‹ Les contes du chaletChapitre 5 sur 21 · LA TABLE RONDE · texte numérisé non relu

LA TABLE RONDE

Comme il fut content, ce beau et courageux vieillard, comme il fut surfiris agréablement quand je l'invitai à dîner dans sa propre maison, à déjeuner à sa propre table, à boire avec nous (John Lemoinne en était, Menière aussi), ce joli petit vin d'Anjou dont il nous disait : « Prenez garde , il est violent. » — Venez donc I Si vous ne trouvez pas chez moi le joyeux petit vin qui pétille en babillant, vous trouverez... ma pièce d'eau, mon lac, mon Neptune et n^pn Dragon! Pour vous faire honneur, les eaux de mon e^os joueront leur symphonie pastorale.

Une faut pas rire de mon Neptune; Teau est claire, Teau danse, et Teau chante. Le moindre venl la ride; à sa surface le plus léger zéphyr est une tempête; elle est l'océan de six beaux petits requins rouges et dorés. L'un d'eux même est argenté, et me paraît bien plus espiègle et futé que tous les autres. 0 fons Bandusùe ! Allez , s'il vous plaît, et toujours en vous promenant, jusqu'au réservoirj Vous verrez à droite un mélèze odorant; vôU3 trouverez à votre gauche une forêt de pins, tels qu'on n'en voit guère que dans l'ode amoureuse où les pins et les framboisiers aiment à marier leur ombrage fraternel 1 11 y a tant d'arbres dans mon enclos de onze cents mètres, que je n'en sais pas le nombre , et celui-là m'embarrasserait beaucoup qui me demanderait le nom de ces jeunes écorces où rien n'est gravé, pas même le doux nom d'Amaryllis.

C'est l'usage du chalet suisse, et le constructeur, M. Seiler, qui est un des représentants de son canton , a voulu absolument que j'obéisse à l'usage : il faut des inscriptions au chalet suisse. L'inscription est un titre de noblesse au fronton de ces frêles cabanes I elle sert à distinguer celle-ci de celle-là: un mot de TÉvangile, une promesse de l'Apôtre, une espérance , un bon conseil puisé dans le saint Livre ,

fortune présente, à protéger sa renommée à venir. Une maison à lui I II est mort propriétaire , horticulteur et bâtisseur I Jules Janin œdificavit !

J'ai bâti Tarse, ADchiale et Ninive en un jour.

Cependant tel était mon orgueil à l'aspect de ce Louvre en bois de sapin, que j'ai bientôt senti la nécessité d'en rabattre et d'expliquer ma cabane aux générations : comment et pourquoi je n'avais pas employé des matériaux plus précieux. Certes, si je n'avais écouté que mon intime vanité, j'aurais trouvé toutes sortes d'explications à cette modestie un peu forcée. Au besoin même je pourrais invoquer l'exemple de l'abeille des Gèorgiques : Suh corticibus cavatis.

Leurs toits, formés d'écorce ou tissus d'arbrisseaux, Pour garantir de l'air le fruit de leurs travaux N'avaient, dans leurs contours^ qu'une étroite ouverture; L'abeille craint le chaud autant que la froidure.

Mais j'aurais beau faire et beau dire, une ruche est une ruche, et la vanité ne fera pas de mon chaume un Panthéon, de ma cabane un palais. La vanité n'en fera pas même une maison, et plus je voudrais l'excuser, la défendre et la commenter, plus je m'exposerais à l'ironie... « Il nous la donne belle, avec sa masure ! Un château de cartes! Un Capitole en sapin! Du bois! Des planches, des solives! Ah fi ! Je le vois d'ici , son logis de bric-à-brac : un plancher qui craque, une muraille qui gémit, un escalier qui se plaint en son patois, un patois d'Interlaken ou de Glaritz! Est-ce possible? Oh! la bonne aventure! II est logé dans une niche, et c'est bien fait! » Et les bons plaisants de rire et de folâtrer. Sans compter, mon cher, que sa maison peut brûler, plus vite encore que la maison d'Ucalegon, le

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Troyen : Proximus ardet Ucalegon ! Et s*il brûle (il me semble que je les entends d'ici), quel feu de joie, et comme il va pétiller. Dieu merci, pour la dernière fois!

HsBC finis Priami fatoram : hic exitus illum Sorte tulit

• Mon Dieu, je comprends leur joie, et ça ferait véritablement un joli bûcher. Muses clémentes, éloignez de nous ce présage! Aussi bien, pour désarmer Tenvie et les dieux irrités: « Sois content ! Je conviens avec toi, Callistrates, que je suis pauvre, et que j'ai toujours été un pauvre diable, ô GaUistrates! )> Je conviens aussi que la pierre de taille, et mêime le moellon salpêtre étaient des matériaux trop rares et trop précieux pour l'usage d'un humble écrivain qui, depuis trente ans qu'il est à son œuvre, a tout au plus sauvé le patrimoine paternel. C'est pourquoi j*ai M écrire , au fronton oriental de mon Capitole , un vers de rArt 'poétique d'Horace , où il est dit. tout à la fois : « Ecrivains qui voulez faire un Jivre, ayez grand soin de choisir un sujet qui soit convenable à votre génie 1 » — « Écrivains qui bâtissez , prenez garde à choisir des matériaux convenables à votre fortune. »

SuinTB UATESlAlt VSSTBIS (QUI SCRIBITIB) JSQUAX V1KIBU8

N'est-ce pas, que c'est joli et bien trouvé? Le double sens ôtant.à mon inscription latine le caractère de pédantisme et de paîavitè qu'on me reproche à bon droit, et dont je ne saurais me corriger.

Il y avait encore une objection à l'institution de mon prœdium rusticum : il était, disait-on , si petit I — Si petit! Y pensez-vous? Si petit : quinze cents mètres ! (voilà que la distance agrandit mon parc, comme elle agrandit toute

chose). Eh! disent-ils encore, eh! que va-t-il faire au milieu de ces quinze cents mètres? — Il va faire, ami, ce qu'il a fait toute sa vie : écrire, étudier et raconter, de son mieux, les œuvres folles et parfois les œuvres sérieuses dont la semaine est remplie. Il va montrer ce que peut devenir un homme heureux de tout, content de peu, dans un si petit espace, et dans cette humble maison 1 a Le sage tient peu de place, et il en change peu. » Qui a dit cela? Je crois que c'est Cicéron lui-même. Il disait aussi, dans son merveilleux traité des Devoirs : Ce n'est pas la maison qui doit honorer le maître, et c'est au maître à honorer la maison !

Vous rappelez -vous ce villageois, laborieux, sage et prudent qui avait fini par acheter une petite métairie? Il était si fier , et si content de son petit bien , qu'un sien parent étant mort et lui ayant laissé un vaste domaine : « Ah I dit-il , je vais ajouter ce domaine à mon pré ! » Brave et digne homme I II aimait son pré en raison de la peine qu'il avait eue à l'acquérir.

