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LA QUESTION D ORIGINE

En signalant, le premier, l'existence de notre thème du Sang sur la neige, Jacques Grimm abordait immédiatement la question d'origine, et il la tranchait sans hésitation (i).

D'après lui, le thème du Sang sur la neige ne serait pas né dans un endroit unique, d'oii il aurait été importé ailleurs ; partout où on le rencontre, on aurait affaire à ce que nous appellerons une génération spontanée. Ces <( as^sociations mystérieuses d'idées » (dièse Verkniipfang der Gedanken,... dièse Geheimnisse der Gedanken), dont procède ce thème, (( ont, écrivait-il, jailli, sans int'-rmé diaire, de la poitrine, du cœur humains » (sic sind nnmittelbar der menschlichen Brust entquollen) ; elles sont « l'expre?,sion épique » {der epische Ausdriick), — c'est-à-dire la traduction en u nrécit, — '.( d'une comparaison qui est monnaie courante chez les poètes de tous les peuples, la comparaison de la beauté avec la neige et le

(1) Préface, déjà citée, ù la traduction allemande du Pentamerone, p, XXIIL

san.û" » {die deu DicJiUrit (dlcr Vœlker gelaujitjc \ erçileicluiny dcr Schônlieit mit ScJinee und Bluf). Et Jacques Griiniii admire <( combien vient à propos un pareil témoignage pour ceux qui Aeulent se rendre raison de la diffusion incompréhensible et pourtant naturelle de cette poésie si simle des contes » (von der nubegrcificlwii und doch îiatiirlichen Verhreitung der einfaeJien Miirchenpoesie).

Comment Jacques Grimm aurait-il justifié, si on le lui avait demandé, son affirmation ? Comment aurait-il établi que (( la comparaison de la beauté avec la neige et le sang » serait presque banale, ou tout au moins monnaie courante chez les poètes de tous les peuples? nous n'en savons rien, et nous serions très obligé à quiconque nous apporterait, à l'appui de cette assertion, qui nous paraît gratuite, des citations de poètes non pas de tous les peuples, mais d'un seul peuple (i).

Sur tous les points, du reste, Jacques Grimm se paie de généralités et se garde de serrer de près la question. En effet, quand même la (c comparaison de la beauté avec la neige et le sang » serait banale, non seulement cliez les poètes de tout pays, mais aussi chez les prosateurs, l'épisode qui en est, d'après Grimm, « l'expression épique », l'épisode du chasseui- et de son souhait à la vue d'un corbeau ou d'une pièce de gibier saignant sur la neige, n'a rien de banal, et ses détails précis montrent bien qu'il n"a pu être inventé à la fois dans l'Asie centrale et en Italie ou dans les pays celtiques (Jacques Grimm connaissait aussi des contes de ces derniers pays), sans parler d'autres régions que Grimm ne pouvait connaître à l'époque oii il écrivait sa Préface au Pentcunerone. La génération spontanée n'est pas plus possible ici qu'ailleurs, et, bon gré mal gré, il faut nécessairement en arriver à la thèse de l'importation d'un produit fabriqué, fabriqué, quels qu'en soient

(1) Nous savons parfaitement qu\ine ballade écossaise (F. J. Child, T/ie Enghsfi and Scolltsch Popular Ballads, Boston, 1884-1896, n° 96 E, 6) contient ces deux vers (dans le dialecte du pays) :

'-a:- The red that's on my true-love's cheik,

Js like blood-drops on the snaw.

(« Le rouge sur la joue de ma bien-aimée est comme des gouttes de sang sur la neige. »)

Mais nous connaissons aussi une autre ballade celtique, ime ballade irlandaise du XV* siècle (A. Nutt, op. cit., p. 433', dans laquelle la beauté du liéros Fraoch est ainsi décrite : « Sa chevelure était plus noire que le plumage du corbeau ; ses joues, plus rouges aue le snng du veau (than blood of the calfj ;... sa peau plus blanche que la neige. » Ici le détail bizarre du « sang du veau » est une allusion évidente à la légende irlandaise de Deirdre, citée plus haut. Dans l'autre ballade ces <c gouttes de sang sur la neige » nous paraissent une allusion à une autre forme celtique de l'épisode du sang sur la neige. Rien donc ici d'une comparaison poétique banale.

