CENSURE
« Cette proposition est erronée et conduit à rjmpé- » nitence finsje. » . , . o
451 LA CONfÈâSIOIf
€ Malheur ! malheur à moi ! se disait Anatole; malheur à moi qui n'ai pas &sse2 dlntetligence pour toutes œs choses ! » De désespoir il fermait ce Irret fatal.
Grimoire sans fin.
Le P9tit Albert,
Ttt crois que ta saie épeler? Pat du tout; ton mattre d'école t*a
Mais comme une partie de sa destinée était renfermée dans ce livre, il fut contraint de l'ouvrir par une force invincible ; la même force qui nous pousse à marcher sur le bord d'an abtme, à consulter un sorcier, à entrer dans une maison de jett«
LA caNinissioN 45ft
Le mot qu'il cherchait lui échappait toujours. A la fin il trouva ce qu'il cherchait; son regard tomba d'aplomb sur le mot meurtre, et c'est à peine encore s'il pouvait lire : le mot était écrit sous ses regards, et il ne pouvait pas fépeler. Cependant il rappela ses esprits égarés, il lut jusqu'au bout ce mot meurtre qui lui pesait sur la conscience comme un fardeau; mai$ encore une fois le dictionnaire était impitoyable. Anatole devait recomm^eer sa course à iiuvers cette lugubre nomenclature; car la langue des lois n'est pas comme la langue de la pénitence ; on lisait dans le dictionnaire :
€ Meurtre, cherchez tuer. »
Et il chercha le mot tuer^ et il le lut; et dans un grand nombre de crimes il ne trouva pas le crime dont il était coupable ; Timagination du casuiste n'avait pas été jusqu'à trouver cette première nuit des noces, cette sanglante fantaisie; l'écrivain ecclésias* tique avait monté, il est vrai, l'échelle du meurtre
jusqu'à son dernier échelon ; mais arrivée à cet échelon inconnu, cette pensée chrétienne, si souvent
profane et cynique, s'était arrêtée ; le docteur en droit canon avait eu peur à Taspect de ce lit nuptial changé en lit funèbre, à ce cri d*aniour qui est un cri de mort, t Je ne trouverai pas mon crime dans ce livre, pensait Anatole; pas un mot qui le regarde comme possible, pas une espérance pour moi ; je suis en dehors de ce livre, en dehors de la confession de ce prêtre, qui, après m*avoir entendu, ira feuilleter dans son dictionnaire, et ne saura que me répondre quand il verra que mon meurtre n'est pas prévu ! »
Au moment où il sortait du presbytère, tout en larmes, il rencontra le curé du village qui descendait de son cheval. Anatole s'arrêta un instant sur le seuil de la porte; il y avait en effet plaisir à voir cette bonne et calme figure de curé qui revient au pas de sa promenade du matin, qui arrête doucement sa monture vis-à-vis le cep de vigne de sa maison, qui flatte son
coursier de sa grosse main, et qui se laisse couler jusqu'à terre comme s'il descendait du ciel.
€ Ah I monsieur le curé» lui dit Anatole en s'éloignant, que votre Dictionnaire des cas de conscience est incompleti >
Passez, passez, toujours.
Musique de M. Àubert.
En général, quel que soit votre chagrin, il es tbien rare qu'un sarcasme improvisé ne vous soulage quelque peu. L'homme malheureux est plus fier d'un bon mot qu'il aura trouvé par hasard, qu'il ne erait fier d'une bonne action; pour l'homme qui souffre, une bonne action est une nécessité, un mot sp.i|:ituel est
un conlro-sens, un hasard dont il a toujours droit de s*étonner.
Anatole se sentit donc quelque peu satisfait en sortant de cette cure de village ; il venait d^échapper au Dictionnaire des cas de conscience, au confessionnal du vulgaire, à ce châtiment chrétien si minutieusement calculé, à ce bonhomme sacerdotal qui peut-être était encore debout à sa porte cherchant à comprendre le sens de ces paroles : « Ah I monsieur le curé, que votre Dictionnaire des cas de conscience est incomplet I »
€ Le pauvre homme, pensait Anatole, s'imagine peut-être qu'il n'a pas la bonne édition du Diction-naire ! > et il eut presque un sourire sur ses lèvres blanches et pflles qni se calorèrent un peu.
En même temps ri s'avançait là-bas sous les grands peupliers, et, après avoir descendu la colline, il se trouva sur le bord de la rivière où le bac se balançait mollement sous les ondes vertes et transparentes,
LA CONr^SSlON ^M
attendant que Theure fût venue de porter le dtner aux laboureurs de la rive opposée.
Qui n'a pas vu un bac villageois? Ce large bateau au niveau de Fonde, fixé dans Tair par une cordé ; ce pont ambulant cbargé d'hommes, de bestiaux, de charrues, d^enfants qui jouent : toute la fortune d*ua village. C'est un repos dans le jour; le pont flottant se met en route aux premiers chants du coq, il revient le soir à la clarté des étoiles, le batelier le fixe sur la rive, et tout est dit; voilà jusqu'à demain un coin de terre séparé du reste du monde; la herse est baissée, le pont<rIevis s'élève, innocente défense de cette féodalité champêtre dont un pâtre est le seigneur.
Pour le moment le vaisseau était à Tdncre, le gou-* vernail flottait indécis ; la batelière se tenait assise sur le banc de poupe occupée à voir couler Teau ; la batelière était grande et robuste, gros bras grossis par le hâle, rudes mains, noir visage, blanches dents ; et le vieux chapeau de paille, le mouchoir rouge, et autour
d'elle cette délicieuse odeur de goudrou, préférable mille fois à toutes les seateurs dont se couvrent nos petits-maîtres de Paris.