Ce petit bien où tout jase, où tout sourit, c'est mon seul bien au soleil. Cette maison , qui ne peut faire envie à personne, est mon vœu accompli, tout mon vœu. Le jardin dans la ville, un Paris dans les champs, savez-vous un plus difficile , un plus doux problème? Ici la solitude et les bruits du monde ! Ici l'arbre , et là-bas le théâtre ! Ici l'étude et le travail , tout au bout de l'avenue où s'étend mon domaine, l'activité, l'ardente ambition, le mouvement des belles-lettres en proie aux disputes I Je suis au port, j'entends l'Océan qui gronde ! Au sommet du rocher, je puis tendre la main au malheureux qui se noie en la pleine mer! Il y en a qui me disent: « Mais vous êtes dans la ville, et Passy n'est pas la campagne ; autant valait rester dstns

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VOS philosophiques mansardes... » A ces dédaigneux de notre humble Tusculwm nous répondrons que nous connaissons un brave homme appelé Biet , qui s'est fait condamner par la Cour royale, par la Cour, entendez-vous, pour avoir chassé aux oiseaux, justement dans la rue où j'habite. Et si jamais cause célèbre , arrêt mémorable , ont été inscrits sur les registres d'un hôtel de ville , à coup sûr c'est Tarrêt qui démontre à quel point la ville de Passy, chère aux Delessert, ses bienfaiteurs, chère à Déranger, au savant et glorieux Orfila, le repos de M. Érard, ce noble cœur, Tasile d'Alexi^ Monteil , un des pères de Thistoire de France , est une paisible solitude. Eh bien , le voici , ce bel arrêt qui fera la joie et l'orgueil de notre heureux maire, M. Possoz :

tt Considérant qu'il résulte de l'instruction et des débats, que le 17 août dernier (1846) , Biet a été trouvé chassant aux oiseaux dans une des rues écartées de Passy, avec un ' filet de 92 centimètres de hauteur et 2 mètres 60 centimètres de largeur, et avec un oiseau captif servant d'appelant ;

H Qu'en outre, à ladite époque, la chasse n'était pas encore ouverte dans le département de la Seine , et que Biet n'avait point obtenu de permis de chasse ;

« Que Biet s'est ainsi rendu coupable des délits , prévus et punis par les art. !«', 9, 12 et 17 de la loi du 3 mai 184i;

« La Cour infirme et condamne Biet à 50 fr. d'amende; le cx)ndamne à représenter le filet à l'aide duquel il chassait, sinon à payer 50 fr. d'amende pour en tenir lieu, et le condamne à tous les frais de première instance et d'appel. ))

Niez donc, incrédules, que nous soyons en pleine campagne, à Passy! Quant à moi, je me trouverais un homme

l3î LES CONTES DU CHALET.

ingrat, si je n'étais pas content du peu que je possède, aux environs de cette auguste maison de Neuilly, la fortune de notre roi, le regret de notre reine, le berceau de tant de jeunesse et de malheur , de poésie et de.courage. Glorieux Neuilly, dévasté, ravagé, incendié, dont les jardins, les pelouses, les murailles se sont vendus en parcelles, aux enrichis de la ville I Mon domaine, il est plus vaste, à lui seul , que tout le domaine du Raincy, dont chaque mètre est coté un peu moins cher qu'un lacet de coton ! A vingt sous le mètre tout le Raincy !

Aussi ai-je fait écrire au couchant de ma maison, vis-àvis l'acacia, ce conseil et cette consolation de V Art poétique de Despréaux :

Qui ne sait sb borneb ne sut jamais écrire !

Et voilà tout ce que vous verrez , mon cher ami , quand vous viendrez vous asseoir à ma table angevine ! Aussi est-elle gaie et contente, et déjà prévoyante des douces causeries, des paroles amicales, des faciles propos, des paradoxes ingénieux, et que dis-je? aussi de ce jeu glorieux, retentissant, vulgaire et viril, que je ne veux pas nommer dans cette page éloquente , qui produit sous des mains habiles, loyales et laborieuses, une harmonie agréable à la muse , un jeu plein de vie et de grâces accortes.

Apollon lui-même a joué bien souvent à ce jeu charmant , sur les bords de la docte fontaine , sur l'ardoise éloquente de l'Hélicon I

lUn D£ GRACE 165/^.

Sous le règne éclatant du roi Louis XIV, la Sorbonne était encore en grand honneur; ses opinions étaient comptées, ses arrêts remplaçaietit souvent les arrêts même de la cour de Rome. Un docteur de Sorbonne, en ce temps-là, était un gros personnage ; il était savant, prudent, réservé, plein de doctrine, et profondément versé dans la connaissance intime des Pères de TÉglise ; M^ le cardinal de Richelieu lui-même; un docteur de Sorbonne, et le roi Louis XIV, ont eu plus d'une fois recours, dans leurs embarras politiques, aux décisions de ces messieurs les théologiens. Us avaient Toreille de l'archevêque ; les jansénistes les respectaient; les jésuites les rédoutaient, sans les haïr.

A l'heure dont je parle (hélas! elle est bien loin de nous!), la maison de Sorbonne appartenait à trois grands esprits qui faisaient, comme on dit, la pluie et le beau temps sous ces voûtes solennelles : le docteur Legros, le docteur Hennéquin et le savant docteur Petit-Pied, un vrai pantouflier de Sorbonne, ami, disciple et commentateur de saint Augustin.

A soixante ans qu'il pouvait avoir, personne, en cette docte maison, ne se souvenait d'avoir vu M. Petit-Pied hors de ces murailles sérieuses.... Il y régnait, il y vivait ; il allait incessamment de la bibliothèque à l'église, et de

la salle des conférences au tombeau de M»"" le cardinal.

Mênie il s'était arrangé de façon à se planter dans ces domaines un petit jardin plein de tulipes au printemps , de violettes en toute saison. Un kiosque ingénieux, dressé dans Tangle du mur et tapissé de clématite odorante et de chèvrefeuille, était devenu, pour le bon docteur, une cité champêtre où il lisait tour à tour son bréviaire et la Cité de Dieu, les Offices de la Vierge et les Soliloques. Là, il était si content, si calme et si reposé, qu'il en oubliait le monde extérieur. Plus d'une fois, dans les fêtes extraordinaires de la ville de Paris, au baptême des fils de France, aux entrées des reines de France, ou tout simplement quan4 il y avait un bel enterrement ^ Notre-Dame, une oraison funèbre de M»"* l'évêque de Meaux, un discours de l'abbé Bourdaloue, un sermon de Fléchier; quand il fallait accompagner en grande cérémonie la châsse auguste de sainte Geneviève, ou voir passer quelque roué célèbre, à savoir Cartouche et Mandrin, ou bien si M"® la marquise de Brinvilliers s'en va faire amende honorable sur le seuil de Notre-Dame, un cierge de cire jaune de vingt livres à la main droite, il arrivait que la Sorbonne entière était poussée au dehors par son zèle autant que par la curiosité de tout voir ; il n'y avait pas, ce jour-là, jusqu'au frère portier qui ne fût tenté de mettre la clef sous la porte : « Allez, mon fils, allez, lui disait le docteur Petit-Pied; très-volontiers je vous remplace ; et surtout prenez garde au pont Neuf. »

