Les contes indiens et l'occident
Il y avait autrefois un gros commerçant dont seul Allah eût pu compter les biens. Il avait un fils distillé de ses yeux, comme, l'on dit, c'est-à-dire fort chéri de lui. Le marchand mourut et son fils devint un homme généreux. Il s'attachait tout le monde par son hospitalité et toutes sortes de libéralités. Il fit si bien qu'à la fin il ne lui resta plus de toute sa fortune que la maison qu'il habitait. Alors, il la vendit, acheta deux mulets et fit ce sermient : « Tant pis ! quoi qu'il advienne de moi, quoi que ma mère ait enfanté en moi, je ne séjournerai pas plus longtemps dans ce pays. » Il fit monter sa mère sur sa, bête. Ils prirent des provisions et ice qui .^eur était nécessaire ; et, à vive allure, ils vidè^'ejiit m Ijew, puis en emplirent un autre, — quoiqu'il n'y ait pour vider ou emplir un lieu que le Dieu Compatissant, le Généreux ! — tant qu'enfin ils se trouvèrent dans le désert.
Le jeune homme avait pour habitude quand il voyageait clans les solitudes de mettre sabre au clair, car il était très brave., La nuit les surprit près d'un arbre au pied duquel se trouvait un bassin. Il y découvrit une jeune fille d'une beauté sans pareille. Elle ressemblait à un rubis. Elle était pendue par les pieds, la gorgie ouverte, et sa tête qui retombait vers le soi dégouttait de sang, et ce sang aVait formé trois rubis. Il éprouva une surprise commJe, jamais l'on n'en éprouva. Il revint près de sa mère. « Mère,
(1) Heme des Tradiliam populaires d'avril 1913. — Numéros 11 et 12 îles Contes Maures recueillis à Blida par M. .1. Desparmet, professeur agrégé d'arabe au Lycée d'Alger.
écoute ce que je viens de voir, .l'ai trouvé là trois rubis .^ Doijs-jie les i)reiKh'e? — Mon on Tant, la. vie est dure. Ton pèiie a gagn|ë( honnèLemenl une fortune et il ne nous en reste rien. » Bref, l'épée toujours au vent, il retourna dans cet endroit, prit un rubis, le mit dans sa poche et n'en souffla mot. Quand le jour fut près de se lever, ils se mirent en route.
Enfin, ils arrivèrent dans une ville. « Nous allons nous établir ici, » dirent-ils. Ils louèrent un appartement. Le jeune homme ouvrit une boutique de petit marchand et se livra au commerce.
Le roi du pays avait une fille qui s'appelait Demmeghzâlaletstseldj, Sang -de-gazelle -sur-la-neige. Elle était supérieurement belle. Un jour, le Vizir la demanda en mariage pour son fils. « Quant à moi, je te la donne, lui répondit le roi. Mais il faut la consulter. » Dans ce pays-là, les filles se mariaient à leur gré et non selon la volonté de leur père. Le Sultan qui était enchanté que son vizir lui (eût demandé sa fille, vint trouver celle-ci. « Je te demande, lui dit-il, d'agréer le fils du Vizir. — Non, lui répondit-elle, je ne l'épouserai pas. Si je dois l'épouser, j'exige qu'il m'offre trois rub[is. J'en porterai un entre les deux yeux et un à chaque main. D'autres conditions viendront après celle des rubis. » Le Sultan comprit que le vizir ne se tirerait pas de l'épreuve, parce que, dans cette contrée, personne ne possédait de rubis et l'on ne connaissait ces pierres que par ouï -dire.
Cette jeune princesse était très savante dans l'art de deviner l'avenir d'après l'inspection des entrailles de chameaux. Elle y avait vu qu'elle devait épouser le fils du marchand qui venait d'arriver dans le pays.
Un jour, on entendit le crieur public faire cette proclamation : « Ecoutez, croyants, et qu'Allah vous fasse entendre ceci pour votre bien! Celui qui veut s'enrichir, dans le cas où Allah lui la assigné la richesse, devra quitter son pays et parcourir les pays étrangers à la recherche de trois rubis qu'il devra rapporter au Sultan. » Les gens sortirent et pérégrinèrent à travers les villes. Pour le fils du marchand, dès qu'il fut avisé, il se rendit auprès du Sultan. « Notre Seigneur, je n'en ai qu'un, je te l'offre en; présent. » Le Sultan nei voulut pas l'accepter aiinsi ^et il le dédonuuagea généreusement. A partir de ce jour, le fils du marchand fut riche et il devint un gros commerçant. Les autres voyagèrent, cherchèrent et ne trouvèrent pas.
« Ma fille, nous ne t'en avons trouvé qu'un. — J'en veux trois. Et celui qui entend m'avoir devra passer par cette condition. »
« Où est le Conseiller?... Conseille-moi. — Seigneur, celui qui t'a procuré celui-ci y ajoutera les deux autres. »
Le Sultan fit appeler le fils du marchand. « J'exige que tu m'en complètes le nombre . Ta mère restera sous les yeux de mes gardes en otage. Si tu reviens avec, nous te récompenserons plus que suffisamment. Si tu ne les rapportes pas, tu auras la tête tranchée, c'est chose décidée. — Bien, Seigneur. Mais à mon tour, je vous demande de me fournir deux esclaves noirs, des montures et des provisions pour deux mois. » Le voyage était court et non de deux mois, mais il ne voulait pa$ que le Sultan sût où il allait. Celui-ci lui donna deux esclaves noirs et des provisions de bouche et il partit à vive allure.
