‹ Les contes des fsChapitre 21 sur 21 · LES SOUHAITS RIDICULES · texte numérisé non relu

LES SOUHAITS RIDICULES

Oui, Itt'aucoiip plus que la matière, De tout récit fait la beauté ; Vous aimerez ma fal)le et sa moralité : J'en ai, j'ose le dire, une assiu'ance entière.

Il était une (ois un panviv hùclicroii Qui, las de sa pénible vie.

Avait, disait-il, grande envie De s'aller reposer aux l)ords de l'Acliéron, Représentant, dans sa douleur profonde, Que, depuis qu'il était au monde.

Le ciel cruel n'avait jamais Voulu remplir un seul de ses souhaits.

Un jour que, dans le bois, il se mit à se plaindre, A lui, la foudre en main, Jupiter apparut ;

Un aurait peine à bien dépeindre

La peur que le bonhomme en eut.

Je ne veux rien, dit-il en se jetant par terre.

Point de souhaits, point de tonnerre.

Seigneur; demeurons but à but.

Cesse d'avoir aucune crainte ; Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte,

Y mettre fin, et pour jamais.

Écoute donc. Je te promets.

Moi, qui du monde entier suis le souverain maître. D'exaucer pleinement les trois premiers souhaits

Li:S SOUHAITS lUDlCULES.

<Jiic m M)i(tlia,s tonner sur quoi (jue ce puisse èiiv \ois ee (jui j>eut te rendre heureux.

Vois ce (jui peut te satisfaire; Kl comme ton bonheur dépend tout de tes vœux. Sono-es-v bien avant cpie de les l'aire.

A ces mots, Jupiter dans h's deux remonta: Kl le gai hùcheron, embrassant sa faloiirde. Pour retourner chez lui, sur son dos la jeta. Cette charge jamais ne lui païut moins loinvle. Il ne faut pas, disait-il en trottant, iJans tout ceci rieii faire à la légère ;

Il tant, le cas est important, Prendre l'avis de notre ménagère.

U;i, dit-il, en entrant sous son toit de fougère. Faisons, F^anchon, grand feu, graiid'chère, ^'ous sonnnes riches à jamais, Et nous n'avons qu'à taire des souhaits. Là-dessus, tout au long, le fait il lui raconte.

A ce récit, l'épouse, vive et prompte.

Forma, dans son espi-it, mille vastes projets ;

Mais, considérant l'importance

De s'y conduire avec prudence :

Biaise, mon cher ami, dit-elle à son époux.

Ne gâtons rien par notre impatience ;

Examinons bien entre nous Ce qu'il faut faire en pareille occurrence, llemettons à demain notre premier souhait. Et consultons notre chevet.

•le l'entends bien ainsi, dit le boidiomme Biaise; Mais, va liicr (hi vin deri'ière ces fagots.

i:iG i.Ks SdUiiAiTs lui) h: ILES;

A smi ictoiir, il l)iil; et, goûlanl ;i sdii ;iise, l'rrs d'un i^i'aiid t'en, la (loiicciir du ii'j)us, Il dit, cil s'appuyaiit sur \v dos de sa cliaisc : Pendant que nous avons une si lioniu! braise, (Jii'iine aune de boudin viendrait bien à ]iro|ios!

A peine aclie\a-t-il de |iidiioiicer ces mots, (jne sa leinine a|ier(iit, i^randeineiit ('loiinée,

I II boudin l'oil loiii;, (|iii, parlant D'un des coins de la cliemiiK'c, S'approchait d'elle en serpentant, j^llc lit un cri dans l'instant ; Mais, jui^caiit (|ne celle avcnlnre Avait pour cause le S(Uiliail (Jue, ])ar bèlise loiile pure.

Son lioliinie iniprndeiil avait lait,

II n'est [toiiii de ponilli et d'injure Oue, de dépit et de courroux, l^lli' ne dit an pauvre t'poiiN.

(Juaiid on peut, disait-elle, olilenir nu empire. Ile l'or, des perles, des rubis, Des dianiants, de beaux habits.

Est-ce alors du boudin (ju'il faut que l'on désire?

Kh bien ! j'ai tort, dit-il ; j'ai mal placé iihui choix.

J'ai coiiiiiiis une tante énorme,

.le ferai mieux une anire fois.

Bon, bon, dit-elle, atteudez-moi sous l'orme. Pour faire un tel soiiliail, il faut être bien bœuf!

l/(''poux, pins d'une fois em|iort('' de colère, IVnsa faire tout bas le souhait d'être \('\\\';

lj;S SOUHAITS IIIIIICULKS.

El pt'iil-èli'c, entre nous, ne i»()iivait-il mieux thne.

Les hommes, disait-il, ])our souffrir siuil bien nés !

tVsle soit (lu boudin, el du boudin encore ! Plût à Dieu, njaiulite péeore, Ou'il le |)endit au bout du nez! ■

La prière aussilùl du ciel fui écoulée : Kl dès que le mari la parole lâcha,

Au nez de l'épouse irritée

L'aune de Ixtudin s'attacha.

Ce prodige imprévu grandement le fâcha.

Fanchon était jolit»; elle avait bonne grâce. Et pour dire, sans fard, la vérité du fait. Cet ornement en celte plac(^ Xe faisait pas un bon effet ; Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visagi Il l'empêchait de parler aisément :

l*our \u\ époux, merveilleux a\anlage.

158 LES SOLIIAITS UIDIC ULE S.

Kl si l-i'^iikI, (ju'il pensa, dans cel heureux njonieiil I\e souhaiter rien davantage!

.le jtourrais bien, disait-il à jtarl soi, Après un malheur si funeste, Avec le souhait (jui me reste.

Tout d'u.n plein saut me faire roi.

Uien n'égale, il est vrai, la grandeur souveraine ; Mais encore faut-il songer (Comment serait faite la reine; Va dans quelle douleur ce serait la plonger. De l'aller placer sur un trône Avec un nez plus long (|u'une aune.

Il faut l'écouter sur cela.

Kt (prelle-mème elle soit la maîtresse De devenir une grande princesse.

En conservant l'horrible nez (pi'elle a.

Ou de demeurer bûcheronne Avec un nez comme une autre })ersomie, El tel qu'elle l'avait avant ce malheur-là.

La chose bien examinée, Ouoiqu'elle sût d'un sceptre et la force et l'elfel, Et que, quand on est couronnée.

On a toujours le nez bien fait; Connne au désir de plaire il n'est rien ([ui ne d'iU'. Elle aima mieux garder son bavolet.

Que d'être reine et d'être laide.

Ainsi, le bûcheron ne changea point d'étal, Ne devint point grand potentat.

n'iVus Mc r( iiiidil point sa bourse ;

LES SOUHAITS lUlJlClLKS.

Ti(i[> lit'iireiix d'employer son souhait qui reslail

[ Faihle bonheur, pauvre ressource ! • A remettre sa femme eu l'tHal (|u'elle t'tail.

Bien est donc vrai ([u'aux iiounnes misérables, Avt'Ugles, iujprudents, inquiets, variables.

Pas u'appartieut de faire des souhaits; Et que peu d'entre eux sont capables De bien user des dons (|ue le ciel leur a faits.

IIN DES (JO.XTF.S DES FEES.

Page 1