Les matériaux, en un endroit déterminé ou plutôt à déterminer (i).

Feu M. Alfred Nutt, lui, localise, et il n'a pas tort ; mais localise-t-il bien? u Cet incident des gouttes de sang, dit-il (2), est celtique depuis au moins mille ans (3), et je ne vois pas de raison (/ see no reason) pourquoi il n'aurait pas son origine chez les Celtes de ces îles (les îles Britanniques). 11 doit l'orcémenl {il niusl) êtro né chez un peuple du Nord, auquel le contraste du rouge du sang et du blanc de la neige soit familier {familiar). »

(( Familier n ? Que veut dire U. Nutt ? Sans doute il y a de la neige, et probablement beaucoup de neige dans les pays celtiques, et, par suite, la première condition pour l'existence du « contraste » est bien remplie ; mais, comme seconde condition, — condition indispensiible pour que le « contraste wsoit « familier » aux Celtes, — il faut que, chez eux, ils aient souvent l'occasion de voir de la neige iaclice de sanij. Or, certainement, ni chez eux, ni chez n'importe quel autre a peuple du Nord », il n'y a, à tout bout de champ, du sang sur la neige....

Mais, en vérité, est-ce que les contes ayant « l'incident des gouttes de sang » supposent que le u contraste » dont il s'agit est « familier » à leurs personnages ? Est-ce que, dans tous ces contes, — dans les contes celtiques tout autant que dans les autres, — ce (( contraste » ne frappe pas le héros ou l'héroïne comme quelque chose d'inattendu, comme quelque chose qu'ils n'ont jamais vu ou, du moins, à quoi ils n'ont pas fait attention jusqu'alors .^

M. Nutt déclare (p. Sgô) qu'il n'étudiera, pour les comparer entre eux, que les contes qui ont été « trouvés sur le sol celtique » (Jound on the Celtic soil). Ne s'est-il pas enlevé ainsi toute possibilité de traiter la question d'origine ?

Qu'aurait-il dit, quand, à côté de ses « peuples du Nord », il se serait vu face à face avec un peuple du Sud, tel que les Maures d'Algérie .^ S'il avait pris connaissance de ces contes maures, et aussi des contes Scandinaves, allemands, italiens, espagnols, mon-

(1) J. Griram n'a point xiarlé delà comparaison du teint d'une jeune fille avec le lait et le sang. Jung frau trie Milch und Blut, comparaison banale en Allemagne.

contes. On pourrait se demander si l'expression allemande, qui a passé dans la langue courante, ne viendrait pas, elle aussi, d'un conte allemand, apparenté aux coules italiens, et que les collectionneurs n'ont pas encore rencontré dans leurs investigations.

(2) D. Mac Innés, op. cit. — Notes d'A. Nutt, p. 431.

(3) M. Nutt vise ici le Livre du Leimier, dont il existe, nous l'avons dit, un manuscrit du milieu du XII' siècle.

gols, turco-tartares, où figure également cet épisode du sang sur la neige, peut-être n'aurait-il pas jugé si simple le problème de l'origine.

Essayons, tout au moins, de poser exactement les divers termes de ce problème.

Que l'on se place aux deux points extrêmes où a été constatée l'existence de l'épisode du corbeau ou de la pièce de gibier saignant sur la neige : Asie centrale (Mongols et Tarantchi) et côte barbaresque (Maures d'Algérie) (i). On sait, d'une part, que les Tarantchi et les Mongols ont reçu, les premiers par l'intermédiaire des Persans, les seconds par celui des Tibétains, toute sorte de produits de l'imagination indienne (2) ; d'autre part, que ces mêmes produits, arrivés chez les Arabes par l'intermédiaire de la Perse, ont été charriés jusqu'à l'extrémité de la côte barbaresque par le flot de la conquête musulmane. Le fait, pour un conte ou pour un trait de conte, de se rencontrer à la fois dans ces deux région^, équiA'aut en réalité à un certificat de provenance indienne. Il serait donc tout naturel de conclure que l'épisode du sang sur la neige viendrait, lui aussi, de l'Inde.

