‹ Les contes du chaletChapitre 21 sur 21 · À GaifPBSSIOM tM · texte numérisé non relu

À GaifPBSSIOM tM

D'ordinaire tout cela finissait par ime espèce d'évanouissement, comme une intrigue avec une danseuse.

On lui parla, pour le distraire, des magoU de la Chine, des bramines de Bénarès et des bayadëres de Surate; mais rien ne put distraire Vabbé de sa fièvre et de sa lecture; Tune et Tautre, c'était un parti pris.

On fut obligé de le débarquer à Cayenne pour lui faire respirer un air pur.

Cayenne est le cheMieu de la Guyane française. Habité d*abord vous savez par qui? Quels hommes et qudles femmes ! La prison et l'hApitallesont forcés à devenir propriétaires là. Là, le rebut des Gaules ; le superflu de la corruption des grandes villes. Les hommes travaillaient et ne se plaignaient pas. Us élevaient des maisons, défrichaient leurs champs, cultivaient la canne à sucre et le café, aussi bien gue d'honnêtes Hollandais .

Les femmes étaient là comme partout, purées,

soi LA CONFESSION

musquées, et coquettes ! une vie çà et là, et innocentes comme si elles n'eussent pas été à Cayenne.

Le grand nombre avait eu l'intention formelle de faire le bonheur d'un mari; mais les hommes ne se mariaient plus de leur temps, et voilà pourquoi elles étaient à Cayenne.

Quelques-unes avaient bien certainement toute la vertu qu'il fallait pour être recherchées en mariage; mais elles n'avaient pas de dot suffisante, et elles avaient été déportées à Cayenne faute de ceot écus.

D'autres, poursuivies par des fils de famille, avaient d'abord été sourdes à leurs prières et à leurs larmes; malheureusement les pauvres jeunes gens avaient voulu se percer le cœur sous les fenêtres de l'ingrate; il avait fallu les sauver de leurs propres fureurs : elles s'étaient sacrifiées à leur repos ; et voilà pourquoi elles étaient à Cayenne.

A celles-ci il n'avait manqué qu'une mère indulgente

qui sût dormir, une amie qui ne fût pas toujours à dire : « Eugénie, où vas-tu? » et voilà pourquoi elles étaient à Cayenne.

A d'autres, c'était la raison opposée : elles avaient eu une mère tendre et facile; et voilà justement pourquoi elles étaient à Cayenne.

Il y en avait qui se plaignaient amèrement d'avoir vu le jour dans le quartier des écoliers, rue de Sorbonne et rue Saint-Jacques; à les entendre, elles n'auraient jamais vu Cayenne sans cela.

La foule de ces honnêtes personnes accusait tout haut les cartes de restaurateur, les loges grillées, la petite poste, les fiacres à stores, les chaumières d*été et d'hiver, les marchandesde modes de larue Vivienne, les promenades au bois de Boulogne, les pralines et les petits pâtés.

Quelques lingères accusaient le petit bonnet rond et le tablier de taffetas noir; d'autres s'en prenaient à leurs chapeaux de satin ; les plus sages en voulaient

IM LA COMPftSSIOIl

aux chœurs de rOpéra et aux rôles d'enfa&t qa*OD leur avait fait jouer.

Plus d*uDe maudissait son maître do danse et son maître à chant^^ et le piano, et les romances plaintives qui o^mmencent par Je t adorer et autres rè?6ries poétiques que son père aUait lire k rAtbtaie des Arts.

Pour une rose qui était tombée de son corset el qii*un galant cavalier lui avait rendue;

Pour un faux pas un jour d'biver ;

Pour une élégie & rimes irréguliëres sur un papier parfumé;

Pour un rêve ;

Que de raisons d*6tre à Cayennel

Sans compter les cabinets de lecture^ les baias sur la Seine» les bals masqués et la messe de minuit;

Et la pauvreté, mère de Famour» comme disait Hésiode ;

Et les tuteurs dont le compte est & rendre;

LA COVFBflSIOK S07

Et les casernes, les financiers et les petits commis.

n y avait surtout beaucoup de Normandes, qui s'étaient ennuyées d'être marchandées, d'avoir des pères avares et d'être déshéritées pour enrichir le fils atné.

Tactuê Mim, taetu$ Lucrèce.

€ Quoi donc? reprit Anatole, à Cayenne même votre abbé ne sut que dire son bréviaire : son bréviaire pendant un tremblement de terre, son bréviaire sur terre et sur mer ; pas un mouvement de pitié, pas un moment de bienfaisance, pas un cri d'admiration, pas une larme, rien d'un homme, rien que son livre

relié de velours ! Êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites là?

— Cela est si vrai, monsieur, qu'il est mort comme il avait vécu, en lisant son bréviaire et en se donnant à lui-même un répons que je ne trouvais pas assez tôt.

» Et puis, continuait le narrateur, je vous assure qu'après le chapelet, le bréviaire est un grand bonheur. Ces prières qu'on murmure tout bas sans les comprendre, cette musique sonore et pieuse qui ressemble à un rêve, ces grains luisants de chapelet qui glissent entre les doigts; cette contemplation sans fin pendant laquelle l'heure s'enfuit active et légère; ce livre qui vous suit partout, à la ville, à la campagne, qui monte en croupe avec vous, qui charme les heures de la navigation, qui vous console malade, qui vous récrée bien portant, qui se promène avec vous sous l'épais ombrage du parc ou entre les laitues du séminaire, sur ma parole, ce sont là de grands plaisirs à bon

marché et toujours nouveaux, une étude sans ambition et sans regrets, une science aimable et facile. Le bréviaire pour le diacre, le chapelet pour le fidèle : voilà ce qui représente tout le sacerdoce, toute la foi. Moi, qui vous parle, j'ai conservé Thabitude de ces paroles récitées chaque jour ; ainsi j*ai appris à être oisif sans ennui et sans fatigue; et quandje les récite assis au devant de ma porte, quand je répète tout bas ces paroles mystérieuses et consolantes, je me sens un vif mépris pour le reste des hommes toujours avides de science, de gloire, déplaisirs, et quine connaîtront jamais le bonheur. »

Ce fut là la dernière histoire qu'Anatole consentit à écouter; encore la trouva-t-il fort longue, et plus d'une fois il fut obligé de se contraindre pour ne pas interrompre le trop fidèle historien.

la*

940 U COKVVSSIQN

0 Ciel I par où sortir de rembarras où je metroare?

Xe« Fourberie* de Seopin.

