LANGE BOITEUX
cause de cette douleur probable, le prince des Iles-Pâles, songeait douloureusement. Il ne pouvait supporter l'idée, en sa compassion, d'un chérubin ou d'un séraphin pareil à un ramier blessé ; et, cette chose qu'il avait trouvée, si blanche, diamantine, argentée, et doucement frémissante, il résolut de la rendre à qui l'avait perdue. Mais c'était là un dessein plus facile à concevoir qu'à exécuter. Le moyen de trouver l'ange qui regrettait son aile ? On n'entre pas comme on veut dans le paradisiaque séjour.
Quant à faire afficher sur les murs des villes, dans tout le royaume, que celui des élohim à qui manquait un objet précieux le pourrait retrouver au palais du roi, c'eût été un inutile soin ; les anges n'ont pas coutume de se promener par les rues comme les badauds humains. De sorte que le jeune prince était fort perplexe. Il pensa qu'il ferait bien de consulter une petite fiancée qu'il avait par amour à l'insu de ses parents. Elle était la fille d'un bûcheron dans fa forêt. L'aile sous le bras, il s'en alla la voir.
Il la rencontra sur la lisière du bois, un peu
en avant de la chaumine où elle habitait.
— Ah ! chère âme, lui dit-il, c'est une triste nouvelle que j'apporte.
— Et laquelle, s'il vous plaît? demandât-elle.
— Un ange a perdu l'une de ses ailes blanches.
Elle rougit, mais elle ne parut pas surprise* On aurait dit qu'elle était déjà instruite de ce fâcheux événement; et, quand il eut ajouté :
« Je suis bien décidé à la lui rendre », elle baissa les yeux, plus rougissante encore.
— Ma chère âme, reprit-il, vous seule pouvez me révéler comment je dois m'y prendre pour mener à bien mon entreprise. Vous êtes si jolie et si pure que tous les célestes esprits se donnent rendez-vous, le jour, dans vos pensées, et, la nuit, dans vos songes. Il est impossible que, les écoutant, vous n'ayez pas entendu parler de ce qui est arrivé à l'un d'eux.
— Hélas J dit-elle, je suis au courant des choses autant qu'il est possible ; c'est mon ange gardien, justement, qui a perdu l'une de ses ailes.
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— En vérité ? votre ange gardien ? voilà une singulière rencontre. Apprenez-moi^ je vous prie, comment ce malheur lui est advenu.
— Par votre faute, je vous assure ! Vous vous souvenez de cette promenade que nous fîmes ensemble, l'autre soir, sous les citronniers où les étoiles tremblaient comme des fruits d'or?
— Comment Taurais-je oubliée ? C'est ce soir-là que vous permîtes à mes lèvres, pour la première fois, de toucher votre joue, et, depuis ce temps, j'ai la bouche parfumée comme si j'avais mangé des roses.
— Oui, ce soir-là, vous me donnâtes un baiser, mais, s'il me fut doux, il fut cruel à l'ange qui me suivait parmi les branches pour m'avertir et me défendre. L'une de ses ailes s'envola de lui, tandis que me frôlait votre caresse. C'est la loi des gardiens à qui le ciel confie les jeunes filles, d'être les premières victimes des péchés qu'elles font.
— Oh ! la fâcheuse loi ! Je m'imagine que votre ange, estropié, doit être fort marri.
— Plus que vous ne sauriez le croire ! Pe-
25a LES CONTES DU ROUET
naud, chétii, incapable de retourner au ciel quand même il l'oserait, il se désole et pleure ; et j'ai le chagrin, la nuit, de ne point rêver de vous, car il m'empêche de dormir, par ses lamentations.
— D importe donc que nous lui rendions, à tout prix, son aile ! Je ne saurais me repentir du mal que j'ai fait, mais je voudrais pourtant qu'il y eût un moyen de le réparer.
— Je pense qu'il y en a un, murmura-t-elle.
— Oh ! lequel ? dites vite !