€ Mon Dieu I monsieur, dit la batelière, je ne puis guère vous passer à présent, Yangelttsydi sonner dans un quart-d'heure, mon petit Jean qui rame pour son père,, est allé chercher mon dîner, je suis seule, et j'attends le passage de midi.
— Eh bien, ma bonne, dit Anatole, j'attendrai Y angélus et votre petit Jean. Vous aimez donc bien votre petit Jean?
— Ah I monsieur, mon pauvre Jean est un homme pour moi. 11 n'a pas dix ans et déjà il remplace son père; ça travaille et ça chante à faire plaisir; il se réveille le premier le matin, il se couche le dernier, après avoir chanté tout le jour; sans notre Jean, mon mari et moi nous serions morts de faim cet hiver avec les chagrins de l'autre enfant.
. —Vous avez un autre enfant, bonne femme? reprit
Anatole; el celui-là qu'a-t-il fait, je vous prie, pour TOUS donner tant de chagrins ?
— Hélas ! reprit la batelière, c'est une histoire : mon aîné était prêtre, monsieur, il ne l'est plus, et nous ne savons qu'en faire à présent.
— Et comment cela est-il arrivé? dit le jeune homme; racontez-moi cela, je vous prie, bonne femme, je m'y intéresse au dernier point.
— C*est l'orgueil qui nous a perdus, monsieur. Vous voyez d'ici cetle petite maison blanche auprès
de la saulée : nous avions hérité de cette maison et de cinq^journaux de bonne terre, nous aurions été riches avec cela; mais j'eus l'idée de faire un curé de mon Ambroise : j'ai voulu avoir un ûls qui fût salué, à son tour, qui allât dîner au château, qui dît la messe.
Nous avons vendu cette jolie maison et ces cinq journaux de terre, pour faire étudier notre enfant; il lisait dans tous les livres, il était déjà rasé, il allait être vicaire quelque part, quand un grand malheur lui est
Idf LA CONFESSION
arrivé, le pauvre enfant ! Car voyez-vous, monsieur, je ne puis croire qu*il ait été criminel ; il était jeune homme, mais brave et honnête, il n'avait jamais été fier avec son père, et il dtnait toujours avec moi quand il venait en vacances. 0 maudite robe noire, que tu nous as fait de mal ! »
Et la pauvre femme se désolait ; puis elle reprenait son récit, voyant qu'Anatole Técoutait toujours.
« L'automne passé, la pèche avait été bonne; la
foire avait fait gagner notre bac, si bien que nous avions amassé, mon mari, mon petit Jean et moi,
douze petits écus, bon argent. -^ Femme, dit un
soir mon pauvre homme, et ce soir^àlevent soufflait,
la rivière grondait et les feuilles jatmies battaient
contre nos vitres ; femme, dit-il, voici douze bons écus
qui nous serviront k passer l'hiver; que feronsHOOus de ces douze écus ?
» Jean ne répondit pas, ni moi non plus ; nous avioM employé cetargtntdans noire pensée, mon fils et rùol
LA CONFI88ION 468
> — Peut-être, reprit notre homme, voyant qu'on m lai répondait pas, peut-être ferions-nous bien d^acheter un porc, à notre voisin Jean -Pied; le petit porc nous conviendrait, il est gros et gras etprêt à tuer ; nous le salerons, nous le fumerons, et au moins cet hiver nous aurons quelque joie dans nos repas, et nous n'en serons pas réduits à la misérable nourriture de Thiver passé; non pas que je parle pour moi, femme, mais pour toi et pour notre petit Jean qui est dans sa crois^ sance et qui a besoin de manger un peu de viande tous les jours.
» Cette dernière raison me fit ma), mon dernier en* fant avait tant tou£fert, que je n'avais rien à répondre à son père; mais notre Jean reprit aussitôt:
» — Père, n'achète pas le porc à Jean-Pied, je vis fort bien sans manger de viande; tout le monde dit que je suis aussi grand qtie toi I Je sais bien, si tu voulais, ce que tu devrais faire de nos douze écus.
» -*«• Et quoi donc? dit mon homme, quoi donc T si
ce n*est de nous mettre un peu à Taise; de t*acheter une veste neuve, à toi, mon enfant, qui es presque tout nu, et des saboLs à ta mère, et à moi un peu d'eau-de-vie pour me réchauffer quand je suis à pêcher dans Teau jusqu'au genou ?
» Je n'osais plus répondre aux raisons de mon pauvre homme, mais Jean vint à mon secours.
» —Père, dit-il en se levant, mon aîné est prêtre, il n'a pas de robe noire, pas de chapeau à trois cornes; il faut lui acheter un chapeau à trois cornes et une robe noire; nous mangerons encore du pain cet hiver et ma mère me raccommodera ma jaquette.
» — 0 mon Dieu! que mon Jean était beau, parlant ainsi ! j'en pleure encore, monsieur !
» — Fils, dit le père, je n'ai rien à te refuser, excepté cette robe noire. Ces douze écus seront pour toi, pour ta mère et pour moi ; pour ta mère et pour toi, enfant, et pour ton père. Ton frère est bien nourri, bieo chauffé ; il a un lit et des draps et autant de couver-
tures qu'il en veut; nous couchons sur la paille, recouverts de nos habits d'été ; il ne jeûne que pendant quarante jours, nous jeûnons toute l'année, et le dimanche nous serions heureux de dtner comme lui à ses jours de jeûne. Qu'on ne me parle pas de cette robe et de ce chapeau; qu'on ne m'en parle pas I femme, je ne veux pas.