En effet, c'était une manie, ou, pour mieux dire, un vrai tic du docteur Petit-Pied, de parler à chaque instant du pont Neuf. Tout savant qu'il était, et versé dans la connaissance des langues anciennes, Athénien comme saint Chrysostome et Latin comme saint Basile, il aurait pu rencontrer , sans nul doute , au milieu des Pères d'Orient et

Li DOGTEDR PETIT-PIKD. 15

d'Occident, une comparaison plus poéticpe et plus digne d'un professeur d'éloquence sacrée... il n'en connaissait pas d'autre, et il avait adopté celle-là comme la plus haute comparaison qui pût venir en aide à son admiration, à sa louange, k son étonnement. Parlait-on du grand Condé, vainqueur à Rocroy, vainqueur à Fribourg : « Celui-là, disait l'abbé Petit-Pied en se frottant les mains, il a passé le pont Neuf! » Parlait-on du surintendant Fouquet, de sa haute fortune et de sa profonde misère : « Hélas! disait l'abbé Petit-Pied, il a passé le pont Neuf! » Le jour où le grand Arnauld jeta dans le monde chrétien, comme un brûlot qui devait tout brûler, son livre de la Fréquente Commmiion : « Morbleu! s'écria l'abbé Petit -Pied d'un geste énergique, on ne dira plus désormais que celui-là n'a point traversé le pont Neuf! » Ainsi étaient faites la louange, fe colère et l'admiration du vénérable docteur Petit-Pied. On avait fini par l'appeler, dans toute la maison, le docteur Pont-Neuf. C'était un sobriquet qui lui convenait, et le bonhomme ne s'en fâchait pas*

Plus d'une fois ses meilleurs amis, le docteur Legros et' le docteur Hennequin ; ses plus chers disciples, l'abbé Vaillant et l'abbé I.edoux, dans leurs moments d'épanchement et de gaieté, avaient supplié le savant docteur de leur expliquer d'où lui venaient cette profonde admiration, et en même temps cette profonde horreur pour le pont Neuf: il avait toujours éludé, non pas sans un certain frisson plein de terreur, suivi d'un petit coup d'œil plein de joie. Évidemment il avait peur de ce fantôme, et cependant il n'était pas fâché d'en entendre parler. Jugez de son obstination à se taire, puisqu'un jour il avait itefusé de raconter son his-^ toire au grand poète Santeuil et au cardinal de Retz, qui dînaient ce jour-là en Sorbonne, et qui avaient daigné s'a&-

seoir, après dîner, sur le banc du petit jardin cultivé par le docteur Petit-Pied-Pont-Neuf.

Un jour enfin , comme il touchait à sa soixante-quinzième année, et qu'il Çtait sur son déclin, le vénérable et savant docteur se sentit pris au fond de Tâme... Par un scrupule ? Oh non ! mais par un doute assez léger de sa conscience et de sa modestie. Il se demanda à lui-même, en s'interrogeant avec le soin d'une confession générale , s'il pouvait sortir de ce monde en y laissant l'idée injuste que jamais, au grand jamais, il n'avait quitté les murs obscurs et sacrés de la Sorbonne ?

Hélas ! non, il rie méritait pas tant d'estime et de louange; il ne pouvait pas accepter la sincère et profonde admiration dont il se voyait l'objet depuis tant d'années. Et lui aussi, il avait entrevu jadis, comme Augustin son maître, un monde à part, un monde éblouissant, surnaturel, plein des passions, des misères et des tumultes de la vie humaine : un monde enchanté, perdu, bruyant, victorieux, déshonoré, le monde éclatant des poésies légères, des chevau-légers et des femmes court-vétues. 11 avait vécu, le malheureux, dans ce tumulte épouvantable, au milieu de ces blasphèmes, de ces licences, de ces jurements, de ces chansons. Il avait respiré l'enivrante odeur de ces casseroles brûlantes, de ces parfums dangereux, de ces exhalaisons fétides. « Oh! pauvre moi! pensait-il, le docteur Petit-Pied s'est pourtant vu mêler à ces bacchanales , et depuis plus de soixante ans je me laisse adorer comme un saint homme! » Tel était le premier sujet de ses recueillements.

En même temps, il se demandait s'il avait bien le droit de priver l'Église et le royaume, et la jeunesse attentive à ses leçons, des enseignements sérieux que pouvaient contenir les révélations qu'il avait à faire à ses disciples? Gom-

ment donc! saint Augustin, son mwtre, avait écrit ses Confessions, qui étaient devenues comme un phare lumineux au milieu de l'Église militante et triomphante, et lui, le docteur Petit-Pied, par un faux respect humain et par une faiblesse indigne d'une âme chrétienne, il enfouirait sous le boisseau cette page humiliante de sa vie? Amères et douloureuses réflexions, qui torturaient inc-essamment Tesprit de ce brave homme, et qui finirent par lui arracher les mystères enfouis dans le plus profond de son cœur.

C'était dans le dernier été de sa vie ; il était ferme encore, mais Tesprit était plus vaillant que le corps. Il avait la goutte, et la maladie, autant que Tâge, avait plié ce pauvre corps fatigué par tant de travaux, tant de veilles et de macérations. Le jour dont nous parlons, l.e ciel était sombre et pluvieux, l'orage grondait au dehors, l'éclair déchirait la nue, et le tonnerre au loin faisait entendre un kruit sinistre. On se taisait autour du malade, et lui-même gardait le silence, lorsque enfin il prit la parole, et d'une voix claire et nette il pria ces messieurs de l'entendre, en disant qu'il allait leur raconter les plus grands péchés qu'il eût commis, et le plus grand péril qu'il eût couru dans toute sa vie, et comment il avait été sauvé par la grâce de Dieu et le secours de M. le maréchal de Bassompierre.

Vous pensez si les hommes qui l'entouraient, les vieillards aussi bien que les jeunes gens, furent attentifs aux révélations du bon docteur.

Nous avons recueilli de notre mieux le récit du docteur Petit-Pied, nous avons même essayé de le refaire, et nous y avons mis tout le zèle et tout le respect dont nous sommes capable ; cependant nous avons grand'peur de n'avoir pas retrouvé la vérité et l'accent dont ce bonhomme accompagnait le détail de ses forfaitures. Quant au geste de cette

main amaigrie et diaphane, au regard de ces yeux voilés par les premières ombres d*une mort innocente et pure, il nous serait impossible absolument de les reproduire, et nous ne le tenterons pas.

« Mes pères, mes frères et mes fils, disait le bon docteur, puisque vous voilà réunis autour de ma chaise curule, et témoins bienveillants de ma douce agonie, il faut que je vous raconte enfin les fredaines de votre doyen, afin que vous me les pardonniez, et surtout afin que vous en profitiez, lorsqu'à son tour le docteur Pont-Neuf aura traversé le pont Neuf.