Quand le fils du marchand reconnut qu'il était proche de l'endroit où il avait trouvé le rubis, il fit arrêter ses esclaves à une certaine distance et s'avança seul. 11 avait changé ses vêtements pour ne pas être reconnu et il avait prié Dieu. « Mon Dieu, je te demande de me faire retrouver aujourd'hui le bien que je fis jadis avec de l'argent honnêtement gagné. » Quand le crépuscule vint, il distingua la jeune fille. Elle était toujours pendue par les pieds. Sa tête, tombant Vers le sol, y laissait s'égoutter du sang. Quand la nuit fut venue, il aperçut une nuée noire qui se dirigeait vers lui. On y entendait gronder le tonnerre. Elle vint 'sie jeter isur l'arbre qui étaitlà. lien sortit un juif. Celui-ci détacha les liens de la jeune fille et lui lava la tête dans le bassin. Il la mit ensuite sur ses pieds. Alors Rubis apparut. Elle était bien un vrai rubis ! Le juif prit un gourdin cjpi'il portait sous ses habits et lui en asséna un coup. « Tu me prendras pour mari et tu te convertiras à ma religion. — Jamais ! Tu peux me dépecer la chair, je ne t'épouserai pas. » A chaque coup qu'il lui donnait, il la sollicitait de le prendre pour mari, mais en vain. Elle ajoutait: « Quand tu embrasserais ma religion, je ne t'épouserais pas. » Le fils du marchand fut indigné de tant de cruauté. Aussi le juif n'avait pas nbattu son bâton pour la septième fois, que, de son épée bien assurée, il le frappa et, d'un seul coup, le partagea en deux.
La jeune fille poussa une stridente ululation de joie. Elle jeta la main' sur lui. « Tu seras, lui dit-elle, mon mari en légitime^ mariage ! » 11 l'em'porta de dessous cet arbre et l'éloigna de cet endroit. « Raconte-moi ton histoire. — Seigneur, je suis la fille du roi des Génies, Labiod Eliaqouti. Mon nom est Rubis. Il y a aujourd'hui ex;actemeht un an, jour pour jour, que ce juif me torturait, comme tu l'as vu faire, depuis le moment où la nuit est tombée
jusqu'à celui où l'aube approche. Il me rouait de coups pour que je consentisse à l'tSpouser. Il me faisait subir un égorgenicnt magique pour m'effrayer. ]\Iais je m'y refusais toujours. — Comment s'était-il emparé de toi? — J'étais assise dans mon château quand j'entendis Venir une rafale. Cette rafale m'emporta et je me trouvai plongée dans le bassin que tu as vu. « Je te prends pour! femme, me dit le juif. — Non ! » Depuis, chaque fois qu'il venait, il me donnait cent coups et m'ouvrait la gorge avant de se retirer. Le sang qui coulait de mon cou devenait des rubis qu'il emportait. Je suis la fille du roi Labiod Eliaqouti qui' règne sur les Génies habitant le fond de la mer. »
Quand le jour parut, il revint sur les lieux, mais il chercha en vain un rubis : il ne trouva rien .
Il emmena la jeune fille à l'endroit où il avait laissé ses nègres. Il la fit asseoir sur une mule. « Je te demande, lui dit-elle,, de me conduire auprès jde mesjiparents. Je iveux' iprendre ce dont j'ai besoin en fait de présents et de parures. — Bien. » Ils gagnèrent, à vive allure, le bord de la mer. Elle descendit de sa monture. « Attendismoi ici, je serai bientôt d^ retour. — Je ne te lâche pas, lui dit-il, avant que tu te sois engagée par serment. » Elle lui jura qu'elle reviendrait. Et aussitôt elle plongea dans la mer et disparut.
Il l'attendait auprès de l'endroit où elle aVait plongé, quand il aperçut au loin une troupe de cavaliers qui accouraient bridje abattue. Il resta surpris. En un clin d'œil ils furent près de lui. Rubis, couverte d'or au point d'en être alourdie, était assise dans une litière comme celle des filles de rois. Dix servantes venaient derrière elle, puis deux nègres et enfin un homme qui avait toute l'apparence d'un ogre. Celui-ci prit la parole. « Seigneur, lui dit-il, mon maître te salue. Il te fait dire : « Qu'Allah ajoute encore à ton bonheur et à ta bravoure ! » Voici un an entier qu'il envoyait ses serviteurs sans qu'ils pussent se rendre maîtres de ce maudit. Et aujourd'hui tu as délivré sa filial et, avec elle, une foule de jeunes filles. Il te fait Idire : « Fais d'elle ta femme;, fais d'elle, si tu le ]veux, ta servante Et va en paix. » A peine lui avait-il ainsi souhaité un heureux retour, que ce personnage plongea dans le sein de la mer avec son cTieval.
En un instant, le cortège se! trouva devant la ville d'où le fils du marchand était parti à la recherche des rubis. Les habitants admirèrent ses litières dont l'or et l'argent jetaient des éclairs. Servantes, nègres, bêtes de charge, tous étaient des génies du fond de la mer. Personne cependant n'annonça au Sultan la venue du
fils du marchand. Seule, Sang -de -gazelle -sur-la -oieige était avisée de tout ce qui se j^assait* Une fourmi ne pouvait remuer dans la demeure du fils du marchand sans qu'elle le sût. Des instruments de musique, des chants s'y firent entendre ; Rubis se montra parée d'atours merveilleux. Cette nuit-là, le fils du marchand entra en marié auprès de Rubis. Le roi, entendant parler de cette fête, s'y rendit en personne. Dès qu'il eut vu les chanteuses, Rubis, ainsi que les mets recherchés que l'on y ser'vait, il dit adieu aux affaires de l'état pour trois jours et se mêla aux gens de la noce, si bien, qu'il fallut venir le chercher pour le tirer de là.
