‹ Les contes du rouetChapitre 29 sur 35 · LE RAMASSKUR DE BONNETS · texte numérisé non relu

LE RAMASSKUR DE BONNETS

nues au cœur encore introublé, et ceux-là me reviennent vite, sachant déjà le chemin. J'en fais des chemises de noces et des draps de lit nuptial, pour les amoureuses qui sanctifient leur péché en devenant épouses. J'en Ëiis des robes de bal qui conseillent, par leur frôlement, les abandons de la valse, des rideaux pour les alcôves, et, j'en £iis aussi, — car je ne sais où les fourrer, — des nappes de festin et des nappes d'autel. Mais il ne suffirait pas, pour les employer tous, d'en vêtir toutes les femmes et tous les hommes, d'en parer tous les appartements, d'en orner tous les temples. Je les mêle à la nature, pour m'en débarrasser.

Grâce à moi, ils fleurissent en églantines, s'éparpillent en giboulées, s'égouttent en rosée matinale, s'effiloquent en fils de la Vierge ; je les déchire en papillons qui aiment les roses, se souvenant des lèvres ; l'oiseau s'en sert pour que son nid soit plus doux ; leur mousseline frissonne dans les buées du matin, glissant sur les prairies ; ce sont leurs pâles rubans qui se déroulent dans l'interminable longueur des grandes routes plates, leurs rubans bleus ou

verts qui se prolongent dans le lisse éloignement des fleuves; ^uand il neige, quelqu'un qui saurait les choses reconnaîtrait leur blancheur dans les légers flocons. De sorte que vous vivez, vous autres hommes, sans le savoir, au milieu de tant de bonnets devenus fleurs^ averse de grésil, aiguail, papillons, mousses des nids, brouillards lointains, eau fuyante, et neige lente aussi I Et, quand j'ai fini d'en emplir l'univers terrestre, j'en emplis le ciel, de ces bonnets. Ils sont l'aurore, — ceux des fillettes, — le crépuscule du soir, — ceux des vieilles filles, qui tardèrent longtemps ; ils sont le rose et l'azur des profondeurs mystérieuses ; ils brûlent dans le soleil, pâlissent dans la lune, voyagent avec les comètes, flamboyent en météores ; et c'est des bonnets jetés par-dessus les moulins, — blancheurs éparses et fourmillantes, — qu'est faite la Voie lactée !

LES TROIS SEMEURS

LES TROIS SEMEURS

S ROIS jeunes compagaons s'en allaient i travers le monde. Comme c'était

J l'hiver, il pleuvait, ventait, neigeait sur tout le pays environnant; mais la route où ils passaient se dorait de soleil, et les touâes d'aubépines âeuries secouaient, à chaque souffle de la brise, des envolées de papillons et d'abeilles, parce que c'étaient des enfants de seize ans; pour que le printemps rie autour des voyageurs, il suffît qu'ils l'aient en eux; au contraire, si un vieillard entre dans un jardin d'avril, par une rose matinée, le jour s'éteint,

le ciel se voile, les églantines blanches sont de petits flocons de neige.

Donc, ils s'en"allaient sans savoir où, et c'est la meilleure façon de suivre son chemin. L'un se nonmiait Honorât, et l'autre Chrysor; le plus jeune avait nom Aloys. Ils étaient beaux, tous trois, avec leurs cheveux en boucles, que débouclait le vent, avec la fraîche santé de leurs joues et de leurs bouches. Les voyant marcher sur la route ensoleillée, vous auriez eu peine à faire quelque diflFérence entre eux ; pourtant Honorât avait l'air plus hautain, Chrysor l'air plus sournois, Aloys l'air plus timide. Ce qu'ils semblaient au dehors, ils l'étaient au de* dans. Le corps n'est que la doubhire de l'âme, mais les hommes ont la mauvaise habitude de porter à l'envers leur naturel habit. Honorât, dans ses chimères, ne pouvait s'empêcher de penser qu'il était le fils de quelque puissant roi I Gient affamé de l'auberge Hasard, mangeant les croûtes de pain que jette par la fenêtre la satiété des gens riches, buvant l'eau des sources dans le creux de sa main, dormant sous l'auvent des granges, n'importe, il se

