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LE MESS.\GE AUX ANCÊTRES

Un jeune homme, à V instigation d'un sien ennemi, reçoit d'un roi l'ordre d'aller dans l'autre monde porter un message aa défunt père de ce roi, tel est le thème que nous avons rencontré ci-dessus, dans la dernière partie du conte albanais Le Fils du Chasseur et la Belle du Monde (Monographie D, L'Epouse-fée, Section I, Première Subdivision) ; mais Ir' <:3 thème est incomplet et altéré. Il ne l'est pas ;luns le groupe do contes qui va suivre et où le thème en qu£slion se présente à l'état isolé, sans combinaisons avec d'autres thèmes.

'nui —

On rcnconlrcra un prtMnier spécimen Je re thème pur du Messatjc oiis ancêtres dans un recueil de contes géorgiens des xvif et win'^ siècles, qui a é\é publié, en langue du pays, par un certain prince Saba Soulkan Orbeliani, sous le titre de Sagesse et Mensonge (i) :

A la cour du roi do rinde, qualrj AÎzirs, jaloux de leur doyen, le grand-vizir, sontendont entre eux pour aller raconter au roi un prétendu songe, un même s^onge, que chacvui aiuait eu : le feu roi, disent-ils, leur est apparu et les a chargés de dire à son fds qu'il a une affaire à régler avec le grand-vizir ; il demande que celui-ci lui soit envoyé dans sa demeine céleste; il le renverra bientôt.

Le grand-vizir, appelé par le roi et se voyant perdu, demande el obtient un délai de quarante jours, pour qu'il puisse acquitter ses dettes et préparer lui-même le bûcher bméraire, d'où il doit aller retrouver le défunt roi. Pendant ce temps, il fait pratiquer secrètement sous terre un passage allant de sa demeiuT à la place en dehors de la ville où il doit être brûlé, et il fait disposer le bûcher autour de l'ouverture du souterrain. A l'expiration du délai, il monte sur ce bûcher. Dès que la fumée s'élève et l'enveloppe, il se laisse glisser dans le souterrain et rentre ainsi dans sa maison, où il se tient caché durant trois semaines ; puis, vêtu d'une robe blanche et un bâton à la main, il se présente devant le roi et, après hû avoir décrit la félicité dont jouit le père de Sa Majesté, il ajoute que le défunt mande auprès de lui les qi:atre autres vizirs, également pour affaires. Il est cru sur parole, et les vizirs, qui n'ont pas su inventer de ruse pour échapper à la mort, sont jetés dans le feu d'un bûcher non machiné, où ils périssent.

Un conte arabe est, au fond, le même, si ce n'est qu'au lieu d.e raconter au roi un prétendu -songe, les ministres jaloux mettent sous ses yeux une lettre que le feu roi aurait écrite de l'autre monde. Et c'est aussi une lettre, et non un message verbal, que le grandvizir présente au roi, comme en ayant été cbargé par le défunt (2).

Dans ces deux contes, géorgien et arabe, le roi est le roi de l'Inde f^supposée ne former qu'un seul état), et le conte arabe met en cause les « brahmanes », complices des vizirs jaloux; mais ce qui, comme indication de l'origine des deux contes, est bien autrement significatif, c'est, ici et là, le procédé par lequel le héros doit être envoyé dans l'autre monde, le procédé bien hindou de la créma-

(1) J. Mourier. Contes '-t Li-i/md/'s du Caiirase Paris, 1888; : p. S.

(2) Contes du chei/k El-.Uûhdi/. traduits de l'arabe par J. J. Marcel (Voir le résumé donné par Victor Cliauviu, Hiblioqrophie des ouvrages arabes, fascicule IV, 1900, p. liO).

tiou, auquel ou u aurait ceilaineuinil pas pense, si le conte avait été inventé chez les Géorgiens ou chez les Arabes.