De retour dans son palais, il dit aux gardes : « Amenez -moi Je fils du marchand. » Celui-ci arriva. « Où sont mes deux rubis? — Seigneur, j'ai oublié. Mais je, te les apporterai. Accorde -moi Un délai d'un mois. », Il le laissa partir. Rentré chez lui, le filsfdu marchand (trouva,' Rubis dans une grande irritation (contre le roi). Luimême se plongea dans de tristes pensées. « Qu'est-ce qui t'inquiète, homme heureux, homme de conseil et de ressources ? Ce que l'on te demande est chose facile. Nel te mets aucun souci en têite. Tout sera prêt. Ne nous occupons qu'à jouir l'un de l'autre. »
Quand la fin du mois approcha, « Rubis, lui dit-il, qu'allonsnous faire? — Apporte-moi un couteau effilé. » Quand le couteau fut dans sa main, elle se blessa légèrement au bras droit. Deux gouttes de sang tombèrent. Elles devinrent deux rubis. Il courut les porter au roi. « Notre Seigneur, voici les rubis. — Que veux -tu pour ta récompense? — C'est un présent que je t'offre. »
Le roi les porta à sa fille. Sang-de-gazelle-sur-la-neige. «Maintenant, j'impose une autre condition, dit-elle. Je veux un collien de perles fines; sans quoi, point de mariage avec le fils du vizir ! » Il eut beau lui répéter : « Maisi c'est impossible ! » elle ne l'écouta pas.
« Le conseiller ! » Le conseiller lui dit : « Celui qui t'a procuré les rubis saura bien trouvée les perles. » Le roi envoya chercher le fils (lu marchand. « Je veux que tu m'apportes un collier de perles fines. — Bien. » 11 s'en retourna soucieux. « Pourquoile Sultan t'a-t-il mandé? lui dit Rubis. — Il m'a commaudé un collier de perles. — C'est tout? C'est chose facile. » Elle lui écrivit un billet, le lui remit et lui dit : « Rends -toi à l'endroit où j'ai plongé dans la mer. Crie : Père' Sa'dân ! Tu verras sortir un nègre d'une taille gigantesque. Garde-toi d'avoir peur de lui. Donne-lui ce billet sans lui adresser lai parole. 11 le prendra de son côté sans dire un mot. Il plongera et tu attendras. S'il se miontre à nouveau
de siiitic apivs, tu ivsteras trois jours fi le guetter. S'il tardiei à tileparaîtiv (ant soit peu, tu es sûr de revenir le jour même. »
U lui fit ses adieux; et, emportant des provisions, en toute hâte, il gagna, le rivage de la mer. II poussa trois icris. Le nègre sortit de l'eau, prit le billet et plongea. Il reparut aussitôt et lui fit signe d'attendre. 11 s'accroupit. Soudain il vit une tente royale se dresser d'ellemême. Il y pénétra ; sur-le-champ un guéridon chargé de mets se trouva devant lui. 11 s'entretenait en lui-même de la beauté du lieu, lorsqu'il entendit une voix sortir d'un coin de la tente. « Toi;jt. cela est peu pour un homnid qui a sauvé la fille de notre roi et qui a partagé en deux celui; dont aucun magicien ne pouvait venir à bout. Ta félicité ne fera; que croître dans l'avenir. » Le fils du marchand sortit, mais il ne vit personne.
Le troisième jour, comme il regardait du côté de la mer, il aperçut au large une troupe de gens au milieu desquels une litière portée par une chamelle brillait de loin. Ils s'approchèrent et un nègre s'aVança Vers lui : « Seigneur, les biens de l'Orient viendront à toi, les biens de l'Occident viendront à toi. Voici Perle, la fille du premier vizir, que nous t'amenons. Elle est entre tes mains. Dix servantes l'accompagnent, ainsi que dix chanteuses et deux nègres. Ils sont à toi en considération d'une autre personne que toi. » La tente avait disparu. « Suis ton chemin, lui dit le nègre. Tu nous retrouveras dans ta demeure, auprès de Rubis. »
Quand il y arriva, un concert d'instruments se faisait entendre. Perle, la fille du vizir, trônait comme le font les mariées avant la première nuit de leurs noces. « Entre à l'étuve, dit Rubis au fils du marchand, et change de vêtements. Cette jeune mariée t'a été offerte en cadeau. » Il se rendit à l'étuve que contenait son château, et se changea. 11 entra en marié cette nuit-là auprès de Perle.
Trois jours après, il dit à Rubis : « Et le collier de perles que le roi m'a ordonné de lui apporter? — Ecoute, lui répondit-elle. Je vais appeler Perle en ta présence., Je la rudoierai, je l'insulteriai . Tu te garderas de souffler mot. » Elle la fit venir. Elle la gourmanda, elle l'outragea. Perle ne pleuraj point. Alors Rubis la souffleta. Elle tenait à la main une| tasse en or. Perle se mit h pleurer et Rubis reçut ses lamies dans la tasse. Quand les pleurs s'arrêtèrent, la tasse contenait un collier) de perles toutes montées. « Va le porter au Sultan, » dit Rubis. Et elle consola Perle par fie douces paroles.