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voyait enveloppé de somptuosités et de gloires ; ce qu'il rêvait^ c'étaient des courtisans éblouissants de chamarrures, qui s'agenouillaient dans la salle du trône, entre des colonnades de jaspe ou de porphyre ; et, par une grande porte ouverte à deux battants , entraient des ambassadeurs accourus des contrées les plus lointaines, tandis que, derrière eux, des esclaves africains, vêtus de satin rouge, portaient des cofires où s'entassaient, merveilleuses et charmantes^ pierreries, perles fines, étoffes de soie et de brocart, les humbles redevances de l'empereur de Trébizonde et du roi de Sirina* gor; ou bien il s'imaginait qu'il menait à la victoire d'innon^brables armées, qu'il enfonçait, l'épée au soleil, les masses en déroute des troupes ennemies, et que ses peuples le portaient en triomphe sous des arcs décorés de bannières claquantes où battaient les ailes de la gloire ! Chrysor, lui, songeait des songes moins épiques. Des monnaies^ beaucoup de monnaies, des monnaies toujours, d'argent et d'or, d'or surtout, et des diamants sans nombre

dont un seul valait tous les trésors du plus

riche des monarques, voilà ce qui étincelait sous sesyeuxy ce qui ruisselait entre ses doigts^ à l'heure même où il tendait aux passants sa main contente de recevoir un sou de cuivre ; si on Teût placé entre deux portes, celle du paradis et celle d'un cofFre-fort, ce n'est pas la porte du paradis qu'il eût ouverte. Quant au petit Aloys, — plus joli et plus frêle que ses compagnons, — il ne s'inquiétait aucunement des palais, des courtisans, des ambassadeurs^ ni des armées; à une table chargée d'or, il eût préféré un coin de prairie en fleurs. Avec son air d'adolescent, d'adolescente même, il baissait volontiers ses yeux attentifs aux coccinelles qui escaladent les brins d'herbe, ne les levait que pour admirer à l'horizon la rougeur des juvéniles aurores, ou celle des couchants pensifs. La seule joie qu'il désirât, — et il l'avait — c'était de chanter en marchant la chanson qu'il avait faite la veille, une chanson aux belles rimes, que les oiseaux approuvaient, dans les buissons de la route, en reprenant le refrain. De sorte que si, le soir, dans le clair silence des étoiles, s'éveillait, grandissait, mou-

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rait un de ces bruits qui sont les soupirs de la nature endormie, « n'est-ce pas Téçho d'une sonnerie de trompette ? » demandait Honorât ; « n'est-ce pas, disait Chrysor, le son lointain d'une pièce d'or qui a roulé d'un tiroir ? » mais Aloys murmurait : « Je pense que c'est le petit gazouillis d'un nid qui se rendort. »

Or une vieille femme, un jour, les vit venir tandis que, dans un maigre champ, elle creusait de sa bêche de tout petits sillons pour y semer des graines. Elle était si vieille et si loqueteuse que vous l'auriez prise pour un très ancien siècle habillé de chiffons ; et son antiquité sç compliquait de laideur. Un œil crevé, tout jaune, l'autre à demi couvert d'une taie, trois touffes de cheveux gris se recroquevillant hors d'un foulard de sale cotonnade^ la peau rouge, avec des verrues, et ses lèvres faisant flic ! flac ! Êiute de dents, chaque fois qu'elle aspirait l'air, elle était faite à souhait pour le désespoir des yeux ; celui qui eût passé devant elle, aurait pressé le pas, dévoré du besoin de voir une belle fille ou une rose. Mais qui donc assumerait la tâche d'écrire des contes

de fées s'il n'avait le droit de transformer, au cours de ses récits^ les plus hideuses personnes en jeunes dames éclatantes de beauté et de parure ? On sait bien que^ dans nos histoires , plus l'on est repoussante, d'abord, plus on sera jolie, tout à l'heure. La séculaire sans-dents ne manqua point de se conformer à la poétique du bon Perrault et de madame d'Âulnoy.