On conçoit que cet état de malaise ne pouyait durer plus longtemps. Il est un remède h tous les mauXi

c*est le premier auquel on songe, c'est le dernier aa^ quel on a recours quand on a épuisé tous les autres; ce remède extrême, c*est le suicide. Malheureusement nous en avons abusé comme de tout le reste. Ce fat d*a])ord le privilège de quelques-uns, c*est à présent la monomanie de tous. Un honnête homme rougirait de disposer de sa vie en songeant à tous les pieds-plats qui en disposent. J'imagine que le spleen; cette décente et correcte maladie anglaise, ne s'est beaucoup

affaibli que depuis qu'il est devenu un mal européen. Anatole avait trop de bon sens pour se résoudre h un pareil attentat; cependant il voulait en finir, il voulait arriver au dernier mot de cette cruelle énigme, et il était beaucoup moins avancé que le premier jour.

 force de le tourmenter, le remords vieillissait dans son ftme. Le remords avait perdu son pas léger, ses ailes acérées qui le portent du c(9ur & la télé commei une flamme ; ce n*était plus le remords à ses premiers jours, c'était un poids lourd et immobile, une stu^» peur caduque ; plus de mouvement, même dans les terreurs subites ; c'était presque une habitude, une nécessité de vieille date, comme deux forçats accouplés à la même chaîne et traînant le même boulet, qui vont travailler ensemble sur le port

Et dans cet état ne rien voir, ni ciel, ni enfer, ni élysée, ni les serpents des paies Euménides ; ne pas pouvoir se livrer à ses fureurs comme Oreste ; mais, au coutraire, sourire, parler, vivre, saluer à droite et h

gauche, reconnaître les hommes et les appeler par leurs noms, hériter, soutenir des procès, toute la vie

sociale; le rocher de Sisyphe qu'on roule en silence avec Tespoirdele fixer là-haut, qui retombe, et qu'on roule encore avec le même espoir, serait un bienfait à ce prix.

Puis, à force de se repentir, on tremble ; le repentir est une peur qui mine Tàme, qui la ronge, qui la réduit à rien : alors il n'y a plus d'homme. Autrefois on allait en terre-sainte , on bâtissait un monastère, et le repos revenait sur les rives du Jourdain ou aux dernières marches de la chapelle. Ce n'était pas trop cher acheter trois jours de sommeil.

Vous avez vu le Malade imaginaire, ce pauvre bourgeois qui souffre de tant de maux, depuis la toux jasqu*àriiydropisie,etqui se soulage avec M. Purgon et M. Fleurant. Jusque-là tout va bien; M. Purgon et H. Fleurant, les médecines et les remèdes anodins, tout cela c*est justice. Arrive un mieux appris auprès

du pauvre malade, un esprit fort qui se porte bien et qui en est convaincu ; vous verrez qu'il aura la cruauté de sourire au nez du pauvre diable, de rire de maître Purgon lui-même, de tourner en ridicule ces hommes précieux dont le seul aspect soulageait le pauvre malade I Jette tes sarcasmes àpleines mains, malheureux ; ôte le bandeau des yeux de (on malade, démontre-lui bien qu'il est entre les mains d'ignorants empiriques; fais-nous rire à ses dépens ; j'imagine que le soir cette cruelle plaisanterie portera des fruits amers. Or-

gon, se croyant toujours malade, et resté seul sans médecin et sans médecines, voudrait en vain fermer les yeux ; son mal Fa repris de plus belle. Car malade ou non, Orgon souffre encore, et il va mourir par la raison que vous avez à ses yeux désenchanté monsieur Thomas Diafoirus.

Regardez ensuite la cérémonie de réception. Tous ces comédiens qui se déguisent doublement, qui mettent une robe sur leur premier costume; Sémiramis

S4I I.A COWriESSlQN

elle-mênie» ^aguëre si belle et si touchante» en habit (J« docteur; tout cela arrive au bruit des mortiers et précédé de hallebardes d'apothicaires, tout cela chante comme un air funèbre en mauvais latin; que voulezvous que devienne un malade à Taspect de ce redoublement dlronie? Il faut absolument qu*il meure ou qu'il ne souffre plus, il n*y a plus de milieu.

Ainsi était Anatole. Il assistait depuis longtemps à une parodie sans terme ; jusqu'à présent il avait écouté une moquerie monotone où chacun venait jouer paisiblement son rôle et lui dire : « Tu ne croiras pas. » En vain il avait voulu repousser tous ces fantômes et ne plus entendre le bruit des mortiers, et ne plus voir les tabliers et les bonnets de coton, et tous les détails de la farce qu'on jouait devant lui et dans laquelle il était forcé de dire : Juro.

La parodie est un remède comme le suicide.

Après avoir passé à travers tous les doutes et toutes les espérances, Anatole était tombé dans le désesppir.

Je suis sûr que Ici maladei imaginaire en sortant de la cérémonie fit comme Molière Iiïi-Aiôme, et tffâcha le sang.

Ma sœur Anna, ne yois-tu rien venir?

Borbe-Bleué,

Mais, avant d'attenter' à ses joars, il voulût faire un dernier effort pont trotivei* un prêtre qui pût Fentendre. Déjà il avait passé pat tous les degrés dû clergé catholique , depuis le prêtre qu'il avait vu dans le monde, simple et facile dans ses mœurs, ho^nlïme^ d'eâprit et de sens, jusqu'à Tinnoceût cuté de campagne ; depuis le riche abbé d'église majeure jusqu'au pauvre feclus, confesseur b,wL bons temps, ôt qui ne songe plus qu*à bien mourir. Il avait vu le ptélat italien au

S46 hk CONFESSION

milieu du luxe innocent des arts, le savant docteur de Sorbonne qui veille et qui prie, qui veille pour tous, et qui prie pour lui seul; le fougueux missionnaire, apôtre romain, et trop ambitieux d'éclatantes conver- . sions pour s'arrèler à un pécheur isolé. Dans toute cette foule il n'avait pas trouvé un prêtre à qui il pût dire : Bénissez-moi, monpire; pas un prêtrequi osât lui dire : Je te bénis.

Par hasard il entendit parler dans la société un peu mystique de sa mère des sermons d*un saint prêtre espagnol dont on vantait les vertus et la piété.

Ce fut pour lui un trait de lumière. De tous les royaumes de ce monde, (royaumes ou républiques, qu'importe, tant le monde a changé! ), l'Espagne est la seule terre qui soit restée immobile et stationnaire au milieu des révolutions ; les lois et les mœurs, la royauté et la religion, ses moines aussi bien que tous les soldats du monde, tout cela a échappé au progrès social. « L'Espagne est le royaume de Philippe II, le

berceau de Tinquisition ; s*il existe encore un confesseur, c'est en Espagne. »

Et il se mit à chercher du même pas cet abbéespagûoldont on lui avait tant parlé.

Vaste désert d'hommes.