« Je Vais te récompenser, dit le Sultan. — Non, Seigneur, c'est un présent. » II apporta le collier à sa fille. « Maintenant, j'impose
une condition nouvelle . Je veux du musc-le-plus-capiteux. — Ma fille, chasse par des malédictions le démon qui t'inspire cet entêtement. — Je n'en ferai rien. Je ne me marierai que si j'ai de ce musc.]»
« Où est le conseiller? Conseiller, que faut-il faire? — Celui qui t'a procuré les perles te procurera; le musc. » Le Sultan fit venir le fils du marchand. «Tu Vasi m'offrir du musc-le-plus-capiteux en présent ou bien tu auras la tête tranchée, c'est décidé ! — Bien. » Il sortit et courut auprès de Rubis. « Pourtfuoi le Sultan t'a-t-il mandé? — Voici l'affaire. — C'est chose facile. » Elle écrivit un billet. « Retourne à l'endroit où tu as porté le premier. Crie : Père Sa'dàn ! Un nègre gigantesque sortira de la mer, avec une barbe blanche qui lui tombera jusque sur le ventre. Remets -lui ceci sans parler et attends. S'il reparaît aussitôt après avoir plongé, tu sauras que tu as (trois (jours là attendre ; jsinonj.dès c^ jiour-là Iniême, tu rapporteras ce que tu cherches. »
Arrivé sur le rivage, il cria: « Père Sa'dân ! » Un nègre gigantesque apparut. Sa barbe était blanche comme la neige et descendait jusqrie sur son ventre. H lui tendit le billet. L'autre plongea. Une tente sur-le-champ se dressa avec une table chargée de toutes sortes de mets. Le troisième jour, il observait la mer, quand il aperçut une litière, et, derrière elle, dix jeunes filles portées aussi sur des litières. Deux nègres marchaient aux deux côtés de celle de la mariée. « Seigneur, Jui dit le jnè^re, les biens de l'Orient Iviendront à toi, les biens de; l'Occident viendront à toi. Voici Musc-leplus-capiteux, fille du second Vizir. Elle est entre tes mains. Suis ta route, tu nous trouveras là -bas. »
Quand il arriva à son château, il entendit les chanteuses |qui frappaient sur leurs instruments. Musc-le-plus-capiteux trônait comme le font les mariées le jour de leurs noces. « Entre à l'étuve, lui dit Rubis. Prends des habits neufs pour ton mariage. » Il fe baigna, se changea. Des mets dé toutes sortes circulèrent. Et il entra en marié cette nuit-là auprès de Musc-le-plus-capiteux.
Trois jours durant il vécut dans la liesse, puis Rubis lui dit : « Ecoute mes recommandations. Je vais appeler en ta présence Musc-le-plus-capiteux. Je vais la gourmander et lui faire honte. « Comment, lui dirai-je, depuis trois jours que tu es mariée, tu n'as pu te i-endre aux bains, sale, malpropre? » Pour toi, tu te garderas de souffler mot. Mais quand elle s'y rendra avec les masseuses, tu t'approcheras de la porte de l'étuve que tu entr'ouvriras et tu sentiras un peu son odeur. »
Musc -Ici-plus -capiteux se rendit lï l'étuve, suivie des vieilles négresses. Elle se dépouilla. Aussitôt la salle fut parfumée de l'odeur du musc que répandait sa sueur seule. Le fils du marchand vint la sentir et en tomba en pâmoison. Rubis! entra alors avec trois petijts coffrets en or qu'elle disposa près de la baigneuse. Les masseuses lui frottèrent le corps avec le gant' de crin ; puis, ramassant en pcitits tas la matière grisâtre que le gant avait détachée de la peau, elles la roulaient sous leurs mains en menus cylindres semblables à de la pâte. Elles retirèrent ainsi de son corps trois grumeaux en forme de bâtonnets qu'elles déposèrent dans les trois coffrets. Et c'était ce que l'on appelle du musc.
Rubis remit les coffrets au fils du marchand qui les porta au Sultan. «Seigneur, Voici le musc -le -plus -capiteux. — Dois-je te le payer? — Non. » Le roi le présenta à Sang-de-gazelle-sur-la;neige. « Tout ce que tu as exigé est dans tes mains, lui dit-il,.
— Et à qui dois-je en savoir gréj, à [celui qui m'a apporté les rubis, les perles et le musc, ou au fils du vizir? — Au fils du vizir.
— Jamais ! » Le Sultan perdit contenance. « C'est celui, continua-t-elle, qui a mené la vie du désert comme un arabe et qui a vu en face le danger que) je prendrai pour époux, car, serait-il un chien, c'est lui qui a rempli les conditions que j'ai imposées. » Le Sultan la pressa d'abandonner son idée, sans rien obtenir d'elle.
Alors, il se rendit au lieu de ses séances royales. Il fit appeler le fils du marchand. « J'exige de toi, lui dit-il, que tu touches le montant des marchandises que tu m'as fournies, sinon, je te fais trancher la tête. — Seigneur, lui répondit-il, je ne prendrai pas un dirhem. » Laissant alors la menace, il tâcha de le réduire par la douceur. Ce fut en Vain. « Viens avec moi, lui dit -il enfin, auprès de Sanjg -de -gazelle -sur-la-meige. Si elle te dit qu'elle te Veut pour mari, tu lui répondras que tu ne Veux pas d'elle pour femme.
