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LES OBJETS MERVEILLEUX AIDENT LE HEROS A RECONQUERIR SA PROPRE FEMME

Nous arrivons à un groupe de contes, dont on verra les affinités avec le conte sino-indien. Sans doute, à la différence de ce conte, et des contes de la subdivision A, la femme n'est pas, pour le héros, une femme inconnue, car elle est sa propre femme ; mais une chose la rapproche de la fille du Nâga ou de la Belle aux cheveux d'or, c'est qu'elle est un être extraordinaire. Après l'avoir conquise, le héros est forcé de se mettre à sa reclierche pour la reconquérir ; et il y réussit par le moyen des objets merveilleux, ce qui est un lien de plus entre ce groupe de contes et le conte sino-indien.

(1) Non seulement le roi du conte d'Athènes a un vizir; non seulement le palais de ce roi, avec son ouverture grillagée dans la cloison séparant deux chambres, est une maison turque, mais les mots désignant l'aiguière et le bassin, qui sont présentés à la princesse dans le palais des fées, sont des mots turcs.

(2) R. M. Dawson et W. R. Halliday, Modem Greek in Asia Minor (Cambridge, lOlC), p. 216.

Nous rappellerons ce qu'est, en substance, le thème fondamental de ce groupe, le thème des Jeunes filles oiseaux, que nous avons touché autrefois dans les remarqeus de notre conte de Lorraine n° 32 (II, p. i6 et suiv.) : Le héros s'empare du vêtement de plumes qu'a déposé, pour se baigner sous forme humaine, une jeune fdle oiseau, une sorte de fée ; il refuse de le lui rendre et la garde elle-même pour l'épouser ; mais, un jour, la jeune femme trouve moyen de reprendre son enveloppe emplumée, et elle s'envole vers son pays. Après diverses aventures, le héros parvient à la rejoindre, et désormais ils vivent heureux.

C'est au cours de ces aventures que, dans plusieurs variantes de ce thème, le héros rencontre Les personnages se disputant les objets merveilleux, et qu'il les leur enlève par ruse.

Là encore reparaissent deux des objets du conte sino-indien : l'objet qui rend invisible son possesseur, et l'objet qui transporte oiî l'on veut aller (i). Nous n'y retrouvons pas le « bâton frappant à mort » du conte sino-indien, pas plus, du reste, que dans les contes des groupes précédents. Il est vrai que, dans le conte sinoindien, — tel qu'il nous est arrivé par l'intermédiaire souvent déformant des Bouddhistes, — ce troisième objet ne joue aucun rôle (2).

Ce qui rappelle le plus ce « bâton», c'est la massue d'un conte roumain du Banat hongrois, appartenant au présent groupe, laquelle, tenue en main, pétrifie qui l'on veut ; mais le héros n'a pas occasion de l'employer (3). Un autre conte roumain remplace cette massue par un fouet, qui, lui, rend service au héros : quand celuici le fait claquer, ce fouet pétrifie c£ux-là même qui étaient en

(1) Dans certains de ces contes, les bottes t qui font cent lieues d'un pas » n'étant que des boUes de sept lieues amplifiées et non des bottes qui transportent frelles mêmes leur possesseur où il veut aller, on a, pour les compléter, emprunté à d'autres thèmes des personnages surhumains, auxquels le héros demande son chemin. Ainsi, dans un conte de la Haute Bretagne, publié par M. Paul SébiUot {Revue des Traditions populaires, 1901, p. 120 et suiv.), le héros arrive chez une bonne femme, qui est la mère du Vent, et il demande si, à tel moment celui-ci n'a pas vu passer telle princesse. Le Veut lui dit de le suivre, et le jeune homme le peut grâce à ses bottes. — Dans un conte suédois (Cavallius, Schuedische Volkssagen und Mierclien, Vienne, 1818, n° 8), les « bottes de cent lieues » ne servent au héros qu'à voyager plus vite, mais sans qu'il puisse arriver au château où la princesse sa femme s'est envolée, et c'est une compatissante vieille, souveraine de tous les oiseaux, qui, après avoir interrogé ses sujets, le fait transporter par » l'Oiseau Phénix » au « Beau Château à l'Est du Soleil et au Nord de la Terre ».