Qpand les trois compagnons, — Honorât, Chrysot , Aloys — l'aperçurent au bord du fossé, elle s'était changée en la plus adorable fée que l'on puisse voir, et les volants de sa robe étaient si fleuris de fleurs de pierreries que les papillons voletaient à l'entour, croyant que tout le mois d'avril, dans ce maigre champ, s'était épanoui.

— Beaux enfants, arrêtez-vous, dit la fée. Je vous veux du bien parce que vous êtes jeunes, — ce qui est la plus charmante façon d'être bon , — et parce que vous prenez toujours garde, en marchant, de ne pas écraser les insectes qui traversent la venelle. Venez là, je vous le conseille, et faites vos semailles dans le sillon que j'ai creusé. Foi de bonne fée, ce vi^

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lain champ, plus fécond qu'il n'en a l'air, vous rendra au centuple tout ce que vous lui aurez donné.

Vous pensez si les voyageurs furent charmés de voir une aussi belle personne et d'entendre d'aussi obligeantes paroles; mais, en même temps , ils se trouvaient très embarrassés , étant pauvres au point qu'ils n'avaient rien du tout à semer dans le féerique sillon.

— Hélas ! madame, dit Honorât (après avoir pris conseil de Chrysor et d'Aloys), nous ne possédons aucune chose que nous souhaiterions nous voir rendue au centuple, sinon nos rêves, qui ne germeraient pas.

— Qu'en savez-vous? reprit-elle en écartant, d'un remuement de cheveux, un papillon qui lui frôlait l'oreille (et il avait cette excuse que c'était un œillet, cette oreille), qu'en savez-vous, enfants étourdis ? Semez vos songes dans la terre ouverte, nous verrons bien ce qui poussera.

Alors Honorât, agenouillé, et la bouche vers le sillon, commença de conter ses chimères ambitieuses : les palais de porphyre et de jaspe

OÙ resplendissent les chamarrures des courtisans, et les ambassades entrant par la royale porte, et les nègres chargés de tributs, et les armées, et les triomphes ! Il n'eut pas le loisir d'achever. Des cavaliers au galop se ruèrent dans la plaine, nombreux, cuirassés d'or, empanachés d'ailes d'aigles, et proclamant qu'ils cherchaient, pour le conduire dans son royaume, le fils du roi défunt. Dès qu'ils eurent aperçu Honorât : « C'est lui ! » s'écrièrent-ils, et, pleins de joie, ils emportèrent leur maître vers les belles demeures de marbre et les batailles et les trophées !

Ayant vu cela, Chrysor ne se fit point prier pour semer dans le sol ses désirs de richesse, son amour des vives monnaies sonnantes et des précieuses pierreries. Il avait à peine prononcé quelques mots que le creux se remplit d'or, d'argent, de diamants et de perles. Ivre de joie, il se jeta dessus, les empoigna, s'en remplit les poches, la bouche aussi, et s'enfuit, plus riche que les plus riches, cherchant quelque cachette sûre où enfouir ses trésors.

— Eh ! bien, demanda la fée, à quoi pensez-

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VOUS, Aloys ? Ne suivrez-vous pas l'exemple de vos compagnons ?

n ne répondit point d'abord, ayant à peine pris garde à ce qui se passait, occupé d'un mariage de myrtils dans un volubilis .

— Eh I dit-il enfin, je ne désire rien, sinon d'écouter les rossignols qui se plaignent, le soir, et les cigales qui crient dans le chaud midi. Tout ce que je pourrais faire, ce serait de chanter vers le sillon l'épithalame que j'ai fait hier pour l'hymen de deux fauvettes.

— Chante-le ! répliqua la fée ; cette semaille en vaut bien une autre.

