, lorsque de dessous celte peau noii'e et crasseuse sortit une petite main délicate, blanche et couleur de rose, où la bague s'ajusta sans peine au plus joli petit doigt du monde; et par un petit mou- \ement que Tinfante se donna, la peau tomba, et elle parut dune beauté si ravissante, que le prince, tout faible qu'il était, se mit à ses genoux, et les serra avec une ardeur qui la fit rougir ; mais on ne s'en aperçut presque pas, parce que le roi et la reine vinrent l'embrasser de toute leur force, et lui demander si elle voulait bien épouser leur fils. La princesse, confuse de tant de caresses et de l'amour que lui marquait ce beau jeune prince, allait cependant les en remercier, lorsque le plafond s'ouvrit, et que la fée des Lilas, descendant dans un char fait de branches et de fleurs de son nom', conta, a\ec une grâce infinie, Fhistoiie de Tinfante.
Le roi et la reine, charmés de voir que Peau-d'Ane ('(ait une grande ])rincesse, redoublèrent leurs ca-
im:aii-I)Am;. i;ii
resses; mais le prince fut encore plus sensible à la vertu de la princesse, et son amour s'accrut par cette connaissance.
L'impalience du prince, pour épouser la princesse, fut (elle, qu'à jieine donna-t-il le temps de faire les préparatifs convenables pour cet auguste hyménée. Le roi et la reine , tfui étaient affolés de leur Lelletille, lui faisaient mille caresses, et la tenaient incessamment dans leurs bras; elle avait déclaré qu'elle ne pouvait épouser le prince sans le consentement du roi son père : aussi fut-il le premier à qui on envoya une invitation, sans lui dire qu'elle était l'épousée; la fée des Lilas, qui présidait à tout, comme de raison, Favait exigé, à cause des conséquences. Il vint des rois de tous les pays; les nus en chaise à porteurs.
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d'autres en cabriolet; de plus éloignés, montés sur des éléphants, sur des tigres, sur des aigles ; mais le plus magnifique et le plus puissant fut le père de Finfante, qui heureusement avait oublié son amour déréglé, et avait épousé une reine veuve, fort belle, dont il n'avait point eu d'enfant. L'infante courut audevant de lui; il la reconnut aussitôt, et l'embrassa avec une grande tendresse, avant qu'elle eût le temps de se jeter à ses genoux. Le roi et lu reine lui présentèrent leur fils, qu'il combla d'amitiés. Les noces se firent avec toute la pompe imaginable. Les jeunes époux, peu sensibles à ces magnificences, ne virent et ne regardèrent qu'eux.
Le roi, père du prince, fit couronner son fils ce même jour, et, lui baisant la main, le plaça sur son trône, malgré la résistance de ce fils si bien né : il lui fallut obéir. Les fêtes de cet illustre mariage durèrent près de trois mois; mais l'amour des deux époux durerait encore, tant ils s'aimaient, s'ils n'étaient pas morts cent ans après.
MORALITÉ
Lo comte Je Peaii-d'Ane est dinicile à croire ; Mais tant que dans le monde on aura des enfants,
Des mères et des méres-grand's.
On en iînrdera la mémoire.
LES SOniAÎTS lUDlClLKS.
Si vous étiez moins raisomiablc,
.le me garderais bien de venir vous eonU-r La folle et peu galante fahli' Oue je m'en vais vous déltiler.
lue aune de boudin en fournit la matière : Une aune de boudin, ma chère?
Ouelle pitié ! C'est une horreur.
S'écrierait une précieuse.
Oui, toujours tendre et sérieuse,
.Ne vtMit ouïr parler que d'affaires de Cd'ur. Mais vous qui, mieux qu'âme (pii vivt Savez charmer en racontant,
Kt dont l'expression est toujours si naïve, Que l'on croit voir ce (lu'on entend ; Oui savez ([ue c'est la manière Dont (|uel((iu' cliose est inventé,