Il existe quelque chose de plus curieux que les pyramides d*Égypte, le Kremlin, ou les glaciers de la Suisse ; de plus étonnant que toutes les merveilles qu*on va voir avec tant de frais et de fatigues : c*est une vaste maison parisienne, dans un quartier populeux, habitée depuis les fondations jusqu*aux toits. L*extr6me luxe au premier étage, Textrôme indigence dans les combles, rinduslrieuse activité dans le milieu. Des

charlatais, des hommes de loi, des financiers ; Phryné sur la paille et Phryné sur le duvet, et à chaque pas une décoration nouvelle. Au rez-de-chaussée l'enseigne marchande qui se balance au gré du vent; à rentre-sol, des commis, une caisse, le son de l'or, et des chiffres sans fin ; puis Tétude du notaire et la foule qui se presse, et les actes qui s'entassent, mariages ou testaments ; puis Thomme qui n'a qu'à être heureux, qu'à faire ou à recevoir des visites, de grands laquais et de petits chiens ; plus haut les ménages s'entassent, l'air se partage, le travail isolé habite là : c'est le dernier degré de la médiocrité, l'extrôme échelon après lequel il n'y a plus de bien-être, l'élroite et active bourgeoisie, une femme qai travaille, un enfant qui pleure, un serin qui chante ; et plus haut des portes muettes, des chambres à coucher* petites et étroites, une ardoise silencieuse attachée à ia porte, inutile valet d'antichaqibre qui se morfond oomme dans un jour de disgrâce et qui ne trouve personne à

annoncer; puis enfin Tartisan sur les toits, l'artisan qui fait crier le fer» qui scie le bois, qui construit des mémoires et des poëmes ; la grisette aux pensées romanesques élevant son château en Espagne vis-à-vis une fenêtre ombragée de capucines ; et s'il y a quelque chose de plus élevé, un grabat, de la paille, des pleurs, les prisons de plomb de Venise en été, la glace en hiver, une souffrance de toute la vie. Et là pas un reflet des bougies du premier étage, pas même Fodeur des cuisines, pas le bruit des chansons, pas le mouvement de la cour ; pour tout spectacle des greniers qui regorgent, le foin qui passe à travers les guichets, qui parfume les escaliers d'une odeur champêtre, insultante abondance qu'on dirait placée là exprès, pour mieux faire comprendre quelle distance sépare un malheureux liomme d'un beau cheval.

Bien souvent ces idées de contraste s'étaient présentées à l'esprit d'Anatole; ce monde sous la loi d'un portier et soumis à son despotisme, cet assemblage

d'opulence et de misère, ce rire à côté de ces pleurs, ces hideuses difformités à côté de ces grâces, cet ordre dans le désordre lui avaient souvent donné à réfléchir. Il était alors dans ses jours d'innocence ; cherchant le drame partout où il espérait le rencontrer, cherchant de rémotion et des larmes, étonné d'être heureui, heureux de son étonnement, heureux du moindre battement de son cœur. C'est qu'alors il se sentait supérieur à toutes les infortunes, au niveau de toutes les grandeurs. A présent c'était avec tremblement qu'il montait dans cette vaste maison, au hasard, comme dans une grande route ; il cherchait un homme si pauvre que c'était à peine si on avait daigné le lui indiquer.

C'est un triste voyage de parcourir une maison 'd'hommes dans laquelle on est à peu près sûr de ne pas trouver la demeure que l'on cherche.

Anatole était arrivé au quatrième étage haletant; il se trouvait vis-à-vis un labyrinthe de portes, grandes

et petites; du bruit, du silence : à quelle porte frapper T

Il frappa à une porte qui lui parut plus décente

que les autres ; elle avait été vernie jl n'y avait pas

longtemps ; un ruban d*une couleur passée était atta*

ché à la sonnette ; il y avait un tapis à la porte, c'était

' de l'élégance pour ce lieu.

Il frappa, la porte ne s'ouvrit point ; et je ne sais par quel e&èt d*écho la porte voisine s'ouvrit tout à coup Anatole eut presque peur.

La femme qui se tenait à cette porte ouverte était évidemment une grosse et joviale commère, espèce de préfecture improvisée dans ce monde à part, qui avait ses flatteurs, ses administrés, ses opposants, ses amis, son conseil, ses fêtes et ses bals. En retour de tant d'honneurs, c'était à elle qu'appartenait la surveillance de ce département, le soin de diriger la grande et petite voirie, et tous les o£Sces de ce nouveau genre d'édilité.

888 LA GOirrESSioir

€ Je ne ooonais pas d*abbé dans cette maison» répondit la vieille à Anatole.

— On m*a pourtant assuré, madame, que Fabbé y demeurait. »

La vieille poussa un grand cri, un cri de détresse; toutes les portes voisines s'ouvrirent à ce cri ; toutes les portes, excepté celle au cordon de sonnette et au petit tapis.

C'était un spectacle à voir : ces hommes et ces femmes sur le seuil de leurs portes ; ces intérieurs qui s'offraient de prime-abord dans tout le négligé du matin ; ces femmes à demi nues, sales et empaqueiôes dans de vieux châles, ces enfants interrompus dans leur déjeuner, tous ces regards curieux, toutes ces figures hébétées. « Qui de vous, demanda la vieille, connaît ici un abbé espagnol T »

Toute l'assemblée répondit par un éclat de rire.

L'assemblée ne comprenait pas ce qu'on pouvait faire d'un abbé.

Les hommes fronçaient le sourcil, les enfants mofdaient dans leur pain, les filles levaient les épaules.

Il y avait là un plaisant : i} n'y a pas de sous*prëfectare qui n'ait son poète ou son plaisant : € Monsieur, dit-il ifravement à Anatole, votre abbô espagnol demeure ici. :» Et du doigt il indiquait la porte qui était restée fermée.

« Ici f » dit toute la foule, en étendant les mains d*un air solennel.

Le plaisant se mit à frapper sur la porte :

« Eh I eh I monsieur l'abbé, ouvrez-»nous ; yoid un jeune homme qui vient vous voir ; ouvrez votre porte, s'il vous platt.

» Monsieur l'abbé 1 monsieur Fabbél voici un jeune homme qui vient se confesser à vous d'un gros péché qui vous fera plaisir à entendre ; ouvrez votre porte, monsieur l'abbé I

» Monsieur l'abbé, mettez votre jupon et votre cornette; mettez votre rouge et vos mouches, graissez

Yos cheveux, et serrez bien votre corset ; ouvrez votre porte, monsieur l'abbé !

» Nous le dirons à votre curé, monsieur Tabbë, vous avez le sommeil dur, et tous montez sans chandelle le soir, monsieur l'abbé ; ouvrez votre porte, monsieur rabbé. »

Et la foule riait aux éclats, et elle se serait tenue là tout le jour, si on n'eût pas entendu les pas d'une personne qui montait.

A ce bruit, le farceur quitta son poste, et toutes les portes se refermèrent en un clin d'oeil.

Et à vous, mon. pore.

