‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 30 sur 92 · L ÉPOUSE-FÉE · texte numérisé non relu

L ÉPOUSE-FÉE

Nous approchons peu à i>eu du lerme de celte longue série d'études. Le cours s'en est poursuivi à travers des contrées folkloriques bien peu connues, non pas sans recevoir, de droite et de gauche, toute sorte d'atïhi.eiils, parfois considérables, (jne nous ne devions pas négliger ; car c'est de toute une région du folklore que nous avons entrejuis de dresser de noire mieux la carie.

Au thème foncièrement indien de la Caplirc alfernativement morte et vivante, qui a pris place à la fois dans les deux contes maures, est venue se rejoindre une variante affaiblie, non moins indienne, de ce thème étrange, le thème de VObjct merveUleux qui occasionne un sommeil de mort : le bâton magique, d'abord ; puis Vépingle enchantée... L'Epingle qui endort nous amenait à l'Epingle qui métamorphose, et nous avons suivi ce thème double dans ses ramifications diverses.

Deux Excursus, l'un sur La Pantoufle de Cendrillon dans VInde, l'autre sur Le Fatalisme hindou dans les contes européens, ont j-ectifié, — du moins, nous l'espérons, — des idées peu exactes, existant plus ou moins vaguement chez de fort bons esprits. Un troisième Excursusus, Canibalisme et Folklore, renferme, lui aussi, des faits généralement ignorés et très instructifs. Enfin, un détail du premier des deux contes maures vient de nous faire étudier le thème fort curieux du Sang sur la neige.

Nous allons maintenant aborder, — à l'occasion de cette Rubis des deux contes maures, fille du Roi des Génies, épouse du héros, — le thème, extrêmement fécond en variantes de VEpoiise-jée.

Section I

L 'Epouse-fée Rubis et le rubis lumineux

Il convient d.e revenir d'abord sur le thème général des deux contes maures : Un objet précieux, trouvé par le héros, lui attire les plus grands ennuis et l'expose aux plus grands dangers. Nous

avons déjà, au début d,e ces Monographies, renvoyé, pour ce thème général et surtout pour la forme qu'il prend le plus fréquemment, aux remarques du n° 78 de nos Contes de Lorraine, La Belle aux cheveux d'or ; il y a lieu d'en examiner de près les formes très particulières auxquelles nous avons affaire dans les deux contes maures et dans les contes similaires.

Nous profiterons aussi d.e cette occasion pour compléter, sur certains points, nos anciennes remarques, notamment au moyen de documents orientaux nouvellement découverts et dont l'un, remontant au moins au V siècle de notre ère, est d'une importance de tout premier ordre.

Ce sera surtout le second conte maure qui donnera lieu à des rapprochements, l'autre étant beaucoup plus simple.

Si l'on jette un coup d'œil sur les remarques de notre Belle aux cheveux d'or, on constatera que, ■ — dans les contes de ce type, comme dans le second conte maure, le conte de Rubis, — l'objet précieux, trouvé par le héros, est presque toujours un objet lumineux, par exemple la plume d'un oiseau merveilleux, que ramasse un jeune homme et dont, plus tard, entré au service du roi en qualité de palefrenier, il se servira pour éclairer son écurie. Mais le trait spécial du conte maure, la pierre précieuse, comme objet éclairant, ne figure que dans un petit nombre de contes de cette famille, qu'il faut ranger dans deux subdivisions.

Première subdivision

Ici viennent s.e placer les contes les plus étroitement apparentés au conte maure de Rubis, un conte turc de Constantinople et un conte albanais, l'un et l'autre apportés jadis dans la péninsule balkanique, comme Rubis l'a été sur la côte barbaresque, par les grands courants musulmans.

Le conte turc, (Kùnos, n° /|i) est d'autant plus intéressant que des éléments importants, figurant dans le premier conte maure, y sont combinés avec ceux du second.

L'introduction rappelle d'une manière frappante celle de ce second conte maure et celle d'un conte indien du Bengale, que ci-dessus (Revue, mai igiS, p. igS ; p. 19 du tiré à part) nous en avons rapproché (une reine veut, à toute force, accompagner son vaurien de

fils banni par le roi, ou so jolani, lètc baissée dan.s une .expédition folle) :

Ln padisliah. irrilé ciMtain jour contre son (ils Aclinied, ordonne de lui coniii r la liMc. ('. làcc à l'intereession du vizir, il se contente de le bannir, et, la mère voulant j)artager le soat de son fils, il la bannit ô^alement. Pendant que les deux exilés errent à l'aventiue, le prince troxive une jiierre dojit l'éclat est éblouissant ; il la prend. Arrivés dans lUie \\\\r. l;i luèic et le fds s'y établissent.

Le padishab de celte ville a défendu d'albnner des lumières pendant la nuil. Mais Acbnicd. (juand sa mère le prie instamment de cacber la pierre lumineuse, refuse de le faire, disant que la défense concerne xuiiquement les lumières (juc l'on alhunc ; il met dans sa chambre la pierre m<Mvcilleusc, et toute la ville en est éclairée. Une enquête est ordonné i)ar le padisbab, et Acbmed comparaît devant lui ; à la suite de quoi le jeune bonmie apporte sa pierre au palais. Non content de parder la pierre, le padisbab. à l'instipation de son vizir, exige d'Acbmed, sous peine de mort, ini sac rempli de diamants.

Pierre merveilleuse qui éclaire au loin pendant la nuil ; comparution du héros d,evant le roi à la suite d'un rapport de police relatif à cette pierre ; exigences du roi à cette occasion, tous ces incidents du second conte maure se représentent, identiques pour le fond, quoique sous une forme bien individuelle, dans le conte turc.

Ce qui suit va se rapporter à la fois aux deux contes maures :

Sur le conseil de sa mère, Acbmed se met en route vers l'endroit oii il a trouvé la pierre lumineuse. A quelque distance de là, dans un seraj (« palais »), il tue un dragon à sept têtes. Une belle jeune fdle, retenue captive par ce dragon, remercie le prince et lui dit qu'elle lui appartient; il la prend sur son cheval et retourne avec elle chez lui arqjrès de sa mère. Alors il parle à la jeune fille de l'ordre du padishab. La jeime fille se fait verser sur le corps, de la tête aux pieds, une cruche d'eau, et des diamants ruissellent de tous côtés.

Nouvel ordre du padishah : apporter un sac de perles. La captive délivrée envoie Achmed à un autre seraj, voisin du sien, et dans lequel il tue un deuxième dragon. Une deuxième jeune fille est délivrée et amenée par le prince dans sa maison. Elle aussi se fait arroser de l'eau d'une cruche, et des perles roulent dans toute la chambre.

Ensuite, c'est un sac de rubis que le padishah demande à Achmed, et une troisième captive, délivrée dans les mêmes circonstances que les deux autres, fournit ces rubis au jeune homme par le même moyen.

Que l'on se reporte aux deux contes maures, au premier surtout. Dans ce conte, oij, pour cet épisode, le parallélisme avec le conte turc est remarquable, le héros, qui doit aussi apporter successivement à un roi trois sortes d'objets d'un grand prix, les obtient

aussi de trois jeunes filles d'origine merveilleuse, qui deviennent ses femmes, et ces choses précieuses proviennent également de la substance même de ces jeunes filles ; seulement la façon dont celles-ci les tirent ou les font tirer de leur propre corps, est bien autrement singulière et diversifiée que le triple arrosage du conte turc. — Le second conte maure a seulement un de ces traits étranges, et il l'a en commun avec le premier : dans les deux, Rubis, femme du héros, se l'ait au doigt une entaille, et le sang qui en découle, devient les joyaux demandés (rubis ou collier de pierres précieuses rouges). Nous renvoyons au texte du premier conte pour la manière dont Perle et Musc fournissent à leur mari les perles et le musc exigés par le Sultan.

Du reste, si, de Constantinople, on traverse dans la direction de l'ouest la péninsule balkanique, le procédé qui procure des perles au héros du conte maure, se retrouvera dans toute sa brutalité chez les Albanais (voir un peu plus loin), et l'on «ait que les contes albanais sont d'importation turque.

Continuons le résumé du Prince Achn^ed :

Toujours à l'instigation de son vizir, le padishah ordonne à Aclimed de lui bâtir, an milieu de la mer, un kiosque tout de diamants, de ruJjis et de perles. Instruit de ce qu'il doit faire par la preniière des trois jeunes filles, Achnied va sur une certaine montagne et crie de toutes ses forces : <( Hadji Baba ! », et, quand une voix répond : « Que veux-tu !* » il dit : « Ta fille aînée demande son petit seraj. — C'est déjà fait, » dit la voix. Le lendemain matin, le padishah aperçoit le kiosque, éblouissant ; il s'y rend axissilôt avec tous ses vizirs et pachas. Pendant ce temps, la jeune fille envoie de nouveau Âchmed sur la montagne crier qu'il faut reprendre le kiosque. « Nous l'avons déjà repris, » répond la voix. Et, le kiosque ayant soudainement disparu, le padishah est noyé dans la mer avec sa suite.

Achmed retourne, accompagné de ses trois femmes, dans sa ville natale.

L'envoi d'Achmed auprès des parents de sa femme, avec les paroles qu'il doit leur adresser, est encore un trait du second conte maure. Mais le dénouement est complètement différent. Le dénouement de Rubis se représentera bientôt dans cette Monographie.

Le conte turc fait suivre d'une dernière partie assez peu intéressante la rentrée d'Achmed dans son pays: comme dans plusieurs des contes que nous aurons à examiner, le padishah, père d'Achmed, veut faire périr celui-ci pour lui prendre les trois femmes, et il finit par mourir lui-même de maie mort.

— -lliO —

In Irrs ciiiieux cdiile albanais (i), (|ui. jioui' le cmps dw K'cil, l'ail groupo a\oc los contes lurci'dciils, hcnL'aiais, maure cl Imc, s',on sépare pour rinlrociuctit)n.

in chasseur de profession meurt, laissaut un fils loul entant. Quand 1 orphelin a quinze ans, ses camarades d école le traitent mi jour de ])Alard. Le jeune j^arçon interroge sa mère, et celle-ci lui aj)prrnd cptc son j)èrc est mort peu après sa naissance ; mais elle refuse de lin faire connaître quel était le métier du défunt, car, dit-clli'. ce niiMiei' ne mène f» rien. Enfin, le jeune gai'çon la menaçant de la (juitli r si elle ni' parle pas, elle lui dit : « Ton pè're était chasstnu- ; mais il n'avait pas de chance. » Le jeune garçon s(» fait donner le fusil de son père, le fourJiit bien et se met. à chasser, tuant du gibier de (]uoi \i\i(' larjicnient, lui et sa mère.

Il y a là une forme incomplète d'un petit thème que l'on peut appeler Le Métier du père, et dont nous renvoyons l'examen à un chapitre spécial.

Les aventur.es qui viennent ensuite ont déjà été données en partie dans la Monographie A (Revue, mai 1910, p. 201 ; — p. 20 du tiré à part), et le commencement en a été rapproché du thème indien si étrange de la Capfii^e (ilfernafiveTiwnt uiorte ei vivante :

Un jour, le jeune chasseiu- s'est écarté de son pays et est entré dans une foret. Là il aperçoit, pendus à un arbre, quatre quartiers de chair. Il grimpe sur l'arbre, et à peine a-t-il mit la main sur cette chair qu'une femme se trouve auprès de lui. Elle lui dit qu'elle est la Belle de la Terre : depuis dix ans, elle est prisonnière d'un (t elfe noir » ; chaque matin, oelui-ci la coupe en quatre avant de s'en aller, et, le soir à son retour, il la touche, et elle revient à la vie. Le jeune homme l'emmène chez sa mère, et elle devient sa femme.

En descendant de l'arbre, le jeune homme a ramassé près des racines deux pierres précieuses, les trouvant belles, mais sans en connaître la valeur. Il ne pense même pas à en parler à la Belle de la Terre, et il les met dans un trou du mur de sa maison, en dehors.

Or, ce jour là, le roi de la ville est mort, et le prince, son successeur, a ordonné qu'en signe de deuil toutes les lumières soient éteintes la nuit à partir de telle heure. Le jeune homme se conforme à l'ordre ; mais il ne se doute pas que les pierres ramassées par lui sont des pierres lumineuses, et l'éclat en est remarqué par les veilleurs de nuit. Le « fils

1} Holgar Pedersen, Zur albanesisclien Volkskunde. ^Copenhague, 1880), n' 8.

— 2ol —

du chasseur » csl nuuidc devant le roi, et il ne peut se disculper. Enfin la Belle de la Terre fait connaître à son mari que tout vient des pierres (ju'il a ramassées dans la forêt.

