‹ Les contes du rouetChapitre 33 sur 35 · LES LARMES SUR LEPEE · texte numérisé non relu

LES LARMES SUR LEPEE

vait ce qu'il disait, ou bien ceux qui avaient défié le seigneur du donjon étaient des couards indignes du nom de chevalier, de petits pages ayant revêtu, pour se jouer, des habits de bataille. « Bon seigneur, dit le pâtre, ce n'est point par son courage que l'enchanteur met à mal tous SCS ennemis ; il a inventé, g'-âce à son infernale science, une arme inconnue jusqu'à ce jour, qui tue de loin, sans danger pour celui qui tue. — Hein ? » fit Roland, rempli de surprise et sentant un dégoût lui monter aux lèvres comme s'il ,eût avalé une viande gâtée. Le berger continua : « Il n'a garde de descendre dans la plaine, de faire face aux combattants; car il sait bien que s'il ofirait sa poitrine, même couverte de bronze, une pointe ne tarderait pas à y entrer. Il se tient blotti derrière sa muraille, ou derrière le tas des os amoncelés ; puis, de sa cachette, dans un bruit sec, une flamme sort tout à coup, et, sans avoir le temps de dire un Pater y le chevalier, qui s'avançait avec confiance, tombe sur la terre, une plaie rouge à la gorge ou au front.

— Par Jésus vainqueur de Tervagant !

s'écria le neveu de Charlemagne ; je n'ouïs jamais parler d'une si lâche façon d'agir I il est vraiment fort heureux que je me sois arrêté dans ce lieu sauvage pour laisser souffler mon cheval ; car je pense qu'avant le jour prochain, si les saints me prêtent assistance et si sa demeure n'est point trop éloignée, j'aurai châtié le traître dont la vie est une offense à Dieu. Mais sait-on, parle avec franchise, comment, de quoi, est faite cette arme diabolique ? — On assure qu'elle se compose d'un tube assez long où s'allume d'un côté un morceau de salpêtre et d'où sort, de l'autre côté, une bille de métal, qui fend l'air, va droit au but, et frappe avec la vitesse de la foudre. » Roland n'en demanda pas davantage ; il assembla les brides, serra ses genoux où les ferrailles grincèrent ; et le cheval, la crinière envolée, galopait vers le rivage de la mer. Mais le preux baissait la tête, tristement, pendant cette chevauchée.

Il lui répugnait d'avoir à salir son épée du sang d'un lâche. C'était la première fois qu'il allait au combat sans plaisir.

Les nuées du couchant étaient rouges sur la mer, quand apparut le château ; on aurait pu croire que c'était de tous les crimes commis devant ces pierres que s'ensanglantait l'horizon. Roland s'arrêta, regardant l'horrible habitacle vers lequel montait, sous le ciel noir d'oiseaux croassants^ un pâle escalier de squelettes ! Il cherchait, entre les ossements, un sentier ; il vit qu'il n'y en avait point tant les débris humains étaient nombreux, pressés, entassés; impossible d'arriver jusqu'au donjon sans marcher sur la mort. Ah ! généreux com-

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battants, venus de tous les coins du monde pour affronter le perfide enchanteur, vous qu'avait lâchement frappés, de loin, un invisible adversaire, combien Roland, dans son âme, vous plaignait et vous honorait ! Combien il souffrirait d'entendre, sous les sabots de son cheval, craquer vos os sans sépulture ! En même temps, une colère lui venait, terrible ; et le devoir de vous venger l'emporta sur l'instinct de vous respecter. Il piqua des deux, Durandal au poing 1 Alors, là-bas, d'entre les pierres, une lueur pétilla dans un fracas rude qui roula d'écho en écho ; un sifflement effleura l'oreille du cavalier. Le sorcier se servait de sa traîtresse invention. Mais il n'eut pas le loisir d'en user une seconde fois. Sous la poussée de Roland, qui était descendu de cheval, une porte grinça, geignit, cria, bâilla parmi un écroulement de pierres, et, saisi à la gorge, étranglé, crachant son âme dans un blasphème, l'enchanteur tomba sur les dalles, à côté de son arme inutile, tandis que le preux, à peine essoufflé, souriait, content de lui. Pendant ce temps les corbeaux

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s'envolaient de la tourelle qui s'illumina de clarté sous l'adieu du soleil ; ce fat comme si une oriflamme de lueur et d'or remplaçait la noire bannière. Mais Roland cessa bientôt de sourire. Après avoir repoussé du pied le cadavre, il se pencha, ramassa l'arme, la considéra longtemps, la mania avec dégoût. Elle se composait, en effet, d'un tube à deux ouvertures ; par l'une la mort entrait, elle sortait par l'autre. Le preux songeait avec mélancolie.