— H faudrait (elle parlait si bas qu'il l'entendait à peine), il faudrait remettre les choses en l'état où elles étaient avant la promenade sous les beaux citronniers. Mon ange a perdu son aile parce que j'ai reçu votre baiser ; il la reprendrait sans doute, si...
— Si ?... achevez, de grâce ?
— Si je vous le rendais !
En disant ces mots, frémissante et la pudeur aux joues, elle avait l'air d'une sensitive qui serait une rose ; et comme le prince s'approchait d'elle, extasié du moyen qu'elle avait imaginé, elle s'enfuit à travers les branches
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qui^ secouées, éparpillèrent dans le soleil des goulettes de diamant et d'or.
Il courut^ la rejoignit, la força de s'asseoir au pied d'un myrte plus grand que les grands chênes; dans le mystère profond des bois, parmi le silence des nids qui se taisaient pour entendre, il lui parlait à genoux, comme on prie dans les temples.
— Vous que j'aime ! vous que j'adore ! pourquoi me fuir, après cette parole ? Ne m'avezvous donné l'espérance de vos lèvres sur ma joue, que pour me laisser, plus amer, le désespoir de ne les avoir pas senties s'y poser, doucement ? Oh ! comme les fleurs sont ravies quand s'y ferme le vol d'un hélïas qui tremble; c'est de délice que frémit Teau rayée de libellules ; on ne peut concevoir la joie des feuilles qu'une colombe frôle. Mais combien je serais plus heureux que la fleur où le papillon se clôt, et que l'onde sous le tremblement des demoiselles, et que le feuillage caressé de plumes, si votre bouche, — ah ! votre bouche — ■m'effleurait de son souffle de rose !
Elle ne répondait pas, détournait la tête, ne
voulait pas voir le cher visage d'enfant, épanoui comme le matin où elle aurait eu tant de plaisir à mettre un long baiser.
Il continua de parler, tristement :
— C'est donc que vous êtes bien cruelle, puisque vous ne voulez pas ! Je comprendrais que vous me refusiez l'incomparable joie que j'implore, s'il ne s'agissait que de moi, que vous n'aimez pas assez. Mais, ô méchante, vous ne songez donc pas à votre ange qui pleure son aile blanche ? Oubliez-vous qu'en me restituant le baiser reçu, vous lui rendriez le libre vol parmi les nuées et les étoiles de son paradis ? Comme il est malheureux, et comme il est à plaindre ! Il se traîne sur le sol, au lieu de planer dans les aurores ; accoutumé à resplendir de jour, il est tout gris de poussière. Avez-vous jamais vu une tourterelle à demimorte qui veut regagner sa branche, et ne peut pas? C'est à cet oiseau qu'il ressemble. Ah ! le pauvre. Si vous n'avez point pitié de moi, ayez pitié de lui, et résignez-vous à me rendre heureux, afin qu'il le soit !
Ce fut certainement à cette considération
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que céda Thésitante jeune fille. Elle jugea que son devoir lui ordonnait de consentir au bonheur d'un homme pour le bonheur d'un ange ; et, lentement, av.ec ce retard des choses qui se savent désirées, ses lèvres s'approchèrent de la jeune joue en fleur. Elles s'y posèrent ! Un frémissement secoua les branchages. C'était l'ange qui s'envolait, avec deux ailes, joyeusement. Seulement les deux ailes, qui furent blanches, étaient roses, comme les deux baisers.
|n jeune homme, en armure d'argent, les ailes d'un alérion de neige éployées à son casque, chevauchait de grand matin, sur une cavale blanche ; il arriva qu'une belle princesse, en se pronaenant sous les pommiers en fleurs, le vit par delà la haie; elle fut si émue qu'elle laissa tomber, avec un papillon qui était dessus, la jacinthe qu'elle avait dans la main. .
— En vérité, soupira-t-elle, d'où qu'il vienne.
OÙ qu'il aille^ ce cavalier emportera ma pensée avec lui.