» — Hélas ! dis-je h notre homme, il ne lui faut plus que cette robe et ce chapeau pour être prêtre. Encore ce sacrifice, notre homme, encore l'hiver à passer; aimes-tu donc mieux voir au manteau de la cheminée un morceau de lard que de voir ton fils assis plus haut que les chantres deFéglise et te donnant sa bénédiction ?
» — Oui, père, reprit Jean, on méprise mon frère; on lui demande où est sa robe ? Il faut qu'il ait une robe, mon père ; donne-lui les douze écus.
»Le père reprenait : Si je donne ces douze écus, c*est notre mort. Prends ces douze écus, Jean, prends-les,
IM LÀ GONVBSSION
je te les donne, et non à ton frère ; ton frère bous a rainés; nous avons pour lui vendu la vigne de ton oncle Robin, la maison et la vigne de mon frère le rifihard : toute notre fortune a passé dans le séminaire. Tu verras, mon fils, qu'il faudra que je vende mes filets et mon bac ! Puis il se retournait vers moi : — Femme, femme, disait-il, nous aurons un prêtre au lit de mort, peut-être. Puis il tirait d^ sa paillasse les douze écus, il les comptait un à un ; il en compta onze en soupirant.
» Il s*arréta au douzième écu.
» — Jean, dilril, voilà un écu qui sera pour toi, je veux le dépenser pour toi, Jean ; tu achèteras pour toi de la galette, des dragées, des pruneaux de Tours, du 6ucre d'orge, un couteau à tire-bouchon, toutes sortes de bonnes choses ; les hochets de ton frère sont plas chers, mon enfant Allons, prends cet écu, qu'il ne ioit pas Ai qm tu sois le seul qui n*ait pas perdu aotieaiigeiU; dépame quelque chose» Jean, pour ne
pas trop faire rougir ton frère. Allons, mon fils, viens à la fête, tu danseras et tu donneras deux sous pour la contredanse. Et mon pauvre homme prit son fils dans ses bras, le baisa en pleurant, tenant toujours son dernier écu.
» Oh 1 monsieur, c'est qu'il en coûte bien cher pour faire un prêtre ! On dit aux parents : Ça ne vous coûtera rien, et à chaque instant il faut payer quelque chose; il faut donner son pauvre argent à un homme noir qui ne vous dit même pas merci, et on vit de pain, et on laisse son bac prendre Teau. »
En même temps, la pauvre femme retirait une de ses rames pour rejeter Teau qui se faisait jour à travers les fentes du bateau.
Qui sommeille est bientôt réTeillé.
Poétiêi du roi de Bamère,
En même temps accourait le petit Jean ; il était couvert de sueur et tout essoufflé; il apportait le dtner de sa mère; le pauvre enfant était nu* pieds, en guenilles, un mauvais chapeau d*homme sur sa tête, et les yeux couverts par ses cheveux qu*il écartait de temps à autre.
« Voici -Jean, » dit la mère à Anatole, et Anatole regardait Jean avec attendrissement et respect.
« Jean, dit la bonne femme, pendant que je mange, raconte k monsieur l'histoire de notre abbé, de ton frère, et surtout ne pleure pas, mon fils ; ne pleure pas, cela me fait trop de mal. »
Jean mit son chapeau par terre, et ayant relevé ses cheveux et essuyé son nez avec son bras :
« Mon pauvre frère, dit-il, il m'a raconté cette histoire trois fois, monsieur; il a été tenté par le diable le jour où il eut gagné assez d'argent pour aller commander sa soutane. Car mon frère gagne de l'argent, monsieur : il dit des messes et des enterrements, et il nous a fait souvent passer de l'argent et à, moi des habits; c'est lui qui m'a donné les souliers que j'ai à la maison et le chapeau que voilà : il est très-bon pour nous, mon frère. »
Ce mensonge héroïque fut débité d'un grand sangfroid par l'enfant, qui regardait sa mère d'un œil suppliant, de peur d'être démenti.
€ Voici donc, reprit Jean, ce que je sais de ce malheur.
« Mon frère n'était jamais sorti du séminaire. Il D*ayait jamais traversé ces rues de Paris toutes pleines d'iniquités; il était pur et innocent, mon
170 lA corrriBçsioAr
frère. Ce jour-là il allait commander une robe : il avait pris douze écus sur soo argent; il monte chez la femme qui fait les robes sacrées du séminaire : il frappe à la porte ; une petite fille vient lui ouvrir. Voilà,
» Quand mon frère, qui est pourtant un abbé tonsuré, vit que la vieille habilleuse n*y était pas et au contraire que c*était la jeune, il se mit à vouloir redescendre, mais il n'osa pas, et il entr^, le malheureux, quand elle lui dit ; « Sntrez, s*il vous plaît; donnez-vous la peine d'entrer, monsieur l'abbé. »
Anatole écoutait de toute son 4me le récit die J^aD; 6a bonae mère, qui savait si bien cette pruelle histoine, se mit aussi à prêter l'oreille, (Hibliaxit d'achever spo lirugal repas^
Jean reprit :
c Elle dit donc à mon frère : Entrez! il entra» Que voulez-vous, monsieur l'abbé? — Je voudrais im robe, mademoiselle, dit^il. Voilà pe qu'elle reprit;
LÀ CÔfittSÉlOtf 471
Ça se peut; comment voulez-vous votre robe, moû-
sîeur Tabbé? Car elle disait toujours raoDSÎcuf Tabbé.
» — Je voudrais, dit mon frère, une robe pour neuf
écus. n gardait deux écus pour un cbapeslu doublé
en soid violette, pour seî présenter.