Ici, certainement, s'élèvera une objection qui, à première vue, peut paraître sérieuse : L'Inde n'est-elle pas un pays tropical, où la neige est inconnue ?

11 importe, sur ce sujet, de bien préciser et distinguer.

Et d'abord nous rappellerons que le nom de l'Himalaya signifie (( séjour de la neige » ; il s'appelle aussi Himavat, « le neigeux ».

Que l'on consulte les indianistes ; ils vous diront que la neige est chose familière aux écrivains de l'Inde. Décrire l'éclat des neiges de la montagne sous le soleil ou au clair de lune est un thème banal, lequel, il est vrai, s'est, ce semble, transmis de textes en texteS;

(1) Notons cette particularité curieuse que, et dans l'Asie centrale et chez les Maures d'Algérie, coexistent le récit où le ?ang est celui d'un corbeau ou d'une corneille, et le récit oîi ce qui saigne, c'est une pièce de gibier ( lièvre cbez les Mongols, gazelle chez les Maures).

(2) Les Tarantctii du Turkestan tiennent ('e> Persans toute une littérature d'imagination (voir F. G renard. Spécimens de la liilérature moderne du Turkestan chinois, dans le Journal Asiatique, 9" série, t XIII. année 189i, p. 81 et suiv.). — Quant aux Mongols, nous ne pouvons que renvoyer à un de nos précédents travaux dans cette Revue, Les Mongols et leur prétendu râle dans la transmission des contes indiens vers l'Occident européen (année 1912, pp. 339.341 ; pp. 3-S du tiré à part).

sans que, le plus souvent, les poètes paraissent avoir vu eux-iuênies de la neige ; les descriptions sont pauvres et sans aucune originalité. En tous cas, elles se rencouhcnl rriunuMunu'iil.

L'expression hiniapàndu, liimajxmdiira, u blanc comme la neiae », se rencontre assez, souvent aussi. Très souvent, le clair de lune est comparé à la Manclicur de la neige ; la lune elle-iuènie, (( Tastre aux rayons i'roids », à la neige glacée. Enfin, dans des textes de toute origine, il st question des montagnes où la neige est éternelle, nilydluma (i).

Evidemment les populations de la plus grande partie de la péninsule indienne, où la température du mois le plus froid de l'année est, à Calcutta de i8 degrés au dessus de zéio, cà Bombay do 2?., ?! Madras de 2/1, ne peuvent parler de la neige de visu ; mais ceux des Hindous qui sont voisins de l'Himalaya, habitent une région où, si l'été est très chaud, l'hiver est rude et dure parfois longtemps

D'après une statistique officielle {Impérial Gazetteer of India, Oxford, 1908, vol. xni, p. i25), — dont les résultats nous sont communicfués par notre ami M. W. Crooke, si connu de tous, ceux qui étudient le folklore hindou, — dans la région himâlayenne, « la neige tombe généralement à partir d'une altitude d'environ 5.000 pieds (1023 mètres) dans l'ouest ; des chutes de neige à 2.5oo pieds (761 mètres) ont été constatées deux fois au Kamaon durant le siècle dernier (xtx" siècle). » Les grands sanatoriums de l'Himalaya sont tous à une altitude supérieure à i.5oo mètres, par conséquent dans des régions où il neige :

— Simla (iA-3oo habitants), 2.160 mètres ;

— Dardjiling (17.000 habitants), résidence d'été du Gouverneur de l'Inde, 2.182 mètres ;

Massouri, station sanitaire pour les troupes indo-britanniques,

i.83o à 2.200 mètres ;

— Naina Tâl (6.900 habitants et 700 hommes de garnison), résidence d'été du Lieutenant-Gouverneur, i.gSS mètres.