Elle lui fit signe de s'arrêter, elle dit :
— Je vous aime, vous qui passez. Si votre désir s'accorde au mien, je vous conduirai vers mon père, qui est le roi de ce royaume, et nous aurons de belles épousailles.
— Je ne vous aime pas^ répondit le passant.
S suivit son chemin. La princesse poussa la porte du verger, et se mit à courir sur la route.
— D'où venez-vous ? demanda-telle, et où allez-vous de si grand matin, vous qui ne voulez point vous marier avec moi ?
— Je viens de la ville où habite ma bienaimée et je vais au-devant de mon rival qui arrive ce s:oirL
— Qjiî est votre bien-aimée ?
— La fille d'uti vavasseur ; elle file à sa fenêtre , . en chantant une chanson que ' les oiseaux écoutent.
— Qjii est votre rival ?
— Le neveu de l'empereur de Golconde ;
quand il tire son épée, on croit que le ciel va tonner^ parce qu'on a vu des éclairs.
— due disiez-vous , étant près d'elle , à votre bien-aimée?
— Je lui disais : « Donnez-moi votre cœur » ; elle me le refusait.
— Qjie direz-vous , l'ayant rencontré, à votre rival ?
— Je lui dirai : « Je veux votre sang » ; il faudra bien qu'il me le donne.
— Combien j'ai peur que le vôtre ne coule !
Oh ! permettez que je vous accompagne.
— La seule dont il me plairait d'être accompagné est à cette heure en son logis.
— Laissez-moi monter en croupe auprès de vous ; je n'exigerai rien de plus.
— Les hommes n'ont pas coutume d'aller au combat avec une femme en croupe.
Et le cavalier éperonna la cavale blanche.
La fille du roi pleurait, malheureuse pour toujours. Comme il était de très grand matin, le
soleil ouvrait à l'horizon un œil encore tout.
sillé d'ombre, et les pinsons, avec les linots, éveillés et gazouillant parmi les feuillées, projetaient entre eux des parties de plaisir à travers les bois printaniers.
D'un buisson d'azalées, Puck sortit, habillé de deux feuilles de trèfle jointes ensemble par des fils de la Vierge ; il est si petit, que ce costume lui était un peu large ; pour bonnet de fou, un volubilis des haies, où tremblait, ainsi qu'une clochette, un bouton d'or mi-clos.
— Yolaine, dit Puck en riant comme un nid, pourquoi te désoles-tu si fort ?
— Mon seul amour s'en va, et je ne puis le suivre.
— Ton amour est-il ce beau jeune homme, en armure d'argent, les ailes d'un alérion de
neige éployées à son casque, qui chevauche là-bas, sur une cavale blanche ?
— C'est lui-même. Ses yeux sont bleus comme le ciel et il a les cheveux couleur de la nuit.
Puck agita la ramille d'aubépine qui lui tient lieu de marotte.
— Quand c'est mon plaisir, Yolaine, la tortue paresseuse devance les nuages, et les emportés étalons , soudainement ralentis , courent moins vite que le scarabée qui met toute une heure à traverser la feuille d'un platane. Yolaîne, suis ton amour, sans inquiétude. Où il va, tu arriveras en même temps que lui.
Tandis que Puck rentrait dans le buisson d'azalées, Yolaine se mit en marche ; les cailloux où elle posait ses petits pieds chaussés de satin et de perles, disaient dans un joli bruit : « Merci, petits pieds d' Yolaine. w
Mais le malicieux Puck, qui se plaît à ces jeux, avait trompé la princesse. Vainement elle marcha tout le jour et tout le soir, elle ne rejoignit point le cavalier dont les yeux étaient bleus comme le ciel. Seulement, à minuit, sur la route, elle vit passer, sur un spectre de cheval, un grand fantôme'. blanc.
— Oh ! qui es-tu, forme qui passes ? demanda Yolaine.
— • J'étais un beau jeune homme aux cheveux couleur de la nuit; maintenant, je ne suis plus rien. J'ai rencontré au carrefour voisin le
neveu de l'empereur de Golconde, mon rival ; nous nous sommes battus, et mon rival m'a tué.