Comme il commençait la seconde strophe, une belle jeune femme à demi-nue — si belle qu'aucun rêve d'amour ne l'eût souhaitée plus parfaite, — sortit de la terre entr'ouverte, et mettant ses deux bras^ lianes pour l'enlacement et lys pour la blancheur, au cou de l'enfant ravi : <c Oh ! comme tu chantes bien I je t'aime I » lui dit-elle.

C'est ainsi que la bonne fée vint en aide aux trois enfants vagabonds qui suivaient, sans savoir vers où^ la route ensoleillée. Mais, à

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peu de temps de )à, il se produisit des événements terribles. Vaincu dans un combat, après des prodiges de courage, par des ennemis implacables, le roi Honorât fut obligé de quitter sa capitale et de se réfugier dans un cloître où on lui coupa les cheveux non sans lui avoir ôté sa couronne ; les larrons, qui sont toujours aux aguets, finirent par découvrir la cachette où Chrysor-le-Riche avait enfoui ses trésors, et il en fut réduit, haillonneux, sur les chemins, à demander l'aumône à ses voleurs, qui ne la lui firent pas. Seul, Âloys ne cessa point d'être heureux, baisé du soir au matin, et du matin au soir, par la belle jeune femme dont les bras souples comme les lianes étaient blancs comme les lys ; et elle lui fiit fidèle, toujours, toujours, parce qu'il avait chanté dans le sillon féerique une chanson bien rimée !

[l y avait, dans un royaume, une princesse si belle que, de Tavis de ^ tout le monde, on n'avait jamais rien vu d'aussi parfait sur la terre. C'était bien inutile qu'elle fût jolie, puisqu'elle ne voulait aimer personne. Malgré les prières de ses parents, elle refusait avec mépris tous les partis qu'on lui proposait ; lorsque des neveux ou des fils d^empereurs venaient à la cour pour demander sa main, elle ne daignait même pas les regarder, si jeunes et si beaux qu'ils fussent; elle détournait la tête avec un air de mépris ;

a Vraiment, ce n'était pas la peine de me déranger pour si peu de chose! » Enfin, à cause de la froideur qu'elle montrait en toute occasion, cette princesse avait été surnommée « la Belle au cœur de neige » . Vainement sa nourrice, une vieille bonne femme, qui avait beaucoup d'expérience, lui disait, les larmes aux yeux : « Prends garde à ce que tu fais, ma fille I Ce n'est pas une chose honnête que de répondre par de mauvaises paroles aux gens qui nous aiment de tout leur cœur. Q.uoi !

parmi tant de beaux jeunes hommes, si bien parés, qui brûlent de t'obtenir en mariage, il n'en est pas un seul pour lequel tu éprouves quelque tendre sentiment? Prends garde, te dis-je ; les bonnes fées, par qui te fut accordée une beauté incomparable, s'irriteront, un jour ou l'autre, si tu continues à te montrer avare de leur présent ; ce qu'elles t'ont donné, elles veulent que tu le donnes ; plus tu vaux, plus tu dois ; il faut mesurer l'aumône à la richesse. Qjie deviendrais-tu, mon enfant, si tes protectrices, courroucées par ton indifférence, t'abandonnaient à la méchanceté de certaines fées

qui se réjouissent du mal, et rôdent toujours, dans de mauvaises intentions, autour des jeunes princesses ? » La Belle au cœur de neige ne tenait aucun compte de ces bons conseils ; elle haussait l'épaule, se regardait dans un miroir; et cela lui suffisait. Quant au roi et à la reine, ils se montraient désolés plus que Ton ne saurait dire, de TindifFérence où s'obstinait leur fille ; ils en vinrent à penser qu'un mauvais génie l'avait maléficiée; ils firent proclamer par des hérauts, dans tous les pays du monde, qu'ils donneraient la princesse ellemême à celui qui la délivrerait du Sort dont elle était victime.