J'allais avoir mes dix-sept ans, et j'en étais à ma troisième année de théologie, avec un grand espoir d'arriver aux honneurs de la science, lorsqu'un jour d'été, mais, là, un beau jour sans nuages et sans tonnerre, et peu semblable au jour d'aujourd'hui, par un de ces grands soleils dont toute la ville est réjouie, et dont les vifs rayons pénètrent au sein même de ses abîmes, je me sentis saisir d'une immense tentation de savoir enfin ce qu'il y avait au delà du collège du Plessis et de la Sorbonne. En vain je voulus résister au mauvais esprit qui était en moi, la grâce en ce moment m'avait abandonné, et rien ne pouvait plus me retenir. Déjà j'étais perdu, ou peu s'en faut, et je me donnais à moi-même toutes sortes de mauvais conseils. Étaisr-je donc fait pour végéter dans les cours et dans les corridors de la Sorbonne? A quoi bon ma jeunesse et mes dix-sept ans, s'il les faut user à. expliquer la Somme de saint Thomas? Ainsi je me parlais à moi-même, et si violente était mon ardeur, que M«^ le cardinal de Mazarin, dont j'étais le boursier, m'eût crié : « Halte-là! » je crois bien que j'aurais désobéi à M»*' le cardinal.

Quand donc mon faible cerveau fut tout à fait envahi

par cette inévitable passion qui me poussait à quitter nos calmes hauteurs, à descendre au fond des précipices et à voir ce*que je ne devais pas voir, je fermai mes cahiers, je remis mes livres à leur place, et dans mon habit des dimanches, en beaux souliers, en cheveux bouclés, mon feutre orné de son cordon de soie, et mes gants de filoselle à chaque main, je m'élaiicai dans cet univers qui m'était défendu.

Honteux et confus, Dieu sait comme je parvins à m*échapper dans ce tumulte ; et déjà je me croyais sauvé et rentré dans les bons sentiers, lorsqu'au terre-plein du pont Neuf, soudain je rencontrai le théâtre en plein vent de Tabarin lui-même. 11 venait d'entrer en scène et de commencer un de ses dialogues les plus facétieux, si l'on en peut juger par la profonde admiration qu'il inspirait à toutes sortes d'honnêtes gens, qui n'avaient pas assez de leurs deux oreilles pour l'entendre, et de leurs deux yeux pour le contempler tout à leur aise. Ah ! mes frères, j'ai rencontré de bien grands hommes dans ma vie ; oui, certes, j'ai vu passer le prince de Condé, j'ai entendu parler le père Bourdaloue et contemplé l'évêque de Meaux face à face. Eh! j'ai vu le roi allant à Notre-Dame entendre un glorieux Te Deivm; mais puisque me voilà à l'heure de ma confession suprême, il faut bien que je vous confesse que pas un homme ici-bas ne m'a frappé d'un étonnement comparable à ce que j'éprouvai à l'aspect de Tabarin.

On m'avait tant dit, répété que c'était un autre Hippocrate, un nouveau Galien, un second Raymond Lulle, un second Paracelse, que tout d'abord je l'écoutai comme on écoute un docteur ; mais que mon erreur était grande ! Il était bien mieux qu'un savant homme : il était un poète, un comédien, Messieurs! Il répandait à pleines mains.

assaisonnée au plus gros sel, une joie abondante et prompte ; jolie et joyeuse était la fête universelle de tous ces gens d'esprit et de goût dont la patrie était le pont Neuf : avocats, procureurs, jeunes clercs, rentiers, tôliers, bourgeois, laquais et chambrières, se pressaient autour de ce grand homme .XLe médecin en oubliait ses malades, la femme en oubliait son mari, et Ton dit que les filous euxmêmes oubliaient de tâter les poches de leurs voisins.

Tabarin était la comédie en personne ; oui. Messieurs, la comédie telle qu'elle est apparue au révérend père Gaflfaro, qui s'est attiré les foudres de Bossuet pour avoir défendu rinnocence de la comédie et celle des comédiens.

Dans cette foule, à mon côté, il y avait un jeune homme en justaucorps noir, au front pensif, au regard plein de feu, qui se tenait dans une muette contemplation. Cet homme était à côté de son oncle, à telle enseigne que celui-ci dit à plusieurs reprises : « Çà, mon neveu Poquelin, que tardez-vous? Nous sommes attendus sous les piliers. » Vous entendez, père Hennequin : Poquelin! le pilier des Halles ! J'ai donc frôlé Molière en personne ! Il venait là pour apprendre son art ; Tabarin était son maître, et lui faisait épeler sa devise en latin : Bene hibere et Isetari (Bien boire et se réjouir); car il avait fail de la vie humaine un perpétuel gaudeamus. En vain je voudrais Tôter de mes yeux, je le vois toujours, ce Tabarin. Il m'obsède , il me poursuit. A peine il était vêtu de deux aunes de serge à plis ramassés, et jetés en forme de chaperon sur son épaule droite : il portait un hoqueton de toile verte et jaune, retombant sur un large pantalon de même étoffe.

Son épée était une épée de bois; son chapeau, un

morceau de feutre qu'il pétrissait dans sa main puissante ;

,son théâtre se composait de quatre lambeaux de tapisserie,

LE DOCTEUR PETIT-PIED. il

etTûgue la galère! Il était aimable, il était channant; il . ^ aîiit le bon sens d'Aristote et la gaieté d'Aristophane, avec DDpeu de Plaute, un peu de Térence, un peu de tout. Et a vous saviez, si vous saviez qu'il amusait le roi Henri le Grand lui-même, et que le bon roi le regardait complaisamment du haut de son cheval ! C'est un fait qu'ils s'entendaient l'un l'autre, et que la barbe grise ne dédaignait pas la queue rouge. Ahl Tabarin! mon mignon, que tu étais joli, ricaneur, gai et content I Quelles rencontres I ([uels dits et contredits I II avait rapporté du pays de Cocagne, en Gascogne, tournois, joutes et cavalcades de bel esprit, et des quolibets, et des coq-à-l'âne, en veux-tu? en voilai l'ai lu, plus tard, plusieurs comédies de Molière : son Sganarelle et son Pourceaugnac ; il n'est pas plus gai que notre ami Tabarin, ce Molière ; encore toute sa gaieté lui vient-elie de la comédie errante au beau milieu de la place publique et du pont Neuf. C'est le bon moment pour la ' bien voir; elle est sans gêne, et rien ne l'étonné; elle est parée d'une guenille, et tout ce qui lui vient à. la tête, elle ' le dit. Fascination I fascination I Et voilà comme on se jette \ au fond des abîmes, in infemis.