» — Pour neuf écus, dit la petite, vous n'aurez pas un beau drap, un beau ruban moiré, un rabat (rès-Ôn et une culotte large; c'est à peine si vous aurez un petit manteau comme aux pompes funèbres; Cependant vous pouvez être assez propre à ce prix-là *. il ne s'agit que dé savoir comment tous voulez qtie cela soit fait.
» — Mais, reprit mon frère, comme on fait les robes de prêtre pour neuf écus.
» — J'entends bien, dit la petite, mais il faut que votre robe soit à la mode, qu'elle laissé voir votre jambe, que le cordon soit relevé autour de vos reins et vous prenne bien la taille , à peu près comme ma ceinture; regardez-moi.
» Mon frère, qui n'avait pas encore levé les yeux, leva les yeux par malheur. Il m*a juré, monsieur, que cette petite habilleuse était brillante de feu ; il ne lui vit pas de ceinture, il ne lui vit qu'une tête infernale : ses mains brûlèrent; la fille continuait toujours :
» — Voyez, disait-elle, votre ceinture montera là; et elle appuya un doigt sur sa poitrine, lourd comme le doigt de Satan ; elle resta ainsi deux minutes, suivant mon frère du regard.
» Alors mon frère fut tout à fait ébloui; il chancela; il voulut s'appuyer, il s'appuya, il ne sait plus sur quoi, mais il se'ntit sous ses deux mains la ceinture dont l'habilleuse lui avait parlé, et qu'il n'avait pas vue d'abord.
» Il sentit sous sa main droite quelque chose qui battait, et au-dessus de chaque main un mouvement convulsif ; c'était un miracle de l'esprit des ténèbres, un fantôme ! Mon pauvre frère pensa mourir.
LA GOlVFfiSSIOH 173
j> La petite fille oublia ses robes sacrées; elle ne parla plus à mon frère, mon frère ne lai parla plos ; il sentait ses pieds cloués à terre, et il serait encore là, si la vieille habilleuse ne fût rentrée brusquement.
» Le charme cessa.
» Mon frère, qui se croyait possédé, rentra au séminaire, ne songeant pas plus à sa robe que s'il en avait eu deux.
» Un jour après, le supérieur a renvoyé mon pauvre frère, sans pain, sans chaumière, sans même savoir un métier. Mon père ne veut pas voir mon frère; mon frère est oisif comme si ce n*élait jamais dimanche; on dit qu'il n'est bon *à rien ; et sa robe s'est usée depuis ce temps ; cette robe si bien faite 1 ce cordon si bien placé ! »
Ici l'enfant pleura, la mère versa une larme : l'angelus sonna. Les femmes de laboureurs remplissaient le bac, le bateau se mit en route ; on toucha la rive opposée, et les deux grands arbres qui forment la
47i LÀ ÊAIit'ksêfoft
limite; Adatote émbi'aâ^a Pedfatii ! « Rends à ton père oeÈ douze écui de nia part, ttion eti/atit. %
Et il suiTit sa toute en songeant quil donnefàit Ce pÀtiirt^ abbé à la preîiilëre femme dé sa ednnaissaûcé qui aurait besoin d*un lecteur. « Cette fols sa tohe lui servira, comme sert une livrée, » pensait-il.
Noud avd6â eu dés recettes potir faire des religions ; Mahomet est le dernier qui s'en soit servi ; il a perdu la recette et persdnne B*f a plus foi.
Prenez un bel homme.
iè Juif éi-rarU,
Af nst il était moins avancé que le premier jôuf ! Il atalt déjà interrogé bien des hommes dans lé saôerdôcesafii àtoîrété compris par leâ uns, sâtis pouvoir
se conQer aux autres. A force de réfléchir et d'étudier les hommes, il imagina que la croyance manquait aul uns, et queles lumières manquaient aux autres; bieû plus, de cet état de malaise, dont il ne pouvait sortir, il en serait venu à tirer la conséquence que le dogmd catholique était affaibli, épuisé; que la vieillesse, qui a frappé d*un coup mortel tant de religions et tant d'empires, avait porté sur nos croyances religieuses sa main de fer; que sa foi était une foi vaine et ridicule dont il n^avait plus qu'à rougir : mais le malheur arrêtait ces funestes pensées dans son âme; il avait trop besoin de religion pour ne pas y croire, pouf ne pas en vouloir une à tout prix.
Certainement Tépoque était favorable pour chercher toutes les religions possibles, excepté la nôtre. L'intro-^ duction derécoledeSocrate,le triomphe du spiritdalistne sur la sensation, et le profond dégoût des géûé^ rations présentes pour le spectacle si usé de grandes actlo&i et de petits hommes qu'oti appelle Thistoire,
tant d'influences nationales et surtout étrangères, tout cela devait pousser quelques hommes à la tête exaltée à fonder quelque chose de plus durable qu'un empire, à convoiter une vie plus longue que celle des héros. Ce n'était pas trop peut-être pour les ambitieux de nos jours de vouloir se faire dieux quand il n'était personne qui n'eût été roi une fois dans sa vie; de là des sectes, des hérésies, des théogonies nouvelles, un Olympe bourgeois, et enfin des religions naissantes qui n'attendent plus pour voir leurs évangélistes qae
la passion, le martyre et la prière qui se cache dans les catacombes au milieu de la nuit.