Les pierres précieuses exirordinaires, trouvées au pied de 1 arbre auquel est suspendue la ciiair saignante de la Belle de la Terre c; coupée en quatre », provienn.ent évidemment, comme les rubis des contes indien et maure, du sang de la captive, alternativement tuée et rendu.e à la vie. .Mais, dans le conte albanais, le souvenir de cette origine est perdu. Et pourtant, chose curieuse, si le sang de la Belle de la Terre n'est pour rien dans la formation des pierres lumineuses, ses larmes opèrent la transformation de pierres ordinaires en pierres ayant cette même propriété :

Le « fils du chasseur » s'en va porter les pierres au roi. Chemin faisan», il rencontre le vizir, qui veut se faire donner ks pierres et qui est très mécontent de se les voir refuser. Aussi ponsse-t-il le roi cà ordonner an jeune homme d'apporter autant de semblables pierres qu'W en faudra pour bâtir un palais. La Belle de la Terre dit à son mari d'être sans inquiétude : elle prend un chaudron, le pose devant elle et dit an jeune homme : « Donne-moi un coup entre les yeux de toutes tec forces. » Il le fait, après avoir d'abord frappé trop doucement, et un torrent de larmes tombe des yeux de la Belle de la Terre dans le chaudron et le remplit à moitié. « Va derrière la montagne, dit-elle alors, et arrosse de mes larmes les pierres que tu verras. » Le jeune homme obéit, et il peut ainsi fournir an roi les pierres précieuses exigées, toutes pareilles aux deux premières.

On constatera là facilement l'infilirafion d'un des thèmes du premier conte maure, celui-ci : le sultan ayant ordonné au c( fils du marchand » de lui apporter un collier de perles fines, la femmegénie Rubis, que le jeune homme a épousée, lui indique le moyen de faire venir une autre femme-génie, Perle, et, après que le jeune homme l'a épousée, elle aussi, Rubis se met à rudoyer la nouvelle mariée et finalement lui donne un soufflet. Alors Perle se met à pleurer, et ses larmes, recueillies par Rubis dans une tasse d'or, deviennent un collier de perles.

Le conte maure donne certainemenl ce thème sous une forme plus complète et bien supérieure à celle du conte albanais. Tout y est d'une homogénéité parfaite. Les noms mêmes des trois femmesgénies, Rubis, Perle, Musc-le-plus-capiteux, sont significatifs ; car c'est, nous l'avons déjà dit, de leur substance même que sont tirés les objets demandés par le sultan : rubis, perles, musc. — Malgré tout, le conte albanais est instructif : il montre, en effet, que le

thème doiil il offre unv loiiiif affaiblie, a éf»^ véhirulé (l'Orieiil en Occident non pas >riileinfiil \ers Irs pays barbaresquos, mais aussi vers la péninsule des Balkans.

Ce conte du « lils du chasseur » se poursuit i)ar une nouvelle exigence du roi, conseillé j^ar sou \izir :

Le liéros. avant eu riniprudcnci,' dv porter an loi la pciu (l'un Imix qu'il a tué, doit fournir autant de semblables peaux (luil in faudra ])Out faire un tapis garnissant toutes les i>i(Ves (hi uia^iiiliiiuo iialais de ]iicrres précieuses. Ciràce à la Belle ()<• la Terre il > réussit : il lait n-nq>lir de \in uih> fontaine, à laquelle vienneid boiic et s"enivi-ei' Ions les lyn\ de 1.1 foiél. el il |)eul ainsi l(>s é<,'or<:ei- el les dépouiller de leur

peau il '■

lùifin, toujours à 1 insli^alion du vi/ii'. le " tils du chasseur » reçoit l'ordre d'aller i)orter au défunt roi une lettre dans laquelle le nouveau souverain fait part h son père des heureux événements de son règne.

Poiu" le coup, le jeune liomme se croit penhi ; mais la Belle de la Terre le rassine; il priera le roi d'attendre quinze Jours, lui disant qu'il piortera dans l'autre monde toutes les lettres que l'on voudra lui confier ; il ne demande qu'un bon cheval. Pendant les quinze jours, les lettres affluent. Alors le jeune homme les charge sur son cheval, monte en selle et part. Pendant la nuit il rentre en tapinois dans sa maison, où la Belle de la Terre le cache. Deux mois durant, elle le fait jeûner et maigrir, lui et son cheval, tandis quelle-même lit toutes les lettres et écrit des réponses appropriées. Quand c'est terminé, le jeune garçon fait, un beau matin, sa rentrée en ville, la mine hâve et décharnée, sur son cheval n'ayant plus que la peau et les os et ne se tenant plus sur ses jambes, comme qui reviendrait d'un pénible et interminable voyage, et il arrive au palais du roi. Les prétendues réponses sont remises aux destinataires, à commencer par celle du roi, oii il est dit que Sa défunte Majesté, roi làbas comme sur terre, a besoin, pour un temps du vizir et demande qu'on le lui envoie.

Le vizir proteste,, disant que la lettre est fausse ; on ne pourra y croire que si le jeune homme se plonge dans une chaudière remplie d'huile bouillante et en sort sain et sauf. Grâce à une certaine plante que la Belle de la Terre lui a donnée et qu'il met dans sa bouche en entrant dans la chaudière, le fds du chasseur se tire d'affaire. ■« Crois-tu maintenant ? » dit le roi au vizir. — « Non, » répond celui-ci ; « ce doit être de la sorcellerie. « Alors le roi fait saisir le vizir et le fait jeter dans la chaudière, et « il ne reste plus de lui un os ». Le fds du chasseur devient vizir à sa place.

Dans cette dernière partie du conte albanais, il y a, soudés ensemble, deux dénouements qui se rencontrent séparément dans les contes du type de la Belle aux cheveux d'or : le thème de la Chau-

(1) Voir, sur ce trai', R. tvoelilcr, Kiev, ère Schriflen, I. pp. 413, 512.

dière bouillante (ou de la Fournaise, du Fuur ardent), au sujet duquel nous renv.errons encore aux remarques du n" 78 de nos contes populaires de Lorraine, et le thème altéré du Message aux ancêtres, que nous avons pas touché dans ces anciennes remarques et que nous traiterons plus loin à part.

Seconde subdivision

Les contes qui Aont suivre, tout en ayant, comme les précédents, le trait de la pierre lumineuse, appartiennent, pour lensemble du récit, au type pur de la Belle aux cheveux d'or : la Belle n'y est pas une fée ; elle n'y est pas même la conseillère du héros ; de plus, elle ne devient pas sa femme dès le début, mais seulement à la fin, après qu'il l'a conquise pour un roi et que ce roi, persécuteur du Ivéros a péri.

Dans un conte grec moderne (Hahn n° ùX, de l'île de Tino (l'ancienne Ténos, près de Délos), — conte qui est cerlainemcnl d'importation turque, comme le conte albanais, — ce n- sont pas des désagréments policiers qui révèlent au héros la singulière propriété de la pierre lumineuse : il l'a reconnue dès le premier moment, et son père l'avait reconnue avant lui.

Le père du jcime homme était chasseur (comme dans 1 "albanais 1. Un jour, il aperçoit une vive lumière au sommet d'une montagne. Il se dirige de ce côté : la lumière vient d'un oiseau qui porte sur sa tète une grosse pierre précieuse, dont tout le pays est éclairé. Le chasseur vise l'oiseau, tire, et l'oiseau s'envole. Désolé d'avoir manqué une telle aubaine, le chasseur tombe malade et meurt.

Quand son fils commence à grandir, sa mère veut l'empêcher de songer à prendre le métier qui a été fatal à son mari ; elle le met en apprentissage chez un savetier ; mais le jeune homme ne s'y plaît pas, et il insiste tellement auprès de sa mère, que, comme réponse à ses questions sur le métier paternel, elle finit par lui apporter le fusil du chasseur, en lui recommandant de ne jamais aller chasser du côté d où son père est revenu pour mourir.

Un jour, le jeune homme se laisse entraîner par la curiosité ; il va sur la moAtagne défendue et, hn aussi, il voit l'oiseau à la pierre lumineuse ; mais plus heureux que son père, il le lue et rapporte la pierre à la maison.

Dans ce conte grec, comm.e dans le conte albanais, le héros s attire l'inimitié du grand-vizir, auquel il a refusé de vendre la pierre Après que le roi la lui a achetée, le grand-vizir le fait envoyer ei

en

des expéditions périlleuses. — Ici le personiiaire ipii coiiseill," le jeune lionime. n"est on aucune façon un être lUNsli'iieux ; c'est tout simplement la mère, la bonne i'enime qui a cherclié en vain à empêcher son fds de prendre le métier paternel. CMt.e altération du thème ])rimilit' se retrouve dans un conie serbe de Mosiar eu IlerzeiTOvine [i).

Aussi bien dans le conte serbe que dans le ronlc gr.cc, on notera une inl."!-calalion cuiieuse (nous citons le conte grec) :

\\anl reçu du roi l'ordre (li> lui aniriier la l>('ll(- du Monde, le jeune chasseur fait suceessivenient eu chemin la Ti-utonlii' do plusieurs jiersonnages extraordinaires, (pii l'aideront à exécuter les tâches ini])0«sibles iniix)sées par la Belle du Monde ;\ ceux qui vendent conquérir sa main : manger en une nuit cent bœufs rôtis et cinq cent pains ; entrer dans un four ardent et y rester jusqu'à c(> qu'il soit refioidi ; etc.

(yes! bien là le thème du n" lo'i d.e (irimm, I^es Six Serviteurs ; nous consacrerons une étude spéciale à ce thème bizarre, et nous en ferons connaître une forme indienne qui est de première importance : car un certain trait merveilleux y écarte les invraisemblances

que l'omissii^n de ce trait a introduites dans les formes occidentales.

Un autre conte, également du type pur de la Belle aux cheveux d'or, a aussi, non seulement la pierre lumineus.e mais la pierre lumineuse que porte sur la tête un animal merveilleux. C'est un conte qui a été recueilli chez les Saxons de Transylvanie et qui combine, d'une façon plus ou moins heureuse, le thème de la Pierre lumineuse et celui du Scrjient reconnaissant (2).

Un jcime garçon racliète à des enfants un petit serpent, qu'ils sont en train de torturer, et il le nourrit affectueusement. Quand le serpent est devenu grand, il dit au jeurue garçon : « Je sins la fille du grand roi des Serpents ; mets-toi sur mon dos ; je t'emporterai chez mon père, et il te récompensera. » Ils arrivent chez le roi des Serpents ; cehù-ci a une couronne sur laquelle resplendit une escarhoucle. Instruit par son obligée, le jeune garçon demande au roi, pour récompense, son •( blanc cheval du Soleil à huit pattes » et son escarboucle. Le roi. lié par la reconnaissance, les lui donne, bien qu'à contre-cœïir.

(1) Y. .la^itch. Auf! dem xi'Khlnnxclien MœrrJienurliritz. n° 7 (Arrinv fur slavische P/iilolof/ic, I, 1870, p. 280).

(2) J. Haltrich. Deutsche V .Iksinœrniien au^ Jein Sar/isen.'an/fn in Siebenbûrçjcn (Berlin, 1836), n°i20.

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C'est ce cheval merveilleux qui sera, comme ses congénères dans tant de contes de cette famille, le conseiller du héros. Quant à Tescarboucle, — la pierre merveilleuse qui, dans les contes tlu type du Serpent reconnaissant, joue un rôle considérable, et sur laquelle il sera intéressant de revenir dans un Excursus spécial, — elle ne sert pas à grand chose dans le conte transylvain, sinon d'éclairer le jeune homme pendant son voyage vers le pays du roi au service duquel il s'engagera. Dès qu'il est chez le roi, il « cache l'escarboucle », dont il n'est plus question jusqu'au moment où le jeune homme en illumine le vaisseau dans lequel, conseillé par son cheval, il attirera, pour l'enlever, la belle Princesse aux tresses d'or (i).

Parmi les contes du type de la Belle aux cheveux d'or, il reste encore à citer, comme ayant la pierre lumineuse, ou du moins, une pierre qui rend les objets lumineux, un conte recueilli en Sibérie, chez les ïatares des cercles de Tiimen et de Jalutrow (^^ lindloff, op. cit., IV, 378) :

Un jeune orphelin a reçu d'un compatissant personnage une pierre précieuse. Errant à l'aventure, il anive chez un prince, qui l'accepte en qualité de troisième palefienier, chargé de soigner lu^ de ses trois chevaux, dont chacun a son écurie. Le jeune garçon frotte le ])oil .le son cheval avec la pierre, « et la sombre écurie devient aussi claire (juc le soleil en plein jour ». Les deux antres palefreniers lui portent cjivie el vont dire an prince que le jeune garçon s'est vanté de connaître la fille du roi des Péris, qui est dans une île sur la mer. Aussitôt W, prince ordonne au jeune garçon de la lui amener.

Nous avons autrefois résumé toute la suite de ce conte dans les remarques du n° 78 de nos Contes de Lorraine (II, p. 3oo).

(t) Dans ce conte tninsylvain. le cheval merveilleux n'e?t pas uniquement un conseiller; il paie aussi de sa pei'sonne. Quan I, grâce à lui, la Princesse aux tresses d'or est amenée chez le roi. elle vent, avant tout, avoir ses juments avec le cheval, chef du troupeau. Ordre est donné au jeune garçon de les aller cliercher. Pour comhattre ce cheval, adversaire terrible, le « cheval du Soleil » se fait faire (' un manteau do sept peaux de buffle » superposées. Dans la lutte à coups de dents, le cheval de la princesse perce successivement les sept peaux ; àlaseptième. il est épuisé, et une dernière morsure du chexal du Soleil le fait tomber vaincu.

