‹ Les contes du chaletChapitre 4 sur 21 · POUR M. AD. LAGHÈZE, IMPRIMEUR À ANGERS · texte numérisé non relu

POUR M. AD. LAGHÈZE, IMPRIMEUR À ANGERS

Grâce à vous, mon cher ami, la table « entreteneuse de Vamitié » (ceci est un mot de Montaigne), la table angevine est arrivée à bon porti Vous Tavez prise, on le voit bien , dans le bloc choisi que le bon Dieu a mis en réserve, au fond de vos laborieux abîmes, pour couvrir les toits modestes, pour indiquer les seuils honorés. En vain le dernier déluge, et la pluie, et le torrent déchaîné, menaçaient votre ardoise éclatante , elle a reparu à la douce lumière du jour, victorieuse du fleuve insensé; et maintenant la voilà, par vous et pour moi, taillée en table arrondie et sonore , qui devient la joie et Tornement de mon petit jardin.

0 ma table I 0 mon dieu domestique ! Autel sacré où je déposerai mes plus beaux livres : Virgile, Horace , et Tacite

le vengeur, et Lamartine, un héros; et vous aussi, mon

s LES CONTES DU CHALET.

poëte et mon ami {dulce decus meuml) Victor Hugo! « La (( cigale est chère à la cigale, la fourmi à la fourmi, et « répervier aux éperviers; mais à moi la Muse et le chant! « Que ma maison tout entière en soit pleine î Car ni le (( sommeil, ni le printemps dans son apparition soudaine, « n'est aussi doux, les fleurs même ne sont pas si plaisantes (( aux abeilles, qu'à moi les Muses et leurs chansons. »

Ma table occupe un angle aigu, que dis-je? un angle enchanté , tout rempli de chansons et de feuillage. Un rossignol , caché dans Farbre voisin , chante à ses amours les douces cantilènes du mois.de mai;le merle enjoué siffle, en sautillant , les hymnes du matin. C'est une fête en ce coin charmant, une fête qui ne s'arrête pas. Angulus ridet! Un lierre (il est planté, ce. lierre, par M. Lemichez luimême , qui est un des grands jardiniers de ce bas monde), étend déjà, sous les pieds rêveurs, son tapis de sombre verdure ; un amandier, déjà consolé de son exil, commence à semer ses grappes odorantes sur ces gazons veloutés par le printemps.

Elle est bien là, ma table, à cette ombre, et dans ce poétique silence où le rêve a posé sa tente aérienne. Elle a, pour sa perspective, un bouquet de vieux arbres, un chêne, un charme, un orme centenaire. Arbres sacrés I Ils ont vu se promener sous leurs ombrages la reine de France, Marie -Antoinette, et ce beau petit Dauphin, le martyr, et Madame Elisabeth, une reine.de France par la grâce, par la beauté, par la piété, par le malheur.

Assis à ma table , ami , vous pourrez voir ma cabane , et la contempler tout à votre aise. Elle est semblable à un rêve de printemps. Vous avez vu , entre les mains de votre fille bien aimée , ces jouets d'enfant , venus de Suisse ; une humble maison brodée à jour s'élève souriante entre

Lk TABLE RONDE.

' deux balcons .dont les fines balustrades sont découpées en f^ losanges par les fées de la montagne. £h bien I ces jouets . '■ tout brodés vous représentent le chef-d'œuvre que M. Seller a posé , d'une main légère , au beau milieu de mon jardin. M. Seiler est le bâtisseur de ces Élysées en bois sculpté , qu'il emprunte aux plus beaux sites de sa patrie. Il est venu bhez nous pour enseigner aux pauvres gens, et même aux écrivains fidèles, qu'avec un peu de IxMine volonté il n'est pas impossible absolument de posséder quelque part un toit modeste, où l'échappé du naufrage littérair^^ise dise enfin : <( Dieu soit loué, je suis chez moi I » La maison Seiler se compose d'un rez-de-chaussée et d'un '< premier étage ; une mansarde , où se logerait volontiers le ^4e la maison, couronne l'édifice. Un joyeux toit de briques abrite et complète ce logis , frais en été , tiède en * hiver, tout imprégné des douces senteurs du sapin des Alpes. Voilà ma maison, voilà ce que vous verrez, mon iv^e ami , mon bon chevalier de la table ronde ! En même temps, mes douze rosiers vont fleurir; ma violette se montre; ô la coquette I Un brin d'ellébore, que j'ai planté par une sage précaution, grandit, et me voilà rassuré contre ma propre joiel 0 surprise! ô bonheur I mon aubépine est en fleur. « L'heureuse saison (et moi je dis ; l'heureuse maison) où tout fleurit, jusqu'aux épines I » Ainsi commence une histoire charmante, l'histoire de Daphnis et Chloé.

l Si le logis est modeste, en revanche on peut affirmer que le parc, les jardins, le labyrinthe et le verger sont I des merveilles. M. Seiler a fabriqué la maison , c'est vrai , mais un architecte ingénieux , M. Godde (il est le digne fils } de l'architecte de la ville) , a présidé à toutes les magnificences intimes , à toute la décoration extérieure. Il a dis- -;; 1

posé les plafonds , indiqué les sculptures , décoré le vaste escalier, dessiné la galerie, et posé les statues. Vous riezi...

Ne riez pas! Quand vous verrez la bibliothèque en chêne sculpté, pleine de vieux livres, au panneau n*> 1; pleine de livres nouveaux , au panneau n9 2 ; ici la collection in-l® des Latins, imprimée à Birmingham par Jean Baskerville, et là, mon exemplaire des Chansons de Déranger en quatre tomes (au premier de ces tomes, Béranger lui-même écrivait, dans une page admirable et si touchante, mes titres de noblesse) , et non loin des Chansons de Béranger mon exemplaire illustré des Contemplations, tout rempli des images, des beautés, des lettres, des rêves du poëte absent, vous serez sérieux, je vous le jure ! Et vous ne rirez pas, quand vous verrez ma cheminée, une espèce d'autel domestique, ornement précieux de ces frêles murailles. C'est le présent d'un ami ! La cheminée et la bibliothèque auront, pour leur digne abri, une toile immense, où déjà, dessinés par un maître , et peints avec beaucoup de grâce et de goût , se montrent , effrontés mais chastes , nus et joyeux, toutes sortes de petits génies, tels qu'en peut comporter le cabinet d'un écrivain de toutes petites choses futiles. « Dieu mesure le vent à la brebis tondue. » 11 a bien fallu mesurer au petit art que j'exerce les grâces de l'allégorie, et les dieux joufflus du bel esprit qui dure

un jour. On voit, au Louvre, l'apothéose d'Homère

Ingres ne fera jamais, que je sache, l'apothéose du feuilleton.

Dans ce pêle-mêle étrange et charmant, gouverné par une belle et honnête femme, l'honneur de ce logis, venez; nous tâcherons de vous rendre un peu l'hospitalité que m'accorda votre excellent père , lorsqu'il me dit , en m'oûvrant sa beHe maison : « Ici , vous êtes chez vous I »

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