' Msds jugez du redoublement de mon admiration, lorsque

je vis arriver, à côté de Tabarin son père, W^ Francisquine

en cornette blanche, en corset rouge, en jupon court; elle

portait des mules bruyantes et luisantes, qui semblaient

vous parler et vous sourire. A son cou nu, elle avait un

collier de corail brillant comme un soleil, une rose à son

^ côté. Elle riait^ elle chantait, elle jouait la farce de Francis-

. quine; elle se moquait de tout le monde, et des médecins,

!' et des avocats, et du connétable de Luynes, mort depuis

h longtemps, et des docteurs de Sorbonne, et de tous ceux

'V fréquentent les tavernes, les jeux de paume, tabemas

n , LES CONTES DU GHÂLET.

et ludos! Qu'elle était avenante et jolie ! Elle était brillante, elle était riante, elle était un poëte, elle aussi; et comme on la regardait! comme on Tadmirait! comme on ne pouvait pas s'en lasser! Surtout il y eut un moment où elle se mit à faire à son ami Tabarin des questions, de vraies questions de carême-prenant. Alors il s*éleva dans cette foule ahurie un tel rire, avec de tels éclats, qu'il fallut baisser la toile ; et moi, je restais debout, cherchant à m'expliquer quelques-unes de ces questions. Pendant qu'autour de moi j'entendais de braves gens qui s'éloignaient à regret, causant entre eux des chefij-d'œuvre de ce grand homme :

a Les Adventures et Amours du capitaine Rodomont; « — les Beautés d'Isabelle , et les Inventions folastres de « Tabarin, faictes depuis son départ de Paris, jusqu'à son re- « tour. )) Le même gaillard qui m'avait déjà chanté la chanson des Pendus, me retrouvait dan$ cette foule et m'interrogeant de nouveau il me demanda si vraiment je m'étais amusé. Comme je lui répondais avec l'admiration la plus vraie et la mieux sentie : « Ah ! vraiment, me dit-il, Francisquine et Tabarin n'ont pas fait grand'chose aujourd'hui. Ils n'étaient pas dans leurs bons jours. N'avez-vous pas vu qu'elle avait un œil poché par lui, et qu'il avait le nez égratigné par elle? Il y a de la brouille entre elle et lui; ils sont bien plus gais que cela d'habitude, et vous les reverrez quand ils seront tout à leur joie. Alors enfin vous saurez ce qu'ils valent, et comme ils représentent un trésor inépuisable de bombance et de gaieté ! » En même temps, voilà mon homme qui se mit à me déployer tout son trésor tabarinesque : « Jardin, recueil, trésor, abrégé des « secrets, jeux, facéties, gausseries, passe-temps, composez, « fabriquez et mis en lumière par Tabarin du Val Burlesque, « à plaisirs et contentement ; les Estreines universelles de

'<Taharin pour l'an qui vient toutes sortes d'estatz, suitf raot le temps qui court, envoyées par delà le soleil oouffchaDt. » — Il y avait aussi , a les Amours de Tabarin et « d'Isabelle ; — la Querelle de Garguille ; — la Descente de « Tabarin aux enfers ; — la Querelle entre le sieur Tabarin « et Francisquine ; — les Fantaisies plaisantes et facétieuses « du chapeau de Tabarin; -* les Procez, Plaintes et Infor- « mations d'un moulin à vent de la porte Saint-Ânthoine, « contre le sieur Tabarin, touchant son habillement de toile « neuve, intenté par^levant MM. les meusniers du faux- «bourg Saint-Martin; avec Tarrest desdits meusniers, « prononcé en jaquette blanche ; » avec ce joli petit distique en giiise de préface :

Riez devant que de lire , Car il y a bien à rire.

Quoi encore ? k Les Arrêts admirables et authentiques du u sieur Tabarin, prononcez en la place Dauphine, lequa- « torzième jour de ce présent mois. Discours rempli des « plus plaisantes joyeusetez qui puissent sortir de cette es- « carcelle imaginative. » Et enfin, (( l'Adieu de Tabarin au « peuple de Paris, avec les regrets des bons morceaux et « du bon vin, adressez aux artisans de la gueule et suppôts « de Bacchus. »

Quand il vit que je Técoutais, bouche béante, et que je niordais à Thameçon , mon traître, en baissant la voix :

<t Çà, me dit-il, mon bachelier, venez un peu à Técart, que Ton cause avec vous. Tel que je vous vois, vous avez l'air d*un savant homme, et vous ne devez pas être indifférent aux nouvelles de ce bas monde, et de ces gens qu'on appelle en latin scurriks, maledicos, blasphémantes, qui s'intitulent des clercs, les misérables, pour se moquer de

lacléricature, in vitvperium clericalis ordinis; en voilà, des bohémiens, des surnuméraires, des jeteurs de sorts, des chercheurs d'aventures, plaies et bosses, qu'il faut connaître, et qui mangent leur pain dans le péché : peccatis suis victwm sibi sumpsit ! En a-t-on fait de ces histoires de bohémiens I Justement j'en ai sur moi des plus intéressantes, et que je vous veux bailler à vil prix, sachant à qui je m'adresse, et que vous ne voudriez pas trahir un malheureux porte-balle. » #

En même temps, il tirait des profondeurs de son justaucorps toutes sortes de livrets si menus, que jamais je n'avais vu leurs pareils.

« Prenez, mon fils, me disait-il, prenez-moi ça. Si l'argent vous manque à cette heure, eh bien! vous me paierez un autre jour. »

Et en parlant ainsi... non pas sans avoir tourné la tête de droite et de gauche, en grand danger d'être surpris, il remettait entre mes mains un livret tout rempli de noms propres et de scandales, avec cette épigraphe, dont je me souviens comme si c'était d'hier :

Cet œuvre n'est pas long, on le voit en une heure;

La plus courte folie est toujours la meilleure. ^

Mais comment vous raconter toutes ces indignités, qui m'auraient brûlé les mains si elles eussent été moins innocentes : « Épitre chagrine au maréchal d'Albret ; — En- « trevue du sultan Ibrahim, empereur des Turcs, et du roi « d'Angleterre; — l'Envoi de Mazarin au mont Gibet; — « Épitaphe de Timoléon de Cossé, comte de Brissac; — « Complainte et exécution de plusieurs traîtres au roi et à « l'État; — le Prédicateur démasqué. » Kl que vousdirai-je? enfin, des choses à vous tournebouler l'entendement.