(2)11 est assez curieux de constater que, dans deux contes indiens, cités plus haut lie conte du livre tamoul et le conte oral du Bengale), « le gourdin qui assomme les ennemis » et « le bâton et la corde qui les lient et battent «• n'ont, eux non plus, rien à faire.

^3) Scholt, Walachische J/a?rc/jen (Stuttgart, 18«), n* 19.

dispute au sujet des ol)j.ets iner\eilleux, trois diables là aussi (i). Pour retrouver exactement le bâton, en Europe, il faut sortir de tous ces groupes et prendre un conte bulgare oii la Dispute forme tout le récit à elle seule {-i) :

Les Iiois fils d'un (liid)lo (IcMiuel ici lient la place do Vasnra du conle indien de rufraka) se disjjulent l'héritage paternel, quatre objets nierNeilleux : un cliapean qui rend invisible, une paire de souliers de fer « avec lesquels on peut faire le tour du monde en vingt-quatre heures », un sifllet, à l'appel duquel se rassemblent tous les diables, el enfin un. bâton de fer, dont cJmquc coup tue trois cents liommes. Ne i)Ouvant s'accorder sur le partage de ces objets, les trois diables vont trouver le jeime et sage roi Salomon. — Sint la course des contestants. Ouan<l ils reviennent auprès de Salomon, celui-ci, au moyen du bâton imuiiquc, les tue tous les trois, et il garde les quatre objets, qui lui servent t^ <( accomplir tant et tant de sages choses ». Avec le sifflet, il réunit tous les diables et leur fait construire.... une église.

Mais entendons-nous : si le (( bâton frappant à mort » ne figure pas formellement dans les contes du groupe que nous étudions, c'.est bien un remplaçant de ce bâton, que cette épée d'un conte suédois (cité, il y a un instant, en note), laquelle « tue tout ce qu'elle touche », ou ce sabre d'un conte breton (ihid.), qui « est partout Aainqueur ». (Rappelons que, dans le petit conte sinoindien n° 277, le bâton « soumet tous les ennemis »). Et le rôle que jouent cette épée .et ce sabre, jettera peut-être quelque lumière sur celui que jouait, dans la forme non altérée, le bâton du conte sino-indien de la Fille du Nâga. Qu'on en juge.

Dans un conte saxon de Transylvanie (Haltrich, op. cit., n° 5), le héros, après avoir été transporté par son chapeau magique dans l'île où son épouse mystérieusje est gardée par un dragon à sept têtes, peut, avec son épée « qui donne partout la victoire », trancher toutes les têtes du monstre. — Le héros du conte suédois, couvert de son manteau qui le rend invisible, et brandissant l'épée « qui tue tout ce qu'elle touche », décapite tous les trolls (mauvais génies, ogres), geôliers de sa femme, à mesure qu'ils passent par une certaine porte. — Ailleurs (conte danois (3) ), un vieux couteau rouillé, qui fait tomber raides morts ceux vers lesquels on le tourne, sert à tuer une sorcière, dont la femme du héros est la captive. —

(1) J. Brun, Sept coules roumains (Paris, 1894), p. 69 et suiv.

(2) Ad. Strausz, Die Bulgarent (Leipzig, 1898) p. 278.

(3) Svend Gruntdvig, Dcenische Volksmœrchen, 2' recueil (Leipzig 1879), p. 37 et suiv.

Dans un conte grec moderne (i), le sabre, sur l'ordre du héros, « taille en pièces » le père et la mère de sa femme merveilleuse, quand, pour l'empêcher de la reprendre, ils veulent le dévorer.

Avec le conte breton déjà cité et un conte allemand (Grimm, n° 92), nous allons nous rapprocher davantage du dénouement du conte sino-indien. Dans le conte breton, le héros ayant désobéi à un ordre de sa femme Boule-de-Feu (l'introduction est une altération du thème des Jeunes filles-oiseaux), Boule-de-Feu le quitte pour sept ans. Il se met à sa recherche et arrive enfin à un château, où Boule-de-Feu va se marier à un autre ; il met son chapeau qui le rend invisible ; puis, s'étant fait reconnaître de sa femme, il fait sauter d'un coup du sabre magique la tête du fiancé. — Le héros du conte allemand est devenu, lui, par son mariage a\ec une princesse qu'il a délivrée d'un enchantement, roi de la Montagne d'or. Une désobéissance (différente de celle du conte breton) le sépare de sa femme et aussi de son royaume. Il finit par y revenir, invisible, au moment des noces de sa femme, qui va épouser un prince.