Il ne sera pas sans intér.H, croyons-nou-, de revenir plus loin, d'une façons spé ciale, sur cet é|)isode.

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Monographie D

EXi:i IISLS IV

LE (( JOYAU 1)1' Si:iU>K\ï )) KT l/lNDT.

I.a couituiiit' du u i(ii îles Scrpciils » du coule lians>l\,iin, cité \in |H'U plus liaul, et sa pierre pi'écieus,'.' îespleiidissaute sont des traits qui appelleid dv nombreux ra|)pioclieiuenls. \ous iusisteioiis sur ceux où ces traits se pn'seiilenl , non poini iiieiilioniK's d'une manière pour ainsi dir." liénérale, mais encadii's dans des récits (araclérisés qui les spécialisent , donnant ainsi aux ressendjlaiices <()uslatées une bien autre valeur.

LXe ces types de récits, l'un, — relui auquel appartient le conte transylvain, — montre le joyau merveilleux du « roi des Serpents » cictroyé par celui-ci au l)ienlaiteur de son enfant. Dans un autre type, le joyau est dérobé à ce « roi des Serpents » dans des circonstances toutes particulières. En regard de chacun de ces deux types ûè récits, viendra se placer ce que nous croyons être la forme primitive indienne.

Notre exposé gagnera en clarté, si nous commençons par le second type.

(liiez les Wendes de la Lusac.e, petite population slave qui, en plein pays allemand, en plein Brandebourg, a résisté à l'absorption germanique, il a été recueilli, dans l'arrondissement de Cottbus (régence de Francfort-sur-l'Oder), au voisinage immédiat de la Foret de la Sprée (Spreewald), diverses légendes se rapportant au <. roi » ou à la <( reine des Serpents », qui portent sur la tête une couronne d'or, garnie de pierreries étincelantes. Dans une de ces légendes, un paysan, ayant découvert que le roi des Serpents séjourne dans la Foret de la Sprée, veut s'emparer de sa couronne. li étend par terre, dans une clairière bien ensoleillée, im linge blanc; puis il se cache, lui et son cheval. Peu après, arrive le roi des Serpents, qui dépose sa couronne sur le linge et s'éloigne un peu. Aussitôt le paysan se saisit du linge et de la couronne, monte vite à cheval et s'enfuit à toute bride. Poursuivi par le roi des Ser-

pents et par tous les serpents de la forêt, il réussit à leur échapper. La légende finit prosaïquement par la vente de la couronne dor (il n'est i)as (juestion ici de pierreries), qui rend le jiavsan très riche (i).

Dans des léiLiciidi'S allemandes de l'ancien comté de Mansi'.cld (prcvince prussienne de Saxe), du Mecklendjouru;, du Sclilesvig' (2) et dans une légende d.? Bohême (3), le roi des Serpents dépose également sa couronne d'or ( (( étincelante de pierreries », dans le conte de Bohême; « toute garnie de pierres précieuses vertes », dans le conte du Schlesvig) sur un linge blanc, préparé par la personne qui veut s'en emparer.

Tf)ujours chez les Wendes de la Lusace, on raconte qu'au t.emps |;assé la l'( rèt tle la Sprée était remplie de serpents avec leurs rois auv coui-onnes d'or resplendissantes de pierreries, et l'on rapporte conimenl un certain homme, au prix de sa vie, les fil tous tomhei- dans une grande l'osse. où ils périrent. (( Et, depuis ce temps, le> seriieni-- ont (lis[iaiu de la Forêt de la Sprée. »

Loin de la ioièt de la Sprée, chez Jious, en France, (( dans les forêts du pays de Luchon » (Haute-Garonne), on voyait « jadis », disent des légendes pyrénéennes, de grands serpents, qui avaient sui- la tête non pas une couronne d'or à pierreries étincelantes, iiuiis (( une pierre brillante ». « Si on tuait le serpent, on s'empaiait de la pierre, qui est un talisman très précieux (Z|). »

Toujours (( aux temps passés », non plus dans le Aiidi, mais en pleine Belgique wallonne, près de Court-Saint-Etienne (Brabant), un énoîjue sei'p.ent, qui jetait la terreur dans le pays, (( portait constamment sur le front un gros diamant, et ne le quittait ({ue pour se baigner ; alors il 1." déposait sur une pierre plate ». Un charbonnier réussit à s'en emparer, pendant le bain du serpent, et il échappe à la rage du monstre (P. Sébillot, II, p. 357).

(1) l'idm. Yeckenstedt, Wendische Sigen. Mnrrhen. . (Graz, 1SS0), p. i02cl PiiiV^

(2) Groessler, Soiien di'r Grafsc/iafl A/ansfi-ld (Eisleben. 1S80). ]^. ITS: - Kar. Bartficli, Saf/pn. .]f,rrr/ieii... ans Mcr/ilcnliurfi (\'n'Uj\e, tS80),I, ]). ■ri>^ : — I\. Miillpii, lioff, Srif/eii, .]f,rrc/ien iiuil l.u'der der lier: i(///iiinipr Sc/ileswig llohliin itnd Ijntrn liurfi iliiel. 18i5\ p. .'J.'i.^i.

(.'{) (Irolimann, So'jcn ans ni/duncn (I^r.igiie, 18()ll) p. 21',) et suiv.

('h P.iul Sébillnf, l.r l-'nlL-lori' île France, I. p. 290. — C'est à cet ouvrage cnn- ?i(l(''ra]jle ('1 vol.. l'aris, l',)()i-1007) que luni.'^ cmpniiilei'nnp la i)liiparl des i-onseigneinenls qui vont suivre, renseignements lires de toute sorlc d'ou\ rages, ;ive,. iiulicalions de la [)his scrapuleuse exactitude.

Dans Molir réiîioii du ( inliv, un ircil du l^trez {V. S('l)ill(i|, 11, 1>. ';i'i\ <|ui ddimc ;\ ,l;u(|U(> Cnur le mmi de .lac(|U('S Joli (j.iii, ■'"*'""''' M'"' '*' l'aiiiciix aiijcnli/T Au loi coniiiiciira sa Inrluiic en (Irriihanl le jo\aii nuMVi'ilIcux d'un >(i|i(iil. «i Joli (.(rur .iiipril ([u aiipirs de Tt'laiiii- (h- Rois\ \i\,iii un --ciiicnl (|ui poilail sur la Irir une hai^iic uia,i;i(|uc. (;"('|;iil un dianiani ('■hlouissanl , cl (vJui qui aurail pu le posséder, aurai! a((piis le poinoif de cli.inj^ci- en or tout ce (pi'il aurail louclu'. » Ici, le scrprul (l('|)osc s:in jovau tous les soirs, (piaiid il \a dormir. Joli Cicur cni|)loic deux crus, loutc su fortune, à l'aire l'abricpier- un lonncaii li('rissé de pointes, (|u il dresse (( au milieu cruti drap bien blanc, afin ipie le serpent \ienne (lo.mii- sur ce drap. » Ouand le serpent esl endormi, Joli (.(eur saisi! la bai^ue et se caclie dans le !onncau. I,.c serpent, (( (pii renille la cliair de bon chrétien », se roule conlic le lormeau ; mais les {jointes le l'ont crexer. (( Joli (ax'ur, av.er son anneau, devient plus riche ipie le loi ».

l.e (, (Irai) l>lanc », sur hnpiel le serpent \ient dormir, iaj)pelle, — bien que ce n» soit |)eul-ètre (ju'une coïncidence fortuite, — le < linge blanc » sur le(|uel le (( roi des Serpents » des légendes allemandes dépose sa comonne. La ruse du tonneau garni de pointes se retrou\e dans des légendes de Condes (Franche-Comté), de la \allée d'Afiste, des Alpes vandois.e? (P.Sébillot, Tl, p. 307 : I, p. 3/12).

En f^ranche-Comté et dans d'autres régions (Bourgogne, Beanjolais, Alpes vaudoises, vallée d'Aoste (i), le serpent à la pierre précieuse est, sous le nom de Vouivre, un être non seulement fantastique, mais fantastique jusqu'à l'absurde. Ce n'est pas sur la tète ({ue ce serpent, souvent ailé, porte sa merveilleuse « escarboucle » ou son mcrv.eilleux « diamant » : sa pierre lumineuse lui sert d'œil, ■et, quand la \oui>re va boire ou se baigner, elle dépose ce diamantœil sur le b(>rd de l'eau; « de peur de le perdre », dit une légende. Si Ion s en enqoare, la \ouivre, devenue aveugle, périt bientôt d.e désespoir.

Dans la Bresse (P. Sébillot, III, p. 298), ce qu'il y a d'excessif .dans l'étrange, est gazé. C'est toujours a au milieu du front » que la ^oui^re (( porte un diamant superbe », mais il n'est pas dit que ce diamant lui serve d'ceil. Ce qui distingue aussi la Vouivre bressane, c'.est r(( anneau d'or » qu'elle a a au cou ».

(1) P. Séhillol If, p. 20(i, 207; — Cli. I3o;niquipr, F/iinm et Flore /lopulnirrs (Je -la Franc/ie-Comte (Paris. 1910), pp. 2o-lO.

— 2ol) —

Cet anneau d'or se retrouve clans des léfrendes de l'Auvergne <P. Sébillot, II, p. 206), où (( la garde des trésors enfouis est confiée à des serpents, qui portent au cou, en marque de leur mission, un anneau d'or, qu'ils ont soin de déposer sur le bord des fontaines, lorsqu'ils viennent s'y désaltérer, de peur de l'y laisser tomber ».

Si parfois, en vertu d'on ne sait quelle (( mission », les serpents sont simples gardiens de trésors, de monceaux de pièces d'or, qu'ils n'ont ni fondues ni frappées, ils sont aussi, d'après certaines légendes, fabricants de pierres précieus,es d'un grand prix et même d'une valeur inestimable. En Hongrie, on raconte que (( les diamants sont soufjlés, comme on souffle le verre, par des milliers et des milliers de serpents dans des cavernes, et ensuite enterrés dans le Scd>lc )• (i.' - " r)ans toutes les principautés danubiennes, on croit que les pierres précieuses sont formées de la bave des serpents et que, jiar suite, leurs nids contiennent des ricbesses incalculables (2) ».

En France, dans la Sologn'^ (P. Sébillot, II, p. Z(.'|3), on donnait en détail, il y a un siècle, le procédé par lequel les couleuvres et serpents de la contrée, se réunissant en un tas, et dégorgeant une liqueuT- brillant.e de dessous leur langue, confectionnaient un gros lUamant, (pi'ils jetaient ensuite dans l'eau. — Plus récemment, dans le Beirv [ibid.) , on parlait d'une semblable assemblée annuelle des serp.-^nts : Un bûcheron voit, un jour, (( des serpents qui formaient une énorme boule ». dette boule « se mouvait lentement, et, au-dessus, biillait un point lumineux, qui grossissait à vue <I'œil ». Les serpenrs se dispersent, laissant là un énorme diamant, qi;e le plus grand d'entre eux met sur son front et qu'il dépjse pour ■*rt1er boire. Vn an et un jour après, le bûcheron, qui depuis longtemps guette l.'^s serpents, s'empare du diamant et s'enfuit. Le ser- })ent ne le poursuit pas ; (( car (ceci est une infiltration des histoires de la Vouivre), en lui enlevant le diamant, le bûcheron l'avait aussi lirivé d."^ la vue ».

Ici, <( le |)lus grand des serpents » est une sorte de chef, ayant l'insigne de ya dignité ; mais, à la différence des légend.^s d'Allemagne, ni la légende berrichonne, ni aucun." des légendes (pie nous Aenons de citer ne ccnnaît de « roi des Serpents ». La « couronne

M ) W. il. .]nuo< cl [.. t. Kn)i)f, T/ir h;dl;-T(ilrs nf ll,r M/iqi/ars (Londres, i8S9), p. I>.\IV.

(2) .Vlexaiiilri. liitlliidfx tlf lu llointifinii'. |). XI. VI (l'ilr [lar \\ lîollaii.l, Faune populaire de la /■'nuire, l. III, Paris, h'^SI. p. ii).

il'or 1) dv la ^()lli\I•(^ dans les Alpes \ aiuloiscs, son (( aiurcttc ou coiiidiiiu' ('tiiuclaiiU' )) dans le Jura (i), ne j)eu\enl ('\ideninient èlic iiileipit'tées dans ce sens.

Depuis longtemps, dit la légende wende, « les serpents ont disparu de la Forêt de la Sprée ». Ce n'.est certes pas de l'Inde (pi 'ils ont disparu. Le pa\s par excellence des serpents n'a pas changé sous ce rapport depuis les anciens temps : à une époque récente, un spécialiste en cataloguait deux ccnl soixante-quatre espèces (2). El ce n,e s^ont pas seulement d.es légendes, c'est tout un ensemble de croyances, toute une mythologie qui, dans l'Inde, se rattachent aux serpents. Les quelques indications que nous allons donner, loin de iious écarter du conte transylvain, notre point de départ, nous aid,'?ront à le mieux comprendre (3).