Purifier r&me, c*68t la séparer du corps.

Platon.

Ua pas léger et le frémissement d^une robe de soie annonçaient une femme. Anatole était encore dans le premier étonnement, lorsque la jeune femme passa devant lui sans le voir. On pouvait juger à sa démarche qu'elle était pressée. Sa taille était bien prise; ses pieds, ses mains, toute son allure, annonçaient une personne du monde. Anatole, ne pouvant obtenir le renseignement qu'il voulait, se mit à suivre Finconnue dans les détours de cette vaste maison.

En général, une femme qui grimpe un escalier tortueux et élevé p'est guère jalouse d*étre suivie. La

position est disgracieuse : le dos se voûte, les jambes se plient, il y a de la gène dans tous ses mouvements, d'autant plus qu'elle perd ainsi tout le charme de son visage, toute Télégance de sa taille, toute la bonne façon de son port. Il est donc rare de suivre une femme qui grimpe. La chose n*était jamais arrivée à Anatole. Il fallait lui parler, quand il était jeune homme, de suivre, par. une belle nuit d'été, de belles inconnues dans de longues allées sablées, pendant que la lune jetait sa molle clarté sur leur doux visage. Alors, en effet, c'était un bonheur : les femmes se tenaient droites, et marchaient d*un pas rapide; tantôt leurs blanches épaules, tantôt leur joli profil, ombragé de cheveux épais, puis enfin ,un bras léger, qui s'appuyait à peine sur votre bras ; une parole interrompue, de mystérieux propos, de l'attaque et de la défense; puis, après bien des prières et bien des refus, un prochain rendez-vous d'amour, auquel le jeune homme ne se rendait pas.

LA. CONFESSION SSf7

Anatole, en voyant cette femme, se rappela qae c'était la première femme qu*il avait remarquée depuis son atroce malheur, c*était la seule. Plus de femmes pour Anatole dans le monde, lui qui les avait tant aimées! Pour la première fois depuis bien longtemps l'infortuné se sentit un mouvement dQ joie. Si par hasard cette femme était une habitante de ces lieux; s'il allait se trouver encore assez de vivacité dans le regard, et de douceur dans la voix pour s'en faire aimer; être aimé, lui! lui, séduire encore une femme I encore se jeter de plus belle dans les ineffables transports d'une passion d'amour I Cependant la jeune fille montait toujours.

Ou plutôt s'il n'avait devant les yeux que la prêtres^ profanée d'un amour facile, une pauvre fille qui se cache dans l'ombre, qui dort sur un grabat et qui se livre au premier venu? « N'importe, je veux la suivre; cette femme sera encore une femme pour moi; pauvre et insouciante créature qui jette à l'a-

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bandon ses baisers et ses soupirs I Qai me rendra mes nuits de débauche, les emportements de l'orgie, la flamme brillante du punch, jeune fée à la cheyelure bleuâtre, et le rire fol&tre de Laïs, qui ne songe qu*à être belle et k me plaire, fidèle à ses serments jusqu'à demain? »

Il y a toute une révolution dans ces idées. Elles traversent une pensée religieuse avec la fougue de Touragan; elles enflamment le sang, elles font tout oublier, même le* remords. Anatole se sentit mieux.

Cependant la jeune fille était arrivée au sommet de la maison ; elle avait touché la dernière marche de cet escalier sans fin, et elle n'avait pas fini de monter. Une échelle était appliquée contre le mur ; elle parais* sait conduire sur le toit; elle dominait toute ta hauteur de ce cinquième étage, comme suspendue sur l'abîme; il y avait de quoi avoir un vertige.

Ici la résolution de l'inconnue sembla l'abandonner; elle ne posa qu'en tremblant son pied sur

Téchelle, pendant que ses deux mains étaient allachées aux échelons supérieurs ; elle était charmante ainsi. On eût dit une forme aérienne : un pied qui ne repose plus sur la terre, une jambe découverte, un corps légèrement penché, une robe flottante. Quand elle fut arrivée au sommet, une porte s'ouvrit, et elle entra au milieu d'un torrent de lumière, qui tomba tout à coup de la lucarne.

Quand Anatole fut monté là à son tour, et qu*à la faveur d'une double porte il se fût caché dans cette étroite cellule, il reconnut qu'il était arrivé, sans le savoir, jusqu'à l'étrange demeure de cet abbé espagnol, qu'il avait eu tant de peine à découvrir.

Seulement, à la place de l'austère confesseur qu'il s'était figuré, Anatole aperçut un beau jeune homme

grand et bien fait, avec une de ces belles figures noires de sa patrie, un œil de feu, et toutes les apparences de la force et de la santé. Autour de lui tout annonçait Tindigence et Tincurie : une vieille table,

S30 Lk CONFESSION *

sur laquelle étaient confondus pôlo-mêle des livres, des cahiers, un gobeletd'argent, une bouteille de grès, des rabats sales, de la musique ; tout son avoir d*homme et d'abbé, sur cette table; et yis-à-yis la table, un large et vaste fauteuil fait exprès pour être à Taise; pour rhomme qui sait vivre , un commode fauteuil est le seul meuble dont il lui soit impossible de se passer.

Les parois de la cellule étaient en harmonie avec le reste du mobilier : elles étaient jaunes et délabrées; à une corde qui traversait l'appartement l'abbé avait suspendu avec soin son manteau d'abbé ; c'était là toute sa garde-robe, une véritable garde-robe d'Espagnol fier et nu.

^ Quand la jeune fille entra, l'abbé était mollement assis dans son fauteuil entre la veille et le sommeil) et tout occupé à se chauffer aux rayons d'un soleil de maiy qui ne lui rappelaient que bien peu le beau soleil de sa patrie.

Il se leva. « Bonjour, ma Juana, dit-il à la jeune fille ; que venez-vous faire ici, mon enfant? :i>

La jeune fille pouvait à peine répondre, tant elle était essoufflée ; elle dta d'abord sa mantille noire, son chapeau noir; ainsi faite, elle était charmante; une robe blanche, des cheveux ch&tains, un œil noir, une peau Veloutée, et pourtant une Espagnole.

«Je venais, père José, répondit-^lle enfin, je venais vous demander votre absolution et vos prières; c'est demain la fête de Notre-Dame d'Âtocha.

— Vous avez raison, Juana, vous avez raison, ma fille \ je l'avais oublié dans ce malheureux pays. Ici, ma fille, c'est à peine si Ton fête trois à quatre saints dans l'année; à peine si l'on entend le son des cloches et le chant des prêtres ; c'est un malheureux pays, Juana.

» 0 Juana, parlez-moi de Séville pour les fêtes religieuses! Partout des églises pleines d'encens, des cierges qui brûlent; partout des processions, des châsses saintes, des fidèles qui prient et des clottres

pieux où Ton nous servait de fraîches limonades et ^ des oranges glacées dans des coupes d*or.

