LE MÉTIER DU PERE
Rappelons les contes que cette étude spéciale aura pour point de départ.
Un conte turc, d'abord (Section II, Chap. 3, b) :
Un pêcheur, en mourant, défend à sa femme de jamais dire à leur fils, alors en bas âge, quel était son métier. Devenu grand, l'enfant essaie de différents métiers, sans réussir dans aucun. Sa mère étant venue à mourir, elle aussi, il trouve î-ls filets de son père et se met .'i la pêche.
Pourquoi le pêcheur veut-il que son fils ignore quel était son métier ;• le conte ne le dit pas. Du reste, la défense faite à la femme de parler est parfaitement inutile ; car le jeune garçon ne lui adresse aucune question à ce sujet, .et, s'il devient pêcheur, c'est après la mort de sa mère, et par l'effet du hasard. Ce conte turc est évidemment incomplet.
Un conte albanais (Section I) l'est m'oins. La veuve du chasseur n'est point un personnage muet, et son fils non plus : elle se refuse obstinément à dire au jeune garçon quel était le métier de son père, et une explication est donnée de son obstination : le jeune carçon la menaçant de la quitter, elle lui dit : (( Ton père était chasseur ; mais il n'avait pas de chance ». Le jeune garçon se fait donner' le fusil de son père et devient chasseur, lui aussi.
Un conte grec de l'île de Tino (ibid.) précise les raisons qu'a la mère de cacher à son fils le métier du père : le chasseur est mort
do cliagiiii (l'aNoir iiiaiiqné, sur une certaine montagne, un oiseau merveilleux. (|ui aurait l'ait sa l'ortujie.
Dans ce conte grec, c'est l'insistance du fds qui force la mère à parler: dans le conle albanais, c'était sa menace de quitter le pays. Le iit'ios d'un conle arabe de l'île de Socolora (au sud de l'Arabie) use, lui, d'un nio\en singulièrement énergique (i) :
V <li\ erses reprises (sans que l'on voie pourquoi) sa mère le trompe, lui disant que son père était un voyageur, un planteur de palmiers, un berger ; et jamais, dans ces divers métiers, qu'il essaie successivement, le jeune homme ne réussit à rien gagner. Enfin, un jotu- qu'elle apporte à son fils clans une écuelle son « déjevmer » bouillant, il lui saisit la main qu'il plonge dans l'écuelle. « Que Dieu te brûle, cric-telle, fils (II' 1 oiseleur! — Que Dieu te conserve en vie! répond le jeune homme ; maintenant tu m'as dit le métier de mon père. »
Dans un autre conte arabe, celui-ci de la côte de l'Arabie du Sud. un conte mehri (2), — appartenant, comme Le conte soqotri. à cette famille de la Belle aux cheveux d'or, dont les trois contes, turc, albanais, grec, sont aussi des variantes, — le moyen employé par le jeune homme pour faire parler sa mère n'a aucune originalité : il la menace de son couteau-poignard (jambit). « Creuse là », dit-.elle ; il creuse et trouve le fusil de son père. « Le métier de ton père, dil alors la mère, c'était de tuer des chèvres sauvages. »
Un conte ambe des Houvara du Maroc (3), — conte du genre plaisant, qui, pour le corps du récit, est du type de notre conte de Lorraine, n° 10, René ci son Seigneur, — donne au père un métier non avouable, celui de voleur. Ici, conformément à l'allure générale de ce conte, ce qui, chez les divers maîtres qui ont pris le jeune garçon comme apprenti, le fait mettre bientôt à la porte, ce n'est pas sa malchance, mais sa malice et ses mauvais tours. C'est en retenant la main de sa mère dans une bouillie brûlante, qu'il lui fait avouer ce qu'était son père.
Cette extorsion d'un secret par ce genre tout spécial de torture se retrouve encore ailleurs ; mais le secret porte sur autre chose.
tt) D. II. Millier, Die Mehri-iuul Soijolri-Sprache. — II. Snqoln-Texte (Vienne, 1905), p. 30.
(2) A. Jalin. Die Mehri-Sprac/ie in Sikl-Arabien {Yienne, 1902;, n' 15.
(3i A. Socin et H. Stumme, Der arabisclie Dialekt (1er f/ouwara des Wàd Sus in Marnh-ho (Leipzig, 1894), n" 5, p. 96.