« Croyez-moi, » disait à Anatole un jeune sceptique plein d'insouciance et ignorant autant qu'il faut l'être pour douter de tout; « croyez-moi, mon cher, renoncez à ce curieux besoin de savoir le dernier mot de ces croyances que le xviii® siècle a si fort ébranlées. Ce serait une étude sans attraits comme l'étude de toutes les sciences qui n'ont plus de progrès à faire, comme
léseraient les sciences mathématiques si elles n^avaient plus d!inconnue$9 Regardez plutôt autour de vous tous les systèmes religieux qui nous encombrent; mais, je tous prie, prenez une loupe, et baissez-vous pour mieux voir. Ne remarquez-vous pas toutes ces petites religions qui s'agitent. Mahomet en bonnet carré et en robe noire ; Mahomet en frac de chasseur, qui médite un nouveau Koran dans une chasse aux perdrix; Mahomet qui sort du collège et qui fait des lois d'abstinence et déjeune pour arriver plus vite aux hourisdu paradis? Qui de nous n'a pas été Mahomet? qui n*a pas demandé des autels avant même d'intriguer pour une division générale? Les prophètes ne se comptent plus. Les bonnes femmes prophétisent au coin de leur feu et dans les halles ; les professeurs prophétisent dans leurs chaires; on est prophète même dans son pays aujourd'hui, ne fût-ce que pour faire nientir la sagesse des nations. » Puis il reprenait ftvec un ton inspiré:
4f8 LA ûontÈs^ton
« Voulez-vous croire? voulez-vods une Migion toute nouvelle, tnofl fils î Saînt-Simon tous tend les brsl^, Saint-Simon dont les disciples ardents sont partis de Tindustrialisme poUr arriver au mysticisme ; c'est saint Paul qui les coliduit dans cette voie de régénération nouvelle ; le pape visible de cette religion née d*hier a fait ses études avec moi Je vous dotinerai une recommandation pour lui, si Vous voulez. . — Pour ma part, reprit un autre philosophe, j'aime mieux en fait de régénérateur l'abbé Œgger que Saintr Simon; Tabbé Œggeir a laissé rindysfrialisme de côté, comme la tache originelle de notre époque; le but des sûintmmonisteê est le point de dépari de la religion de l'abbé; jtlgez où il anrivéra. Plus modeste que cetfl qui ont choisi saintPaul pouf patron, il a choisi Jftldàs îsCariote, Tapôtre aux cinq deUiers; peut-être estce par la faison qui a réhabilité parmi nous Âristophàûé, celui-là même qui trahit Socfate; car la révisioû pour rhistoire moderne est la même que podi* Thistôffe
sacrée, tout se touche : Mahomet et Bonaparte, saint Augustin et J.-J, Rpusse^, Aristophane et JudiBu?, Anitus et Luther.
» Seulement pour faire un Dieu, l'abbé Œgger demande un temple, pendant que les tb^ophilanthropes, autres sectj^ras qui ont agissi leur 4ieu, ne demandent pour temple que l'univers; ce qui aplapU, tu le voi^, de grandes difficultés. »
Ainsi parlait le jem^e homme ; son ton railleur ajlait au cœur d' Anatole; il ne poncevaitpas qp'on pût rire ainsi de. ces grandes questions, et il était tellement agité, qu'il ne voyait pas que la première division religieuse venait de tous ces contrefacteurs dont on lui parlait.
Après un instant de silence :
« Vous qui vous entendez si bien en religions, dit Anatole à son ami, comment comprenez-vous la fin du monde t
—rai un système à moi, répondit l'autre ; le monde
ne périra ni par Teau, ni par le feu ; il ne sera pas
heurté par une comète; il a une manière plus naturelle de finir.
» Le jour où toutes^les intelligences seront égales
dans le monde moral ;
» Le jour où il n*y aura plus ni montagnes ni vallons dans le monde physique;
]» Ce jour- là sera notre dernier jour.
» Autrement dit, le monde finira par aplatissement. Du train dont nous allons, il sera peut-être fini demain. »
Prenez mon ours.
Jf. Scribe.
Vous ne comprenez rien aux paraboles.
Évangile.
€ Te Yoilà bien inquiet, mon frère, dit un esprit fort de la troupe; rien n'est simple comme cette histoire des religions après laquelle tu parais courir. Les gros livres de Dupuis, si stupides et si fatigants, V Essai sur les mœurs de Voltaire, Voltaire lui-même et tous les encyclopédistes ne t'en apprendront jamais
autant à ce sujet que Thistoire de la soupe aux
cailloux.
« Veux-tu que je te raconte Thistoire delà soupe aux
cailloux, cher Anatole? elle est vieille comme le temps.
48S LÀ eevrissioN
— Je veux bien savoir rhistoire de la soupe aux cailloux, » répondit-il.
Et le jeune homme raooata l'histoire de la soupe aux cailloux.
« Il y a de cela bien longtemps , avant Mahomet, avant Clovis, avant saint Pierre, un paysan et sa femme sortirent de bon matiB pour aller travailler à la terre. « Prenez bien garde, dirent-ils à leurs enfants, d'ouvrir la porte à personne. Si quelque soldat vous dit •: Ouvrez-moi, répondez : Noos n'avons pas de vin. A un voyageur, dites-lui : Passez votre chemin. Â un mendiant, eriez4ui : Dieu voos assi^f ettenez-vons tranquilles jusqu'à notre letocir. »
» Les enfants promimit d^étre bîefi sages et de le pas ouvrir la porte» et les parents s'éloîgnënsnt bien rassurés.
» Arrivèrent à la porte de la chaumière des soldats k qm on dit : « Noua n'avons pas te vin; » des toyagenrs i « Passez votre chemin, voyageurs ; » des men-
diants : € Dieu vous assiste ! » Et la porte ne fut pas ouverte une seule fois*
» Vint un moine; ils n*avaîeQt rien de particulier à dire au moine, et ils lui dirent : « Nous n'avous pas de vin; passez votre chemin; que Dieu vous assiste!» Et la porte ne s'ouvrit pas.