LE DOCTEUR PETIT-PIED. ûb

j'étais là, feuilletant, et ne comprenant pas comment on pouvait écrire, en langue vulgaire, un si grand nombre de fecéties, lorsque soudain un grand bruit se fit entendre, I et je vis devant moi un spectacle étrange et inconnu. Une demi-douzaine de solciats, précédés d'une musique, avançaient d'un pas solennel , suivis par un grand homme en épée, en casque, en plumet, qui ressemblait à s'y méprendre au capitaine Fracasse. 11 était tout brodé des pieds à la tête; son uniforme était blanc, avec des parements verts; ses bottes étaient d'un rouge vif, et galonnées d'or. A ses côtés se tenaient deux estafiers, et chacun de ces estafiers portait au bout d'une perche un tas de jambons, de saucissons, de bouteilles et de pains blancs. Ils s'arrêtèrent les uns et les autres juste en face du banc que j'occupais; aussitôt l'escogriffe en plumet, imposant silence à ses grands tambours :

« C'est à savoir, dit-il d'une voix éclatante , à tous les jeunes gens de la bonne ville et des faubourgs, qu'il me reste encore à offrir, avec la permission du roi notre sire, une demi-douzaine de beaux uniformes, de belles épées et de riches ceinturons à de jeunes seigneurs de bonne prestance et de bonne volonté, sachant boire le totalis ou le partialis! Donc, profitez de l'occasion, jeunes gens qui m'écoutez ; on vous offre ici la gloire et la fortune, avec toutes les promesses de l'abondance et de l'amour, et le floricos et le nausticos. Levez la tête et flairez-moi ces pains de Gonesse, ces saucissons de Boulogne et ces vins d'Aï; nous avons tout prévu, Messieurs, même la fourchette et la timbale en argent. Venez ! venez ! venez ! vous serez logés dans les palais des rois et vous épouserez des princesses. Venez I vous ser^z des maréchaux de France un jour ou l'autre, et les dames, voujs voyant passer à l'ombre de

Tétendard royal, se diront : « Oui-da, voici la fleur de la chevalerie. »

Ainsi parlait ce terrible homme, et, pendant qu'il parlait, les perches agitées faisaient entendre un cliquetis joyeux de verres, de bouteilles, de cornemuses, de hures de sanglier, de charrettes de vendanges, de singes, de paons, de moines, de mendiants , de cygnes, de hiboux, et mille autres engins attachés à la perche! « Avancez! avancez et choisissez ! criait THercule au plumet. »

« Ou bien, reprenait-il, avez-vous besoin d'argent? À la bonne heure I enfants, voici ma bourse. » Et de sa main droite il agitait une bourse en filoselle; à travers les mailles peu serrées on voyait danser les pièces d'or et d'argent , qui faisaient tin, tin, tin, d'une façon irrésistible. Aussi bien, toutes sortes de gens, poussés par l'éloquence et par la convoitise : (c Engagez-moi, sergent ! » disaient-ils. Et le sergent disait à celui-ci : « Tu es trop vieux, mon drôle. » Il disait à celui-là : « ïu es trop mal bâti, compère. Arrière à la canaille :' on ne veut ici que de gentils hommes. — Allez, tambours, allez musique! » Et la musique et les tambours allaient leur train.

Vous pensez si j'étais ahuri à ce spectacle étrange, et si je me tenais sur mon banc, muet, immobile, éperdu. J'étais tout entier à ma contemplation, lorsque mon colporteur de petits livres fit un signe au sergent, et, sans mot dire, se leva du banc où. il était assis à mes côtés. Aussitôt le sergent prit la place du traître, et, ses soldats l'entourant, il me tint isolé de la foule :

« Ah! me dit-il, jeune homme imprudent, je vous prends donc à la maraude, et m'est avis que vous voilà dans de beaux draps ! »

Moi alors, rougissant des deux oreilles au blanc des yeux,

jelai répondis qu'il se méprenait sans doute, que je n'avais

pssrhonneur de le connaître, et que je le priais de me /âisser en repos.

Lui alors, plus je le regardais, et plus il se mettait à sourire, en mé jetant un mauvais regard qui ne disait rien de bon.

w Je ne vous connais pas? me dit-il ; qui vous a dit cela? Au contraire, je vous connais comme vous connaissez votre Gloria Patri, Vous êtes un coureur d'aventures, un chansonnier, un faiseur de quolibets, un ennemi du Roi, notre Sire. Comment donc! mais pas un de ces feuillets que vous cachez sous votre habit n'est innocent d'un meurtre, d'une calomnie ou d'un scandale, et vous nous la donnez

Délie avec ce joli : Je ne vous connais pas. » En même temps, il tirait l'un après l'autre ces pamphlets

scandaleux, et il les montrait à son tambour.

« Que dis -tu, lui disait- il, de ces manifestes, de ces satires, de ces ménippées, de ces injures contre M^ le cardinal et contre le roi lui-même? As-tu jamais vu un montjoie plus abominable d'injures, d'infamies, de trahisons? et n'es-tu pas de mon avis que si ce jeune homme n'est que pendu , il est né sous une étoile heureuse ? Regarde un peu , ïaupin, ce petit morceau intitulé Agréable récit de ce qui s* est passé aux dernières barricades ^ et dis-moi s'il n'y a pas de quoi aller tout droit en place de Grève? »

Or, à chaque question que le sergent faisait à son tambour, le tambour répondait par de grands hélas ! suivis d'un Ma foi oui, major ! Si bien que je finis par avoir peur, et par me trouver vraiment dans une situation difficile. En effet, j'étais chargé outre mesure d'un tas de misérables écrits qui m'accusaient hautement. J'étais seul contre ce sergent.

â8 LES COI<fT£S OU CHALET.

ces six hommes et ces quatre tambours ; je voyais la faute et Tabîme en même temps. 0 ciel! me voilà perdu, me voilà pendu ! 0 ma chère Sorbonne ! ô mes vieux maîtres! ô saint Augustin , mon patron! que faire et que devenir? Je pleurais, je me lamentais, je me désolais; d'un œil pitoyable, je regardais le racoleur.

« Allons, dit-il, que je vous livre à M. le premier avocat général. »

Comme il disait ces mots terribles., je vis passer, assis sur sa mule, précédé de ses massiers et suivi de ses hoquetons, M. le premier avocat général Joly de Fleury, dont j'avais entendu vanter la sévérité jusque sur les bancs de la Sorbonne. On le disait impitoyable, et surtout aux calomniateurs, aux jureurs du nom de Dieu, aux blasphémateurs,' aux pamphlétaires, aux chansonniers. Je le vois encore : il était en robe rouge, sa tête était couverte du mortier, son regard était farouche ; il avait une balafre au visage; enfin, sa tête formidable était rendue plus formidable encore par sa perruque... il la portait toujours àe travers,

« Voilà ce qui s^appelle un magistrat qui passe à propos! s'écria le sergent. Levez-vous, mon jeune maître, que je vous livre à ses gardes, et ils vous feront tâter des prisons et des haricots du Petit-Châtelet. »

En ce moment, un frisson douloureux parcourut tout mon corps, mes yeux se troublèrent, il me fut impossible de me lever.

« Sergent, lui dis-je, ne me livrez pas à Tavocat gêné- • rai ; je ferai tout ce que vous voudrez.

— Bon, dit le sergent, c'est parler, ça; nous rendrons ces papiers à celui qui vous les a confiés ; signez-moi l'engagement que voici , prenez notre uniforme, et vous passerez triomphalement devant le Grand-Châtelet , devant le ^

Mt-Châtelet ; vous traverserez la Grève au pas, comme un <fe nôtres, et vive le roi! »

Je signai donc le papier qu'il me présentait; désormais ;e lui appartenais, j'étais soldat dans le royal -cravate. « En avant, marché! » Et je me mis à marcher à la suite des quatre tambours.