Le Kamaon (1.700.000 habitants) est, — quant à sa capitale Almora (7.000 habitants), sanatorium, — à une altitude de 1.680 mètres. Le Cachemire, avec ses, 2.906.000 habitants (le tiers dans la célèbre vallée), est, quant à cette vallée, à 1.800 mètres.

(1) îSous devons ces divers renseignements à l'obligeance de notre ami M. Félix a côte, professeur de sanscrit à la Faculté des Lettres de Lyon.

Ainsi, dans l'Inde, la neige n'est nullement inconnue. Mais, ce qui n'est pas moins certain et ce que vous feront observer les indianistes, c'est que jamais, dans l'Inde, le teint d'un visage humain n'est, à titre d'éloge, comparé à la couleur blanche de la neige. Cela n'est pas étonnant : personne, dans l'Inde, n'a le teint absolument blanc, et, quand les poètes hindous décrivent complaisamment l'effet des joyaux variés au col ou aux bras des belles, et qu'ils signalent le contraste entre la teinte de la peau et celle des gemmes, il est toujours question de tons bruns, dorés, bleuâtres quelquefois, voire noirs, jamais blancs (i).

Dans l'Inde, on ne peut- donc s'attendre à voir formulée cette « comparaison de la beauté avec la neige et le sang », dont parle Jacques Grimm. Il est vrai, — et nous l'avons déjà fait remarquer, - — que cette comparaison, prétendue a monnaie courante chez les poètes de tous les peuples », on ne la rencontre, en fait, ni chez les poètes, ni chez les prosateurs, ni dans l'usage vulgaire d'aucun pays. Les contes où elle figure, la présentent comme étant imaginée tout d'un coup, dans une occasion particulière, par le héros, qui a ensuite beaucoup de peine à en trouver la réalisation vivante.

Mais nous ne sommes pas encore entré assez avant dans l'intime du sujet.

Pour qu'on ait pu, au pays d'origine, créer dans un récit cette comparaison du teint d'un visage humain avec le sang et la neige, il a fallu, ce nous semble, deux choses :

— 1° Naturellement que l'on connût la neige ;

— 2° Que l'on eût l'idée d'un teint qui pût entrer en comparaison avec la neige.

Voyons ce qu'il en est de l'Inde, sous ce double rapport.

La neige, l'Inde la connaît.. Quant à l'idée d'un teint blanc, très blanc, il faut citer une fort intéressante et suggestive observation de Mme Stokes, femme du célèbre celtisant Whitley Stokes, lequel fut, de i864 à 1882, fonctionnaire britannique dans l'Inde. En 1879, à Calcutta, dans les notes ajoutées par elle au très curieux recueil de contes indiens formé par sa toute jeune fille, miss Maive Stokes. elle écrivait ceci (p. 288) : (( C'est une chose singulière

(1) Communication de M. Lacôte.

que, dans les contes indiens, on rencontre des héros et des héroïnesaux cheveux d'or et au teint blanc (Jair-complexioned). »

On peut renvoyer, à ce sujet, à divers contes du recueil de miss Stokes, par exeni|»le au conte n" i/| (p. 78) :

Le roi Dantâl avait un fds luiiquc, appelé le l'rince Majnoùn. « qui était un joli petit garçon aux dents blanches, lèvres rouges, veux lilcns, cheveux rouges et peau blanche (whilc skin). »

Dans le conte n° 11 (p. 62) du même recueil, une ràni (princesse), dont la beauté frappe tous ceux qui la voient, a (( la peau blanche, blanche, (a fair, fair skin), les joues roses, les yeux bleus, les lèvres roses, les paupières d'or, les sourcils d'or, les cheveux d'or ».

Dans le conte n° ?.o (p. 168), ceci encore est à noter.