€ J'en suis f&ché, dit le moine aux eniànts; j'aurais voulu, avant de poursuivre ma route, faire un chau-^ deau avec le caillou que voici. » Et il remettait son caillou dans sa besace, et sa besace sur son dos.
» Les enfants, qui n'avaient jamais vu faire la soupe avec un caillou, rappelèrent le moine et lui crièrent par la fenêtre : « Que vous faut-il?
» — Il me faudrait un pot de terre, » dit le moine.
» Les enfants lui descendirent un pot déterre parla fenêtre ; le moine y plaça son caillou avec soin.*
»I1 s'agenouilla devant le pot, et fit semblant d'attiser le feu, d'un sou£Gie robuste; les e&fants étaient intéressés au dernier point.
« Si j'avais de Feau dans ce pot, reprit le moine, mon caillou serait cuit bien plus tôt. ■
» Et le pot fut rempli d'eau à l'instant.
» Mes enfants, dit le moine l'instant d*aprës, mon eau serait bien plus tôt bouillante si vous me permettiez de mettre ce pot sur votre feu. »
» On ouvrit la porte au moine, et il plaga le pot sur le feu que les enfants venaient de ranimer.
» Le moine attendit que Teau fût bouillante :
» A présent, mes chers petits, dit-il à ses hôtes, mon caillou est cuit à point, ma soupe sera bientôt faite, me refuserez-vous un peu de sel pour Tassaisonnement? »
» Les enfants lui donnèrent du sel.
« Et vous, ma jolie fille aux yeux bleus, ne me couperez-vous pas bien un peu d'oseille dans votre
jardin? mon bouillon en sera bien meilleur. »
> La jeune fille alla couper de l'oseille dans le jardin.
«Pour toi, mon gros garçon, dit le frère, en s'adressant au cadet de la famille qui ouvrait de grands yeux, attendant que le caillou fût cuit, ne pourrais-tu pas jeter toi-même dans ce pot la moitié de ce morceau de lard? Quand le lard sera dans le pot, mon caillou sera cuit, mes enfants, ma soupe sera faite; vous verrez une blanche écume s'élever sur les bords, et je n'aurai plus qu'à tremper ma soupe avec le morceau de pain que vous me donnerez. »
» On donna au moine un morceau de pain ; il le coupa lui-même par tranches égales dans une écuelle de bois, après quoi il jeta sur ce pain le bouillon qui écumait dans le pot; une bonne odeur de cuisine remplit la chaumière.
« C'est vraiment une bonne soupe qu'il a faite avec ce caillou, disaient les enfants; t> en même temps, les narines profondémentouvertes, ils contemplaient cette bonne soupe, dans toute Tattitude de la convoitise et d'un violent appétit.
» Le moine se mit à table et mangea le potage.
€ Oli! le bon potage! mes enfants, quel bien il me fait i que j'avais faim l » Les enfants auraient bien yonlu goûter du potage; ils avaient donné pour le faire leur pain et leur lard de la journée ; mais le moine vida récuelle en un clin d*œiL
» Quand il eut fini et qu'il se fut bien reposé : « Enfants» dit-il, vos parents ont eu tort de vous défendre d'ouvrir à un pauvre moine comme moi.
> Je vous donne le caillou qui m*a fait de si bonne soupe, pour vous récompenser de votre belle action.» Et il s'éloigna, regardé comme un saint par les enfants qui n'eurent rien de plus pressé que de replacer leur caillou, en guise de pot-au-feu.
» Voilà, mon ami, l'histoire de la soupe au caillou. C'est à peu près l'histoire de tous les pouvoirs de ce monde, autel ou trOne, terre ou ciel.
» Beureux celui qui joue le râle du caillou I »
Lk conrBSsioN 487
Il n*y a qu*une vie ; la vie contemplative.
Ou celle du poisson dans l'eau.
Johfuton.
C'est ainsi qu'il s'arrêtait encore à ses vieilles habitudes de scepticisme. Cette étude, dont le but lui échappait toujours, n'était pas sans charmes ; il mar« chait au hasard, il est vrai, mais non pas si fort au hasard qu'il ne comprit très-bien qu'il faudrait s'arrêter têt ou tard ; comme les enfants qui vont à l'école, il prenait le plus long, voilà tout.
Vous comprenez donc qu'il dut entendre bien des histoires relatives au sujet qui l'intéressait; qu'on lui raconta bien des faits qui touchaient au clergé.
aux doctrines; bien des hauts faits, bien des vertus, quelquefois des crimes atroces. II écoutait tout cela avec assez de calme, comme un général qui va livrer une bataille décisive, qui prend ses notes, et qui interroge les moindres espions avant le combat.
« Je vous assure, monsieur, que ce qui fait un prêtre, c'est son bréviaire ; il n'y a que le bréviaire pour un prêtre; le bréviaire, c'est sa vertu, c'est sa science, sa vie, lui tout entier; c'est sa vocation sur la terre et son plaidoyer dans le ciel. »
L'homme qui parlait ainsi à Anatole était un honnête concierge de son hêtel, un pauvre diable, trèsphilosophe et fort peu moraliste, qui avait voyagé une année entière avec un abbé, savant astronome que le gouvernement envoyait dans la mer du Sud pour observer le passage de Vénus.
De sorte qu'il avait une profonde connaissance du mérite, des vertus et des travers de cet abbé.