Or, vers le même temps, dans une grande forêt, il y avait un bûcheron, très hideux de sa personne, contrefait, et boiteux à cause du poids de sa bosse, qui était la terreur de tout le pays ; car, le plus souvent, il ne se bornait pas à bùcheronner les arbres ; embusqué dans quelque ravine, il attendait, la hache levée, le voyageur sans défiance, et lui tranchait le cou, aussi habilement que Taurait pu faire le bourreau le plus expérimenté. Cela fait, il fouillait le cadavre, et, avec l'argent qu'il trouvait dans les poches, il achetait des vivres et du vin, dont

il se gorgeait dans sa hutte en poussant de grands cris de joie. De sorte que ce méchant homme fut plus heureux que beaucoup d'honnêtes gens, tant qu'il passa des voyageurs dans sa forêt. Mais elle eut bientôt si mauvaise renommée que des gens même très hardis faisaient de longs détours plutôt que de la traverser; le bûcheron chôma. Durant quelques jours, il vécut tant bien que mal du reste de ses anciennes ripailles, rongeant les os^ égouttant dans sa tasse le fond des bouteilles mal vidées* C'était un maigre régal pour un affamé et pour un ivrogne tel que lui. La rigueur de l'hiver mit le comble à son infortune. Dans son repaire, où soufflait le vent, où neigeaient les flocons, il mourait de froid, en même temps que de faim ; quant à demander secours aux habitants du proche village, il n'y pouvait pas songer, à cause de la haine qu'il s'était attirée. Vous pensez : « Pourquoi ne faisait-il point de feu avec des fagots et des broussailles sèches ? i> Eh I parce que le bois, comme les feuilles, était si pénétré de gel, qu'il n'y avait pas moyen de Tallumer. On peut supposer

aussi qu'afin de punir ce vilain homme , une volonté inconnue empêchait le feu de prendre. Quoi qu'il en soit, le bûcheron passait de fort tristes journées et de plus tristes nuits, près de sa huche vide, devant son foyer noir; le voyant grelottant et maigre^ vous n'auriez pas manqué de le plaindre, si vous aviez ignoré combien il avait mérité sa misère par ses Crimes.

Cependant quelqu'un eut pitié de lui. Ce fîit une méchante fée, appelée Mélandrine. Comme elle se plaisait à voir le mal, il était naturel qu'elle aimât ceux qui le faisaient.

Une nuit donc, qu'il se désolait de plus belle, claquant des dents, l'onglée aux doigts, et qu'il eût vendu son âme, — qui, à vrai dire, ne valait pas grand'chose, — pour une flambée de sarment, Mélandrine se fit voir à lui, sortant de dessous terre; elle n'était point belle et blonde avec des guirlandes de fleurs dans les cheveux, elle ne portait pas une robe de brocart, resplendissante de pierreries ; mais laide, chauve, bossue aussi, haillonneuse comme une pauvresse^ vous l'auriez prise pour une

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vieille mendiante des chemins; car, étant méchante, on ne peut pas paraître jolie, même quand on est fée.

— Ne te désespère pas, pauvre homme, ditelle ; je veux te venir en aide. Suis-moi.

Un peu étonné de cette apparition, il marcha derrière Mélandrine jusqu'à une clairière où Ton voyait des amas de neige.

— Maintenant, allume du feu, reprit-elle.

— Eh ! madame, la neige ne brûle pas !

— Cest en quoi tu te trompes. Tiens, prends cette baguette en bois de cornouiller, que j'apportai pour toi ; il te suffira d'en toucher l'un de ces grands tas blancs, pour avoir le plus beau feu que l'on vit jamais.

n fit comme elle avait dit. Jugez de son étonnement! A peine la branche s'en étaitelle approchée, que la neige se mit à fiamber, comme si elle eût été, 'non de la neige, maïs de l'ouate; toute la clairière fut illuminée de flammes.

A partir de ce moment, le bûcheron, tout

en continuant d'avoir faim, ne connut plus

du moins la souffirance d'avoir firoid ; dès qu'il

avait un petit frisson, il faisait un tas de neige, dans sa hutte ou sur le chemin; puis il le touchait de la baguette que lui avait laissée Mélandrine, et se chauffait devant un bon feu.