Dans un conte berbère, raconté dans le dialecte chclla de la ville de Tazenvalt (sud du Maroc) (i), le jeuii(> garçon ne demande pas à sa mère quel était le métier de son père, mais qui était son père ; car on lui a jeté à la face qu'il n'a point de père. Le jeune garçon plonge la main de sa mère dans la soupe très chaude qu'il a demandée, et il ne lâche prise que quand sa mère lui a promis de tout lui dire. Elle lui remet alors le signe de reconnaissance que lui a laissé le (( roi » Harroun Arrachid pour l'enfant qui naîtrait d'un mariage contracté av,ec elle sans formalités.
Dans un autre conte berbère, celui-ci du Sahara algérien (2), le jeune garçon veut savoir ce que sont devenus ses sept frères et sa sœur, dont sa mère ne lui a jamais parlé et dont il vient d'entendre dire qu'ils ont été pris par un ogre, a Tu me brûles, crie la mère, la main dans la soupe bouillante. — Raconte-moi l'iiistoire de mes frères et de ma sœur. — Je te la raconterai ». — Un trait analogue se retrouve dans un troisième conte berbère, recueilli chez les Beni-Snous du Kef, tout près de la frontière marocaine (3). Dans un quatrième conte berbère (des Kabyles du Djurdjura), c'est une jeune fille qui emploie ce même moyen pour savoir ce qu'il en est de ses frères expatriés, dont elle vient d'entendre parler pour la première fois (4).
Un cinquième conte berbère (encore des Kabyles du Djurdjura) (5) nous montre le héros, un jeune prince, forçant à parler, — toujours par le même procédé, — non point sa mère, mais une vieille femme :
Le jeune prince s 'étant conduit brutalement à l'égard de la vieille, elle lui crie : « C'est bon, c'est bon ' on sait bien que tu n'as pas épousé la fille de l'ogresse! » Le prince rentre à la maison et fait le malade. Il demande qu'on lui donne un plat de couscous, mais apprêté par la vieille. Quand celle-ci lui présente le plat, il dit qu'il y a dedans une paille, et, comme elle se dispose à retirer ce brin de paille, i! lui enfonce la main dans le couscous brûlant. « Lâche-moi, mon fil$ i
(i) H. Stumme, Mœrrlipn dor Schiuh viin T/izenrall ff.eitjzij^, 18î)îi), n" 11-.
(2) E. Destaing, h'tn^/e sur le Didlerlc herhcrc i/cx /leiii-Snoiix d'aiis. l'.HI), II, n" 63.
(3) R. Basset, Nouveaux coules berbcn s (Paris. ISU'I, n" lOo. — Noir, pour l'indication d'un conte berl)èro non encore. Iradnil, dn Iviie du ((inlc c/irllii. ihid.. p. 301.
(4) Le H. P. .1. Rivière, op. cit., j). iO.
(5) J. Rivière, p. 209 et sniv
— nus —
— Je ne le làcluMai pas, si lu no me dis où (leineuie la fille de l'ogresse.
— Elle (lenuMirc il tel endroit. »
Ce trail si caraclcrisé de la nmin brCilcc, qu.e nous venons de rencontrer dans l'Arabie du Sud et dans les pays barbaresques, — sur une des grandes voies de migration des contes indiens, — nous le retrouvons dans une région bien éloignée de là, dans l'Asie centrale, chez les ïarantchi, petite peuplade turco-tatare musuîjuane du Turkestan russe, habitant la vallée du Haut-Ili, rivière qui s.e jette dans le lac Balkasch (i) :
Le fils et la fille de deux amis ont été fiancés dès avant leur naissance. Le jeune homme, dont le père est mort d'accident, le jour même où l'enfant est né, est élevé chez le père de la jeune fille. Taeji Pacha et Sora Chanim (les deux jeunes gens) se croient frère et sœur. Un jour, en jouant avec son osselet d'or, Taeji Pacha casse, sans le vouloir, un pot que porte une vieille. Celle-ci lui crie : « Tu es un vaurien sans père. Au lieu de casser mon pot, tu ferais mieux de rechercher ta fiancée Sora. » Le jeune homme réclame des explications. La vieille les lui donne et lui dit : « Va trouver ta mère. Tu la prieras de faire griller du froment et de te le présenter dans sa main. Alors tu lui saisiras la main, en y enfermant le froment brûlant, et tu ne la lâcheras que quand la douleur l'aura forcée à te répondre. » Le jeune homme suit ce conseil, et sa mère confirme ce qu'il a déjà appris de la vieille.