Partis tous deux de Fontainebleau pour aller à
Marseille, ils ne s'étaient arrêtés nulle part que pour dire le bréviaire ; prime , à Fontainebleau quand ils auraient pu se promener dans les galeries du palais ; tierce, à Nevers, à côté de la boutique du menuisier; sexte, à Moulins, sans acheter un petit couteau; pones, à Lyon, au pied même du château de Pierre- Encise, où fut enfermé le chevalier de Cinq-Mars ; vêpres et compiles, en descendant le Rhône, en effleurant Vienne, Condrieu, Saint-Pierre-de-Bœuf, si joli et si inconnu, Valence, Aix; ils disaient matines et laudes quand ils entrèrent à. Marseille.
Sans compter qu'ils recommencèrent en s*éloignant du port.
« Mais, monsieur, disait le pauvre homme à son abbé, pourquoi donc toujours le bréviaire ? le bréviaire sur terre et sur mer? » A quoi l'abbé répondait :
« J'ai dix mille francs pour dire mon bréviaire,
et je le dirais dans l'autre monde & ce prix-là.
t90 LA COIlflSSION
^ Mais pourtant les réponses sont bien longues, «éprenait le secrétaire.
«^ Et d'un latin assez barbare^ disait Tabbé.
•<- Et ne poi}rriez-vous pas» monsieur, abréger ces légendes , une fois que vous sarez la vie des saints t
*- Je le pourrais par dispense du pape, mon fils.
-^ Et pourriez-YOus de même abréger les leçons de Uécriture occurrente, sachant la Bible comme vous la savez?
— - Je le pourrais par dispense du pape.
— Et un savant astronome comme* vous pourrait-il omettre le bréviaire dans le moment du passage de Vénus?
<— Je le pourrais par dispense du pape. »
Mais comme ils n'avaient pas de dispense du pape, ils continuaient à réciter le bréviaire, ce qui avec le jeu d*échecs, le mal de mer, les rafales et le sommeil, abrégeait merveilleusement les heures dans cette vaste mer.
hk GOHFESSION 194
Cétait au bombardement, il y a bien longtemps de cela.
Il est dur de se briser contre le roc«
La T9mpétem
Ils eurent bleûtôt perdu de vue la cdte de Provence) laissé à Test les îles de Corse et de Sardaigne, et dé<> passé les tles Minorque ; déjà même ils approchaient des côtes de Barbarie, lorsque monsieur l'abbé, qui à Tastronomie joignait un peu d'érudition, se mit à raconter à qui voulait l'entendre comment Carthage fut fondée par le dieu Neptune et renversée par le dieu Mars aidé des Romains ; il allait même parler de saint Augustin et d'Hippone, lorsque Ton aperçut deux chebecs algériens dans le lointain.
L'officier de quart cria aux armes. Les soldats
8*avancëreDt sur le pont; les passagers descendirent à fond de cale ; le pilote vira de bord, et le vaisseau se mit à fuir de toutes ses voiles.
L'abbé disait son bréviaire.
Quand le danger fut passé : « Je voudrais bien savoir, dit Tabbé, pourquoi les Provençaux, les Espagnols, les Génois, les Napolitains ne se liguent pas pour détruire ce repaire de brigands, et pour (budroyer encore ce méchant rocher qui leur interdit les deux mers?
— Vous verrez , reprit un profond politique, que c'est parce que les Anglais ne veulent pas. »
Notre vaisseau dans une paix profonde.
Pierrotm
On approchait de l'Espagne, et déjà Tabbé pointait ses lunettes du côté du royaume de Murcie, espérant entrevoir au moins le clocher de l'église où repose l'astronome Alphonse, roi de Castille, lorsqu'on aperçut Grenade.
« Pourriez-vous me dire, monsieur l'abbé, demanda notre philosophe, pourquoi les Espagnols ont chassé les Maures de Grenade? Il n'y avait donc pas de place pour eux? »
Monsieur l'abbé lui expliqua que les Maures étaient musulmans, et que le roi les chassa comme tels;
4M Là CONFESSION
qu'ils portaient un turban, et que Philippe II les fit brûler.
Qu'il n*en savait pas d'autres raisons.
Ainsi devisant, on perdit de vue le port de Malaga;
et avant que monsieur Fabbé eût dit deux fois son bréviaire, on aperçut les tours de Gibraltar.
Et les Français qui étaient là s'emportèrent tout haut contre la lâcheté des Espagnols qui avaient abandonné cet entrepôt de fièvre jaune ^ l'Angleterre.
Et monsieur l'abbé trouvait qu'il n'y avait pa$ grand mal à cela, et iU'occupait toujours des différeal3 lieux, des planètes, des étoiles fixes et de la voie lactée, et de son bréviaire par-dessus tout*
Après cela, faites donc des guerres de religion et des blocus, élevez des bûchers ou baptisez les Maures.
L*ÉgUse vous en saura bon gré.
LA GOIfrXSSION 495
Sur les ruines de Lisbonne.
Cgndidê.
Ainsi voyageant, il fallait nne tempête. Quel ▼oyageurn'a pas sa tempête, une tempête terribleT I«e vent, les flots, les mâts qui crient et se rompent, des bras qui s'élèvent vers les cieux, des femmes éplorées, des soldats qui ne jurent plus ; après quoi il faat bien que tout s*apaise. Ainsi fut-il fait; on aperçut les lies du Cap-Vert et le vaisseau débarqua à San-Tago.
A San-Tago, ils rencontrèrent un marchand nègrî^. « J*aime mieux vendre des hommes de la Câl»d'Or, disail-ilt que des bceofs d'Irlande; fy gagae
davantage, et les nègres sont à meilleur prix que les bœufs.