» Pariez-moi des madones de Séville, placées à chaque rue sous un cierge qui brûle; archers, soldats, muletiers, chacun se découvre en passant devant la sainte image; la prima dona s'agenouille devant elle avant de courir à son théâtre, et la fille de joie lui abandonne le dixième de son butin.

» Parlez-moi des auto-^a-fé, Juana, des prêtres de notre sainte inquisition qui parcourent la ville en chantant et des hérétiques coiffés du san-benito, et du bûcher que Ton allume aux chants des cantiques ; . la reine et le roi sont là avec toute leur cour, et disent leur acte de foi en présence même du bûcher qui dévora le sang de Philippe IL

» Mais pardon, ma fille, mes regrets m'emportent trop loin ; me voilà prêt à vous entendre, Juana.

— Je viens me confesser à vous, mon père, répondit Juana en tremblant. »

 ce mot Anatole frémit ; toute sa position lui revint en mémoire, son crime, ses douleurs, son repentir et Tabsolution qu'il attendait ; il prêta donc une oreille attentive à tout ce qui allait se passer.

De ce moment fra José prit un air plus grave; son regard devint moins vif et plus sévère, et sans se livrer davantage à son enthousiasme du moment, il ne fut plus occupé qu*à chercher dans son étroite cellule une place favorable pour écouter la confession de Juana.

Justement à Tencoignure de la fenêtre était posée une harpe, instrument favori de José, la confidente de ses chagrins. Toutes les cordes de l'instrument étaient tendues, blanches, bleues, rouges, ne demandant qu'un soufQe pour être animées. On voyait que Tinstrument avait une âme; la lumière se jouait entre ses cordes muettes, c'était le plus beau meuble de la cellule de José.

L'abbé prit la main de la jeune -fille, il la conduisit

à sa harpe, plaça sous ses genoux la musique de quelque boléro profane. « Ceci nous servira de confessionnal, ma fille, lui dit-il ; il y a assez de jour entre les cordes pour y laisser passer la sainte parole. À genoux, ma fille, et prions Dieu. »

Ils se mirent à genoux tous les deux; la harpe seule les séparait. Ils prièrent un instant en silence, pénétrés tous les deux, Juana des secrets qu'elle allait révéler , fra José du terrible ministère qu*il allait accomplir.

Prends garde, Tamour sortira de la foi.

Poé$ies du roi de Bavière»

Il y eut un instant de silence solennel, pendant lequel Anatole fat sur le point de se dérober à la puissante tentation qui Tarrêtait à la môme place, mais il n'en eut pas la force. Il allait savoir enfin ce que c'était que cette dernière consolation à laquelle il avait recours; il allait entendre les mystérieuses paroles qui font descendre le calme dans un cœur agité. Soyez bien tranquille, jolie pécheresse, Anatole vous écoute comme un confesseur; il vous écoute avec la curiosité d*un prêtre, avec la discrétion d'un pré-

tre; plus heureux que vous sans doute, il n*aura pas de crimes à entendre; on ne commet pas de crimes à seize ans.

Ce calme, ce soleil éclatant, ce jeune prêtre dans Tattitude du recueillement, cette jeune fille qui penche la tête sur cette harpe dont les cordes émues dessinent comme autant de veines bleues sur son beau front, ce langage espagnol mélodieux comme une langue d'amour; ce murmure éolien de Tinstrument agité par le soufBe, digne accompagnement des souffrances d*un jeune cœur; voilà la scène : qu*un autre la décrive s*il se peut.

Comme je le dis, la pécheresse parlait à voix basse, à voix si basse, que le prêtre avait peine à Tentendre; mais elle était agenoilillée tout à l'angle de la voûte; la voûte indiscrète répétait ces timides aveux à Tangle opposé de la mansarde, écho naïf de ces plaintes virginales. Anatole était là pour les entendre, ces plaintes précédées et suivies de ce vague bruit de

la harpe qu'on eût pris pour une voix de Tair.

« Mon père, disait la jeune fille, je suis mal à Taise ; mon père, je n'ai plus de repos, je n'ai plus de prières, ' je me sens accablée d'une langueur mortelle ; je me meurs I

» J'ai cherché bien souvent d'où me venait ce mal. J'ai fait bien des vœux à la madone ; j'ai porté de saintes reliques suspendues à mon cou ; je souffre tonjours du même mal.

» C'est un mal sans remède, mon père ; quand je porte mes mains à ces saintes reliques, les reliques échappent à mes mains, je ne sens plus que mon cou DU, et je frissonne, je tremble comme si quelque cavalier m'avait touché la main.

» J'ai perdu le goût de mes plaisirs les plus vifs ; le jeu avec mes compagnes, le bain à l'heure de midi, $

les broderies pour de saintes chapelles, les fleurs et la lecture de nos romanceros lorsque la jalousie est abattue et ne laisse entrer qu*un demi-jour;

priez pour moi, mon père, j'ai perdu tout cela!

> Encore les jours se passent ; mais les nuits sont bien longues : quand la nuit vient, Tinquiétude me Tient au cœur, la fièvre me prend, je me déshabille lentement, je regarde mes bras, et je trouve qu'ils sont beaux; je me penche vers mes pieds en souriant, Tœil fixé vers ma glace, je penche la tète sur mon sein .et je le sens qui bat ; il se soulève au bruit de mon cœur. Et je m'oublie ainsi des heures entières, et je me dis que je suis belle, et puis je rougis et je pleure, et je ne dors pas. 0 mon père, ayez pitié de moil

» Et puis, quand je suis un peu calmée, je crois entendre du bruit et je prête Toreille, et dans cette grande ville je n'entends que des bruits étranges : des chars, des chiens, des voix d'hommes en fureur; id, ni le son des sérénades qui animent Fair, ni les chants des amants qui soupirent, ni le parfum des orangers; des nuits sans doux propos, des maisons sans daè-

gnes, mon beau printemps sans amour. Et je pleure, et je me désole, et je me livre à mille colères ; pardonnez-moi, mon përel »

Ainsi elle parlait. Il y avait du feu dans ce langage. Le frère Técoutait avidement, dévorant ses paroles, dévorant sa modeste figure; anéanti, muet, il resta longtemps dans cette inquiète contemplation.

A la fin il reprit d'une voix émue :

» Et voilà tous vos pèches, Juana?

— Tous mes péchés, mon père.

— Et vous avez résisté à toutes ces peines? Vous n'avez jeté les yeux sur aucun cavalier; vous n'avez jamais soupiré en entendant prononcer un nom da jeune homme devant vous ?

— Non, mon père.

— Et vous ne vous êtes pas dit à vous-même qu'il était dur d'être seule, de se promener seule au bras de sa duègne, de n'avoir personne à qui penser quand on est ainsi seule et (pi'ob attend le sommeil d'^rës-midi ?