Quand la nuit fut tout à fait venue, il marcha vers la mer. Une barque était là, il y entra, rompit l'amarre, rama de ses bras forts vers le large; l'acier de son armure, dans le va-etvient du corps, reluisait sous les étoiles. Où allait-il ? Quel voyage le tentait dans les ténèbres ? Las de fatigues guerrières, avait-il conçu le dessein de se reposer dans Tune des îles miraculeuses où de belles fées caressent de leurs mains légères, éventent avec de grandes feuilles vertes les chevaliers endormis ? Ou bien, instruit de quelque injustice sous des

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cieux très lointains, avait-il résolu, fidèle à sa mission, de faire luire, là-bas, parmi les mensonges et les traîtrises, la tranchante équité de répée ? Non, il voulait achever son œuvre de ce jour, incomplète encore. L'enchanteur gisait sans vie, le château renversé se dressait comme l'énorme et glorieux sépulcre de tant de chevaliers vaincus par trahison; c'était bien ; ce n'était pas assez ! Il fallait que l'arme lâche, avec laquelle on fi-appe de loin, disparût pour toujours, ne pût jamais être retrouvée. Il avait d'abord songé à la briser; mais un méchant homme en aurait pu ramasser les morceaux, aurait pu faire une arme semblable, d'après les débris rassemblés. La cacher sous la terre ? Qui savait si quelqu'un, un jour, par hasard, ne l'eût pas déterrée ? Le plus sûr, c'était de la jeter, la nuit, dans la mer, loin des rivages ; c'est pourquoi il ramait vers le large. Quand il fut loin de la rive, très loin, quand il fut certain qu'il ne pouvait plus être vu, quand lui-même il ne vit plus rien, sinon l'immensité de l'onde et l'immensité du ciel, il se dressa, prit dans sa droite

l'arme diabolique, cracha dessus, et la lança dans la mer, où elle s'enfonça très vite. Puis il resta pensif, sa hautaine stature, que blanchissaient les étoiles lentement remuée par le balancement des flots, il ne se sentait point paisible, malgré ce qu'il avait fait. Il se disait qu'un jour ou l'autre, dans un avenir proche ou lointain, on s'aviserait peut-être d'inventer des appareils semblables à celui qu'il avait précipité dans les flots ; il avait, lui, le preux, qui se réjouissait des lances rompues dans la rencontre des palefrois, des entre-choquements lumineux des glaives, des poitrines affrontant les poitrines, des rouges blessures proches des bras qui les firent, il avait la sombre vision d'une guerre étrange, où l'on se hait de loin, où ceux qui frappent ne voient pas ceux qu'ils frappent, où le plus lâche peut tuer le plus brave, où le traître hasard, dans de la fumée et du bruit, dispose seul des destinées. Alors, considérant Durandal, qui étincelait sous les étoiles, Roland pleura, pleura longtemps; et ses larmes tombaient une à une sur l'acier loyal de l'Épée.

LA PETITE FLAMME BLEUE

LA PETITE FLAMME BLEUE

lui, bel enfant, dit la fée, grâce à la petite âamme bleue que je t'ai mise au front, tu pourras triompher de toutes les ténèbres, tu entreras enfin, après beaucoup d'efforts, dans le jardin miraculeux de la Joie et des Rêves, qui ouvre, de l'autre côté de l'ombre, sa porte de diamant. Là, tu vivras éternellement heureux, ayant oublié les tristesses du monde obscur, respirant un air subtil fait de l'âme des roses et de la claire

haleine des étoiles; et d'angéliques lys, par milliers, seront les encensoirs de ta gloire. Va donc , à travers les périls , va sans crainte et sans doute ; aucune puissance humaine ou diabolique ne saurait t'empêcher de parvenir à ton but, si tu conserves, toujours allumée, la petite âamme bleue. Mais si elle s'éteignait, — garde-toi de la laisser s'éteindre ! — tu serais enveloppé, tout à coup, d'une nuit profonde, et, marchant à tâtons, te heurtant à d'invisibles murs, roulant dans des précipices imprévus, tu ne retrouverais jamais plus la route de l'incomparable Jardin.