Les Tarantchi tiennent des Persans toute une littérature d'imagination h). 11 est très probable que leurs contes populaires leur sont venus aussi de la Perse, qui aurait été ainsi un intermédiaire entre eux et l'Inde, comme elle l'a été entre l'Inde et les Arabes.
Du reste, on peut signaler dans l'Inde un conte de Mirzâpour, véritable pendant du conte tarantchi (,H). Là aussi, un jeune prince qui a été fiancé dès son bas âge, par le râdjâ, son père, à une princesse d'un autre royaume, a une affaire avec une femme, une jeune fille, dont il a cassé (non point par hasard, mais malicieusement) la cruche à eau. (( Ecoute, — lui dit la jeune fille, après des paroles mordantes, — le roi de tel pays est en route pour marier son fils
(l) W: Uadioff, Priihfu iler \'iil/:slincraliir di'r iini'rdliclicn liirki^r/u'n Si.rnnne, vol VI St. Pétershoiii-ii, ISSCd, p. 23(1.
(i .]. Grenartl. S/x'cimemt iIp la lil/cnilur- inudmie du 'rurlir-ilmi r/iinnis {Jniirnnl .isialique,9' »t'v\e, t. xiii, aiuK'P IS'.l'i, p. 81 et ?uiv.)
(3) /ndirin Avlir/iiari/, année ISO'i, p. 81 etsiiiv.
à ta fiancée. » Le jeune homme va trouver sa mère et finit (mais sans violence) par savoir d'elle ce qu'on lui avait caché jusque là.
Le trait de la main brûlée, qui n'existe pas dans le conte de Mirzâpour, sera peut-être découv.ert quelque jour dans cet immense ïépertoirc des contes indiens. En attendant, un vieux conte, fixé par écrit dans l'Inde, il y a des siècles, fait employer par un fils, pour extorquer un secret à sa mère, un procédé au moins aussi singulier, et ce trait, avec toute son étrangeté, est arrivé, à l'occident de l'Inde, chez les Géorgiens, dans la région du Caucase.
Voyons d'abord le conte géorgien (i) :
Une femme a, de son défunt mari, trois fds et une fille. La fifc tombe au pouvoir d'un dévi (ogre, demi-homme et demi-démon) ?» cent têtes, qui la prend pour femme. Les garçons s'en vont pour ia dcHvrer ; mais le dévi les avale tous les trois.
La mère, ne les voyant pas revenir, les pleure amèrement. Un personnage inconnu, qui lui a demandé la cause de ses larmes, lui donne une certaine pomme : elle coupera cette pomme en cent morceaux, dont elle mangera trois chaque jour ; quand tout sera mangé, elle aura un nis, qui s'appellera Asphurtzela (« Cent Feuilles », allusion, paraît-il, aux cent morceaux de pomme). Un fils naît, en effet, à la femme, et il grandit autant en un jour que les enfants ordinaires en un an. Une fois qu'il joue avec un osselet (comme le jeune garçon du conte tarantchi), l'osselet, lancé en l'air^ va par hasard frapper la cruche pleine d'eau qu'une femme porte sur l'épaule, et casse cette cruche. « Malédiction sur toi ! crie cette femme. Puissent tes frères et ta sœur n'être jamais délivrés des griffes du dévi! »
L'enfant va trouver sa mère, a Mère, donne-moi fi boire. » (Il était ué depuis si peu de temps que, malgré sa croissance merveilleuse, sa mère l'allaitait encore). Sa mère y ayant consenti, il lui mord le sein. <c Dis-moi, mère, ai-je des frères.» » La mère voudrait bien ne lui rien dire ; mais la douleur est trop forte, et elle dit tout.
C'est dans le grand recueil canonique des Bouddhistes du Sud, dans un des 5/47 djâtakas écrits .en langue pâli (une des vieilles langues de l'Inde) et racontant les aventures du Bouddha dans ses innombrables existences, que ce trait du sein mordu a pris place. Dans ce djâtaka n° SSq (9), le Bodhisattva. le futur Bouddha, isl un prince, nommé \[ahâdjanaka, né après le détrônement et la
(1) Misiri M. Wardrop, 6'(?o;v/iV'" /•>>//•• 7'«/^'.v (Londres, ISO'i), i). (W ot siiiv.