Selon les idées hindoues, les serpents, particulièrement sous le nom de iSâyas, revêtent, quand il Leur plaît, la forme humaine ; ils sont doués de science, de force et de beauté. Ils résident en grande partie dans les profondeurs de l'Océan et au fond de lacs ou de grandes rivières, plus fréquemment encore dans le monde souterrain du Pâtâla, où leur capitale Bhogovatî déploie la plus éblouissante richesse. Ils ne sont pas toujours représentés comme malfaisants et méchants ; s'ils sont armés du plus redoutable venin, ils possèdent aussi un élixir de force et d'immortalité. Leur souverain chef est Vâsuki (ou Cesha) ; un temple très fréquenté a été érigé en l'honneur d,e Vâsuki à Prayanga. Les Nàgas sont l'objet d'un culte formel dans toutes les religions de l'Inde. Honorés aussi chez les Bouddhistes, ils tiennent une place prééminente dans la littérature .et dans l'iconographie du bouddhisme du Nord comme du bouddhisme du Sud. Le grand nombre de noms propres, tant de personurs cpae de lieux, dans lesquels entre le mot nâga, montre, à lui seul, combien ce culte est répandu dans l'Inde.

On nous faisait connaître dernièrement une lettre venant de l'Inde et qui est instructive. Une jeune religieuse missionnaire française écrivait des Piovinces centrales à sa mère que, dans la région habitée

(1) E. Rolland, op. cil . p. W. — P. Srl.illot, 1. p. 2i'2).

(2) lîoulenger. Fatina of Brilish Inclia ; Rcptih and nalracliia (Londres. 1890)

(Si Nous emprunterons nos renseignements à l'ouvrage de M. A. Tîartli sur lex /ielif/wns (le l'Inde, revu et complété par Téminent et si regretté indianiste dans la traduction anglaise qui en a été faite (3° édition, Londres, 1881, pp. 2()d-2{)7).

par clic, il y a des serpents très dangereux, que l'on tue ; d'autres, très dangereux aussi, on ne les tue pas, parce que ce sont des divihiii's ; et non seulement on ne les tue pas, mais on leur fait des offrandes. Ainsi, un certain Hindou, tremblant et criant d'effroi à l'approche d'un 1res venimeux serpent, voit enfin la terrible bête s'enfoncer dans un trou : aussitôt il met à l'entrée du trou de l'encens et une jatte de lait... Le lait, régal offert au serpent ; l'encens, hommage rendu au dieu.

Nous avons sous les yeux le texte d'une formule très authentique de prière, à adresser au roi des Serpents Yàsuki dans le cas où une personne .est morte de la morsure d'un serpent ; ce qui, selon la croyance générale des Hindous, l'expose à renaître serpent dans l'existence qui suivra celle qui vient de finir (i). Voici donc ce qui est à réciter devant l'image de Vâsuki : <( 0 Nâga! tu es sans com- (< mencement ni fin, tu es invincible, tu es tout puissant. Je te <( supplie de délivrer ce membre de ma famille qui est rené dans ('. la lace des serpents, du fait qu'il est mort de la morsure de « l'un d'eux. » — Pour procéder à ce rite, il faut, bien entendu, avant toutes choses, « que l'on ait un serpent fait en argent ou en or, en bois, en argile », et ce serpent doit avoir cinq hoods ». Le mot anglais hood (« coiffe » de femme, (( capuce » de moine) est la traduction d'un mot sanscrit phana.

Ici un peu d'histoire naturelle est indispensable, pour que nous puissions, non seulement donner une idée de l'idole hindoue, mais rendre bien intelligibles les contes hindous que nous aurons à examiner plus loin.

Pour créer le type merveilleux de Vâsuki et des autres Nâgas, l'imagination hindoue a pris, dans l'Inde même, un être très réel, le serpent si redouté, connu des Européens sous le nom de cobra, abrégé du portugais cobra de capello, a couleuvre, serpent à chap^eau ».

Par ce nom, les navigateurs portugais du début du wi*" siècle ont parfaitement exprimé une particularité caractéristique de la bête. Ouand le cobra est dans un état d'excitation, la partie antérieure du corps (un tiers environ de la longueur totale) se dresse verticalemrnt et le cou se dilate considérablement par l'action des côtes de

(1) (le document a été communiqué \r,\r un de^ di)cteurs de là-bas, nn Pandil, aux .\ort/i liidian Notes and Quenes ;amiée 189i, n' 205).

ci'ltt' n'i;ioii, tjiii (lislriulciil l;i [icaii en iiiir Sdilc de disiiiic airomli, (ie iiiailirr.i' à (•(Hixiir CiUiipIrtiMiiriil la Irlr, la(|!icllc si'iiililc disparaîlrc> : \ u aloi's par (Ifiiiriv', le coliia sciiihlc |)oilci- une soilc i\c Lfiaiu! cliapiMU ixuul, ddù le nom poilui^ais dv cohni ilc vnpiiU). Los iioiiis a|ipli(]nt's, ni aiii;lais cl m Iranrais, aux sci'pi'Uts àv ce ironro soni analoi-ucs : lioodcd .s'na/.c.s- (k serpents à cuilTe ou à capuco m\ en an^dais; a serpents à coiffe », eu français. Sur ce disque, toujours pai- dcrrièie, se dessine une soile d'il ou de Y, dout chaque branche se termine pai- un petit ceivle, un occllus, ce qui lait destin ner aussi le cobra par ]c nom de <( serpent à lunettes ». Vu par de\anl, le disipie, s"i'talanl d(Miière la tète et le cou du cobra, lait p.enser à un bouclier, d'où le nom allemand de ScJiildoller, (( \ ipère à bouclier ». — Ce ironre de serpents n'est pas formidable par ses dimensions, un mètre et demi de longueur au maximum ; mais pcrsonn.e n'ignore, dans rindi\ (|ue son venin est mortel. Aussi quel effet de terreur ([uand, la t(Me menaçante, le cou dilaté, le haut du corps droit et rigide comme une statue, l.e cobra, tendant, tous ses muscles de l'arrière, s'a\ance im|)la(\iblement vers l'objet de sa colère (i) !

Xoilà, croyons-nous, l'essentiel sur ce sujet, et maintenant, ce nous semble, on peut comprendre ce que sont les phanas, les hoods de l'image du (( roi des Serpents » Vâsuki. Cinq hoods, donc autant de têtes. Et, d.e fait, un bas-relief d'un célèbre monument bouddhique, remontant au n", peut-être même au m'' siècle nvnni noti-c ère, le stoûpa de Bharhout (2), représente, tout auprès d'un homme assis par terre et probablement engagé en conversation avec lui, un serpent dont les cinq têtes aux cous dilatés de cobra, se dressent au-dessus d'un corps unique, replié sur lui-même.

Une publication toute récente, qui nous a été communiquée par un bienveillant indianiste (3), nous a mis sous les yeux une quantité de monuments de la dévotion populaire à l'égard des Nâgas dans rinde actuelle ; ces monuments ont été photographiés dans l'Inde du Sud, mais, — ainsi que le fait remarquer l'auteur anonyme du

(1) Nous avons cliercli^> à condenser ici les données des spécialistes, cintmiies dans l'ouvrage de A. E. Brehai, T/iiprlehru,Ul° Section, p. ilG el siiiv., et surtout dans l'édition française de cette section, tout à fait remaniée par M. E. Sauvage, MeneiUp!^ de la Xalure. Les Hepliles et les Bali ariens (l'aris, 1880), p. -i26 et suiv. Nous avons consulté aussi le livre de .M. E. Nicliolsoii, Jndian Snakes (Madras, 1874), p. lOo.

(2) Voir .\lexander Cunninuliam, T/te Slûpa of Bliarhut J.ondres, 1879), planche XLII, 1.

(3) Anniial fie/iii/i of ihe Arr/i.rolof/icnl Department Sout/icni Circle, Madras, far Ihc ijear ÎUli-l'.lt'j (Madrus, 1915), pp. 34-39.

Mémoire cjui les accompagne, — il s'en lencdiilic un \)v\i paitdut dans l'Inde. (Notons que les monuments de ce genre ne sont nullement bouddhiques, comme le stoùpa de Bliarhout, mais datent d'époques où le bouddhisme avait disparu de l'Inde depuis d.es siècles). c( Dans la région de l'Himalaya, comme d'un bout à l'autre du Dekkan et de l'Inde du Sud, et sur la côte orientale en particulier, (les images de Xàgas, sculptées sur la pierre, sont érigées à l'entrée des villes ou villages pour être l'objet d'adoration publique, et des offrandes sont faites en cérémonie aux cobras vivants. » Des quantités de plaque de pierres portant de ces sculptures se voient, dans presijue chaque village, entassées dans quelque coin de la cour du temple de Si va, ou placées à l'ombre d'arbres vénérés.

Les sculptures reproduites sur les planches de ce Mémoire représentent toutes des cobras, les uns à une seule tête et un seul pliana, d'autres à trois tètes et trois phauds, d'autres enfin à cinq tètes sur un seul phann, formant à l'arriére un énorme bouclier.

Venons maintenant à un épisode d'un conte oral du Bengale (i) :

Un prince et son ami, le lîls du ministre, égarés dans mie foret, montent sm- im arbre pour passer la nuit en si'ireté, après avoir attaché leurs deiix chevaux à l'arbre. Tout à coup ils voient sorth- d'un étang un énorme serpent : sur sou phdivi formant crête [crested hood) resplendit un joyau (mfinibya, en hindoustani), qui éclaire tout à la ronde. Le « gigantesque cobra » dépose son joyau par terre et se met en quête (l'une proie. Après avoir dévoré l'un après l'autre les deux chevaux attachés au tronc de l'arbre, il s'en va plus loin. Alors le fils du ministre, usant d'un moyen dont il a entendu parler comme s 'employant en pareil cas, couvre de crottin de clieval le joyau hunineux, et le Serpent, mis ainsi dans l'impossibilité de retrouver ce qui est pour lui une sorte de talisman, périt. La liunière du joyau révèle ensuite aux deux jemies gens l'existence d'un magnifique palais au fond de l'étang, ils y trouvent une belle princesse, captive du serpent, et le ])rincc l'épouse.

.Vinsi, c'est un pluinu, tel que celui des cobras, qui sert de support à la pierre lumineuse que Le serpent du conte bengalais dépose et reprend, absobmient comme le roi des Serpents de la Forêt de la S|)iée et des autres légendes européennes dépose et reprend sa

(1) Lai Rcliari Dai. Fol/;-lalcx of Bciu/til (Londres, 1SS3;, n" 2.

riche courdmic. M;iis ce phtma esl |)i(i|)ni tidiim' :\ l'iMioiiiiilé du mouslre > i i.

Toujours dans l'iiide, I(^ célèhic j)oèim' de \(ilii ri l)(in)ay(intî, ou, du moins, une recensidii de ce poème, montre le un dt>s \àgas k.iikolaka, au milieu d'un incendie de inrèl, ie|ilii'' vur lui-même près du l'ou. (( la lèle encerclée par l^'clal accumulé du joyau de son i)hnna 'i. cpiand, à sa piière, \ala le sauve (->.).

L'.^s liouddliisles, (pii (Mil mi> lanl de vieux iolkloïc iiulien, plus ou moins l)ien couser\é, dans leurs DjàUikas (récits des existences rampe, la j>ierre brille (( conmie un petit soLeil » (?,).. — Il en est successives du Boudtllia, lanlol homme, lantol animal, tantôt être surhumain), y parlent du joyau du Serpent. Ainsi, dans le Djâlaka n" '^!^^^ (vol. VI, p. <)- de la trad. anglaise), il est question de la « gemme couleur de coccinelle, dont l'éclat rend rouge la tête » d'un roi des Nàgas. Dans ce même Djàtaka (p. 9/,), « un millier de jeunes Nàgas « ont apporté, du « monde des Nàgas », (( le joyau qui accorde tout ce qu'on peut désirer )>, et l'ayant posé sur un monticule de sable au bord d'une rivière, ils jouent toute la nuit dans l'eau, (( éclairés par sa splendeur ».

Ce n'est pas sur sa têt.e, c'est dans sa gueule que le (( grand Cobra » d'un conte indien du Dekkan porte a un énorme diamant, de la formé et de la grosseur d'un œuf », et, tandis que le monstre de même dans un conte tiré du répertoire tout indien des contes de l'île de (leylan (4) :

Un prince se trouve par liasard dans un certain pays, où personne ne sait d'où vient une lumière qui se met à thriller chaque nuit. II découvre qu'elle vient « du roi Nàga du monde des Nâgas ». Celui-ci,

(t) Le fait que le cobra merveilleux du conte ben,2;alais dévore doux chevaux peut donner une idée de cette énorraité. Dans le monde réel, le cobra, long d'un mètre et demi au maximum Oious l'avons déjà dit), ne mange que des oiseaux, des petits mammifères et certains reptiles ou batraciens. - De plus, bien que le cobra puisse nager et qu'on le voie même aller à la mer, c'est seulement dans la mythologie hindoue qu'il habite les profondeurs des eaux.