— Mais la loi? disait le naïf secrétaire qui s'étonnait toujours de tout.
*- La loi, reprenait le marchand, est une sûreté dont aucune nation n*est la dupe, une parure factice à l'usage des niais et des sauvages de terre ferme. Que voulez-vous que deviennent les colonies sans esclaves? L'Angleterre à elle seule exporte quarante mille nègres tous les ans; il n'y a pas de nation, avec une marine et quelque morceau de terre dans les deux Amériques, qui ne se livre à ce commerce. Les Français exploitent spécialement le Sénégal; les Hol* landais Saint-Georges de la Mina ; les Danois chargent leurs esclaves à la rivière deVolta; les Portugais à Saint-Paul de Loanda et à Saint-Philippe de Benguela ; les Anglais à Sierra-Leone, au Cap«Appolinie, au Cap-Corse, à Juda, dans la rivière de Bénin, à Calbari, malgré Tintempérie de Tairi an Cap-de-
Lope^ àMazuinba, au Cap-Secundo, à Loango. « Tout ce bélail est pour ces intrigants d'Anglais, » ajoutait le capitaine avec son rire moitié marchand, moitié boucher.
L'abbé, qui était près de là, n'entendit pas un mot de cette conversation ; il lisait son bréviaire et les nègres le touchaient fort peu.
Bota myitiea.
La traversée de San-Yago à Rio-Janeiro est fort longue, ce qui (ait que Rio-Janeiro paraît encore plus beau qu'on ne le dit. La ville est posée sur le penchant d*une colline, sous un beau ciel, vers le vingtdeuxième degré de latitude australe. L'or de Bahia et
118 L4 COHTBSSiaV
de Saint-Paul y coule en abondance; les améthystes el les topazes y brillent de toutes parts; c'est un pays fabuleux y d'autant plus qu'on y a parlé de bonne heure de constitution et de liberté.
Matelots, officiers, passagers, l'abbé et son secrétaire, tout le mondeeut bientôt quitté le bord.
Le secrétaire se promena dans les rues, où il rencontra de petits hommes fort laids qui lui demandèrent s'il avait une cargaison, des livres de prières ou des rubans de femme à échanger contre de Tor.
n vit sur les balcons des femmes chargées de reliquaires, de médailles, de chapelets et de croix, qui lui jetaient dévotement des fleurs pour l'agacer.
n vit dans toutes les rues des oratoires où l'on chantait des cantiques spirituels»
Tout est matière à chapelle pour un Portugais. Au bout d'une galerie ornée des neuf Huses et des dieux de l'Olympe, vous ouvrez une armoire, et ]a galerie profane devient une chapdle.
X)an$ une salle à manger au plancher de mosaïque, et pleine encore de la fumée des vins et de Todeur des mets, vous ouvrez un ample buffet, et la salle à manger devient une ehapelle.
Dans le boudoir parfumé aux coussins moelleux, aux rideaux roses, aux vases d'albâtre, vous tirez un cordon, et le boudoir devient une chapelle.
< 0 la bonne ville pour dire votre bréviaire, monsieur Tabbél »
Un Mimai dus la lune.
Cependant le vaisseau voguait toujours; on aperçut le Paraguaj, on doubla le cap Horn , on salua de
loin la baie de Saint-André, on -débarqua à lima pendant un tremblement de terre; on arriva enfin au pied des Cordillères : c'était là que monsieur Tabbé devait observer le passage de Vénus.
Les montagnes ! de la verdure, de hautes forêts, des fleuves qui tombent, des glaces éternelles, un roc nu, et au sommet l'aigle qui fait son nid, et puis le ciel ! Produit d'un feu souterrain , œuvre gigantesque d'une comète, limon pétrifié du déluge, qu'importe? pourvu que la montagne soit haute et vieille comme le monde.
Vous êtes sur le mont Pichincha vous apercevez la mer comme le mince filet d'eau qui serpente dans les grandes herbes de votre village. Levez les yeux : le Chimborazo aux mille bras, géant revêtu d'un manteau de neige, domine en maître le roc sur lequel vous êtes assis : vous voilà entre deux abtmes, bien petit.
Même quand vous avez votre bréviaire à dire.
Aussi l'abbé disait-il son bréviaire comme s'il eût été sur le montValérien.
Les lunettes étaient braquées, le télescope était tout préparé, le pendule se livrait à ses oscillations régulières ; on eût dit l'Observatoire de Paris. Prenez garde à Vénus, monsieur l'abbé I
Mais comme c'était l'heure des complies, monsieur l'abbé tenait à les dire avant de fixer son œil à la lunette.
De sorte que la Vénus des Cordillères passa dans le ciel, assise sur un char de glace, traîné par deux colombes changeantes aux ailes chargées de givre.
Et monsieur l'abbé, qui était venu de si loin pour la voir, fut forcé de repartir comme il était venu.
tôt LA CONFESSION
Pare crème de cantharides.
On partit donc de Lima et on appareilla pour rentrer dans la mer du Sud.
Monsieur TabbÔ récitait encore son bréviaire plus sauvent. II étudiait plus que jamais les rubriques, les occurrences et les concurrences; la translation des fêtes le chagrinait ; il lisait les petites Heures de préférence; d'ailleurs il emportait du pays du quinquina une violente fièvre intermittente. Ses idées se croisaient et se confondaient : c'était un véritable délire, et il parlait à chaque instant de l'état du ciel et de ses petites Heures, des étoiles fixes et des jours fériés, d'une commémoration et du passage de Vénus.