Il y avait une maison où habitait la fée rouge. Elle était appelée la l'ée rouge, non parce que sa peau était rouge, cor elle était tout à fait blanche (quife ivhite), mais parce qu'autour d'elle tout était ronge, sa maison, ses habits et son pays.

Nous croyons que l'on peut citer en toute confiance les contes de ce recueil : ils ont, en effet, le mérite de n'avoir été publiés qu'après avoir été déclarés exacts quant à leur rédaction par les deux conteuses hindoues, les ayahs (« bonnes ») de miss Stokes (p. 238). Ainsi (ibid.), à propos des « cheveux rouges » de ce prince Majnoûn, Mme Stokes ayant poussé une exclamation mi-incrédule, mi-interrogative, la conteuse Dunknî lui répond : a Rouges ! oui, ils étaient rouges, rouges comme l'or. »

Un autre recueil, sérieusement fait, lui aussi, donne, dans un conte indien, lecueilli uar ^Im.e F. A. Steel, le passage suivant (i) :

Un roi, à la chasse, se laisse entraîner bien loin dans la montagne par une biche blanche à cornes d'or et pieds d'argent, jusqu'à ce qu'il arrive dans un ravin auprès d'une misérable masure.

Là il trouve une vieille femme et sa fille, une jeune fille si gracieuse et si charmante avec son teint blanc et ses cheveux d'or, que le roi en reste cloué d'étonnement. Pendant qu'elle lui donne à boire, il la regarde dans les yeux, et aussitôt il comprend que la jeune fille n'est autre que la biche blanche qui vient de l'attirer si loin.

Bref, la beauté de la jeune fille fascine le roi, et il l'épouse.

Nous n'avons pas à raconter ce que fait ensuite <( la rusée sorcière blanche » (the cunning lohite tuitch).

(1) Wicle Awake Stories, recueil déjà cité, p. 99.

Dans un conte du Bengale (i), il est dit d'une princesse : « Elleétait d'une exquise beauté ; son teint était un mélange de rouge et de blanc (p. 21), de lait et de vermillon (p. 44). » (2). Le portrait est de la main d'un Hindou, mais, d'un Hindou très européanisé et qui veut, le faire voir ; aussi, bien que ce portrait nous montre la démarche de la princesse « aussi gracieuse que celle d'un jeune éléphant », — ce qui est probablement très hindou, — ne pouvonsnous affirmer qu'il reproduise exactement l'original populaire.

Ces réserves, nous croyons qu'il n'y a pas à les faire au sujet d'un conte du Dekkan, dont nous avons eu à parler dans notre Monographie B (Revue, septembre igiS, p. 407 ; — p. 9^ du tiré à part). Là (3), Anar Rânî (« la Rânî de la Grenade »), qui a été mise par ses parents dans une grosse grenade, est réputée « la plus belle dame de la terre ».

« Ses cheveux étaient noirs comme l'aile du corbeau ; ses yeux étaient comme les yeux d'une gazelle; ses dents, deux rangs de perles, et ses' joues, de la couleur de la grenade » (p. 95). « Elle était d'un teint clair comme une fleur de lotus (fair as lotus floiver), et la comeur de ses joues était comme la riche couleur rouge foncé d'une grenade (like the deep rich colour of a pomegranat ) (p. loi) (3)..

Le grand ouvrage de M. Edouard Chavannes, Cinq cents contes et apologues, extraits du Tripitaka chinois, déjà plusieurs fois cité, nous fournit aussi un document qui est loin d'être sans importance (in, n° 38i, et p. 355, note). Dans un des récits d'un livre bouddhique sanscrit, dont une traduction chinoise a été faite en l'an 710 de notre ère, l'épouse d'un roi de Bénarès met au monde un vrai a fils de roi » : « le visage de cet enfant était régulier et majestueux ; son teint était rose et hlanc... » — Ce ne sont certainement pas les Chinois, ces jaunes, qui auraient introduit dans l'original" indien ce teint « rose et blanc )).

