‹ Les contes des fsChapitre 3 sur 21 · LA BARBE BLEUE · texte numérisé non relu

LA BARBE BLEUE

LA HAKKE-BLEUE.

Il était une fois un liomme (|ui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d'or et d'argent, i|des meubles en broderie et des f( arrosses tout dorés. Mais, paimalheur, cet homme avait la )M be bleue ; cela le rendait si laid cl si lerrible, qu'il n'élait ni (émme ni tille qui ne s'enfuît de devant lui. Une de ses voisines , dame de qualilc, a\ait deux tilles parlailemeiil hcllcs. 11 lui en

{'. i.A i!Aiii!i:-iiLi:iJi:.

(lemandii une on inaiiaiîc, on Ini laissant lo olioix i\o oollo qu'elle vomirait lui donnoi'. Elles n'en voulaient point toutes deux, et se le renvoyèrent l'une à l'autre, ne iJouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la ])arbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c'est qu'il avait déjà épousé plusieurs femmes, et ([u'on Jie savait ce que ces femmes étaient devenues.

La lîarble-Bleue, pourfaire connaissance, les mena, avec leuj' mère et trois on (|uatre de leurs meilleures amies, et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'étaient (jue promenades, (juo ])arties de chasse et de ])oche, que danses et festins, que collations; on ne dormait point, et on passait toute la nuit à se faire dos malices les uns aux autres; enfin tout alla si bien, que la cadette commença à trouver que le maitre du logis n'avait plus la barbe si bleue, et que c'était un fort honnête homme. Dès (|u'on fut de retour à la ville, le mal'iage se conclut.

Au i»oul dun mois, 1.» liarito-IUcuo dit a sa fomiiK» (|u'il était obligé dv laiio un Noyago on province, i\v six semaines au moins, i)our une affaire do consé- (juenco ; (|u'il la pliait do se bien diveitir pendant son absence; qu'elle fit vonii' ses bonnes amies; (|u ollo les menât à la campagne, si ollo lo \<)ulait ; (|uo jtarlout elle fit bonne (liéro. ■ \oila, lui di(-il. les clors <les doux aiaUfU i'.U'do-moublos: \(Mla (•ollo> Ai' la

l.A l!Altl!i;-l!LEUi:. 15

vaissello dor cl (rar(;cMil, qui ne soi! pas ((uis les jours; voilà colles de mes coffres-forts où est mou or et mou ai'(>ent; celles de mes cassettes où sout uies pierreries; et voilà le ])asse-parlout de tous lesap|)ai-

tements. Pour celte petite clef-ci , c est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement bas : ouvrez tout, allez partout; mais, pour ce petit cabinet , je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte, que, s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colèi'e. »

Elle promit d'observer exactement tout ce qui lui \enait d'être ordonné; et lui, après l'avoir embrassée, moule dans son cari'(^sse, et i)art jiour sou voyage.

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tf, LA lIAlUilMlLI-UK.

Les voisines et les bonnes amies n aUendiiciil j (|u"on les envoyât quérir pour aller chez la jeune mariée^ (ant elles avaient d'impatience devoir toutes les richesses de sa maison, n'ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait peur. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les {jarde-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sofas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs où l'on se voyait depuis les pieds jusqu'à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d'argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu'on eût jamais vues; elles ne cessaient d'exagérer et d'envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de limpatience qu'elle avait d'aller ouviir le cabinet de l'appartement du bas.

Elle fut si pressée de sa curiosité, que, sans considérer qu'il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle descendit par un escalier dérobé, et avec tant de précipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Étant arrivée à la i)orte du cabinet, elle s'y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et considérant qu'il pourrait lui arriver malheur d'avoir été (h^obéissante ; mais la

LA HAHIiH-HLEUi:. 17

leiiUUioii était si forte, qu'elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porle du cabinet.

D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Après quelques moments, elle commença a voir que le plancber était tout couvert de

sang caillé , dans lequel se miraient les corps de plusieurs femmes mortes, attachées le long des murs : c'étaient toutes les femmes que la Barbe-Bleue avait épousées, et qu'il avait égorgées l'une après l'autre. Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet ,

IS LA |tAIU{i;-HI.KUE.