— Où vas-tu ? reprit-elle.
— Je vais à la ville, dans le logis où dort ma bien-aimée.
— Tu lui feras grand'peur ! Penses-tu qu'elle t'aimera, mort, toi qu'elle n'aima point, vivant ? Viens avec moi, qui t'ai choisi ; je te ferai de mon lit un tombeau nuptial ; je m'y endormirai pour toujours auprès de toi ; et nous aurons de belles funérailles.
— Non. Cette nuit, profitant du sommeil de ma bien-aimée, je veux lui dire adieu dans ses rêves ; je baiserai, sur ses lèvres endormies, le songe de sa chanson.
— Permets du moins que je t'accompagne ; laisse-moi monter en croupe auprès de toi !
— Ce n'est point la coutume des fantômes d'aller visiter leurs bien-aimées avec une femme en croupe.
Et la forme s'évanouit. La fille du roi pleurait, plus désespérée encore. Comme il était minuit passé, la lune, mélancoliquement, ar-
gentait Thorizon, les champs, la route, d'une lueur de neige ; et les pinsons, avec les linots, endormis parmi le silence des feuilles, rêvaient de leurs folles volées à travers les bois printaniers.
Puck sortit d'un buisson d'asphodèles ; il portait un habit de deuil fait avec deux moitiés d'une tulipe noire; une petite toile d'araignée était le crêpe de son bonnet de fou.
— Yolaine, pauvre Yolaine, dit Puck, pourquoi te désoles-tu si fort ?
— Mon seul amour est mort, et je ne puis le suivre.
— Est-ce ton amour, ce fantôme qui vient de passer sur la route ?
. — C'est lui-même. On lui a arraché ses cheveux couleur de la nuit^ et, de regret de
perdre sa bien-aimée, il a pleuré ses yeux bleus comme le ciel.
— Je sais les herbes qui font revivre et je sais les herbes qui font mourir. Retrouve le corps de ton préféré, je te donnerai l'herbe qui fait revivre.
— O Puck, tu m'as déçue! Mais, si tu trompes quand il s'agit de faire le bien, tu dis vrai, quand il s'agit de faire le mal. Donnemoi l'herbe qui fait mourir.
— Prends-la donc! dit le malicieux Puck.
Dès que tu seras morte, tu rejoindras ton amour, et jamais plus vous ne vous quitterez.
Il lui donna quatre brins d'une herbe qu'en souvenir d'une histoire d'amour on appelle la Simonne ; lorsque Puck fut rentré dans le buisson d'asphodèles, Yolaine porta l'herbe à ses lèvres et mourut sans souffrances.
Mais Puck, cette fois encore, avait trompé la princesse. Comme l'âme d'Yolaine montait vers le ciel, elle vit une âme qui descendait vers Tenfer. A la lueur d'une étoile, elle reconnut l'âme du beau jeune homme.
— Où vas-tu, âme de mon seul ami ?
— Hélas ! hélas ! j'ai parlé d'amour à ma bien-aimée dans ses rêves, et mes baisers posthumes ont effleuré sa bouche, comme un papillon noir qui tremble sur une rose. Je suis damné, je vais en enfer.
— Veux-tu que je te suive, moi qui suis
morte pour te revoir ? Je te consolerai dans les tourments, je te relèverai dans les défaillances, JQ t'aimerai dans rétemité. Mon amour sera la source de calme et de résignation offerte aux lèvres de ta douleur. Veux-tu que je te suive ?
— Non, le souvenir de ma bien-aimée doit seul m'accompagner.
Et Tâme du beau jeune homme se perdit dans les ténèbres, tandis que Tâme de la jeune fille s'élevait , seule , vers Taffreux Paradis ! Pendant ce temps, Puck, satisfait du succès de ses ruses, préparait dans la mousse d'un chêne, avec des brindilles en croix, des pièges où se prendraient les coccinelles réveillées.