Ces héros et ces héroïnes au teint blanc et aux joues roug.es, ces fées et ces sorcières toutes blanches, sont-ils un souvenir des ancêtres des hautes castes de l'Inde, de ces conquérants àryas de race' blanche, venus du Nord et dont le teint, moins bruni peut-être alors- Ci) Lai Behari Day, Folk-tnles of Bengal (Londres, 1883), n° 2.

(2) A noter qu'il n'est pas question ici de « lait et sang ».

(3) Miss M. Frère. Old Deccan Days, n" 7.

que celui de leurs descendants, faisait certainement contraste avec le teint des précédents habitants du pays, desquels sont issues les popu]ati(Mis négroïdes dravidiennes, Tamouls, Télougous, etc ? Nous ne saurions nous prononcer là-dessus ; mais nous enregistrerons un renseignemen curieux, fourni |iar Mme Stokes (p. ■.il\S) : quand on Acvit féliciier un Hindou de sa bravoure, on lui dit : (( Aotre ligure est rouge » ou « Vos joues sont rouges ». Et, dans le Pandjàb, quand un naturel du pays parle d'un autre avec mépris, il dit : « C'est un lioinme noir ».

Si les Anglais, au teint blanc et rouge, s'étaient établis dans l'Inde à une époque suffisamment reculée, on pourrait, à la rifiucnr, faire dater de celte époque Tintroduction dans le folklore hindou de ce trait de "la coloration particulière qui distingue les personnages plus ou moins merveillleux dont nous venons de donner une liste. Mais les premiers établissements des Anglais dans la péninsule ne datent pas de trois siècles. C'est peu dans la longue histoire du folklore indien.

On a donc dans l'Inde, outre la connaissance de la neige, l'idée d'un teint d'une blancheur éclatante et aussi de joues bien rouges. Les Hindous possèdent, par conséquent, et certainement depuis longtemps, les éléments nécessaires à la création de l'épisode du Sang sur la neige.

Est-ce que cet épisode, une fois créé, aurait été plus difficile à accepter dans l'Inde, que l'histoire de la « Sorcière blanche » aux cheveux d'or ? Mais vraiment, est-ce qu'en Asie centrale, théorique ment, le milieu ne le rendait pas inacceptable tout autant, pour le moins? Les Mongols et les Tarantchi ne sont pas simplement des blancs brunis, comme les Hindous ; ce sont des jaunes. Et néanmoins cette « comparaison de la beauté avec la neige et le sang » s'est acclimatée chez eux.

• Nous pourrions joindre, — à ce point de vue, — aux populations de l'Asie centrale celles qui se trouvent à l'autre point extrême où 1 on a rencontré notre épisode, les populations maures d'Algérie. A Blida, à Médéa, etc., les conteuses « ont, en général, nous dit AI. Desparmet, la peau brun foncé ou couleur chocolat » et (( sont manifestement métissées de sang nègre » ; ce qui n'empêche pas le Sang sur la neige de se raconer à Blida, à Alédéa. Mais nous les

laisserons les Maures de côté : on nous dirait peut-être que, non loin de la plaine algérienne, dans les montagnes de l'Atlas, oii la neige existe et pers,iste pendant des mois, certaines femmes Kabyles ont, quoique le fait soit rare, « le teint éblouissant de blancbeur » (i). Et il \ aurait là, pour un apprenti folkloriste, de quoi bâtir tout un échafaudage de conjectures et placer dans les montagnes de la Kabylie le lieu d'origine de notre épisode (2).

Ce n'est donc, nous semblc-l-il, nullement pécher contre les règles d'une sage critique, que d'admettre, comme ayant été parfaitement possible, la formation, la naissance de l'épisode du Sany siw la neige, dans l'Inde du Nord, peut-être dans ce Cachemire tout aussi indien que le Pandjâb ou le Bengale, dans le Cachemire des Somadeva et Khsemendra, tant de fois nommés au cours de nos études folkloriques.