(2) T/ie Jaiaka. ., vol VI fCainliridj?»!, l'.H»7). i). 10.
mort violente de son père. Sa mère, qui s'est enfuie, l'a mis au monde en pays étranger, où elle a été recueillie par un charitable brahmane, qui la traite comme une sœur.
A la suite de (luorclles avec des petits garçons de son âge, Mahâdjanaka les entend toujours dire que celui qui les a battus, c'est le « fils de la veuve ». Il réfléchit et demande à sa mère de qui il est fils. « Du brahmane, » lui répond-elle. Mais, quand il dit à ses camarades qu'il est le fils du brahmane, ils lui répliquent : « Qu'est-ce que t'est le brahmane .3 n L'enfant réfléchit de nouveau : « Ma mère ne veut pas me dire la vérité ; je la lui ferai dire. » Pendant qu'il est à sucer le lait de sa mère, il lui mord le sein, et la force ainsi à lui dire quel est son père.
La suite n'est nullement inutile à résumer : on verra plus loin pourquoi.
Quand Mahâdjanaka est devenu grand, il dit à sa mère : «. As-tu de l'argent .3 Si tu n'en as pas, je ferai le commerce, et je gagnerai de quoi reprendre le royaume de mon père ». La mère lui répond qu'elle a une quantité de perles, de diamants, de bijoux ; il n'a donc pas besoin de faire le commerce. Mais Mahâdjanaka ne veut prendre que la moitié du trésor, et, après avoir charge toute une cargaison de marchandises, il se prépare à s'embarquer avec des marchands pour le pays de Suvannabhûmî. Quand il vient dire adieu à sa mère, elle lui dit : « Mon fils, la mer a peu de chances de succès et beaucoup de dangers ; ne pars pas : tu as bien assez d'argent pour reprendre le royaume. » Mais il lui répond qu'il partira, et, lui ayant dit adieu, il s'embarque.
Pendant la traversée, une tempête brise le vaisseau ; mais une « fille des dieux » a été chargée par « les Quatre Gardiens du monde » de. garder la mer, et ils lui ont dit : « Les êtres qui possèdent des vertus telles que le respect envers leur mère et autres vertus semblables, ne méritent pas d'être engloutis dans l'Océan : veille sur ces êtres. » La déesse ne se souvient de la recommandation qu'au bout de sept jours, pendant lesquels Mahâdjanaka a été ballotté par les flots. Alors, après avoir conversé avec le jeune homme (qui est, rappelons-le, le futur Bouddha) pour « entendre la bonne doctrine », la déesse le loue d'avoir a si courageusement lutté au milieu des flots déchaînés ». Mahâdjanaka est, sur sa demande, transporté par cette u gardienne de la mer » dans la ville de Mithilâ, capitale du royaume paternel, et déposé sur la « pierre de cérémonie » (cérémonial stone) dans un bois de manguiers. Là vient s'arrêter le « char de fête » (Jestive car), lequel doit désigner le successeur du roi usurpateur, qui justement vient de mourir, et Mahâdjanaka entre ainsi en possession du royaume de son père.
Le char magique remplace ici l'éléphant sacré, qui, dans divers contes indiens, désigne le successeur d'un roi défunt. (Voir Mono-
— iOl —
graphie D, Section IV, Revue, 1916, p. 197, note A ; — P- Sao, note /j, du tirage à part). Mais une autre remarque, plus importante, est à faire. Il est assez singulier que « les Quatre Gardiens du monde », ayant à parler des « vertus », qui leur font accorder leur protection aux hommes, mentionnent uniquement le (( respect envers la mère )) ; car, assurément, celui qui, enfant, blesse cruellement sa mère, .et qui, jeune homme, repousse les conseils qu'elle lui donne, n'a pas poussé cette vertu à rextrême. On croirait que, dans l'esprit des rédacteurs de ce djâtaka, flottait le souvenir d'un autre djâtaka, où le héros s'embarque aussi pour faire le counnerce, et cela aussi malgré sa mère. Mais, dans cet autre djâtaka, c'est tout à fait gravement que le héros manque de respect à sa mère, et il s'attire ainsi un terrible châtiment.