S'étant fait reconnaître d'elle, après l'avoir tourmentée pendant le repas en l'empêchant de manger et de boire, il enlève son manteau magique et dit aux princes assemblés pour la fête : « La noce est terminée : le vrai roi est arrivé! » On le hue. Alors, tirant son épéc merveilleuse, il crie : « Toutes les têtes à bas, excepté la mienne ! )> Toutes les têtes roulent par terre, et il redevient roi de la Montagne d'or.

Rappelons le dénouement du conte sino-indien : quand le roi va épouser la « fille du Nâga », le héros entre, invisible, dans le palais à la suite de la jeune fille, et celle-ci, pour se débarrasser du roi, lui brise le front en lui lançant une « galette d'or », qu'elle a emportée de son pays. Ce dénouement, oij le bâton magique n'intervient aucunement, est évidemment altéré : c'est, selon tout<^ apparence, le bâton « frappant à mort » qui, manié par le jeune homme, doit assommer le roi, comme l'épée des contes breton et allemand tue le (( fiancé », qui va prendre au héros la femme que celui-ci a conquise... Mais le prêcheur bouddhiste voulait à toute foi'ce, on le dirait, ajouter un document au sempiternel réquisitoire de la secte contre les femmes et leur a sensualité », en montrant ce pauvre bonhomme de roi si méchamment mis à mort par la fille du Nâga, parce qu'il est « laid ».

Ce que les Bouddhistes n'ont pas trop gâté dans Le conte indien

(\) Miss Lucy Garncll, op. cit., t. H, p. 22:5.

tiu'ils oui mani|mli'', c'osl, 011 l'a mi. lo moyen di' lrou\i'r la l'oininc au long cheveu. A la différence du Tristan d'Eilhart, cette femme a ('■tr apccinlcmcnt désignée au héros par la conversation des oiseaux tlont il comprend le langage, et les souliers magiques (dont le rO)le luiniitil' est parfaileiuent reconnaissable) le conduisent, au luniniandcmenf, chez cette jemnie. Tout se ticnl dans ce UHMveilleu\ ci la Nraisendîlance poétique y est parfaite.

\otre épisode de la Dispute se rencontre-t-il dans le vieux poème allemand des Nibelungen ? On l'a dit ; mais 1' « Aventure III », que l'on vise, présente-t-.elle vraiment ce qui spécialise cet épisode ?

Siegfried arrive chez les deux a fils de roi », Schilbung et Nibelung, qui lui demandent de' partager enlr,e eux le « trésor du roi Nibelung », plus d'une centaine de « charretées » de pierres précieuses et bien davantage encore d' (( or rouge du pays des Xibelungen ». Ils lui donnent d'avance en récompense l'épée de leur père, la bonne épée Balmung. Siegfried ne réussit pas à faire le partage et, dans la querelle qui s'ensuit, il tue les hommes des deux rois .et les deux rois eux-mêmes avec l'épée qu'il a reçue d'eux. C'est ainsi que Siegfried devient maître du trésor du roi \ibelung.

11 nous semble qu'en dehors du trait absolument général d'un partage à faire entre deux contestants, ce passage du poème allemand ne se rapporte guère au thème de la Dispute au sujet des objets merveilleux. ]Vi l'or ni les pierreries du trésor ne sont des objets merveilleux ; l'épée, non plus, n'est pas représentée comme telle, et, s'il est question d'un objet qui rend invisible, bonnet ou manteau, la fameuse Tarnkappe, c'est plus tard, après la mort violente des deux frères, que Siegfried enlève de vive force cet objet au nain Alberich, qui a voulu venger ses seigneurs et nlaîtres.

Pourtant, si Ton se bornait cà exprimer l'opinion que ce passage du poème des Nibelungen présenterait, dispersés, des membres déformés de ce qui fait corps dans le thème de la Dispute, nous croyons qu'à cette manière de voir il n'y aurait pas à opposer d'objection radicale.

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