Sans doute, les investigations, très incomplètes, opérées jusqu'à présent dans le trésor immense des contes indiens, n'y ont pas fait encore découvrir l'épisode dont nous nous occupons ; mais, pour bien d'autres contes et traits de contes, il en a été longtemps de même, et pourtant, un beau jour, le document indien auquel les sceptiques déniaient toute probabilité d'existence, a fini par faire son apparition.

Dès maintenant il semblerait que, pour le Sang sur la neige, nous ayons, en faveur de l'origine indienne, mieux que des possibilités sérieuses, un indice vraiment significatif. Nous pouvons montrer

(1) C'est encore à M. Desparmet que nous devons ce curieux renseignement ethnograpliique. Oiielque temps après l'avoir reçu, nous lisions dans le Journal des Savants de juillet 191 i (p. 3U7) : « L'anthropologie dislingue aujourd'hui dans la race herhère |qui comprend les Kahyles], à côté d'individus blonds, d'yeux clairs, de jii'au blanche, des gens à cheveux bruns, yeux noirs, peau foncée. » (Article de M. F.-G. de Pachtère sur r//(.s7oire ancienne de l'Afrique du X"rd, de M. St. Gsell)

(2) Comme observations générales, toujours utiles à remettre en mémoire, redisons, d'abord, que les Kabyles, par la manière dont ils défigurent les contes qui leur ont été transmis, montrent combien ils sont incapables de rien inventer. — N0U8 rappellerons ensuite, l'action considérable iju'a exercée jadis le grand courant historique indo-persano-arabe, comme importateur des contes indiens dans les pays barbaresques. Le conte maure du Prime muet cité plus haut, comme renfermant notre épisode, a, nous dit M. Hesparmet, tel nom propre, qui, pour nos Berbères arabisés (les gens de Blida, eu cas présenti, n'a pas de sons ; eu d'autres termes, qui, dans leur arabe courant, est incompréhensible, et dont seul le dictionnaire de l'arabe classique donne l'explication. De telles survivances de l'arabe d'Arabie, que M Desparmet a notées plusieurs fois, « viennent, — ainsi qu'il a bien voulu nous l'écrire, — à l'appui de la thèse de la migration des contes par l'invasion de l'Islam. "

quelque part notre épisode étroitement lié à un récit d'un caractère tellement indien que le dénouement, dans lequel le goût de terroir est prononcé au plus haut degré, paraît n'avoir pu, — à la différence de tant d'autres productions du même sol, pourtant bien singulières parfois, — se faire accepter dans aucun l'olkloïc occidental.

Le conte qui offre celte intime combinaison, — un conte lillé raire, enfoui dans un livre français du xvni® siècle, où (Uiillaume Grimm l'a signalé jadis (,111, p. 3o8), mais sans en soupçonner l'importance, — s'est déjà rencontré sur notre route, et nous avons eu à en étudier précisément le dénouement, en tant que reflétant cette conception indienne des plus étranges, une jeune femme persécutée se transformant en un palais, dans l'intérieur duquel son mari la l'.eti'oine \i\antc (i).

L'introduction de ce conte explique le titre d'Incarnat, Blanc et ^'oir, qui lui a été donné, il y a deux cents ans, par le rédacteur français anonyme (2).

IJn prince, se promenant par un temps de neige, lue une ronieille. (( L'éclat de son plumage noir, la blancheur de la neige et la rougeur de son sang produisirent un assemblage de couleurs dont le prince fui frappé. )) Il se dit qu'il ne sera heureux que quand il aura trouvé « rme personne dont le teint incarnat et blanc serait relevé par des cheveux d'im noir parfait ». Une « voix » lui dit: « Allez, prince, dans l'Empire des merveilles : au milieu d'une immense forêt vous trouverez un arbre chargé de pommes.... Cueillez-en trois et soyez assez maître de vocsni6me pour ne les ouvrir qu'à votre retour ; elles vous offriront une l-cacté telle que vous la désirez ».