— Je ne ferai pas cela, car la loi. Seigneur, lui confère le vlroit de prendre un mari à son gré. » Le roi, alors, donna l'ordre au bourreau de lui trancher la tête. Celui-ci s'avança, le sabre nu. Mais quand il Voulut frapper, lej cimeterre se retourna contre lui et ce fut la tête du bourreau qui tomba. Un second bourreau fut appelé, puis un autre, enfin sept. Tous se décapitèrent de leurs propres mains. Le roi en personne s'approcha. Il prit l'épée, mais ce fut sa tête qui vola. Lej vizir lui succéda, puis les dign'itaii^s |de la cour. Bref, autant de fois! le glaive fut ramassé, autant de fois(, au lieu de frapper la Victime,, il vint couper la tête du bourreau.
Sur ces entrefaites, un homme entra vêtu de blanc, imposant,
avec une barbe blanche. « Homme fortuné, dit-il au fils du marchand, ton bonheur ne touche pas à sa fin. » Il prit alors la couronne royale et la lui posai sur la tête. « Salue de ma part Rubis, ajouta -t-il, et dis -lui d'écrire pour toi un nouveau billet où elle consignera tout ce qu'elle désire. » En un clin d'œil, il s'évanouit. Le nouveau roi nomma ses vizirs séance tenante. « Qu'Allah donne la Victoire à celui qui est devenu notre Sultan ! »
Quand il rentra dans son château, il trouva ses trois femmes trônant au milieu d'une foule d'invitées, tandis que les chanteuses toucîiaient leurs instruments. Mais son regard n'alla que V-ers "Rubis. C'était elle qu'il chérissait. « Voici, lui dit-il, ce qui s'est passé. Ensuite, j'ai Vu venir un vieillard dont voici le signalement. — C'est mon père, » lui répondit-elle. Elle lui rédigea le l)illjet. Il monta sur son cheval et le porta au rivage de la mer. « Pèïe Sa'dân ! » Un nègre gigantesque sortit de l'eau. Il le lui remit. Aussitôt la tente se dressa et le guéridon fut servi. Il attendit sept jours. Au bout de ce temps,^ il vit venir une litière de mariée. Une escorte plus nombreuse que celle des, trois premières jeunes filles l'accompagnait. « Seigneur, les biens de l'Orient viendront à toi, les biens de l'Occident viendront à toi. Sang -de-gazelle-sur-laneige est présente entre tes mains. » Il s'étonna, l'ayant laissée dans son pays, de la retrouver chez le roi Labiod Eliaqouti. « Elle t'est offerte en présent, continua le nègre, ejt, avec elle, dix négresses, dix jeunes esclaves blanches, dix chanteuses, deux nègres et ce troupeau de cent chamelles. Maintenant, suis ta route, Seigneur, tu nous trouveras au bout. » Et sur-le-champ tous s'évanouirent à sa Vue.
Il trouva chez lui Sang -de -gazelle -sur-la-neige trônant en nouvelle mariée au milieu des cTianteuses qui touchaient de toutes sortes d'instruments. Les chamelles étaient rangées à l'attache le long du palais royal. Le nouveau Sultan donna l'ordre de régaler les habitants de la Ville pendant sept jours et sept nuits à ses frais. Et il entra en marié auprès de Sang-de-gazellc-sur-la-neigc. Et il eut désormais quatrei fenmies, l'une dont le sang donnait des rubis, l'a^utre dont les larmes >lormaient des perles, l'autre dont la sueur donnait du musc, la dernière enfin qui lisait l'avenir dans les entrailles des chameaux.
(Conté par Ben Ali ben Hasan, smrnom<ïïié Mezghenna, cordonnier à Blida, niai 1912) .
RUBIS (EHAQOUTA)
ÏI y avait un sultan qui avait ôpoiisé sept femmes. Les six premières restèrent sans enfant ; la plus jeune mit au monde un garçon... Louanges à Celui qni le créa ci le fit grandir dans la beauté ! 11 apprit tontes les sciences, puis l'équitation, les arme3, la chasse. Il finit cependant par devenir un franc chenapan. Personne ne pouvait échapper à ses mauvais tours. Chaque jour ses victimes à qui mieux mieux venaient faire leurs doléances à son père.
P'atigué de lui faire des remontrances sans résultat, le sultan résolut de l'exiler. « Si tu bannis mon fils, lui dit sa femme, bannis-moi avec lui. » Il la répudia, lui donna assez d'argent pour qu'il suffit aux enfants de ses enfants, lui fournit des bêtes de somme et ce qu'il lui fallait. Bref, la mère et le fils s'enfoncèrent dans les déserts, vidant un lieu pouren remplir un autre — et nul ne vide et ne remplit que (Dieu) le Tendre, le Généreux! — et ils arrivèrent enfin dans un endroit où l'on ne trouvait que des cigales et la soif.
« Mon fils, dit la mère, je ne bougerai pas d'ici : je suis morte de soif. » Et elle s'évanouit. Il la cacha dans un endroit où il étendit un tapis, monta sur son cheval et se mit à la recherche d'un point d'eau. Il finit par trouver une source qui jaillissait à gros bouillons. 11 y puisa et prononça ce serment : «ParTa'sî et Na'sî, aussi vrai que ce qui est écrit sur le front de ma tête, je n'en boirai pas avant que ma mère n'ait bu ! »
Il remonta sur sa bête et dare, dare, revint auprès de sa mère. Il la fit boire, la ranima, la remit sur sa monture, et ils continuèrent leur route.