Ce second djâtaka a ceci de particulièrement important, qu'il présente bien nettement le thème du métier du. père. Il a été traduit du sanscrit, d'après deux recensions légèrem.ent différentes, d'abord en français, par feu M. Léon F^er, puis en hollandais, par feu M. J. S. Speyer, de l'Université de Leyde (i). Nous suivrons principalement la recension de M. Feer :
Un homme, qui fait le commerce sur mer, meurt dans une de ses expéditions, laissant un fils tout enfant. Quand ce fils, nommé Maitrakanyaka, est devenu grand, il dit à sa mère : (( Mère, du fruit de quel travail notre père (sic) vivait-il ? — Mon fils, répond la mère, ton père était marcliand dans ce pays. » Elle s'était dit : « Si je lui apprends que c'était un marchand qui naviguait sur l'Océan, il pourrait quelque jour descendre aussi sur l'Océan et y trouver la mort, v Le jeune homme se met donc marchand dans le pays.
On le voit, dans cette légende bouddhique, ce qui porte la mère du jeune homme à ne pas lui dire quel métier faisait son père, c'est la sollicitude maternelle. Le conte albanais et le conte grec étaient pareillement explicites sur ce point.
Quant à ce qui suit, les deux recensions de la légende ont subi une même altération :
Quelqu'un ayant dit au jeune homme que son père n'était pas marchand, mais parfumeur, le jeune homme ouvre une boutique de parfumerie. Il s'établit ensuite orfèvre, dans de semblables circonstances.
Bien évidemment, — dans une forme meilleure du récit, analogue
'D Avûdana-Cntaka Cent légem/es \hnu(ldhiqiics\. Irndiiiles du snnsrrit pnr /.cou Feer (Paris. 181)1), p. 132 et suiv. - Bi/dmi/en lot dr Taal-, fjind- en Voll;enkiinde van Nederlandsch Indie, 7° Volg. V.
à coll.p du ronio grec et dos coiilos avabos de l'Avabu- du Sud et de l'îlo de Socolora, — ce qui était dit au jeune Itonmie, c'était simplement que sou père n'était pas marcliand dans le pays ; après quoi, le jeune homme allail trouver sa mère, laquelle lui donnait de nouveau une fausse indication, et ainsi de suite. Il ne faut pas, du reste, s'étonner de telles altérations. Les Bouddhistes, en prenanl des contes traditionnels indiens pour en l'aire des textes à moralisation, ne tombaient pas toujours sur de bonnes formes, et, du reste, ils iripatoiiillaient souvent indignement... Mais continuons à résumer la légende :
Finalement, les orfèvres, jaloux de la réussite de Maitrakanyaka (liins leur profession, lui révèlent Ip véritable métier de son ^yère. Le jeune homme va trouver sa nièie et lui dit : (( Mère, voici ce que j'ni appris : noire père faisait le commerce sur mer ; avoue-le. Moi aussi, je naviguerai sur l'Océan. » Sa mère lui répond : « C'est vrai, mon fils. Mais tu es mon fds unique ; ne m'abandonne pas pour aller sur l'Océan. » Entraîné par des compagnons envieux et méchants. Maitrakanyaka ne veut pas revenir sur son dessein. Sa mère voulant le retenir, il l'écarté d'un coup de pied. « Mon enfant, lui dit-elle, puisse le fruU de cette action ne pas mûrir pour toi ! »
Il finit par être mûr, le fruit de cette grande atteinte à la piété filinle. Maitrakanyaka- fait naufrage, et il arrive dans une ville où J! (^st accueilli par quatre apsaras (nymphes célestes) et où il reste plusieurs années : il pourrait y vivre heureux, mais, malgré les apsaras, il veut aller ]ilus loii). Il arrive ainsi successivement dans trois autres villes, où des apsaras l'hébergent aussi, et finalement dans la « Ville de fer «. Là. il voit une roue de fer, ardente et flamboyante, tournoyer sur la tète d'un homme, et il apprend que cet homme est puni ainsi pour avoir maltraité sa mère. Et aussitôt la roue passe de la tête de l'homme sur la têle de. Maitrakanyaka.
Xous laissons de côté des variantes, également bouddhiques, de ce récit, dans lesquelles il n'existe plus rien du thème du Métier du père (Ed. Cbavannes, op. cit., I, n° Sg, et III, p. lo)..