Quelques jours après cette aventure, il y avait une grande agitation dans la capitale du royaume voisin ; la cour du palais était pleine de pertuisaniers qui faisaient sonner leurs hallebardes sur les dalles. Mais c'était surtout dans la salle du trône que l'émotion était grande : les plus puissants princes de la terre, avec beaucoup d'autres jeunes honames, s'y étaient donné rendez-vous pour tenter, dans une lutte courtoise, d'émouvoir enfin la Belle au cœur de neige.

Le neveu de l'empereur de Trébizonde courba le genou.

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— Je commande à plus dliommes armés qu'il n'y a de feuilles dans toutes les forêts, et j'ai, dans mes coffres, plus de perles qu'il n'y a d'étoiles au ciel. Voulez-vous, ô princesse, régner sur mes peuples et vous parer de mes perles ?

— Qu'a-t-il dit ? demanda la princesse.

A son tour, le fils du roi de Mataquin s'agenouilla.

— Quoique jeune encore, j'ai vaincu dans les tournois les plus illustres preux, et, d'un seul coup d'épée, j'ai tranché les cent têtes d'une tarasque qui dévoraient tous les nouveaunés et toutes les vierges de mon royaume. O princesse, voulez-vous partager ma gloire qui grandira encore ?

— Ha parlé si bas, dit la princesse, que je ne l'ai pas entendu.

Et d'autres princes, après l'héritier de Trébizonde et l'héritier de Mataquin, vantèrent leur puissance, leur richesse, leur gloire; il vint ensuite, s'inclinant avec de tendres paroles, des poètes qui jouaient de la guitare comme un séraphin de la harpe, des chevaliers qui

avaient défendu l'honneur des dames dans les plus périlleux combats, de jeunes pages aussi, tremblants, roses de pudeur, dont la lèvre frémissait dans F espérance d'un baiser.

Mais la Belle au cœur de neige :

— Que veulent tous ces gens-là ? Qu'on les prie de sortir ; je ne saurais endurer plus longtemps leur bavardage, et j'ai hâte d'être seule pour me regarder dans mon miroir.

— Ah ! ma fille, ma fille, dit la nourrice, crains d'irriter les bonnes fées !

Alors s'avança un rustaud, très hideux de sa personne, contrefait, boiteux à cause du poids de sa bosse. Les courtisans, qui étaient au pied du trône, voulurent l'écarter, se moquant de ce paysan qui se mêlait de prétendre à la main d'une royale personne. Lui, cependant, continua d'approcher, et, d'une baguette qu'il avait dans la main, toucha le corsage de l'indifférente enfant. « Ah ! que je l'aime 1 » s'écria-t-elle, sentant tout son être s'allumer et fondre en tendresse. Vous pensez l'émoi qui s'en ensuivit! Mais un roi n'a que sa parole ; le père de la princesse dut la laisser aller avec le méchant

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bûcheron vers la forêt mal famée ; elle y vécut fort malheureuse, car son amour ne Taveuglait pas au point de lui cacher combien en était indigne celui qui l'avait inspiré ; et ce fut le châtiment de la Belle au cœur de neige.

JAMBERT et Landry, qui n'étaient point ^ K^^ heureux dans leur famille, étant fils ■jl ^DIC^ de très pauvres gens, résolurent de s'en aller à travers le monde, afin de chercher fortune. Ce fiit par une matinée de printemps qu'ils se mirent en chemin . Landry avait quinze ans, Lambert en avait seize ; ils étaient donc bien jeunes pour vagabonder de la sorte ; avec beaucoup d'espoir, ils avaient un peu d'inquiétude. Mais ils fiirent singulièrement réconfortés par une aventure qui leur échut dès le commencement du voyage.

Comme ils longeaient la lisière d'un petit bois, une dame vint à leur rencontre ; elle était toute parée de fleurs ; des boutons d'or et des pimprenelles riaient dans ses cheveux, les volubilis dont s'enguirlandait sa robe tombaient jusqu'à ses mignons souliers de mousse pareille à du velours vert; ses lèvres ressemblaient à une églantine, ses yeux à des bleuets. Chaque fois qu'elle bougeait, des papiUons s'envolaient d'elle dans un éparpillement de rosée. Et il n'était pas surprenant qu'il en fût ainsi, puisque c'était la fée Primevère, que l'on voit, dès l'avril, passer avec une chanson dans les bois reverdis et par les prés refleurissants.