Ils arrivèrent dans un endroit planté d'arbres, d'où l'on voyait dans le lointain un qçar (château). Ils campèrent là. Au milieu de la nuit, le prince entendit des gémissements. Il se leva et marcha de ce côté sur la pointe des pieds. Soudain, il aperçut une jeune fille...
Louanges à Celui qui la urca et la fil grandir dans la beauté ! C'était elle qui gémissait. Elle était suspendue dans les airs par les cheveux et son sang tombait goutte à goutte sur la terre. Le sol était couvert de rubis tout autour d'elle. Il en ramassa, en remplit ses poches. 11 adressa la parole à la jeune fille, qui ne put lui répondre.
Chargé de rubis, il revint auprès de sa mère. « Mère, il y a telle et telle chose. — J'exige, lui dit-elle, qu'à l'instant tu restitues ces rubis tels que tu les as trouvés. Le bien d'autrui est sacré. »
11 retournait donc dans cet endroit pour les y rapporter, lorsqu'il aperçut une nuée noire qui s'avançait en faisant entendre les gron déments du tonnerre. Il se tapit et vit cette nuée s'entrouvrir. 11 en sortit un mécréant dont l'aspect était épouvantable et la stature gigantesque. Il l'observa. Le mécréant s'approcha de la jeune fille et souilla dessus : elle descendit et prit pied sur la terre. Il se mit à la prier d'amour, mais elle le repoussa obstinément. Alors il se mit à marmotter des formules magiques : la jeune fille revint dans l'état où elle était (pendue par les cheveux). Le mécréant se retira.
Le prince s'en retournait auprès de sa mère, quand soudain un ange se dressa devant lui ; d'ailleurs, il n'aurait pu dire si c'était un génie ou un homme ou un ange que lui envoyait Allah. Ce personnage lui dit : (( La manière dont tu t'es conduit envers ta mère t'a valu des avantages personnels, ainsi qu'une prolongation de la vie pour toi et pour elle. Tu n'as pas voulu boire avant elle. C'est le béné fice de cette bonne action qui se présente à toi dans lapersonne de ce génie mécréant dont aucun homme encore n'est venu à bout. » Et aussitôt le prince n'aurait pu dire ou celui qui luiavaitparlé était passé.
(( Mère, si tu avais vu ! Voici la chose... Puis, j'ai entendu ceci et cela... Maintenant, mère, par Allah! je ne veux partir d'ici que lorsque j'aurai tiré au clair l'histoire de cette jeune fille. — Par Allah ! lui dit sa mère, tu ne retourneras pas dans cet endroit. Nous allons partir d'ici. »
Ils quittèrent ce lieu, en effet, dare,dare, et entrèrent dans la ville d'un autre roi. ils y louèrent une boutique dans une rue marchande.
Emliammed. le fils du sultan, le soir venu, ferma la porte de sa demeure. Il n'y avait pas chez lui de luminaire, mais il lui était resté un rubis au fond de sa poche : il l'en tira et aussitôt tout fut éclairé. La lumière du rubis sortait même hors de la maison et envahissait la rue, qui en était illuminée. Dans cette ville toutes les nuits, des gardiens et des chiaoux faisaient le guet. Emhammed prit un livre et se mit à lire à haute voix, avec tant de charme, que les
gardiens, accourus à la vue de cette lumière, y possorcnt l;i nuit à écouter sa lecture jusqu'au moment oii lo jour se leva.
Cette nuit-là. un nombre considérable de vols furent commis tians la ville. Les habitants vinrent en masse le lendemain se plaindre au roi des larcins dont ils avaient été victimes. Le roi fit comparaître gardiens et chiaoux. « Qu'avez-vous donc fait ? leur dil-il. — Seigneur, nous demandons à Allah et nous te demandons la permission de tout dire. — Vous lavez. — Hé bien ! en faisant notre ronde, nous avons aperçu une lumière qui nous a ébloui les yeux. Nous nous sommes portés vers cet endroit et nous y avons entendu une voix douce à vous faire pleurer : nous sommes restés à l'écouter et nous en avons oublié notre garde. — Vous allez m'amener ici le lecteur sur le-champ. »
ils amenèrent Emhammed devant le roi. a Qui es-tu ? — Seigneur, nous sommes des étrangers que le Dieu unique a jetés dans ce paysci. — Où est la lumière qui t'éclairail cette nuit ? )) Emhammed tira le rubis de sa poche et le mit dans les mains du roi.
Or, la-fille de ce roi était mariée ai fils de son vizir. Le roi donna le rubis à celui-ci, en lui enjoignant de le remettre à sa fille. Puis, il congédia Emhammed.
Quand la princesse eut reçu ce rubis, elle dit : «J'en veux un second. » On l'envoya dire à Emliammed, qui alla en chercher un autre au même endroit. La princesse dit alors à son mari : (( Il en faudrait un troisième. » Emhammed en apporta un troisième.