Hélas! j'étais perdu, et je ne songeais même plus à ma misère, tant elle était profonde, lorsque soudain (ce n'était pas un rêve, ô bonheur!) Francisquine elle-même, cette belle et glorieuse Francisquine, fendant la foule, et culbutant deux fusiliers :

« Halte-là, sergent ! Je ne veux pas que vous emmeniez cet agneau à la boucherie ! Il n'a pas l'âge, il n'a pas seize ans; il était là, tout à l'heure, au pied de mon théâtre, et je ^e disais , en le voyant qui me regardait de son regard d'enfant perdu : Voilà un pauvre enfant bien à plaindre ; il ne sait pas ce qu'il cherche en ce maudit pont Neuf! Sans doute il va tomber en des mains mauvaises; il ressemble à mon frère que des racoleurs ont enlevé. Encore une fois, sergent, vous ne l'emmènerez pas ! »

Et eHe faisait mine, en effet, de m'arracher à mon illustre compagnie. Et qu'elle était belle en ce moment! Elle avait le feu dans les yeux, le courage à la lèvre ; elle était vêtue à ravir, en robe tannée, en polonaise blanche, et du corail à ses oreilles, et toujours son collier de jasmin. Mais quoi ! elle était impuissante à me défendre contre une armée ; elle avait beau dire, elle avait beau faire et s'opposer de toutes ses forces, le sergent riait dans sa moustache, et les ravisseurs allaient leur train. Encore un pas, j'étais au bout du pont Neuf et Francisquine était dépassée... 0 Providence ! ô bonheur ! Oii entendit alors un bruit de trompettes et le pas superbe de plusieurs chevaui.

« Portez arme ! » dit le «sergent. Et savez - vous ce qui venait à nous, en ce moment ? C'était un maréchal de France, un vrai maréchal de France, le premier et le dernier que j'aie vu en toute ma vie. 11 montait fièrement une belle haquenée épirouan, qui avait aussi bonne mine que le maître qui la montait. 11 tenait à la main son bâton fleurdelisé; son épée était d'or, la housse de sa monture était d'écarlate armoriée. II avait le plus beau visage qu'un homme de soixante ans puisse avoir; ses cheveux étaient blancs, sa barbe était noire encore ; il portait le cordon bleu et la Toison d'Or. Ah ! mes amis , ces hommes de guerre, quand ils sont beaux , sont aussi beaux qu'un cardinal archevêque de Paris. Le voilà donc tel qu'il était, et passant devant nous, sans daigner nous saluer, lorsque Francisquine, inspirée à son aspect :

« Monseigneur le maréchal I s'écria -t -elle, ah! Monseigneur! En même temps elle baisait son étrier.

— Qu'y a-t-il, mignonne? reprit le maréchal avec un charmant sourire; quel malheur vous arrive, et que vous a-t-on fait? »

Puis, comme elle levait vers lui ses beaux yeux pleins de larmes, et ses belles mains tremblantes d'émotion :

« Par Vénus! dit le maréchal, c'est toi, Francisquine? En ce moment je me rendais à ton théâtre; et pourquoi donc ta comédie a-t-elle fini de si bonne heure?

— Écoutez-moi, Monseigneur, reprit Francisquine en se relevant, et. ses deux mains appuyées sur les pistolets du maréchal, les gens que voici, ces indignes racoleurs, viennent de commettre auprès de mon théâtre une horrible action. Figurez-vous qu'ils ont enguirlandé ce jeune fils, ce benêt, cet idiot, et qu'il a signé un pacte avec eux. Regardez-moi ça, Monseigneur I Ça n'a pas seize ans, c'est à peine échappé

de sa classe, et voilà que ça se fait soldat. Pensez donc à la douleur du père et à la douleur de la mère, aux confusions du maître, au chagrin de ses sœurs! Ayez pitié de cet en* fant, Monseigneur î Venez en aide à cet enfant I »

A ces mots de la dame éloquente (il me semble que j'en« tends encore cette voix d'un si beau timbre, aux accents , généreux), le maréchal prit un air grave :

« Ehl dit-il, que voulez-vous que j'y fasse, ma mie? Il s'agit, après tout , du service du roi notre sire. On n'est pas maladroit comme votre protégé ! Que diable ! il s'est laissé prendre; eh bien ! tant pis pour lui. Du reste, il n'est pas le premier clerc qui ait porté la giberne et le fusil. Laissez-le partir, il deviendra peut-être un héros.

— Un héros, Monseigneur, ce petit sacristain I reprit la belle, avec un geste du plus profond mépris. Croyez-moi , il n'est bon qu'à dire des Oremus. Et puis enfin , il n'a pas Vâge, il n'a pas seize ans. Puis, se tournant vers moi : — N'est-ce pas, me dit-elle, que tu n'as pas seize ans? »

Or justement j'avais eu seize ans à la Chandeleur dernière,'et comme je ne savais pas mentir, j'allais me perdre. .. Un regard du maréchal me sauva. Lui aussi, il prit en pitié mon ignorance et ma jeunesse...

(( Allons, finissons-«n, dit-il. 11 est évident que jamais ce M. Johannes ne sera maréchal de France. » En même temps il fit signe aux racoleurs de s'approcher : u Au nom du roi, major, rendez-moi l'engagement de cet enfant ! » Puis, comme le susdit racoleur hésitait et faisait une assez laide grimace. Monseigneur ouvrit sa grande gibecière de velours cramoisi , dont il tira six beaux écus. <( Tenez , voilà pour boire à ma santé, et je vous donne au moins six* fois la valeur de ce que je vous prends! » A ces mots, mon racoleur, en s'inciinant jusqu'à terre, fit disparaître dans les abîmes

n LES. CONTES DU CHALET.

de sa poche ces écus si mal gagnés. « Omnia pro bursa et pecunia : Tout pour la bourse et pour l'argent, » disait le maréchal en souriant.

A peine les racoleurs eurent disparu, moins semblables à d'honnêtes gens qu'à des hommes de proie, qui n'attendent pas que les choses soient perdues pour les trouver, le , maréchal, fouillant de nouveau dans un coin de son aumônière, en tira quelques dragées, puis une jolie bague en brillants :

« Ma mie, et ma comédienne, dit- il à Francisquine , êtes-vous contente de votre obéissant serviteur? Cependant voilà pour vous. Croquez -moi ça, et portez- moi ça pour l'amour de moi. Je vous rends, par-dessus le marché, ce galochier du collège Montaigu, cet écolier des Quatre-Nations, ou, si vous aimez mieux, ce martinet de l'Université de Paris. Êtes-vous férue, en effet, de ce marmouset mal bâti?