— Çà, dit-elle aux deux frères, puisque vous partez pour un long voyage, je veux faire à chacun de vous un don. Landry, reçois cette marguerite, et, toi, Lambert, une marguerite aussi. Il vous suffira d'arracher à ces fleurs un pétale et de le jeter au loin, pour éprouver à l'instant même une joie sans pareille, qui sera précisément celle que vous aurez désirée. Allez, suivez votre chemin, et tâchez de faire bon usage des présents de Primevère.

Us remercièrent avec beaucoup de politesse cette obligeante fée, puis ils se remirent en route, aussi satisfaits que possible. Mais, arrivés en un carrefour, il y eut entre eux un désaccord : Lambert voulait aller à droite, Landry voulait aller à gauche ; si bien qu'ils convinrent, pour finir la querelle, que l'un comme l'autre agirait à sa guise, et ils se séparèrent après s'être embrassés. Peut-être chaque frère n'étaitil point fâché d'être seul afin d'user plus librement du don que lui avait fait la dame habillée de fleurs.

En entrant dans le prochain village, Landry aperçut une jeune fille accoudée à la fenêtre, et il eut peine à retenir un cri, tant elle lui paraissait jolie ! Non, il n'avait jamais vu une aussi charmante personne; même il n'avait jamais rêvé qu'il pût en exister de pareille. Presqu'une enfant encore, avec des cheveux si légers et si blonds qu'on les distinguait à peine de l'air ensoleillé, elle avait le teint pâle ici et là un peu rougissant — lys au front, rose aux joues; ses yeux s'ouvraient comme une éclosion de pervenches où luirait une perle

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de pluie ; il n'était pas de lèvres qui, près des siennes, n'eussent voulu être abeilles. Landry se garda bien d'hésiter ! Il arracha, jeta au loin l'un des pétales de sa marguerite : le vent n'avait pas encore emporté le frêle débris, que l'enfant de la fenêtre était dans la rue, souriant au voyageur. Ils s'en allèrent vers le bois voisin, les mains unies, se parlant bas, se disant qu'ils s'aimaient; rien qu'à s'entendre, ils éprouvaient de telles délices, qu'ils se croyaient dans le paradis. Et ils connurent beaucoup de moments pareils à ce premier moment, beaucoup de jours aussi doux que ce premier jour. C'eût été le bonheur sans fin, si l'enfant n'avait trépassé un soir d'automne, pendant que les feuilles flétries, envolées dans la bise, heurtaient à petits coups les vitres, comme les doigts légers de la mort qui passe. Landry pleura pendant longtemps ; mais les larmes n'aveuglent pas si bien que l'on ne puisse regarder au travers : une fois, il vit une belle passante, vêtue de satin d'or, les yeux hardis, la lèvre folle ; et, jetant au vent un pétale encore, il partit avec elle. Dès lors, insoucieux, demandant à

chaque heure d'être une joie et à chaque joie de ne durer qu'une heure, épris sans relâche de ce qui charme, affole, extasie, il dépensa les jours et les nuits, sans compter, dans tous les rires et dans tous les baisers. La brise trouvait à peine le temps de remuer les branches des rosiers et de soulever les voilettes des femmes, étant toujours occupée à emporter les pétales de la marguerite.

La conduite de Lambrt fut tout à fait diflférente. C'était un jeune garçon économe, incapable de gaspiller son trésor. Dès qu'il se trouva seul sur le chemin, il se fit à lui-même la promesse de ménager le présent de la fée.