Nous renvoyons, pour la suite et pour le dénouement du conte à notre précédent travail. Epousée par le prince, la belle Incarnat, Blanc et Noir devient l'objet de la haine de sa helle-mère qui, après l'avoir fait tuer, la poursuit à travers des transformations successives (poisson incarnat, blanc et noir, arbre aux trois mêmes couleurs), jusqu'à ce que, des cendres de l'arbre, brûlé par son ordre, surgisse un palais de rubis, de perles et de jais, — les trois couleurs encore, — dans lequel le prince finit par pénétrer, et oiî il retrouve sa chère Incarnat, Blanc et Noir.

(1) Voir Les Mongols et leur prflendu râle dans la transmission des contes indien vers l'Occident européen (Revue des Traditions populaires, novembre 1912, p. 319 — p. 99 du tiré à part).

(2) Le conte à'/ncarnat Blanc et \oir fait partie des neuf contes d'un livre intitulé .\ouveau Recueil de contes de fées, dont une première édition a paru en 1718, une seconde en 1731, et qui a été réimprimé en 1786, dans le Cabinet des Fées, tome XXXI.

Dans ce conte, publié au commencement du xxiif siècle, l'épisode ■du Sang sw la neige s'enchaîne, on le voit, aA'ec le conte indien des Trois Citrons. Il n'y a, du reste, là rien d'étonnant ; car, d'autres contes de la famille des Trois Citrons ont aussi pour introduction, ainsi que nous l'avons dit plus haut, le thème du Sang sur la neige. Mais ce qui est tout à fait particulier, c'est le dénouement (la transformation de la jeune femme en palais et le reste). Avant 1880, date de la publication des Indian Fairy Taies de miss Maive Stokes, on ne connaissait absolument rien de semblable à ce dénouement ultra-bizarre. Or voici que, grâce à l'une des conteuses de miss Stokes, nous sommes aujourd'hui en mesure de mettre en regard de ce même dénouement un récit indien identique (i).

La présence de ce dénouement tellement indien dans la combinai son de thèmes qui constitue Incarnat, Blanc et iSoir, est une véritable marque de fabrique, un Made in India. Une conclusion s'impose : Si le conte a été fabriqué dans l'Inde, le thème du Sang sur la neige, tout aussi bien que les thèmes combinés avec lui, faisait partie du magasin dans lecjuel le fabricant hindou allait chercher ses matériaux ; le thème du Sang sur la neige est hindou, comme les autres.

Dira-t-on que ce serait le rédacteur français anonyme de 17 18 qui aurait été le fabricant.^ Mais un de ses éléments principaux lui aurait manqué, le thème du dénouement, lequel, nous le répétons, n'existe, à notre connaissance, dans le folklore d'aucun pays occidental, et n'a même été découvert dans l'Inde que très récemment. Supposer que cet anonyme aurait été en état de combiner lui-même tous ces éléments, pris un peu partout, ce serait supposer qu'il était outillé comme on ne pouvait l'être à son époque. Le plus simple et le plus vraisemblable, c'est d'admettre que le conte d'Incarnat, Blanc et Noir a été pris dans quelque ouvrage oriental (il y a tant d'inédits!) provenant plus ou moins directement de l'Inde.

Mais alors, - — nous insistons là-dessus, — tout, dans ce conte, provient de l'Inde, l'épisode du Sang sur la neige comme le reste. Et l'argument que nous avons tiré de notre thèse des cowxnits se trouve singulièrement fortifié.

Assurément, nous ne prétendons pas donner cette conclusion

(1) Les quelques adoucissements, que la forme primitive a subis dans la version du conte donnée par le livre français de 1718, sont en dehors de la question. Il s'agit ici de Vtdentité foncière, laquelle est hors de tout doute. Sur ces adoucissements, voir nofre précédent travail, loc. cit.

comme une preuve directe de lorigine indienne de notre épisode, mais il y a là une présomption des plus sérieuses, une de ces conjectures folkloriques l'orteimMil iii(ili\ées, que 1 "avenir a mainte fois confirmées. Attendons.

IVIonographie D

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