L'enfant remercia la bonne fée du présent qu'elle lui avait fait et des conseils qu'elle lui donnait ; il se mit en chemin par un sentier de fleurs, qu'ensoleillait la matinée. La flamme bleue qu'il avait au front était plus lumineuse que le jour.

Il ne^ tarda pas à rencontrer les fondrières où il eût été très facile de se rompre le cou ; sous ses pas roulaient des pierres, et, comme par Técho de la secousse, des blocs de marbre, à droite, à gauche, au-dessus de sa tête, s'ébranlaient et tombaient : plus de vingt fois, il faillit être écrasé sous ces lourdes chutes ; il Taurait été bien certainement, si la flamme bleue, grandissante, ne l'avait enveloppé, quand il le fallait, d'une armure diamantine où s'émiettaient, sans l'érailler, les blocs ; puis, le danger passé, elle n'était plus qu'une

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petite lueur d'or et d'azur parmi les cheveux de Tenfant. Comme il traversait la clairière d'une grande forêt, une bande de loups, les poils hérissés, du sang et du feu aux yeux, se rua sur lui I II se crut perdu ; il sentait déjà dans sa chair d'affreuses dents dévorantes ! H en fut quitte pour la peur. La flanune bleue, en s'inclinant, avait ébloui les prunelles des loups qui s'enfiiirent dans les broussailles en hurlant d'épouvante. Un autre jour^ comme il pataugeait parmi les joncs d'un marécage , il arriva qu'il sortit des herbes et des fanges un grand nombre de rep* tiles qui l'enlacèrent pour Tétouffer ; mais la petite lueur devint un serpent, elle aussi, un serpent pareil à un long éclair, et les bêtes rampantes se tordirent et moururent toutes, — on eût dit des sarments sur des braises, — dans les joncs incendiés. L'enÉsmt qui voya* geait vers le jardin de la Joie et des Rêves échappa encore à beaucoup d'autres périls. Il vit bien que la fée n'avait pas menti, que rien ne pourrait lui porter dommage tant que luirait la petite flanune bleue. Et elle ne se bor-

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nait pas à le défendre contre les méchancetés et les maléfices ; elle lui donnait de la joie au milieu des plus amers tourments. Sa clarté dorait les tristes paysages, mettait des fleurs vivantes dans les broussailles mortes ; il n'était si sombre soir qu'elle n'égayât d'un éparpillement d'étoiles. En même temps, l'enfant avait comme une délicieuse caresse la chaleur qu'elle lui mettait au front ; il sentait s'y épanouir sa pensée conmie éclot, dans un rayon, une fleur ; et toute son âme flambait, épurée, extasiée, sur ce divin petit bûcher.

Une nuit, les quatre vents, des quatre coins du ciel, se mirent à souffler à la fois ! Ce fut une si terrible tempête, sur la terre et sur la mer, que les toits des maisons ruinées s'envolaient ainsi que des nids d'oiseaux et que les plus grands navires, voiles arrachées et mâts rompus, tournaient dans l'air comme une toupie sous le fouet d'un enfant. Aucun chêne ne résista à la poussée furieuse des souffles. On entendait, parmi les rafales, des craquements énormes, à cause des forêts qui se couchaient sur le sol plus vite qu'une herbe fou-

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lée aux pieds ; reffondrement des montagnes roulait en torrents de sapins et de rocs ; et la nuit était noire parce que la tempête avait éteint toutes les étoiles. Vous pensez si l'enfant eut peur pour la petite flamme bleue! Certainement, elle ne pourrait pas résister, si chétive, à r acharnement des vents. Réfugié dans la crevasse d'un mont qui ne s'était pas encore écroulé, il essayait, joignant les mains, de la garantir, autant que possible, de la forcenée bourrasque; mais un redoublement de tempête s'engouffra dans le creux de la roche; il fut renversé, tomba sur les pierres, défaillit, le front saignant. Quand il sortit, le lendemain, de pâmoison, il se prit à pleurer. Le moyen d'espérer que la jolie lueur n'était pas morte dans cette nuit formidable où les astres eux-mêmes avaient cessé de brillçr ? Mais il vit, à travers ses larmes, un reflet tremblant de clarté sur un marbre tombé là. O adorable prodige ! Il avait toujours au front la petite flamme bleue.