— Ahî fi! Monseigneur, s'écria- t-elle, y pensez -vous? ce benêt, à moil Emportez- le, je vous prie, achevez cette bonne œuvre. Il est perdu; si vous ne le ramenez pas' dans son collège, il ne sortira pas d'ici sans être racolé. ))

Et comme elle disait ces mots, et que je l'écoutais charmé de Tentendre, elle me prit soudain de ses deux mains vigoureuses, et elle me lança en croupe sur le cheval du maréchal. Ah! mes chers frères et mes chers fils, puisque aussi bien il faut que ma confession soit complète, eh bien! vous saurez tout. Ma joue a touché à cette joue, et mes cheveux onffrôlé un instant ces beaux cjieveux tout remplis des essences odorantes. Pendant trente ans, rien qu'à me souvenir, j'ai ressenti je ne sais quel frisson abominable dans tout mon corps. Je brûlais, j'avais froid, je tremblais! Que de larmes! que de repentirs! que de mor-

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:. . ie miz â traTerser le pont Neuf, {vnii^nt que le^i^ uos \r.ittlaâecc z 77 «*' i?;:"^. «y gf\md .Vivv'joj^. et que K^ iutre« «c&jiMiaient à toute Yolèe uu ami^lii^Hin sur le uu^ met dXxandel. Voyez, mes frères, vo\v« iY|Hnulaut Ih nâJice et la cruauté du démou ! Ce meuuet d>*\audet . je î'âi jamais po le chasser de ma mémoire, b^luooiv aujoui'^ i'hui , toot vieux et tout mourant que je suis, d honte l A nalhear! châtimeot sans pitié! il n'y a pas de jour où je ]e me le chante à moi-même !

En effet , d'une voix chevrotante et vraiment diabolique» 1 abbé Petit-Pied chantonna son menuet :

. . . • • D*une marmite On vit sortir Démocrite,

Qui gagnait

Au piquet

Un cacique, Et qui poussait des hélas I Quand il rencontrait l'as De pique.

Mais Achmet, Qui buvait

La chopine , Alla, sans qu'il y parût, Fustiger Belzébut A coups de discipline.

Agrippa I/aissa là Uécumoire Dont se servait Adrien Pour donner à son chien A boire.

O mes amis! reprit l'abbé Petit-Pied en voyant tous ces doctes visages en proie à la stupeur, il y avait certes de quoi frémir à entendre toutes ces choses au bruit des rebecs, des violons, des guitares, des flûtes et des tambours. Il y avait de quoi perdre la tête aux hennissements furieux de cette foule avinée. Et la senteur des cuisines. en plein vent, et le juron des passants, et le quolibet des filles fardées, qui se moquaient de moi et qui harcelaient M. le maréchal! Lui, cependant, il faisait bonne contenance i il riait aux demoiselles, il jurait aux passants. C'était un homme à Tabri de toute crainte et de toute émotion, ferme et dru, pour aller par toute terre et dans tous les chemins.

Et lorsque enfin le pont Neuf eut été franchi d'un pas fier, le maréchal, se tournant vers moi, s'écria avec le prophète Ézéchiel : « Là gît Assur avec sa multitude. » Il savait tout, ce maréchal; il avait lu piênie Ézéchiel ! Je ne sus que répondre, et je fermai les yeux quand son regard se posa sur les miens. Il comprit ma pensée, et, retournant sa tête du côté de son cheval :

(( Où donc allons-nous, mon jeune ami? »

Et comme, encore cette fois, j'hésitais à lui répondre, il i;ne dit ces gentilles paroles en bon latin :

« Magister artiurriy a vero itinere te deviastU... Mon

bachelier, vous avez perdu le bon chemin... et vous ne pouvez pas le retrouver. »

Alors, d'une voix timide, et en langue vulgaire, je lui appris que j'étais un échappé de la Sorbonne.

Tenant son cheval au pas : « Et nous-mêmes, me dit-il , où en sommes-nous de nos études, monsieur le Renégat de Sorbonne?,.. A coup sûr, nous savons par cœur le Calepin revu et corrigé, le Caiholicy/m magnum et parvum^ le livre entier de la Syntaxe, et les Èglogues de Baptiste Mantouan. que nous préférons, naturellement, aux Èglogues de Virgile :

M Fanste, precor gelida^. »

En même temps, il me récitait les vingt premiers vers de XÈglogue ! Il me demanda aussi quand je disais ma messe de Requiem, ma messe de Beata et ma messe de Saint- Esprit; si j'avais fait mon école de décrets, et si j'observais toiis les conseils du livre de la Bonne attitude à table et dam la maison?

Vous pensez bien que j'aurais voulu, pour tout au monde, éviter l'humiliation qui m'attendait à la porte de la Sorbonne. Mais M. le maréchal avait mis dans sa tête qu'il m'accompagnerait jusqu'au seuil de la maison. La maison entière était en l'air; on m'avait cherché partout, on m'avait demandé à tous les échos d'alentour; et jugez de l'étonnement lorsqu'on me vit revenir en ce grand équipage :

« Âhl le mauvais garçon I..; Àhl le petit babouin!... Le fouet 1 •• . Le pain sec !

1. Ceci est en effet le commencement de la première églogue de ce Virgile en langue vulgaire; il n'était pas tout à fait le Cygne de Mantoue, ^ pourtant les pédants de ce temps -là le préféraient à Virgile, et tou4 leurs écoUers le savaient par cœur.

3<) LES GOlfTES DU CHALET.

— Mes maîtres, dit le maréchal , ce jeune docteur est sous ma protection , ne l'oubliez pas. Il m*a promis d'être sage, et d'obéir désormais à Vos Révérences. Et, s'il vous plaît, pas de pain sec, mais au contraire une bonne saugrenée de pois. Je veux qu'il soit heureux aujourd'hui comme un coq au panier. »

Je restai immobile, et ne sachant comment le remercier.

« Mon fils, me dit-il , que dit le latin, en pareille circonstance ?

— Il dit, Monseigneur : « Honorez qui vous sauve, el promenez-vous avec les honnêtes gens : Cvm bonis ambula. )) ' ,

Ce fut mon seul mot d'esprit de la journée; il fit sourire le maréchal ; il me tendit la main droite que je portai à mes lèvres reconnaissantes, puis il partit soudain au grand trot de son cheval. »

Tel fut le récit animé et douloureux du vénérable docteur Petit-Pied. La Sorbonne entière en fut, sinon scandalisée, au moins consternée -, elle en fit des prières de quarante heures, pour remercier la Providence qui était veniic en aide à ce saint homme, et qui l'avait arraché à de si grands périls.

Le savant docteur Petit-Pied vécut encore trois ans, après sa confession générale. 11 mourut comme il avait vécu, pieusement et doucement , mais délivré de tout remords et confiant dans la miséricorde divine. 11 y eut un grand deuil en Sorbonne le jour de sa mort , et les jeunes docteurs, en s'abordant, se disaient tout bas :

« Hélas l il a donc enfin passé le pont Neuf? »

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