SiO LA CONCESSION

— • Je n'y ai pas songé, mon père.

— Et quand vous êtes allée à des fêtes publiques, à ces concerts de tous les jours que le Parisien renferme dans des murs, comme si l'harmonie n'était pas la vie d'un peuple aussi bien que l'air, vous n'avez jamais regretté que votre voile fût baissé? vous n'avez jamais retiré votre gant pour faire admirer la blancheur de votre main, Juana, de cette jolie main que vous aimez tant? »

Cette fois encore elle répondit : « Non, mon père, » mais d'une voix si faible et d'un ton si bas, que fraJosé ne dut pas Tentendre; Anatole seul Tentendit.

Il y eut encore un long silence ; José voulut parler à Juana : il s'approcha plus près de la harpe, mais la parole expira sur ses lèvres, il n'eut que la force de se relever. < Parlez, Juana, lui dit-il, partez, je suis un trop grand pécheur pour vous entendre; sos souffrances sont les miennes, Juana; partez, dit-il»

partez ou je meurs ; éloignez-vous, c'est trop souffrir! »

La pauvre flUe s'était relevée; tremblante, les yeux baignés de larmes, et elle se relirait.

Sans rien dire.

Mais José en eut pilié. « Attendez, Juana, attende^ encore; il est encore un moyen de venir à votre secours. » En même temps, il cherchait sur sa table de quoi écrire une lettre ; le désordre était grand sur cette table, sa main tremblait, il fut longtemps à trouver ce qu'il voulait.

Cependant Juana s'était assise vis-à-vis la harpe,

et, après quelques minutes d*émotion, elle chanta une chanson d'amour, une de ces vieilles chansons castillanes avec lesquelles elle avait été bercée ; poésies brûlantes qui ne sont qu'un faible reflet de ce beau ciel, que le prêtre chante sur sa mule, que chante le brigand appuyé sur son fusil, que la nonne chante dans son couvent. Ce sont les Mille et une nuits de

ce peuple qui risque si fort d'être Arabe, les stances de la Jérusalem délivrée pour ce peuple plus qulta-

lien.

Juana chantait, et ce cri de passion calmait le frère José ; et quand il eut achevé d'écrire :

« Juana, dit-il, nous allons nous séparer pour toujours; à jamais adieu, Juana, je suis prêtre et je ne dois pas l'oublier, adieu I

» Prenez cette lettre, Juana, c^est le nom d'un homme qui vaut mieux que moi; un homme redoutable en vérité, dont le nom est suivi de tremblement chez tous les fidèles, un saint prêtre inexorable, cruel, qu'on ne trompe jamais, le plus grand confesseur de rJÉ^glise romaine, Juana; je vous adresse à lui.

> Allez le voir, portez-lui cette lettre ; peut-être en

voyant que vous n'êtes qu'une jeune fille refusera4-il

de vous entendre ; car ses moments sont précieux, et il

se réserve de préférence pour les grands crimes de la terre; mais alors tombez à ses pieds, Juana, racontez-

lui vos douleursi dites-lui : « Au nom de Dieu^ mon père, écoutez-moi, • et peut-être daignera-t-il prêter Toreille à vos aveux. N'oubliez pas de le supplier au nom de Dieu, Juana.

» A présent, ma fille, si je vous ai causé quelque scandale, me voilà quitte envers vous. Â la place d'un pécheur vous aurez à parler à un saint; à la place de ce cœur fragile, de ces yeux qui pleurent, de ces bras qui sont prêts à se tendre vers vous et à vous absoudre, vous trouverez un cœur de fer, un regard auquel rien n'échappe, mais aussi des paroles sacrées et la remise de vos péchés, et la paix dans le ciel. Adieu, Juana, pour jamais. »

A ces mots, le jeune prêtre se retira dans le fond de la cellule; Juana ramenait son voile sur sa tête : pour Anatole, il venait de se glisser sans bruit jusqu'au bas de l'échelle quand la porte s'ouvrit.

m Encore une parole, Juana, dit José, une dernière parole et adieu. Cette lettre que je vous remets, je Tai

écrite malgré une promesse sacrée; je décèle une retraite inconnue à tout le monde, un homme exposé aux proscriptions des partis, un jésuite que la junte française a condamné à l'exil et que la cour de Rome

a envoyé à Paris. <

» Ici le mystère est un devoir de chrétien et d'honnête homme, Juana. Donnez-moi votre parole que vous ne donnerez jamais cette adresse à personne, fût-ce à votre père à son lit de mort, fût-ce à votre frère le capitaine au pied du gibet, fût-ce à votre oncle Fernando rhérétique, au sommet du bûcher fatal. Vous garderez ce nom et cette adresse, vous me le promettez.

— Je vous le promets, » dit Juana, entièrement remise de son trouble; le trouble d'une femme dure si peu.

Elle prit la lettre, cette lettre si redoutable et si précieuse, elle la mit dans son sein, à côté de ses reliques ; toutes ses lettres, une femme les met là.

Tout fut dit alors entre Juana et le prêtre; Anatole

était déjà dans la rue quand la jeune Espagnole remonta dans sa voiture où elle retrouva sa vieille duègne : « Sainte Vierge Marie, s*écria-t-elle, que vous êtes heureuse ! vous a-t-il bien bénie, Juanaî »

Veux-tu bien t'arrôter,morceatt de bois stupide.

Légendet.

Pignu$ direptwn lactrtii.

Anatole revint le lendemain chez le prêtre espagnol; il voulait demander là aussi à quelle porte il devait frapper pour trouver enfin un confesseur; mais Ira José était parti dès le matin : insouciant voyageur,

816 LA COIlPKSSiON

il était retourné à ses églises de SéviUe; peut-être était-ce pour fuir Juana.

Anatole fut atterré quand il perdit ee dernier espoir. A prél^nt il n'y a plus qu'une femme qui puisse lui indiquer ce prêtre ; allez donc demander à une jeune fille Fadresse de son confesseur I

Allez donc vous exposer à son rire moqueur 1 ou bien si elle prend votre prière au sérieux, comment affronter ses serments et sa promesse jurée? Il n'y a plus qu'un moyen : c'est d'épier la folâtre Juana, de se tenir là à ses côtés, d'être près d'elle son ange invisible.