Car, enfin, si nombreux que fussent les fleurons de la corolle, un jour viendrait où il n'y en aurait plus, s'il les arrachait à tout propos. La prudence exigeait de les réserver pour l'avenir; en agissant de la sorte il se conformerait certainement aux intentions de Primevère. Dans la première ville où il passa, il acheta

une petite boîte très solide, fermant à clé ; c'est là dedans qu'il mit la fleur, résolu à ne jamais la regarder; il voulait éviter les tentations. Il n'aurait pas commis la faute, lui, de lever les yeux vers les jeunes filles des fenêtres, ou de suivre les belles passantes, aux regards allumés, aux lèvres folles. Raisonnable, méthodique, s'inquiétant des choses sérieuses, il se fit marchand, gagna de grosses sommes. Il n'avait que du mépris pour ces étourdis qui passent le temps en fêtes, sans avoir souci du lendemain ; quand l'occasion s'en présentait, il ne manquait pas de leur faire de belles semonces.

Aussi était-il fort considéré par les honnêtes gens ; on s'accordait à le louer, à l'offrir en exemple. Et il continuait de s'enrichir, travaillant du matin au soir. A vrai dire, il n'était pas heureux comme il eût voulu l'être; il songeait malgré lui aux joies qu'il se refusait. Il n'aurait eu qu'à ouvrir la petite boîte, qu'à jeter un pétale au vent, pour aimer, pour être aimé ! Mais il refrénait tout de suite ces velléités dangereuses. Il avait le temps ! Il connaîtrait la joie, plus tardt II serait bien avancé,

quand sa marguerite serait dépouillée ? « Patience I ne nous pressons pas !» Il ne risquait rien à attendre, puisque la fleur était en sûreté, dans la boite. La brise en rôdant autour de lui avait beau murmurer : « Jette-moi un pétale, jette, afin que je l'emporte et que tu souries I » Il faisait la sourde oreille; et le vent s'en allait remuer les branches des rosiers et taqui* ner sur la joue des jeunes femmes la dentelle des voilettes.

Or, après beaucoup, beaucoup d'années, il arriva un jour que Lambert, en visitant ses propriétés^ rencontra dans la campagne un homme assez mal vêtu, qui longeait un champ de luzerne.

— Eh ! dit-il, que vois-je ? N'est-ce pas toi, Landry, mon frère ?

— C'est bien moi, répondit l'autre.

— Dans quel fâcheux état je te retrouve !

Tout me porte à croire que tu as fait un mauvais usage du don de Primevère.

— Hélas I soupira Landry, j'ai peut-être jeté

trop vite tous les pétales au vent. Pourtant, quoiqu'un peu triste, je ne me repens pas de mon imprudence. J'ai eu tant de joies, mon frère!

— Cela te fait une belle jambe ! Si tu avais été aussi circonspect que moi, tu n'en serais pas réduit à de stériles regrets. Car, apprendsle, je n'ai qu'un geste à faire pour goûter tous les plaisirs dont tu es sevré.

— Est-il possible ?

— Sans doute, puisque j'ai gardé intact le présent de la fée. Ah ! ah ! je puis me donner du bon temps, si je veux. Voilà ce que c'est que d'avoir de l'économie.

— Quoi ! intact, vraiment ?

— Regarde plutôt, dit Lambert en ouvrant la boite qu'il avait tirée de sa poche.

Mais il devint très pâle, car, au lieu de la fraîche marguerite épanouie, il n'avait sous les yeux qu'un petit tas grisâtre de poussière, pareil à une pincée de cendre tumulaire.

— Oh ! s'écria-t-il avec rage, maudite soit la méchante fée qui s'est jouée de moi !

Alors, une jeune dame, toute habillée de fleurs, sortit d'un buisson de la route :

— Je ne me suis pas jouée de toi, dit-elle, ni de ton frère ; et il est temps de vous expliquer les choses. Les deux marguerites n'étaient pas des fleurs en effet, c'étaient vos jeunesses elles-mêmes ; ta jeunesse, Landry, que tu as jetée à tous les vents du caprice ; ta jeunesse, Lambert, que tu as laissée se flétrir, sans en faire usage, dans ton cœur toujours clos ; et tu n'as même pas ce qui reste à ton frère : le souvenir en fleur de l'avoir effeuillée !

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