Or, chaque fois qu'il se rendait à cet endroit, il y voyait l'afrite mécréant, le Ravisseur-des épousées ; comme aussi, il rencontrait l'ange qui lui disait : « C'est là la « baraka » (vertu bienfaisante) de ta mère. Tu es récompensé de n'avoir pas voulu boire avant que ta mère n'ait bu ». Et, chaque fois qu'il s'y rendait, il écoutait attentivement l'incantation que prononçait l'afrite pour rendre la vie à la jeune fille, ainsi que l'incantation grâce à laquelle il regorgeait magiquement et la remettait dans l'état d'une femme ayant la gorge coupée et perdant son sang.
Un jour vint oi^i il se dit : « Par Ta'si et Na'sî, par ce que Dieu m'a écrit d'épreuves sur le front, il faut que j'aille éclaircir le cas de cette jeune fille. De deux choses l'une, ou je la sauverai et la ramènerai avec moi, ou c'en sera fait de ma vie et de la sienne. Je sais par cœur les paroles magiques avec lesquelles son bourreau l'égorgé et avec lesquelles il lui rend la vie ; et, si Dieu m'a assigné la victoire sur ce mécréant, je le mettrai à mort. »
Il fit ses adieux à sa mère, et, montant sur son coursier, il partit à
vive allure. Soudain, il se trouva face à face avec l'ange, qui lui dit : '< Va auprès de cet arbre qui se dresse devant toi : tu y trouveras une large dalle de pierre. Tu descendras de ton cheval et soulèveras cette dalle ; puis, remontant sur ta bête, tu entreras à cheval. Tu trouveras là un jeune enfant : s'il t'adresse la parole, parle-lui ; s'il se tait, poursuis ta route. Tu rencontreras un vieillard : si tu lui vois la tète nue, rends-lui son salut ; s'il est couvert d'une amâma (coiffure indigène), tais-toi et va de l'avant. Tu trouveras un vieillard blanc comme les cimes neigeuses : s'il dort, réveille-le ; dis-lui : « Donnemoi ce qui me revient » ; si tu le trouves accroupi, salue-le, plie les genoux devant lui et accroupis-toi devant lui : il te donnera ce qui te revient sans que tu le lui demandes. Quand il te l'aura donné, dis-lui : (( Seigneur, quel chemin dois-je prendre maintenant ? » S'il te dit : (( Sors par oi:i tu voudras », sors en effet ; s'il te dit : (( Poursuis ta route », surveille-toi ; prends garde de commettre la moindre inconvenance : tu aurais à craindre pour ta vie et tu laisserais ta mère sans soutien dans une ville étrangère. » Là-dessus, l'ange disparut, le prince n'aurait pu dire où.
Le prince se rendit rapidement auprès de l'arbre, trouva la dalle, descendit de cheval, souleva la dalle, entra. Il vit ceux que l'ange lui avait annoncés. Enfin, il trouva le vieillard accroupi ; il plia les genoux devant lui, s'assit devant lui, le salua. Le premier mot que le vieillard lui dit, ce fut : a C'est toi qui as désaltéré ta mère avant de te désaltérer toi-même? — Oui, » lui répondit-il. Le vieillard se leva ; il entra dans sa chambre, revint avec une épée qui étincelait. Si l'on en eût frappé un rocher, on l'eût partagé en deux. Le prince la prit dans sa main. « Va-t-en comme tu es venu », lui dit le vieillard. Mais bientôt un vieillard, qu'il n'avait pas encore vu, lui dit : « Ferme les yeux. » Il les ferma. Il se trouva tout proche de la jeune lille, de Rubis.
Il se blottit dans sa cachette et attendit. Bientôt l'ange vint le trouver. «Lève-toi, lui dit-il, prépare-toià combattre l'afrite mécréant qui a ravi tant de belles à leurs familles. » Il se tint prêt. Tout à coup une nuée noire apparut. Elle s'avançait en faisant entendre des grondements de tonnerre. Cette nuée s'entr'ouvrit. Il en sortit un mécréant, semblable à un roc. Au moment où il allait prononcer les paroles magiques qui devaient faire redevenir la jeune fdle telle quelle était, (égorgée), le prince le frappa d'un coup qui le partagea en deux. La jeune fille poussa une ululation de joie stridente. Pas une goutte do sang ne sortit du cadavre.
« Où se trouve ton pays, jeune (lUe ? — Moi, lui répondit-elle, je
suis la femme légitime, sans doute possil)lc. » TI la fil monter en croui)e sur son cheval et. pressant le pas de sa nn)nture, il regagna son logis et élalilil clie/ lui la jrune lille.
Dès qu'il mille pied dans la maison, sa mère lui dit : «Si lu n'étais [)as revenu aujourd'iuii, le roi me jetail en i)rison. Il méprenait pour otage, comme garant de ton retour. »
Le lendemain, gardes et chiaoux descendirent chez lui et l'emmenèrent au palais. (( Nous voulons, lui dit le roi, ((uelu nous apportes un collier de '("/'(j (perles rouges) (1). Nous voulons dans Irois jours le voir ici, ou bien lu auras la tête coupée. »
11 rentra chez lui. « Qu'as lu ? dit la jeune tille. Tu es revenu préoccupé. Assieds-loi en repos. Toul ce qui t'a été commandé esl chose faite. » Il accomplit le rile de \nfal/ia pouv son mariage avec la jeune Rubis cl entra en marié auprès d'elle dans un jardin d'agrément. Le troisième jour, « Uubis, dil-il, c'esl aujourd'hui, le dernier délai pour le collier de aqîq. » Elle prit un couteau tranchant et se fil une entaille dans le doigt. Le sang en coula et se figea en un collier de 'aqîq. Emhammed le porta au sultan, qui en fut enchanté.