:2) Ce trait du phana. dont nous donnons la traduction littérale, appartient à tarecensiondu popme insérée par Somadeva dans son lûilhn Sant Snqara (trad. anglaise de C. H. Tawney,!. p. 5C)i). I-a recension du .l/rt//«/>//ft/-fl/(7 (trad. anglaise de Protap Chandra Roy, Calcutta, 1884, liv. lit. p. 2(Xt) n'.i pas le joyau lumineux.

3» Miss M. Frère, Old Deccan Days, '2' éd. (Londres, 1870). p. 33.

'i\ H. Parker, Village Folk-lales ofCei/lon. vol. î, (Londres, 1010). n° 47. — Un autre conte singhalais (II Parker, vol. II, n" 80 a ce même épisode abrégé.

quand il arrive à un œrtain endroit, rejette la (( pierre du Cobra », qu'il tient dans sa gueule, et s'éloigne pour aller manger ».

Mêmes allures chez Le (( grand Cobra », du conte du Dekkan. (Dans le conte bengalais, on se le rappelle, c'est aussi pour aller chercher une proie que le serpent dépos,e le joyau lumineux qu'il porte, non dans sa gueule, mais sur son phann).

Quand le Nàga s'est éloigné, le prince singhalais couvre la pierre lumineuse, non point de crottin de cheval, comme fait le « fils du ministre » dans le conte bengalais, mais de bouse de vache, qu'il s'est procurée par avance. Comme dans le conte bengalais, le Nàga ne peut retrouver sa pierre, mais il n'en meurt pas : le prince le lue d'un coup d'épée. — Dans le conte du Dekkan, le Cobra est pris à un piège, oii il périt.

A l'Occident de l'Inde, en Europe, cette histoire indienne du joyau merveilleux dérobé au (( roi des Serpents » est arrivée, on l'a vu, fort peu modifiée, jusqu'à la Forêt de la Sprée et ailleurs. Du côté de l'Orient, en Océanie, elle a voyagé jusque chez les Papous, et elle s'est acclimatée dans la petite île de Nufor (voisine de la partie hollandaise de la Nouvelle-Guinée), où très probablement le missionnaire protestant hollandais qui l'a recueillie, a cru avoir affaire à une légende indigène (i). Voici ce que le récit indien est devenu chez ces na'ïfs sauvages :

Un pauvre homme s'empare d'un or (sic) qu'un serpent a dans la gorge et qu'il rejette parfois pour jouer avec cet or : à ce moment, l'or donne une grande lumière. Cet or merveilleux est plus tard acheté au pauvre homme par le roi au prix de grands trésors.

La Nouvelle-Guinée fait suite vers l'Orient aux îles Malaises, à cette Indonésie (Célèbes, Java, etc.) où ont été recueillis un grand nombre de contes indiens. La voie de transmission est donc tout indiquée.

Dans le Djâtaka n° 253, le nom du « roi des Nâgas », Manikantha, a Gorge à joyau », suffit à lui seul pour nous apprendre comment ce Nâga portait son joyau merveilleux, et classe le récit, à ce point

(I) XufiHirsrhe Fabcicn en \'ertrllinijr>i..., n° 22, dans Hi/'dragen lot de Taal- Lnml-ea Viilkeiihuiidc van Xederldntlsch-lmlië (année 1908 .

— ^HW) —

de viio, à c'ùt(' des ((Uitcs du Dckk.iii, tic (IcNlaii, ilc l;i Noiivelk^- (iiiiiit'c. Mais ce (]ui ol le |)lus instiiidir, dans ce iiièino Djàtaka, l't'sl (iiic, (■(iiit'(iriii('iiii'iit à la iii\ tlioloiric liiiulouc, le Nàj^a prend lantnt la Idriiic Imiiiaiiic, laiilôl la loniic de sci-pctil :

Deux riiTi's. lils (le hraliiiiaiii', doiil raîiir est le lUxlhisdll lui lic Culiii- Bouddha), so font ascèfos sur le bord du (laiif,--!'. cl leurs erinila<:es soid à peu de distance l'un de laiilre.

Or, MU jour, le roi des NAgas Mauikantha (h Gorf^e à joyau »), sortant du lletne suas la foniyc liumniiu-. \;\ trouver le plus jruni' ascète, et, bientôt ils sont grands amis.

Les visites du >iàga .de\ ieinieut t'ré(picutes. et, chaque lois, avant de prendre congé, ]X)ur témoigner son affection à l'ascète, il reprend sa forme de serpent et, entourant son ami de ses replis, il le ti(Mit quelque tem})s embrassé, « son grand phana avi-dessus de sa téti' ». L "ascète en maigrit et son teint en cliange de peur.

Le Bodliisattva. étant venu chez son frère et le voyant dépéjir. se fait tout raconter. Alors il dit à son frère : « Quel ornement porte le roi des Kâgas, quand il vient te rendre visite [sous forme humaine] ? — Un précieux joyau. - — Eh bien 1 quand il reviendra, avant qu'il ait le temps de s'asseoir, demande-lui de te donner le joyau. Aussitôt il partira sans l'embrasser de ses replis de serpent. Le lendemain, tiens-toi ta ta porte et adresse-lui la même demande ; le joiir d'après, va la bu renouveler, juste au moment oîi il surgira du fleuve. Il ne leviendra plus te voir. »

Les choses se passent, en effet, comme l'a dit le Bodhisattva. Et, le troisième jom-, le Nâga, du milieu de l'eau, dit à l'ascète : « Si j'ai en abondance à manger et à boire, c'est grâce à ce joyaii que tn demandes. Tu demandes trop. Je ne te donnerai pas la gemme, et jamais plus je ne reviendrai. »

En effet, le ^àga disparaît poin- toujours.

Pour témoigner son aff,ection à l'ascète, le roi des Nâgas l'enlace dans ses replis de serpent et il l'ombrage de son phana. Dans une légende célèbre chez les Bouddhistes, le Nàga Mutchalinda agit de même à l'égard du Bouddha en méditation, mais pour le protéger contre un violent orage : de son phana largement étalé, Mutchalinda fait un dais au-d.essus du <( Grand Etre », tandis que ses replis s'enroulent autour du corps de celui-ci ou (dans une variante) se rassemblent au-dessous de lui pour lui servir de siège. Une statuette de cuivre, provenant de l'île de Ceyian, reproduite au frontispice du livre de sir M. Monier-Williams, Buddhism (Londres, 1889), montre le Bouddha assis sur les replis du Nâga et, selon l'expression de l'indianiste anglais, serpenf-canopied, « couvert du dais du ser{)ent », un énorme phana, où, sur la peau écailleuse, se détachent les côtes qui la distendent.

Dans le livre de James Fergusson Tree and Serpent W'orship (Londres, 1868), ouvrage dont certaines idées sont plus que contestables, mais qui contient des planches intéressantes, la planche XLV donne une statue qui a été trouvée près d'un édifice bouddhique, à Sanchi (Inde Centrale), et qui est aussi curieuse que la statuette de Cevlan : la statue en pied d'un personnage, la tête protégée par les sept phanas d'un Nàga, dont les sept têtes se penchent en avant. — Il paraît {ibid., p. i/»8) que, dans l'Inde du >iord, dans le Népal, pour honorer un défunt roi, on lui érige une statue le représentant debout et, derrière "lui, un Cobra, dressé sur sa queue et étendant son pluma protecteur sur la tête sacrée du monarque.

Toutes ces précisions sur les Nàgas nous écartent-elles de notre sujet ? Il nous semble, au contraire, que, par là même qu'elles nous ramènent sans cesse sur un terrain bien circonscrit, elles nous empêchent de nous égarer' dans des généralités conjecturales. En établissant, par tout un ensemble de faits, quelle place considérable les serpents tiennent dans la mythologie, dans les croyances populaires, dans l'iconographie de l'Inde, nous situons rétrospectivement dans leur milieu d'éclosion toutes ces histoires de serpents qui se sont envolé.es si loin.

Et puis, — pour ne parler que du Serpent bienveillani et protecteur de l'iconographie hindoue, — il n'y a pas loin de ce type à celui du Serpent reconnaissant du folklore de cette même Inde, et nous allons rejoindre ainsi le conte transylvain, point de départ de cet Excursus.

Dans les contes qu'il nous reste à étudier, le joyau merveilleux ne sera pas dérobé au Xàga, ni refusé par lui à un solliciteur indiscret ; il sera donné par le Xàga lui-même, en témoignage de gratitude, soit à son bienfaiteur, soit (comme dans le conte transylvain) au bienfaiteur de son enfant.

Voici d'abord un épisode d'un conte de l'Inde du Nord, raconté par un brahmane du district d'Etali (province d'Agra) (i) :

La princesse Phulande, que sa marâtre a fait px^xyser dans la jungle et qui est en flanjrer de mourir de faim, voit, un jour, un serpent

(1) .\tifl/i /ik/kiii .\ijlrs and Qurries, octoljre ISOli, n° 2">7.

;iriiv(M- j>r(''(ii)it:mniu'nl à cllo : <( S;inv('-ni(>i de mon ciiiicini. lui dil-il, et je te donnerai à niaiijrer. » La jjiineesse le cache dans ses vêlements, et }XMi apn^'s arrivi» Caruda [l'oiseau fabuleux, ennemi des ser])entsj, qui dit à IMiulande : «. Livre-moi mon voleur. » Elle lui réi)ond : « Ton \oleur n'est jkis ici. » Alors (iaruda s'envole, et le serjient donne à la princesse son joyau (mani) en lui disant : « Tontes les fois que tu auras besoin de quelque chose, tu n'auras (]u'à bien a|)lanir et préjiarer selon les rites un morceau de terrain et à v mettre !(> joyau, et tout ce que tu lui demanderas, il te le procmera (i) ».

Dans ce conte, que le brahmane narrateur a transmis en assez mauvais état de (xmservation à M. W. Crooke, le « joyau du serpent » j)i()( lire à l 'lu'id'iiie tout ce qui est nécessaire pour ses noces, après que, — sans doute par la méchanceté de la marâtre, — ce (]u'a tait préparer le père a disparu. Le rôle du joyau n'est pas |iliis im|)(u-|ant.

11 en est tout autrement de plusieurs contes, recueillis chez les Annamites avec tant d'autres contes de provenance indienne certaine. Le (( joyau du Serpent » y tient une place considérable.

Dans le conte n° 107 du recueil A. Landes (3), le serpent racheté par un pauvre « rameur », à un homme qui voulait le faire périr, donne à son libérateur, en témoignage de reconnaissance, (( une pierre précieuse ». « Par le moyen de cette pierre, lui dit-il, vous serez riche et vous obtiendrez tout ce que vous désirerez. )> Volée à son possesseur, la pierre est ensuite recouvrée, grâce à l'aide d'autres animaux reconnaissants, un chien et un chat, que le pauvre rameur a rachetés en même temps que le serpent. — Dans le n° 67, qui traite le thème bien connu de la Reconnaissance des animaux et l'ingratitude de rhomme, un serpent (un python) a été, lors d'une inondation, recueilli par un pêcheur sur son radeau, en même temps que des fourmis, des rats et un homme. Plus tard, le pêcheur est mis en prison, par suite de l'ingratitude de cet homme ; alors le

(1) Nous n'avons pas en fréquemment à noter dans les contes le genre de service que la princesse rend au serpent dans l'épisode du conte indien. Mais ce n'est pas dire que ce petit récit n'ait pas été, lui aussi, article d'exportation. Dans un conte des Souahili de file africaine de Zanzil)ar, issus d'un mélange de nègres et d'orientaux, surtout d'Arabes (E. Steere, Saa/nii Taies, Londres. 1889, p. 389 et suiv.), l'héroïne. Jeune femme calomniée auprès de son mari, s'en va dans la forêt, n'ayant emporté (pi'un petit pot de terre. Un serpent, qui fuit un ennemi, la suj)plie de le cacher dans ce pot. Elle y consent et, quand l'ennemi, un autre serpent, demande à la jeune femme si son compagnon n'esl point passé par là, elle répond qu'il est déjà loin. En récompense, elle reçoit du père du serpent un objet magique. — Dans le livre mongol le Siddhi-Kûr, traduit ou plutôt imité du sanscrit (B Julg. Afongolische Mœrcheti. Innsbruck, 18(38, pp. o.'i-oC)), cet épisode existe également, mais embrouillé Là, l'ennemi du jeune serpent est « un Garuda », comme dans le conte indien.

(2) A. Landes, Contes et Légcinles (inuaniites (Sa'igon, 1881).

python donne à son sauveur (( sa pierre précieuse » (non pas simplement, comme dans le conte précédent, « une pi.orre précieuse »), par le moyen de laquelle le pécheur guérit la fille du roi, devenue muette ; après quoi, délivré de captivité, il épouse la princesse (i). — Dans un troisième conte annamite (n° ()6), le serpent, qui est l'obligé d'un certain homme, vient porter a sa pierre précieuse » dans le lit de cet liomnLe. (( Une fois en possession de cette pierre, l'homme comprend le langage des oiseaux, des fourmis, de toutes les espèces d'animaux. » Ce conte se rattache au thème du Langage des anànaiix, qui a été étudié en 1862 par Benfey dans la revue Orient und Occident (II, pp. i33-i7i), d'après les docimients qu'il pouvait connaître à cette époque (2).