Quelques semaines plus tard, par une tiède matinée de juin, — marchant toujours vers le

jardîn de la Joie et des Rêves, — il traversait une vaste plaine où il n'y avait pas une maison, pas un arbre. Il s'étonna d'apercevoir, au loin, vers la ligne de l'horizon, quelque chose de long, de sombre et de lisse, avec des blancheurs par endroits, qui s'avançait peu à peu, comme un rempart vivant détaché du ciel, dans un profond et grossissant murmure. Il ne tarda pas à reconnaître que, ce qui s'approchait, c'était une masse énorme d'eau ! Une inondation, telle que jamais encore il n'y en avait eu de pareille, envahissait irrésistiblement la plaine ; et toute la terre, dans un instant, ne serait plus qu'une mer inmiense.

L'enfant trembla de peur; non pas pour luimême, mais pour la petite flamme. Elle serait vaincue par l'onde, si elle avait été victorieuse du vent. Il se mit à fuir, courant à perdre haleine. Vainement. Le flux énorme le suivait, le suivait, le gagnait de vitesse, l'atteignit, l'emporta. Pendant bien des heures, — tantôt surnageant, tantôt couvert par l'humide lourdeur, — il fut une épave roulant dans l'eau qui coule ; et, quand l'inondation eut

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atteint un désert brûlant dont les sables la burent, quand il fut couché sur les fleurs d'une oasis, il sanglota, navré de n'avoir point péri. Car, cette fois, c'en était fait, il était sûr de ne plus avoir la douce lueur au front. Elle avait dû s'éteindre, à jamais, dans la froideur de l'eau. Il poussa un cri de joie. Là, dans la flaque d'un creux de sable, tremblait un reflet d'or et d'azur. Elle vivait toujours, la petite flamme bleue !

Dès lors il connut le bonheur de l'espoir sans trouble et de la certitude. Ayant répudié tous les doutes, il marcha fièrement à la conquête de son rêve. Puisque la vivace clarté avait triomphé de la rafale et des flots, il était sûr d'entrer dans le miraculeux Jardin qui ouvre, de l'autre côté de l'ombre, sa porte de diamant.

Après avoir traversé toutes les villes et toutes les solitudes, après avoir défié des ténèbres plus denses que la poix et des incendies plus furieux qu'un coucher du soleil, il s'arrêta, ébloui, car il voyait enfin, lumineuse et diaphane, la porte diamantine. Il était arrivé! il allait pénétrer dans l'auguste paradis de la Joie et des Rêves ; là, il vivrait éternellement heureux, ayant oublié les tristesses du monde obscur, respirant un air subtil fait de Tâme des roses et de la claire haleine des étoiles; et

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d'angéliques lys, par milliers, seraient les encensoirs de sa gloire.

Comme il pressait le pas, il tourna la tète, à cause d'un petit rire. Une jeune femme lui faisait signe, à demi nue sur un lit d'herbes fleuries, montrant, dans toute sa blancheur grasse, une bouche pareille à une rose un peu grande et des bouts de seins, pareils à deux petites roses.

— Eh ! bel enfant , dit-elle , que vous avez donc là, au front, une jolie flamme bleue.

— Oui, dit-il, elle est jolie.

— Vous ne savez pas ce que vous feriez si vous étiez courtois et complaisant comme il faut l'être avec les dames ?

— Que ferais-je ? demanda-t-il.

— Vous me laisseriez regarder de plus près cette petite lueur ; et, pour prix, je vous donnerais un baiser de ma bouche sur votre front. Il n'est rien de plus agréable que les baisers que je donne.

L'enfant ne vit aucun inconvénient à faire ce que voulait la jeune femme demi-nue. Qjael

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péril y avait-il à laisser admirer par cette belle créature sans méchanceté l'invincible lumière qui avait triomphé des bourrasques et de Teau furieuse ? et il se sentait doucement ému à cause de l'espoir du baiser.

n inclina son front pour qu'elle y mît sa bouche, pour qu'elle regardât à son aise la clarté d'or et d'azur.

De son côté, elle s'approchait, souriante, ouvrant ses lèvres roses.

O délicieux instant ! Mais sous le souffle de la jeune femme, pendant le baiser, la petite flamme bleue s'éteignit. Et, tout à coup, le voyageur fut enveloppé d'une nuit profonde.

Et depuis bien des années il se lamente, marchant à tâtons, se heurtant à d'invisibles murs, roulant dans des précipices imprévus. Et jamais plus il ne retrouvera la route de l'incomparable Jardin.

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