Quand il le présenta à sa fille, « Je veux, lui dit-elle, un tapis qui couvre la ville tout entière. » Emhammed, (en recevant l'ordre d'apporter le tapis), eut un moment de trouble. « Voilà, se dit-il, un roi qui a résolu de me couper le cou ; ce n'est pas douteux. »
Il rentra aussitôt chez lui, fort sombre, « Qu'as-tu ? — Je n'avais jamais entendu dire qu'il y eût un tapis assez grand pour couvrir une ville entière. — 11 existe pourtant, lui répondit Rubis. Tu vas te rendre à l'endroit où tu m'as trouvée pendue. De ce point, lu apercevras dans le lointain un château devant lequel se dresse un arbre élevé qui se voit à une grande distance. Tu iras tout droit vers ce château. Tu heurteras au tronc de l'arbre et non à la porte du château. Ma mère se montrera sur le seuil de celui-ci. Salue-la et dis lui : «Ta fille t'envoie bien le bonjour. Elle le fait dire de me remettre le tapis avec lequel elle jouait quand elle était petite fille. »
Quand elle entendit ces paroles, la mè<"ede Rubis poussa une ululation de joie. Toutes les personnes qui se trouvaient dans le château en firent autant, heureuses d'apprendre que la jeune fille était délivrée, hors des mains de l'afrile mécréant, le Ravisseur des épousées. La preuve qu'elle était saine et sauve, c'est ((u'elle faisait demander
(1) 'A(jiq signifie cornaline, corail, coquillage rouge, verroterie rouge perles de Venise, etc. Dans l'esprit du narrateur, ce mot n'a pas de sens précis, mais Son origine classique lui donne un sens poétique et merveilleux.
ce tapis qui lui avait servi dç jouet dans son enfance. On traita le prince avec la plus grande distinction. Quand il fut sur son départ, on lui remit un tapis tout petit, plié à la manière d'un mouchoir, de la taille de ceux que l'on porte dans sa poche. Il leur fit ses adieux et s'en alla, persuadé que jamais ce tapis-là ne couvrirait la surface d'une ville.
Il vint tout droit auprès de Rubis. « Regarde, c'est un mouclioir de poche ! — Ne crains rien. Porte-le au roi, en lui disant d'ordonner à quelques habitants de la ville de monter sur leurs terrasses, de le saisir par les quatre coins et de l'étirer : il lui couvrira sa ville. » Emhammed le porta au roi ; et, en effet, il couvrit la ville dans toute son étendue.
Le roi porta le tapis à sa fille. (( Celui qui t'a procuré tout cela, lui dit elle, te procurera {encore le Coffret d'or fermé qui contient toutes les sortes d'instruments de musique et joue tout seul. »
Le roi fit venir Emhammed. « Je veux, lui dit-il, telle et telle chose. — Bien. » Il alla trouver Rubis. (( C'est chose facile, lui ditelle, n'aie aucune crainte. Va heurter au tronc de l'arbre. Garde-toi bien d'aller frapper à la porte du château. Ma mère se montrera. Dislui : (( Ta fille te fait souhaiter le bonjour. Elle te fait demander la boîte à musique qui lui servait de jouet quand elle était petite fille. »
« Après toutes les souffrances par lesquelles elle a passé, dit la mère à Emhammed, elle n'a pas encore oublié sa boîte ! » Elle la lui remit. Ill'apporta au roi, qui la présenta à sa fille. Celle-ci en fut enchantée, u Je veux encore, lui dit-elle, que celui qui m'a procuré tout cela amène ici l'Homme d'un empan, dont la barbe a deux empans et l'épée deux coudées. » « Bien! » dit Emhammed.
Il sen revint fort soucieux ; mais, quand il entra chez Rubis, celleci lui éclata de rire au nez. « Cet Homme d'un empan, lui dit elle avant même qu'il lui eût dit un mot, est le roi des génies, le propre père de Rubis ! La chose est facile. Va heurter à l'arbre. Ma mère se montrera. Dis-lui : (( Ta fille te souhaite le bonjour. Elle te fait dire de lui envo^' er son père ; qu'il vienne la visiter : elle languit du désir de le voir. »
Monté sur son cheval, avec ses provisions de route, il alla frapper à l'arbre. La mère parut. (( Voici la commission dont je suis chargé. — Bien. » Elle comprit toute l'affaire, étant de la race des génies. « Prends les devants, lui dit-elle. Il te rattrapera. »
Le prince remonta sur son cheval et s'en revint à marches forcées. En entrant chez lui, il s'assit; et voilà qu'il vit devant lui un homme
qui ne mesurait quiiii pmpaii, donl la harlx- inosurail deux empans, et i'épée doux ooudi-es. 11 le salua.
Son épéc au i)oinii-, le roi des génies se rendit tout droit au palais où le roi tenait ses sôanccs. 11 n'y trouva que les vi/irs : le roi était dans ses appartements. En un clin d'œil, le roi des génies s'y transporta. 11 lraiu;ha la tète au roi. Après quoi, il retourna auprès des vizirs et lit proclamer son gendre sultan du pays. 11 rentra aussitôt dans son château.
(Conté par Ahderrahman, marchand de bonbons à Hlida, originaire de Aïneddefla.)
PETITES MONOGRAPHIES FOLKLORIQUES