Au sujet de cette pierre, (( qui permet d'entendre tout ce qui se dit )), feu M. Landes fait remarquer que, d'après les idées annamites, c les serpents ont dans la bouche une pierre de cette nature ». —

Dans le conte annamite n" 29, de (( grands s.erpents à crête ronge » sortent de l'eau pour sauver un de leurs congénères, lequel s'est dépouillé de sa peau de serpent pour faire un mauvais coup sous forme humaine. — Enfin, dans le n° 3i, un serpent qui, lui aussi, s'est dépouillé de sa peau et qui est devenu un beau jeune homme, possède (( une pierre précieuse qui, pendant la nuit. j.ette assez de lumière pour éclairer toute la maison ».

Ainsi, à l'Orient de l'Inde, dans l'Annam, cinq contes, indépendants les uns des autres, nous ont présenté successivement le (' joyau du Serpent » du Folklore indien et ses caractéristiques si diverses.

A l'Occident de l'Inde, dans notre Occident européen, deux histoires d.e serpents reconnaissants et de leur pierre merveilleuse sont venues prendre place dans un livre du moyen âge, les Gesta

'D ("ne variante de cette liistoire a été traduite ilu ?aiii?crif en cliinois entre l'an 2'iO et l'an 280 de notre en- (vnir l'ouvrage plusieurs fois cité de M Iviorard Cha vannes, Ciin/ cents contes et (ipnl (jiips.... n" 2.')) ; mais, si ancienne que soit celte variante, elle a perdu le trait carictérislifiiie de la « pierre du serpent <> : le serpent, sauvé de l'inondation, apporte à son t)ienfaiteiir prison' ierune lianale « médecine excellente ». ({ui fiuérit le prince héritier, mordu préaialileinen t par le serpent lui inrine. - Dans un Djnidkn de même tvpe (n"7;? du j^rarui recueil canoniqne Ijouddliique en langue pâli, déjà cité) tout le passage de la guérison de la princesse ou du prince a dis|)aru.

(2 Dans V'ntradiictiDn de no9. Contes po/nil/nrcs i/c /.orrainc. nous s vous eu l'occasion de toucher les tlièmes des contes a' naniites l(li) et <)7 : le thème Ser/)pnl rcconnaxasnnl cl fidèles animaux, p. XI, le thème Reconnaissance des anvi.anx et in- (/ratitiii/c de l'/i .innir, [). X.\VI.

— 27i) noiiuuioriim. ^[^n a rit' it'digt' \fis l'an i.'ux), inobahlriiuMil on

Dans le conte formant le cliapilic in.i. le lliènio est celui du conte annaniite ci-dessus n" 107 :

II! pauMi' Ijùclicron a rcliK' (i'im lieu iikiIoikI où il> muiI loinl)('"s, un seiiuMit, un lion, ini sin^'e et, le sénéctial de l'i:nii)iie. Ce dernier se montre ontra}.'eusenient ingrat envers son bienfaiteur, tandis qvie les aiiiiu,ui\ lui témoignent, tons lern" reconnaissance. Le serpent,, nolammcnl lui apporte <lans sa pnenlc une pierre extraordinaire, de trois couleurs [lapident... eoloraliun tri])Iiei colore), l)lanche, noire cl rouge, laquelle a cette jjropriété qu'elle rentre d'elle-même en la possession de son vendeur, si on n'en a pas donné le juste prix. Cette pierre met le bûcheron en rapport avec l'empereur qui. a])i)renanl ainsi l'ingratihide du s<'nécbal. le l'ail pendiv ci élè\e le hùcberou à une haute dignité.

Signalons, sans y insister, dans ce chapitre iit) des Gesta, une forte altération du tliènie primitif : la pierre du serpent devrait, comme dans le conte annamite, guérir le roi ou uae personne de sa famille et amener ainsi la libération du pauvre homme, mis en prison sur les faux rapports de l'ingrat qu'il a sau\é.

Nous ferons encore une remarque : dans la plupart d.es contes se rapportant à ce thème et qui ont été étudiés par B.enfe> (Panischatnufra, I, § 71), le serpent ne fait pas présent d'une pierre merveilleuse à son sau\eui- ; il lui enseigne le moyen de guérir le personnage loyal qu'il a préalablement mordu ; parfois, ce moyen, c'est l'emploi d'une certaine plante (succédané de la pierre merveilleuse), que le serpent apporte à son bien lai leur (2).

Le chapitre ifjo de ces mêmes Gesta, tout en différant pour l'ensemble du conte annamite, s'en rapproche, beaucoup plus que le chapitre 119, quant au rôle qu'il fait jouer à la pierre du serpent :

Un roi aveugle a fait rendre justice h un serpent en ordonnant de tuer un crapaud, qui s'est emparé du nid de ce serpent. Quelque temps après, le serpent reconnaissant entre dans la chambre du roi, portant dans sa gueide ime pierre (Japidem) qu'il fait tomber sTir les yeux du roi. et aussitôt- celiù-ci recouvre la vue.

li) .Noms citons d 'après l'<'ili lion Hm-mann On?terley ilierliii. 1S7I).

(9) I,e crinte annamite n" f.7, - et. dans a lilti-ralnre hnuddliiqiie, le conte sino-indien et le Djàlnl;a. uienlionnrs nn p^n pins liant, en note, auxqnels il faut ajouter nn conte d'un livre siamois, tradnction d'nn onvrage uidien écrit en pâli (\d W-A^ivAU. fienqrnpliixrhe iinii Pl/innlot/iKche Bililor. Jena, !>!/:?, p.2/.^). — donnent ce qu'on |ieut appeler la l'orme nr/iiriliqiir dn thème luiondalion, radean. etct forme nne Itent'ev ne c innaissait ni ne ponvail connailre en tS.')'.>, date de son travail sur le Pnii/^rlinlaiilrn: les (lexla donnent la l'orme terrestre (-raiid trou dans une t'orèt). qui est la (orme luiliitm-lle.

Comparer, dans Le conte annamite n" 67, la fille du roi guérie de son mutisme par la pierre du python (i).

Dans son Historia major, le moine bénédictin anglais Matthieu Paris (mort vers 1259) rapporte un petit conte (parabolam) que le roi Richard Cœur-de-Lion se plaisait à raconter, en 1190, alors qu'il se faisait auprès de ses sujets l'apôtre d'une nouvelle croisade (3) :

Le grand seigneur vénitien Vital, étant à la chasse, tombe dans une fosse profonde, où se trouvent déjà un lion et un énorme serpent ; il appelle le charbonnier Sylvain, qui passe par là, et qu'il supplie de le sauver, avec promesse de cinq cents talents de récompense. Le charbonnier va chercher inie échelle, à laquelle grimpent d'abord le lion et le serpent, qui expriment à leur manière leur reconnaissance. Vital monte le dernier et, à la demande du charbonnier, il donne rendez-vous à celui-ci pour tel jour à Venise, où il s'acquittera de sa dette.

Quand Sylvain est rentré dans sa cabane, le lion lui apporte un faon ; le serpent, une pierre précieuse, qu'il porte dans sa gueule (gemmam pretiosani in ore deferens).

Au jour fixé, Sylvain arrive à Venise ; mais Vital ordonne à ses valets de se saisir de cet homme qui, dit-il, est un fou. Sylvain s'échappe et se rend au tribunal, où il expose l'affaire aux juges, et, comme son récit leur paraît incroyable, il leur fait voir la pierre précieuse. Puis il conduit quelques-lins des notables de la ville à la tanière du lion et à la caverne du serpent, où les deux animaux lui témoignent de nouveau leur reconnaissance. Les juges alors forcent Vital à payer à Sylvain ce qu'il a promis et à Un donner satisfaction j30ur l'outrage qu'il lui a fait subir.

Ce conte dérive évidenmient de la même source c[ue le chapitre 119 des Gcsfa Ronianonim : le thème primitif y a été, en effet, altéré

(1) Ce conte des Gesta s'est localisé à Zurich, et il y est flevenii une légende où Ctiarlemagne, — qui, en l'an 800. fit un st''jourdans la vieille ville suisse, ^ est mis à la place du roi anonyme. Ici et là, mrmes traits singuliers : une cloche placée devant le palais et ([ue viennent sonner ceux qui demandent justice ; le serpent qui s'enroule nutour de la corde de la cloche |)our la l'aire sonner et ensuite porter plainte contre le crapaud. .Mais la pierre ap[)ortée par le serpent reconnaissant à (Iharlemagne a une vertu toute particulière .• donn(';e par Charlemagne à sa femme, elle assure à celle-ci une telle affection de la part de son mari qu'il ne peut s'éloigner d'elle. Même après la mort de rirapi'ratrice, qui avant de mourir a mis la pierre sons sa liingue, Charlemagne ne peut consentir à la séparation, et la sépulture n'a pas lieu. Finalement, la pierre, jetée dans un marais, fait que l'amour de l'empereur se porte sur ce marais, auprès duquel il fonde .\ix-la-Cliapelle (J. et W. Crimm, f)putsi-he ■'^ai/en, 3' éd , IS'.il, t. (I. p. 76, n' 439. — Gaston Paris, //Anneau de In morte, dans le Juurnal des Srirrints, nov.-déc. 1896, pp. 13 et suiv. du tiré à parti.

(2) .Unll.rt f'ririsifnais; /fislona mojor léd. de Londres, tliiO, fol,), pp. 179-180. — Crnnde Chroniqtie de Matlhieu Paris, trad. par A. Huillard-Bréholles (Paris, 1810), t. II. pp. 23i et suiv.

do luvuw l'açoii. (luaiil an rôle dv la \ncnv |)i('(i(MiS(\ laciuelle nVst aui\r là (iiir pour l'aire rendre linaleinent justice au bienfaiteur d.e linizrat. Dans Matthieu Paris, laltération e^t la plus i'orte, bien que la fixation par écrit soit la plus ancienne {Ili^toria iiKtjor, pi'emièrc moitié du xni'' siècle ; (h'sld, coinniencenient du xiv"). Dans ios Ge-iita, la pierre précieuse du serpent a encore quelque chose de nier\eilleu\ ; dans Mallbicu Paris, elle n'est, indépendamment de sa valeur vénale, ipi'une pièce justificdlivc à l'appui de la réclamation de Syhain.

A rapprocher du conte de Kicliard ('.(cur-de-bion un conte oral

sicilien i Pitre, n'^ 90).

Dans le conte annamite n"" GG, nous avons \u le serp,ent, par le don de « sa pierre » à un homme dont, il est l'obligé, faire que celui-ci comprend le langage des animaux. Même chose dans un conte populaire grec de Lesbos, où le serpent est remplacé par un poisson (1) :

Un jeune homme, simple d'esprit, va tous les jours faire l'aumône h la mer. en y jetant du pain, qu'un poisson vient manger. Un jour, le poisson lui dit qu'il va lui rendre son bienfait. « Approche ton doigt de ma bouche. » Et il donne au jeune homme une petite pierre brillante. Cette pierre, quand on l'a dans la bouche, fait comprendre le langage des animaux.

D'ordinaire, dans ce thème, c'est directement, sans l'intervention d'un objet merveilleux, que le serpent confère à son bienfaiteur la connaissance du langage des animaux (2).

(1) G. Georgealcis et Léon Pineau, Ac Foik-lore de /.e.vôo.sM Paris, 189i, n" 8).

(2) Un petit groupe de contes de ce type substitue à la pierre magique un objet très vulgaire, qui opère de même. Dans un vieux manuscrit allemand ( liieod. Grosse, Gesta Romanorwn, Dresde, 1847, II, p. 190', un chevalier a sauve dn feu une vipère; elle lui met dans la bouche une racine, que le chevalier avale, et aussitôt le voilà qui possède le secret du langai^e des animaux. - 11 en est ainsi dans un conte oral allemand de la région du Harz (H. Proehle, Mxrchen fur die Jngend. Halle, IBo'f. n" 18), où un « roi des Serpents » remplace la vipère. — Dans un petit poème des Tatares du Lebed. entre la Rija et le Tom (siberie) ( \\ . Radloff. op. cit., I, p. 320 et sniv.). le serpent, dont le fils d'un marchand a racheté la vie, donne à son sauveur d'abord une lierbe qui. mise dans la bouche, fait comprendre à celui-ci le langage de ce même serpent, puis un petit morceau de bois qui, dans les mêmes conditions, procure toute sorte de richesses.

Paniii les contes du type Serpent reconiutisstinl et fidèles aniii^aux (type du conte annamite n" 107), nous cit.erons, toujours en Occident, un conte litluianien du Gouvernement de Suvalki (Pologne russe) (i). Là, (T)nuiie dans le conte transylvain, le héros rachète un serpent à des enfants en train de le maltraiter, et le serpent dit à son libérateur de demander au serpent, son père, a une petite pierre (juil a )) ; « En mettant cette petite pierre dans ta bouche et en sifflant, tu auras tout ce que tu peux désirer. » — Dans un conte albanais de même type (A. Dozon, op. cit., n" 9), le bierdaiteur du jeune serpent doit demander au père de ce dernier u ce qu'il a sous la langue », et il est bien désappointé, quand il voit que c'est une pierre ; mais, tout en maugréant, il frotte cette pierre sans y penser, et aussitôt apparaît un nègre, qui exécute tous ses ordres.