Et si elle court dans la campagne, échevelée et l'œil en feu ; si elle se passionne, la gorge haletante et le corps penché, à quelque drame nouveau ;

Si le soir elle jette au loin ses légers vêtements tout au hasard ;

De ramasser alors le secret que son sein recèle; de lui dérober son confesseur comme si on lui dérobait un baiser d'amoorl

« Quelle folie ! pensait-il, et qu'il me faut de douleur pour être arrivé là I »

Vous qui êtes jeunes, vous savez comment une

femme abandonne ce qu'on veut obtenir d'elle, et par

quel art on parvient à subjuguer cette volonté capricieuse; la tâche est pénible et fatigante; il faut se dépouiller de tout orgueil pour revêtir Thabit de courtisan. Allons, ventre à terre; soyez vil s'il le faut; mais à l'instant où vous y songerez le moins, vous verrez un sourire plus doux, vous sentirez une main qui s'abandonne, vous serez le maître, d'esclave que vous étiez hier.

On a écrit des traités à ce sujet ; on en a fait un art; cet art a eu ses Polybe et ses Follard : temps heureux où l'on avait assez d'esprit pour remplacer lé cœur l Aujourd'hui nous n'avons que tout juste assez d'esprit pour n'avohr point de cœur, et si bien que rien n'esl facile à faire comme l'enthousiasme et la passion.

n dut en coûter à Anatole pour se remettre à la ' poursuite de ces fugitives espérances que donne une femme, pour redevenir jeune homme et se mettre encore une fois à plaire ; jeune homme vif et beau, qui • sourit et qui pleure, et qui dit : « Je t'aime, » avec une voix tremblante ; mais il sentit qu'il n'avait pas d'autre moyen d'atteindre son but.

Ah 1 Tamour, et ses craintes, et ses espérances, et ses timides attaques, et sa défense réservée, et cette main blanche, et ce sourire, et ces parfums qui s'eibalent comme une âme, et ces chants mélancoliques, et cet œil noir, feu et larmes, et ces longues nuits, et ces nuits si courtes, et ces vifs chagrins, et ces soudaines bouderies, et ces infidèles menaces ! c'est être Dieu un jour !

n fut Dieu; Juana se laissa vaincre; elle céda, la malheureuse fille ! mais ce fut une vaine défaite : elle n'avait pas compris ce qu'on lui demandait.

Elle attendit longtemps ce bonheur qu'elle avai^

rôvé. Que tardes-tu, Anatole? Juana succombe, elle est à toi I

Mais Anatole était déjà bien loin.

Et le soir quand la pauvre fiille tout en larmes voulut chercher comme un espoir de consolation la lettre de fra José, qui la recomrpandait à ce prêtre mystérieux, elle ne la retrouva plus.

On peut juger de sa douleur, car c'était là tout ce qu'Anatole lui avait dérobé !

Le sommeil, cette mort de la Tie de chaque jour.

Par hasard il dormait ce joup-là. Son sommeil était doux et calme, sa tête était rafraîchie, sa poitrine était doucement soulevée; il avait ainsi passé toute la nuit,

250 LA COIfFBSSIOR

et îl était arrivé à ce frais matin que donne le repos, moitié sommeil et moitié veille, qaand le sommeil s*enf ait lentement comme nn ami qui Tiendra foos revoir et qu'on retient de toute son ftme. Uy ayait bien^longtemps qu'il n'avait dormi ainsi, bien longtemps qu'il n'avait eu ce long réveil, bien longtemps qu'il n'avait assisté à ce joyeux sabbat du matin, quand d'un œil à peine entr'ouvert on voit danser dans un joyeux rayon de soleil tous les meubles de sa diambre, les uns avec la gravité d'un menuet, les autres avec la rapidité d'une ronde infernale. Alors le large fauteuil s'avance donnant le bras à la chaise la plus voisme; les gravures descendent de la muraille comme des nymphes en liberté; la pelle embrasse les pincettes, et soudain commence la valse légère, pendant que les plus gros meubles se remuent avec la décence de la matrone d'Horace, et que l'armoire se dandine daos un coin comme un écolier long et fluet qui r^ète» première leçon do danse.

Ainsi était Anatole ; seulement il avait peur d'être arraché trop tôt à cette molle béatitude; il redoutait le hasard malheureux qui devait remettre tout en place, chaises, fauteuils, pincettes, les tableaux dans sa chambre, et le remords dans son cœur.

Tout à coup une main robuste tire les rideaux de son lit : lesrideauxxrient ; le jour entre dans Falcôve, tout a fui, et le malheureux reste sans sommeil, inondé de lumière, éperdu.

Quand il put distinguer les objets, il aperçut à deux paB de son lit une pâle et austère figure, un regard vif et ferme. L'homme était de haute stature, sec et long, habillé de noir et patient à décourager un mort.

Il avait fermé la porte de la chambre, et il se tenait immobile auprès du jeune homme tout tremblant et qui appelait Georges de toute sa voix.

« Je vous servirai de valet de chambre, s'il vous platt, lui dit rinconnu, si vous devez vous lever à présent. »

En même temps, et comme subjugué par une force inyiDcible, Anatole abandonnait ce lit si doux ; à la place de ses vêtements du matin, si «ommodes et si larges, il mettait un costume sévère ; malgré lui et sans trop s'expliquer pourquoi, il se sentait dominé par ce regard de plomb qui ne le quittait pas un instant.

A la an cependant il reprit ses sens, il retrouva cette merveilleuse facilité avec laquelle Thomme du monde dissimule sa pensée; il se rappela ces formules polies sous lesquelles la peur se déguise si bien.

« Faites-moi Fhonneur de vous asseoir, monsieur, dit-il à son étrange visiteur, je û*osais pas vous espérer sitôt. » En même temps il approchait un siège d*un autre siège, et il attendait que Tinconnu fût assis pour s'asseoir.

LHnconnu repoussa dédaigneusement un des sièges.

« Je ne viens pas, dit-il, pour vous faire une frivole visite. La vie est trop courte pour la perdre. Je viens.

appelé par vous, entendre la confession que vous avez h faire : je suis prêt ; il me semble que vous devez l'être autant que moi ! »

Anatole insista. « Avant que je vous ouvre mon cœur, permettez, dit-il, que nous causions ensemble quelque peu; j'ai besoin de savoir quel homme vous êtes ; je me confesserai plus tard.

— Causer avec vous, monsieur ! et pourquoi faire^ je vous prie? Qu*avez-vous besoin de savoir quel homme je suis, dites-moi T Je suis prêtre et confesseur ; je suis là ayant droit de vous entendre, et mission pour vous condamner ou vous absoudre. Vous m'avez cherché dans une retraite que vous deviez respecter, vous m'avez appelé malgré de solennelles défenses ; je suis venu ici prié par vous et poussé par mon devoir. Silence donc I laissez là toute pensée profane ; ce langage d'homme à homme n'est plus fait pour moi ; je suis un prêtre, et vous n'êtes qu'un homme ; je suis venu ici pour vous interroger, et non pas pour vous

répondre; ainsi je suis votre juge : confessez-vous, pécheur ! »

Anatole avait eu le temps de se remettre tout à fait de sa surprise; le sommeil de la nuit passée lui avait donné des forces inaccoutumées. Puisque enfin il avait dormi une fois, ne pourrait-il pas dormir toujours ? Il résolut donc de remettre à toute force cet aveu qui lui pesait.