Dans son Journal de l'année 1709, conservé à la Bibliothèque Nationale (ms. français, 15.277), '^t déjà cité par nous à propos de Pari-Banou, Antoine Galland, le Galland des Mille et une Nuits, écrivait ceci (p. i/|8) : « Dimanche 2 de juin, le Maronite Hanna [d'Alep] me conta l'histoire de Hassan, fils du vendeur de ptisane, qui suit. » Les amples notes prises par Galland sont restées absolument inutilisées ; il ne sera donc pas sans intérêt de nous arrêter
un peu sur ce conte, tout à fait inédit, qui se rapporte au lliènie du Métier du père, et qui, chose curieuse, renferme, comme les deux djàtakas, le voyage de commerce sur mer et, comme le second, l'arrivée dans un pays mystérieux. Le reste du récit est tout différent ; mais il a été emprunté à d'autres récits indiens :
Un vendeur de plisane [de tisane à la réglisse, sorte de coco] , qui a gagné du bien à son métier, meurt en recommandant à sa femme d'empêcher, autant qu'elle le pourra, que son fds soit vendeur de ptisane comme lui. Quand le jeune Hassan a treize ou quatorze ans, sa mère lui propose d'apprendre im métier ; elle le mène par la ville, lui fait remarquer chaque métier en particulier ; il ne se détermine -^ aucun ot déclare qu'il n'en veut prendre d'autre que celui de son père, que sa mère lui a toujours tenu caché. — Un jour que sa mère est en ville, il s'avise de regarder ce qu'il y a dans le haut d'.une armoire ; il y trouve le vase de cuir et les tasses d'argent doré dont son père s'est servi pour vendre de la ptisane. Quand sa mère est rentrée, il lui fait voir le vase et lui déclare que, puisque son père a vendu de la ptisane, ii en veut vendre comme lui. La mère lui fait connaître la volonté du p;-'re ; mais il ne veut rien entendre. Il achète de la réglisse et fait de la ptisane, dont il remplit l'outre. Puis, avec un habit fort propre,
I outre sur le dos, les tasses à la main, il se met à vendre : tout le monde veut boire de sa ptisane. En trois ans, il a gagné plus de quinze mille pièces d'or.
Hassan est admis, pour son argent, dans un voyage de commerce maritime, et il fait croire à sa mère que son père lui est apparu en songe et lui a donné ses ordres. Il s'embarque ; on fait voile et l'on arrive « en l'Ile ». Comme tous les habitants ont été changés en pierre, les marchands font difficulté d'entrer dans la ville. Un marchand borgne, avec qui Hassan a eu des démêlés, est d'avis d'y envoyer le jeune homme. Celui-ci y consent.
Après avoir suivi des rues oii les boutiques sont ouvertes et les gens pétrifiés, Hasan arrive au palais : même chose. Mais, en un endroit, il trouve du pain sortant du four, des broches tournant toutes seules.
II mange. — Tout près du palais est « comme un arbre artificiel 'i plusieurs branches » ; Hassan voit en sortir une belle dame, qui lui raconte qu'un génie l'a demandée en mariage au roi son père ; sur le refus de celui-ci, le génie, après plusieurs menaces, a pétrifié le roi et toute la ville. Quant à la princesse, sa nourrice « l'a préservée par cet arbre artificiel ». Les deux jeunes -gens conviennent de s'épouser, ot Hassan, instruit par la nourrice, tue le génie.
Ce qui suit n'a plus le moindre rapport avec le voyage de Maitranyaka et son séjour outre mer dans des pays extraordinaires, cliez des nynq>lies célestes. Mais, — constatation nullement insignifiante, — c'est encore à l'Inde que nous ramène cette dernière partie ; car elle n'est autre qu'un conte indien, défiguré sans doute dans le conte arabe, mais parfaitement reconnaissable.
La princesse consulte sa nourrice sur le moyen de s'embarquer avec elle et avec son libéralcnu-, sans que les marchands, ni les matelots en sachent rien. LVxp(5dient de la nourrice est celui-ci : prt^parcr, pour être embarqués, douze ballots ; dans les onze premiers, on mettra ce qu'il y 1 de plus précieux dans le palais ; dans lo douzième s'enfermeront la princesse et sa noiirrioe, et, grâce à im « secret » de celle-ci, elles pourront y vivre toutes les deux.