Dans un de ces contes de 1 île de C.eylan qui, malgré de nombreuses et parfois considérables altérations, reflètent d'une manière si instructive tant de contes de l'Inde toute voisine, l'objet magique que le (( roi Nàga » donne au prince qui a racheté un Cobra pour le mettre en liberté, est (( un anneau à g.emme » : « Avec cet anneau,^ dit-il au jeune homme, tu pourras avoir tout ce que tu voudras. »

En publiant ce conte dans son grand recueil (op. cit., III, n" 208), M. II. Parker fait (p. i2()) une remarque qui éclaire toute la question : « La vertu magique de cet anneau résidait, dit-il, dans la gemme du ^âfia, laquelle y était .enchâssée. » — Un autre conte singhalais, qui est à rapprocher du conte bengalais cité plus haut, nous montre l'ami d'un prince, après avoir aidé celui-ci à prendre la « gemme du Nâga », enchâssanl '^ett.e gemme dans un anneau, qu'il met au doigt du prince (II, n° (So).

Dans le plus grand nombre des contes du type Serpent reconnais- .scmt et fidèles anim(ui.r, — type auquel appartiennent le cont/^ annamite n" ("17 cl aussi le cdiite singhalais, si explicite, n" 20S, — il

(1) A. Leskieii et K. Wvw^man, Lilauisr/ic VDllmlied r uml .l/.r/Y7/f'n (Sli'ashi)iir2 1882), n° 29.

n'c^sl iiullciiiciit (lil ([Ile r.iiiiic.ui (loimr au Ik'tos soil un u aiinrau à i^iMiiiiu' », un anneau dans ItMiucl le S(M|)i'nl a (Micliàssé sa gemme maixique. 1,'annoaii est corlaiiuMnonl un anneau nierviMlleux ; mais rien ne le tallache spécialenieni à i'cMre .exiraordinaire ipii le donne ; lii'U n'en e\|tli(jue la \eilu.

(.ilons, dans l'Inde, conune présenfani cet alTaiblisseiuent, — tout au moins apparent, — du Irait primitil', des cont^'S qui ont él('' recueillis à Mir/àpour ( (( ï'roNinces unies »), à Firo/ponr (Pendjab), à Srinai;ar (,|)ays de Cachemire) (i). Dans ces trois contes, le serpent dit à son bienfaiteur, — ([ui l'a racheté à un u charmeur d(^ s/^i-penls >' ou à des i^ens se pi-('parant à le tuer, — de n'accepter <iu serpent (ou roi des Serpents), son père, comme témoignage de reconnaissance, que ranneau (juil porte au doùjt.

i.e (( doigl )' d'un serpent ! Les Tïindous, les véritables Hindous, ne s'en étonnent pas : ils ont dans l'esprit, ils croient tout ce que nous avons rapporté des serpents, des Nàgas, et de la facilité avec la(piell.'^ ces Xàgas passent, selon qu'il leur plaît, de l'état de serpent 1 l'état d'homme, ayant mains et doigts. Dans le Djâtaka n" 3.53, résumé ci-dessus, c'est sous forme bumaine (jue le roi des Nàgas se présente à l'ascète, et il ne reprend sa forme d.e serpent que pour témoigner son affection à son ami en l'enlaçant dans ses replis.

Mais, chez les Hindous islamitisés, il s'est produit sur ce point dans notre con\p des modifications, dépassant parfois la portée de moflifications explicatives.

D'abord, on a cru nécessaire de dire expressément ce qui était çous-entendu dans les contes purement hindous. Ainsi en est-il dans un conte de l'Ind.e du Nord, qui est parvenu à M. W. Crooke par l'intermédiaiie de conteurs à noms musulmans (2) :

Un serpent a été raclictc par un jeune liomme à des gens qui voulaient le tuer, il baise son libérateur au visage et disparaît. Peu après, le jeune homme rencontre im cavalier, la face voilée, lequel lui dit être celui qui a été racheté, et l'invite à le suivre chez son père; celui-ci est « un vieillard semblable à un roi ». Le jeune homme, sur le conseil de son obligé, n'accepte que Vanneau que Je vieiUard porte au doigt.

Un conte, provenant d'un musulman du district d'Aligahr (Inde du Noi'd), a été jilus fortement remanié (3) :

(H .\:irlli fnilinn Xnles divl Quem-s. juin IS'.l.'i. 11° T.'i : — Steel et T(Mn|ilc, op.

(■il..\) 190: - Ilintnn Ivnowles. op cit . p. .20,

CJi .\ijrl/i Indian .Xntes mid 'Jnerips. avril 1893, 11° ]'.'>.

(3) Induin .{nlu/win/. juin t'.IOC), ciiiilo ii" .">.

Un p.iuvr»' cooliL' roiiconlre sur son chemin doux scrponls qui se battent ; il tue le plus ^ros, qui est au moment de dévorer l'autre (ij. Peu après, au sortir de la mosquée, où il est allé prier, il est accosté par un beau jeune homme, qui lui dit que son père veut lui parler. Arrive alors un vieillard d'apparence majtjrnifique ; il apprend au coolie qu'il est le roi des Djinns ; le jeime homme est son fils ; il avait été chan(jé en serpent par lui autre djinn, levu" mortel ennemi ; c'est de celui-là que le coolii- a sauvé le jeune djinii.

Le conte tourne courl : pas d'objet niaiz-ique ; le coolie est tout bonnement enricbi par le roi des Djinns (2).

Complet pour l'ensemble, bien qu'un peu altéré, un troisième conte a été, lui aussi ariaiiiié quant au personnage du <( roi des Nàgas », toujours par les Musulmajis et toujours dans l'Inde : il t'ait du jeune serpent le fils de Salomon, du (( S.eigneur Salomon », lequel fils a été cliangé en serpent pai- un mairicien et qui, délivré par le liéros, redevient un beau jeun/:^ homme. I/anneau es! l'anneau. que porte le Seigneur Salomon (H).

Vu lait surprenant, c'est que ce Irait bizarre de l'anneau a au ■doigt du Nàga », — trait (jui implique toute un.e mythologie hindoue, — est parvenu inaltéré dans des pays où il ne peut plus se comprendre. On en constate l'existence cliez les Tarantchi, ces populations turco-tatares du Turkestan russe, (]ue nous avons déjà eu l'occasion de citer ; en Mésopotamie, chez des populations parlant un dialecte arabe ; chez les Grecs d'Epire ; en Russie (4).

(1) Dans plusieurs cuites de ci- type, le liéros pec(iiirt un serpenl. (|ui se liai •contre un autre animal. Ndiis avons reli'nuvé, (tans la SilK-rie miTidinnale, rt'f;inn (le l'Allaï, le seriient se liallanl conln; nn serpent (introdnclion d'nii poème de \y,V.\ vers, développant assez confiisémeiil noire thème et reene lii |)ar M. \N . Radloff. chez les Téléoiites, peuplades païennes, o/>. rit . T, j). 8S) t;e ti'ail l'eparait. altéré, en Allemagne, région du llarz. oii lroi< 1 l'ois des SeriiiMits » -e liallenl entre «ux. (H. i'roehlc, M.rrc/ien fur rite Jui] iid. Halle l.So'i, n" tS, p. 7:!i.

(2) iMicore nn « roi des Djinns » dans un eonle dn livre turc l'X fjiirirditir l'izirs, rédigé d'api'ès un oiivrai;e ai'alie ilans la première moitié du xv* siècle (tr"iduetion anglaise de K. .1 W . (iihh. Londres, ISSii. p 2;W el sniv. : mais là m; sonl su|)pri[nés ni Totijet magi((iii' ni les avenlui'i's qui s'y rallaclienl dans lant<le eonte<. Diuis le livre lare, la fille dn roi des Djinns a "pris la forme de ser|)ent pour aller s(; pr'omenei' dans la prairie, el nn charmeur de serpenls, pai- son art magique, l'a emprcluîe de n^prendre sa première forme et l'a caplnri'c. — I^e coule primitif apparaît ici sous l'arrangeaient

(3) Aorl/i IihIiiiii Xntrs (nul (Jiimcx. octobre 18112. n" 701

Cn \V. Uadidff. o/;. ni. p. 171 et siliv' ; — /nisrhnfl (h-r llriil!<rh,-n .\/nr</riil:rndisr/ini (iesclisr/iafl. atinée ISS2. |i :^l : ~ Ilahn, fi/i. ni.. 11 '.> ; - \\ . (ioldsclimiilt, /iitsxisc/ic Murrlii-n il.eip/ig, 1883), n" ti.

l);iii> K' coiilt' riissi', \.r lliriuc du Si'riiciil sdiii'c (l'un iiueiidie lie foret (on se i;i|)|K'lk' l'épisotl/' (.lu [luriiic iiulicii de \(ihi cl lUinui- ;,iinfi') est, si Idii |u'iit parliM' ainsi, retourne :

lin lra\('is;nit uiu' inairic, Mailiii. le (■ l'ils de la Vcnv(> », voit nu j.ran(l l'eu et, au ndlicu. une tn-llc jcuiu- fille assise, i\\i\ le supplie d'ôloindro le feu. l.c iVu rlciid, la ji'uno fille .se Iransfonue en serj)ent. (. Nfon père rè^Mie dans le iinaunie de dessous [(MTC, dil-elle à son san- \eiir. 1 )eniandediii l'aiiiieau qu'il |H)rle ,'i son pi'lil doi^M (i) ».

Dans un eou\r arnu'nien (•:>), le s,eii)erd raclielé se change en un beau gaiçon, (juand son lil)éraleni' lui a donne un morceau de pain, (I il lui dit qu'il est (c le (ils du roi » (du roi du pays) : d.es sorciers l'did clianiié en serpeid : maintenant le charme est rompu... Moyennant ce iiMuanienient du conte primitil', ranncau que le roi (( a au doigt » n'est plus du tout invraisemhlable.

Un conte serbe et un conte albanais (3) écartent d'emblée toute difficulté : dans le premier, l'anneau, l'anneau d'or par le moyen duquel on obtient tout ce qu'on désire, est <( sous la langue » du roi des Serpents, père du jeune serpent : dans le second, le (( sceau )> merveilleux est sous la langue de la mère.

Nous mentionnerons simplement les contes, — par exemple le conte souahili de l'île de Zanzibar, cité plus haut, ou un conte hongrois (4), — dans lesquels il n'est nullement précisé où se trouvait l'anneau que le père du jeune serpent donne au bienfaiteur de son enfant.

Parfois, dans les cont.'^s de ce type, un autre objet, magique aussi, tient la place de l'anneau : par exemple un miroir dans le livre

(1) Un cniite très ôcourL!', recueilli ^ar M W. Radloff ((//>. eil.. [V p. 1()2) chez des peuplailes tatares raiisulmanes des environs de Tobolsk (Sibérie), présente ainsi cet épisode: l'n ji-une liemme ayant sanvé un serpent d'un incendie de l'orèt, le serpent lui dit de le porter ctiez les serpents, ses parents. l'^n chemin, le serpent tombe par terre sic et. de ieni nne jeune fille, ni propitse au jeune liomme de l'épou-er. r^e jeune homme refusant, elle lui dit « Noiif; xomrnes /lonnneu, et no. a sommex aussi serppnix. Quand nous serons à la maison, mon père te rendra riche. » Le p'^re et la mère reposent sur un lit sous fornio drî s-rpents. lorsque le jeune liomnie enre dans la maison. Quand ils se lèvent, ils sont (L-s It lume)!. — 11 n'est|)as ici qieslioa d'anneau, ni par c )n-<ér|ui'ut de raaiu-: ni do doigts du serpent. Mais n'y a-t-il pas dans ce passage un reflet de; idées tiindoues sur les Nàgas !

(2) F. Macler, Coules arméniens (Paris. 190o),n"').

(3' V. .lagitch. Ans dem siidslarisc/ien M.rrcltensrhat:. \\° \~. dans Arc/nv fu"" slavisriip Pfiil ilor/ie, V, 1880 ; ~ G. Meyer, Albamsche Mxrclien, n* li, dans Arc/it'' fttr /Jtteratnrgesc/iic/ite, XII, 1884.

(\) E. Steere. loc. rit ; —M. K.imT, Conl sel Lcf/endes de //cj/ir/rie (Paris, 1898 , p . 142 et suiv.

turc Les Quarante Vizirs, déjà cité, dans un conte oral turc de Constantinople, dans un conte malais de l'île de Nicobar (golfe du Bengale, au nord-ouest de Sumatra), dans un conte du delta du Zambèse, .en langue cJiwabo (i).