Mais le vieillard n'étaitpas disposé k céder. « Aussi vrai qu'il y a un Dieu, lui dit-il, avant que je sorte dlci vous vous confesserez 1

— Impossible aujourd'hui, mon père 1 aujourd'hui je me trouve trop heureux; Tair entre facilement dans ma poitrine, mon cœur bat doucement, ma tête est légère. Et pourquoi voulez-vous que je vous attriste, et que je m'afflige moi-même d'un récit sans intérêt pour vous, et qui n'en a presque plus pour moi ? « En même temps il passait sa main dans sa chevelure qui était belle encore et qu'il retrouva docile comme autre-

fois ; puis il regardait avec complaisance son visage rafraîchi par le sommeil.

Après un instant de silence : « Je suis prêt et j'attends, » dit rinconnu.

Anatole eut un mouvement d'impatience.

« Pour moi, dit-il, je ne le suis pas encore; je n'ai rien à vous dire aujourd'hui ; aujourd'hui j'ai tout oublié, aujourd'hui je suis un homme, je suis libre et j'ai une volonté, je ne veux pas.

— J'aurais cru pourtant, reprit le vieillard, qu'il y avait sur ce jeune front des traces ineffaçables, une pâleur sans remède sur ces joues, un ver immortel dans ce cœur; vous êtes bien fier aujourd'hui, jeune homme !

— Que lisez-vous donc sur mon front, monsieur ? répliqua Anatole ; quelles peines, quels chagrins secrets, quelles douleurs?

— Oh ! moins que cela. Je lis sur votre front peu de chose, presque rien : un moment d'erreur, une

saillie innocente, une épigramme lancée au hasard, on menitre ; quoi de plus innocent T »

Anatole frémit. Un secret qui n'était qu'à lui seul, découyert I

€ Qu'est-ce donc que cela pour tous, jeune homme? Une femme de moins, votre colère satisfaite, peut-être un emportement d'amour. Renvoyez donc le misérable prêtre qui vient vous inquiéter pour si peu, importun mendiant de vos secrets ; un homme sans pouvoir et sans crédit, et dont la tristesse est si pénible. Qu'avezvous besoin de confesseur en effet 7 c'est la joie qu*il TOUS faut, ce sont les vifs plaisirs, les filles à séduire, les fureurs de l'ambition, et les fêtes enivrantes où Von oublie le passé et l'avenir. »

Anatole était confondu.

c Allons donc, homme libre, qu'avez-vous fait de votre volonté 7 Appelez vos gens, ordonnez-leur de me jeter à votre porte. Je suis un imposteur. Pauvre fille 1 je n'ai pas vu son col le soir si frêle et si blanc,

et le matin meurtri et tout noir 1 je n'ai pas vu ses lèvres brûlées par une bouche homicide ! je n'ai pas compris ces horribles convulsions, quand elle vous livra son dernier souffle, son &me I je n'ai pas vu, en l'ensevelissant, ces membres roides et tordus, son œil jeté hors de son orbite tout sanglant ! Oh I oh I mon jeune époux^ vous avez des baisers qui donnent la mort, et vous l'oubliez si vite ! vous tuez, et quiand vient un prêtre chez vous, vous relevez vos cheveux, vous découvrez votre front d'homicide, et vous lui dites insolemment : Que lis-tu sur mon front? Croyezvous qu'il en soit ainsi toujours? sur votre ftme, le croyez-vous ?

— Malheur à moi, malheuip ! disait Anatole.

-^ Et à présent quand vous refusez Dieu pour juge,

quand vous reniez cette justice suprême qui vient à vous, pensez-vous que la justice humaine soit satisfaite? Pensez-vous que je puisse, moi, prêtre que vous refusez, être toujours le témoin muet de votre crime?

La loi divine OU la loi humaine vous réclament; il faut qae l'une ou l'autre soit satisfaite. Puisque vous m'avez choisi pour le ministre de ces vengeances, je suis juge ou témoin, choisissez I »

Anatole courba la tête.

Le prêtre qui était assis se leva et portant son doigt sur son front.

€ Me reconnais-tu donc enfin, meurtrier, s'écriat-il I »

Anatole baissa les yeux.

« Je vous disais bien que vous vous confesseriez I » reprit le confesseur d'un ton plus calme,

Anatole voulut s'asseoir.

« A genoux I » dit le vieillard. Anatole se mit à genoux les mains jointes.

« Dites votre con/î/eor, mon fils. »

II prononça spn confitèor, ou plutôt il le répéta mot à mot à mesure que le prêtre le prononçait, car il l'avait oublié depuis longtemps.

Il s*arrêta au med culpd, et il frappa sa poitrine trois fois.

La confession fut longue .'et pénible. Elle se fit à voix basse et entrecoupée. Anatole était prosterné ; sa poitrine rendait de sourds gémissements, son front se couvrait de sueur; il faisait d'atroces efforts de mémoire, car il avait été obligé de raconter toute sa vie, de faire l'histoire complète non-seulement de ses fautes, mais encore de ses opinions ; et pendant tout ce long récit il avait dû lutter avec l'inflexible logique du prêtre, avec son inexorable science. Rien de sa vie n'avait échappé à ce regard de feu, et si bien que quand il vint à dire son crime et la mort de sa femme, ce ne fut qu'une faute de plus dans sa vie, un péché presque vulgaire, tant il venait de se voir criminel 1

C'est qu'à la fin il avait trouvé un confesseur ; un homme assez fort pour dominer tout son être; âme, intelligence, esprit, cœur, tout était soumis à cet homme ; et quand le prêtre se fut relevé, Anatole était

260 Lk CONFESSION

encore à la même place à genoux, les mains jointes, rœil sec et hagard, foudroyé.

. Les parents d'Anatole furent obligés de renfermer six mois dans une maison de fous.

Aujourd'hui il se porte beaucoup mieux.

Même ses plus intimes amis auraient peine à le reconnaître, calme, posé, gai sans sourire, heureux sans éclats, le visage rose, la main blanche, la jambe un peu déformée par rembonpoint, la tête à moitié rasée, et sur son visage arrondi je ne sais quelle niaise innocence qui lui sied à ravir.

Il prie, il chante, il dort, il se laisse aller à un bienêtre qui n*est pas de la terrOi et quand il descend de

voiture, il s'abandonne à sespaquais avec la molle langueur d'une femme qui relève de couches.

C'est un homme heureux, un homme en paix avec lui et avec les autres, qui s'est trouvé assez égoïste pour faire l'aumône sur son chemin.

Surtout il n'a plus de remords que lorsqu'il manque parfois aux lois de vigiles et des quatre-temps.

Il est prêtre.

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