({Il elle venait de retirer de la serrure lui tomba de la main.

Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte, et monta à sa chambre pour se remettre un peu; mais elle n'en pouvait venir à bout, tant elle était émue.

Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l'essuya deux ou trois fois; mais le sang ne s'en allait point : elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sable et avec du grès, il y demeura toujours du sang, car la clef était fée \ et il n'y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d'un côté, il re\enait de l'autre...

La Barbe-Bleue revint de son voyaî'e dés le soir même, et dit (ju'il avait reçu des lettres eu chemin, qui lui avaient appris que l'affaire pour laquelle il était parti venait d'être terminée à son avaulage. Sa femme fit tout ce qu'elle put pour lui témoigner qu'elle était ravie de son prompt retour.

Le lendemain, il lui demanda les clefs; et elle les lui donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui s'était passé.

« D'où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n'est point avec les autres?

— Il faut, dit-elle, que je l'aie laissée là-haut sur ma table.

' C'esl-a-iliio que la clef élail un ouvrage de féerie. Kllr cUiil eucliantre sans 'ioute.

LA UAlU!i:-lil.EUi;. I'

ÎNe maïKiuc/ pas, dit la Bailic-JUcue , dénie 1;

dtuinerianlôl. »

Après plusieurs remises il ftiUut apporter la clef. La Barbe-Bleue l'ayant considérée, dit à sa femme : (< Pourquoi y a-t-il du sang sur celte clef?

— Je n'en sais rien, lépondit la pauvre femme, plus pâle que la mort.

— Vous n'en savez rien ? reprit la Barbe-Bleue ; je le sais bien, moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet? Eh bien ! madame, vous y entrerez, et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues. »

Elle se jeta aux pieds de son mari, en pleurant, et en lui demandant pardon avec toutes les marques d'un

20 LA UxMlBK-BLKUK.

vrai repentir de n'avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était; mais la Barbe-Bleue avait un cœur plus dur qu'un rocher.

« H faut mourir, madame, lui dit-il, et tout à l'heure.

— Puisqu'il faut mourir, répondit-elle en le regardant les yeux baignes de larmes, donnez-moi un peu de temps pour prici' Dieu.

— Je vous donne un demi-quart d'heure, reprit la Barbe-Bleue ; mais pas un moment davantage. »

Lorsqu'elle fut seule, elle appela sa sœui-, et lui dit :

a Ma sœur Anne (car elle s'appelait ainsi), monte, je te prie, sur le haut de la tour, pour voir si mes frères ne viennent point : ils m'ont pronîis qu'ils me viendraient voir aujourd'hui; et, si tu les vois, fais leur signe de se hâter. »

La sœur Anne monta sur le haut de la tour; et la pauvre affligée lui criait de temps en temps :

(( Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? »

Et la sœur Anne lui répondait :

« Je ne vois rien que le soleil qui poudroie ', et l'herbe qui verdoie -. »

' Foiiilroyer, thir.k'r, éblouir los yeiiv. •' Verdoyer, jeter un éclal vetM,

LA BAHHE-BLEUE. -21

Cependant la Barbe-Bleue, tenant un grand coutelas à sa main, criait de toute sa force :

« Descends vite, ou je monterai là-haut.

— Encore un moment, s'il vous plaît, » lui répondit sa femme. Et aussitôt elle criait tout bas :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? » Et la sœur Anne répondait :

>( Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie.

— Descends donc vite, cria la Barbe-Bleue, ou je monterai là-haut.

— Je m'en vais, » répondit la femme. Et puis elle criait : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?

— Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussière qui vient de ce côté-ci...

— Sont-ce mes frères ?

— Hélas! non, ma sœur; je vois un troupeau de moutons...

— Ne veux-tu pas descendre? criait la Barbe-Bleue.

— Encore un petit moment, » répondit sa femme. Et puis elle criait : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?

— Je vois deux cavaliers qui viennent de ce côté ; mais ils sont bien loin encore.

— Dieu soit loué ! s'écria-t-elle un moment après, ce sont mes frères.

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