Les marchands prennent dans le bézestan et dans les maisons particulières les marchandises les plus rares et les embarquent. Hassan fait embarquer aussi les douze ballots. Au moment où l'on va faire voile, il s'aperçoit qu'il a oublié le sabre du génie ; il demande au syndic et aux marchands de lui donner le temps d'aller le chercher. Ils y consentent ; mais le marchand borgne, qui en veut à Hassan, coupe le câble, et' le capitaine est obligé de mettre à la voile. Heureusement pour Hassan, un autre vaisseau, qui vient à passer, le recueille et le ramène au port d'où il est parti.
Aussitôt débarqué, il réclame aux marchands ses douze ballots, que le borgne a pris. Les marchands, qui ne veulent pas témoigner contre le borgne, conseillent à Hassan de s'en rapporter au sultan. Hassan présente une requête ; le borgne comparaît et nie. Hassan dit qu'il n'y a pas d'autres témoignages que les ballots eux-mêmes. Le sultan les fait apporter. Un officier frappe sur le premier, en demandant à qui appartiennent les douze. Réponse immédiate, sortant de celui où sont enfermées les deux femmes : ils appartiennent à Hassan, le fils du vendeur de ptisane. Le borgne est châtié. Hassan fait porter les douze ballets chez lui, et il épouse la princesse.
L'original indien est bien autrement piquant. Nous l'avons étudié dans un précédent travail (i) ; résumons-le très brièvement •
Pendant que son mari est à faire de l'ascétisme dans l'Himalaya, la belle et honnête Oupakoshâ est poursuivie des assiduités de trois grands personnages. Pour se débarrasser d'eux, elle leur donne rendezvous à trois heures successives d'une même nuit. Effrayés, chacun ii son tour, par l'arrivée du suivant, pendant que les servantes leur font prendre un bain et les frictionnent à outrance avec un affreux onguent noir, les galants, successivement, se cachent à la hâte dans une grand coffre. Vient finalement un marchand, dépositaire de la fortune du mari et qui a profité de ce que le dépôt n'est pas attesté par témoins, pour se faire donner, lui aussi, un rendez-vous. Oupakoshâ l'introduit dans la salle où est le coffre, et lui demande de rendre le dépôt. « Je t'ai déjà dit. répond le marchand, que je te le rendrai, m — « Vous avez entendu, ô dieux domestiques », dit alors Oupakoshâ en se
(1) U' Conte (lu Citai et de In chandelle daus l'Furope du nioijen à</e et eu Orieni (Rumauia. année 19tl. p. i88 et suiv. : — G8 et siiiv. du tiré à part). — Conservé dans iirieréda'-tlon sanscrite du xi' siècle, ce conte existait bien i)lus anciennement dans l'Inde; car il a ('i(\ près de deux siècles auparavant, arrangé et quelque peu altéré à la musulmane ainsi que le montre la littérature aralie : tous fa;ts que nous crôvons avoir établis sur documents.
lournant vers le coffre. Le marchand est invité, lui aussi, à prendre un bain, frictionné à l'onguent noir et mis à la porte au petit jour.
Le lendemain, Oupakoshâ se rend à l'audience du roi et présente sa plainte contre le marchand. Celui-ci nie. Alors Oupakoshâ déclare qu'elle a des témoins, les dieux domestiques que son mari a mis dans Tin coffre et qui ont entendu le marchand reconnaître sa dette. Elle fait venir le coffre et dit : <( Rapportez fidèlement, ô dieux, ce qu'i dit ce marchand. Autrement je vous fais brûler à l'instant avec le coffre ». Aussitôt trois voix sortent du coffre et confirment les affirmations d 'Oupakoshâ.
Evid.emment, pour l'épisode du coffre, le vieux conte indien donne la forme primitive, altérée dans le conte arabe recueilli par (iallaiid de la bouche de son Maronite d'Âlep. Tout en est ainsi éclairé dans le récit, et les invraisemblances sont écartées.
Que faut-il retenir de cette étude sur le thème du Métier da père ? Un premier fait : l'existence de ce thème dans les écrits bouddhiques de l'époque lointaine où les prêcheurs de la secte prenaient dans les contes populaires indiens des thèmes à moralisations pour leurs djàtakas. Un autre fait aussi : des deux procédés d'extorsion brutale, par lesquels le héros arrache à sa mère le secret qu'elle veut lui cacher, l'un, celui de la région du Caucase, se retrouve identiquement dans ces mêmes djàtakas. Quant à l'autre, celui de la côte barbaresque et de l'Asie centrale, l'immense folklore de l'Inde a été jusqu'à présent bien peu exploré : attendons.
Monographie F