L'Inde elle-même offre un exemple d'une substitution analogue. Dans un conte du district de Bidjnour (Provinces Nord-Ouest) (2), le jeune serpent conduit le prince, son bienfaiteur, sous terre, dans le Pâtàla, chez RàdjA Yàsuki, le (( Seigneur des Serpents », et celuici fait présent au prince d'une chaîne de fer, qui vient du dieu Siva et dont la vertu magique .est, moyennant certains rites, de faire apparaître quatre génies, serviteurs de la chaîne. Cette altération du thème du (( joyau du Nâga » est remarquable dans un conte tellement indien que le prince, s'adressant au jeune serpent, emploie l'expression : « 0 dieu ! )) expression par laquelle se manifeste la croyance aux Nâgas dans ce qu'elle a de plus marqué.

On a vu, dans un conte grec de Lesbos, un poisson reconnaissant jouer le rôle du serpent et donner à son bienfaiteur la u petite pierre brillante » qui fait comprendre le langage des animaux. Les contes suivants, tous du type Serpent reconnaissant et fidèles animaux, n'ont pas non plus conservé le serpent ; ils présentent, du reste, mainte altération.

Dans un livre birman, les animaux rachetés sont un chien, un chat et un ichneunion ; dans le livre mongol le Siddhi-Kûr, cité plus haut, une souris, un singe et un ourson ; dans un conte oral des Kariaines de la Birmanie, un chat, un rat pt un ^rc^^c^dile. (^).

L'anneau magique, garni d'un rubis, est trouvé par l'iclmeumon dans la jungle, et, en le donnant au héros, l'ichneumon est, on

(1) Kunos, op. cit., n» 39 ; — Journal of l/ie Asiatir Societi/ of Bengal, 1884, p. 27 ; — Zeilsrhrifl fi'ir afrikanische und oceanùche >prnchen, i"' année, 1895, p. 217, n' 2. — Dans le conte du Zamlièse, le service rendu au serpent par le héros n'est pas banal : le serpent (un boa) ne peut avaler une gazelle, dont la tête lui reste dans la gueule: à sa prière, le héros coupe cette tète. On pourrait croire que ce trait bizarre a été introduit par les sauvages de là-bas dans un conte qui, importé chez eux, a subi de nombreuses altérations. Mais non; ce même trait se rencontre ailleurs. Chez les Tsiganes de Roumanie (K. H. (Jroonie. fii/p!^!/ Folk-tcilcs. Londres, 1899, p 219), le héros coupe les bois d'un cerf, que le serpent ne peut, depuis dix ans (sic), réussir à ava'er. Dans le conte turc de Constantinopic, que nous venons de mentionner, le héros coupe la défense d'un éléphant (le conte ne dit pas l-s défenses), qui fait obstacle à Vingurgilatwn de cet éléphant par h- serpent.

(2) IS'orih Indian .Xoles and Qiieries, janvier 189*5, n" 475.

(3', The Dérisions of Prifiress Thoo-hhaniwa Tsari (Maulmain, 1851), n" 14 ; — B. .liilg, Kahnukisrhe M.rrrlien ( J.,ci[)/.ig, 18()(i), n" 13; — Journal of the Asiatic Society of Ilcn'jal, 18(1."), 2* partie, p. 225.

110 sait (luiiiiu'nl, .cii clat ii'a|)|ticiulri' à celui-ci la \ntu de cet anneau. — (Juaiit à la (( pierre j>récieuse, trrosse coininc l'cruf de l'oiseau louii », huiuelle |)ro(ure tout ce (lu'ou peut désirer, le K (ils du braliiuane )>, datis le conl.e inoufjfol, en aperçoit, pendant la nuit, l'éclat resplendissant, et il eiiNoie à la découveite le singe, son ohliiré, <|ui la rapporte. — l-e conte kariaine, nialjj^ré ce qn'il a de barocpii', s't'carte moins, au tond, du thème piimitif. « Maître, dit le l'rocodile au jeune» iiarçon (jui l'a racheté', tu as eu pitié de moi, et ainsi je ne mourrai pas. I.a raison pour laquelle je dévore les gens, c'.est qu il y a un anneau d'or dans ma tète : cet anneau est s.ius la chair, et tout ce (|ue je désiie, je l'ohtii'ns. Prends un ciseau, et reliie-le, et laisse-moi aller. »

« Tout ce (ju.*^ je désire, je l'obtiens », grâce à l'anneau,.... mais non poiut de ne pas être capturé et mis en danger de mort. On a vu, dans les contes hindous, nn semblable contraste entre la puissance dont la m\thologi.e investit les Nàgas et le fait de leur complète impuissance à tel moment. 11 serait trop long de montrer comment certains conteui-s hindous ont cherché à atténner ce contraste choquant.

Cet anneau, caché dans la tète du crocodile kariaine, et qu'il faut en extraire au moyen d'un ciseau, c'est tout à fait la pierre précieuse, le « joyau » qui, d'après les livres hindous mentionnés par Benfey (i), se trouve dans la tète des serpents, quand ils sont vieux de plusieurs siècles. Dons la tête, et non sur la tête ou dans la gueule, comme le joyau resplendissant du roi des Nâgas, joyau dont Benfey ne paraît pas avoir eu connaissance.

Au sujet de ce joyau dans la tète du serpent, nous nous bornerons à renvoyer à Benfey, en ajoutant quelques rapprochements, presque tous de contes orientaux, à ce qu'il dit d'un conte du Pentamerone (n° 3i), oii une pierre magique se trouve dans la tête d'un cog.

Ces contes, oii figure également le coq, ont, comme le conte kariaine, un anneau magique, mais caché dans le corps du coq, dans son gésier, et non point dans sa tète. Il serait intéressant d'étudier ces contes, qui forment une branche du thème déjà cité des Fidèles animaux : un conte italien du Mantouan, tout à fait indépendant du Pentamerone ; un conte arabe, donné par un des manuscrits des Mille et une Suits, le manuscrit Wortley-Montague,

(1) Pantschatanta, T, ^ 71, pp. 213-213.

crOxford ; un conte arabe oral de lîle africaine de Socotora ; un conte berbère des Beni-Snous du Kef, région de l'Algérie toute voisine du Maroc (i), et aussi, en Extrême-Orient, un épisode d'un roman malais très compositç (2). Mais, dans cet Excursus, déjà si long, les dérivés du (( joyau du Serpent » ne doivent, pas plus que ce joyau lui-même, nous entraîner à travers toute une ramification de thèmes. \ous ne sommes pas sans le regretter ; car nous aurions été amené ainsi, de procli.e en proche, à un conte célèbre, le conte d'Aladdin, et, l.e dépouillant de son splendide vêtement aralie, qui couAre plus d'une déformation, nous l'aurions mis en regard, non point à son avantage, du chef-d'œuvre de structure simple et logique (pi est son prototyp,e indien.

Si, — en ce qui concerne les serpents en général et non point seulement le « joyau du Serpent », — nous devions épuiser la matière, nous aurions encore à étudier, à côté du thème du Serpent reconnaissant, le thème du Serpent ingrat, qu'il s'agirait de suivre de l'Inde à l'Europe. Il y aurait aussi Le thème si intéressant de l'Epouj^-Serpent.

Le premier de ces deux thèmes, nous ne pouvons que le mentionner. Quant au second, non moins indien que l'autre, il se rencontrera ti-ès prochainement dans la suite de ces Monographies.

Une remarque à faire, dès maintenant, c'est que ce thème de l' Epoux-Serpent était arrivé en Occident dès le second siècle de notre ère, époque où le rhéteur africain Apulée l'a mytbologicisé à la romaine pour en faire la fable de Psyché. Il n'est nullement invraisemblable que ce que racontent des serpents certains auteurs peu antérieurs à Apulée, soit parvenu d'une manière analogue dans le monde gréco-romain. Ainsi, dans son Histoire Naturelle {XXXVl, 10), Pline (mort en l'an 79 de notre ère) parle de la dracontia ou dracontites, pierre précieuse qui s,e forme dans le cerveau (cerebro) des dragons et qui correspond tout à fait à ce joyau des très vieux serpents de l'Inde dont nous avons dit un mot (3). Pline indique sa

(1) I. Visentini, Fiabe Manioiane, (Turin, 1879 , n" 80; — Victor Chauvin. Hiblioiiraphie di s auteurs arabes, mainte fois citée, V p. 68, et Henninp, t .XXIV, pp. 18 et suiv. ; — IJ. H Millier, Die Mekri-und Soqolri-'^j.rarfie, t, H (Vienne. 190:11, p. i'i et sniv. : — E. Destamg, Elude sur le dialecte berbère des f{eni-Siwus (Paris, 1911) n" îiO. p. (iÛ.

(2i Manuscrits malais de la Mibliotlièque de l'Université de Leyde : codex S.'ilT, dont nons possédons une traduction hollandaise inédite.

1,3) Il est bon de faire remarquer que les mots draco, opot/.tov, désignent très souvent les serpents, surtout les gros serpents.

souire, \c ivcit (l'un ccilaiii Solacus. (|ui auiail \ii crlle c^eninie chez 11' (iraiid l\(>i, le roi de Pcisc {(ipiid lU'iiciii). ('.ctlc source osl donc tout orionlalr.

(^rioiilal aussi, en taincnictil , ce ijuc nous Iiounoms dans la lilléraluro irrt'cquc au sujet (l(>s yrii.r de ccrlaius draijons (c'csl-à-dire })robableiuenl do cortaiiis serpiMils). Dans l'Itide, d la prunelle des >eux dos draiîoiis [de luonlaiznel est une pierre d'un éclat ardent, a'^Oo: SiiTr-jpo: {i), et l'ou dit (|ue sa vertu esl sans é'^idv [)our opérer nombre de ciioses nnstérieuses. » Voilà ce cpii se lit au Livre III, Chapitre Ml de la \ic dWpollonius de Tyane, par Philostrale (coinmenceiiient du troisième siècle de notre ère), et cela vient à l'occasion d'une « chasse aux dragons », à laquelle le pliilosojjhe maiiicien du premier siècle aurait assisté, en comi)a^niie de son disci|ile l'Assyrien Damis, dans l'Inde, où Apollonius aurait été chercher la sagesse auprès des (( Brachmanes ». La source du livre de Philostrate serait, au dire de celui-ci, des Mémoires laissés par Damis lui-même.

Quoi qu'il en soit, les yeux des dragons indiens (pierres éblouissantes), pas plus que l'œil unique de la Youivre (diamant lumineux), ne sont des traits primitifs ; ce sont, évidemment, des altérations absurdes du diamant-aigrette, et le diamant-aigrette nous ramène, ainsi qu'on l'a vu ci-dessus, au folk-lore hindou. Il y a là une de ces Merveilles d'Inde, comme les contait, vers le milieu du xv* siècle, un certain J.ehan Wauquelin, mettant en prose un « livre rimé » aujourd'hui perdu (2) ; celle-ci, par exemple : Alexandre-le-Grand et son armée arrivant dans une vallée indienne, « en laquelle avoit des serpents sans nombre, lesquels avaient en leur jroncq une pierre précieuse, nommée esmeraulde » (3).

Dans la littérature gréco-romaine, un second passage de Pline (XXIX, 12), a été signalé par M. Paul Sébillot (II. p. 443). Il s'agit de r « œuf des serpents », anguinum [ovum], que, pendant l'été, en Gaule, d'innombrables serpents, réunis en boule et s'étreignant, forment de leur bave et de leur sueur. Cette histoire, que Pline, qui, semble-t-il, n'y croit guère, regardait comme particulière à la Gaule,

(1) Ces mots, d'après le Thesanruf!, sont ceux-là même qu'Anaxagore appliquait au soleil.

(2) Berger de Xivrey, Traditions tcralol ,giqurs... (Paris, 1836 , pp. XLIII et 422. (3. A côtés des dragons aux yeux merveilleux, le Livre III de Philoslrate parle

aussi (Chap. VIII) d'autres dragons « desquels on dit aue la tête renferme des pierres d'aspect éclatant, faisant briller toutes les couleurs, et dont la vertu est quelque chose d'indicible, comme l'anneau qu'on dit que possédait Gygès ». — Nous retrouvons ici la D>-aco7ilites de Pline.

était racontée par les Druides. Pline avait même vu cet œuf (vidi equidem id ovum), de la grosseur d'une petite pomme de l'espèce dite orbiciilatum (« arrondie »), avec coque cartilagineuse {crusta cartilayinis). L' « œuf des serpents », dont les Druides paraissent avoir fait commerce, avait une vertu, (que Pline prend la peine de nier avec preuve à l'appui), la vertu de faire gagner les procès et de donner accès auprès des rois ; ce qui devait le faire bien coter sur un certain marché.

Dans cette histoire, authentl({uée par les Druides, nous retrouvons évidemment la légende du Berry sur la réunion annuelle de travail des serpents ; mais l'objet fabriqué n'est pas du tout le même, et cela se comprend. Il eût été peu facile pour les Druides d'exhiber, en confirmation de leurs dires, 1' « énorme diamant » étincelant qu'après fabrication a le plus grand des serpents » de la tradition berrichonne met (( sur son fiont » et qu'il dépose et reprend, à l'instar des Nagas de l'Inde.

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