Un conte du SiddJii-kûr, ce livre mongol, traduit ou plutôt imité du sanscrit, mainte fois cité au cours de nos recherches, porte, lui, dans sa variante du Message aux ancêtres, des traces, pour ainsi dire matérielles^ de provenance indienne par voie tibétaine : les noms des personnages, noms ayant tous une signification, sont tantôt en un dialecte mongol, tantôt en tibétain, tantôt en sanscrit. Voici cette variante (i) :

Un peintre et un sculpteur en bois sont ennemis jurés. Un Jour/ le peintre se présente devant le klian du i^ays et lui annonce la renaissance du précédent kliàn, père de celui-ci, dans le royaume des dieux. « Il m'a appelé vers lui, ajoute le peintre, et il m"a remis une lettre porutoi. )) Dans cette prétendue lettre, le khân parle de l'abondance dans laquelle il vit; une seule chose lui manque, c'est de pouvoir ériger un temple ; il désirerait qu'à cet effet on lui envoyât le sculpteur un Tel : le peintre un Tel sait comment il faudra s'y prendre pour faire arriver ledit sculpteiu" à destination.

La ruse du souterrain, employée par le sculpteur, est la même que dans les deux contes précédents. Ensuite, une prétendue lettre du défunt khân réclame le peintre pour la décoration du temple en bois, bâti par le sculpteur. Le peintre monte, à son tour sur le bûcher, où il est bel et bien brûlé.

Pievenons maintenant au conte albanais du Fils du Chasseur et à sa dernière partie, notre point de départ.

Il n'est pas étonnant que l'idée de la crémation, comme moyen de faille arriver quelqu'un dans l'autre monde, — idée si naturelle dans rinde, — ne se soit pas conservée chez les Albanais ; il est même probable qu'elle avait déjà disparu du conte oriental musulman qui est venu s'acclimater chez eux. Cest à cheval que le « fils du chasseur » se met en route pour aller porter aux ancêtres les lettres du roi et des habitants de la \ille. Et, quand il fait sa rentrée solennelle, rapportant les prétendues réponses, écrites en réalité par sa femme, la Belle du Monde, celle-ci a eu soin de le faire jeûner, lui et son cheval, pendant deux mois, pour donner à l'un et à l'autre la mine exténuée de qui reviendrait d'un long et pénible voyage. Le « fils du chasseur » est donc tiré d'affaire ; mais, selon

(1) 1!. .li'il^, h'tiliiiiir/,-isc/i(' M.rrclirii (Leipzig, 1800", p. 'i'.\ et sul\antes, — Voir aussi p. ()S.

la poôlique du genre, il faut au salut, du héros une contrepartie, la puniliou du vi/.ir qui voulait euAoyer le jeune homme à sa perte. Le \i/ir périra donc de maie mort, et, chose curieuse, si ce n'est point par la crémation (laquelle, nous le répétons, a disparu du récit alhanais), ce n'en sera pas moins par le feu; s'il n'est pas brûlé, comme dans le thème pur, il sera boailli. Ce dénouement, du reste, on n'a pas eu à l'aller chercher loin : on est revenu au type de conte auquel se rapporte le conte albanais, le type dx3 la Belle aux cheveux d'or, cl on y a pris la Idiiiie la plus fréquente du dénouement, celle-ci :

Le héios reçoit du roi Tordre de se plonger dans une chaudière bouillante. GrAce à ime protection merveilleuse, il en sort, non seidement sain et sauf, mais plus fort et plus beau. Ce que voyant, le roi entre à son lour dans la chaudière, où il est bouilli.

Dans le conte albanais, ce dénouement, fortement modifié, a été rattaché, plus ou moins ingénieusement, au thème du Message aux ancêtres, et le conte se termine ainsi :

La prétendue réponse du défimt roi, réclamant l'envoi du vizir dans l'autre monde, amène xme protestation du vizir, qui dit que la lettre est fausse ; on ne pourra y croire, ajoute-t-il, que si le a fils du chasseur » se plonge dans une chaudière d'huile bouillantie et en sort sain et sauf. Grâce au secours de la Belle du Monde^ le jeime homme subit victorieusemient l'épreuve, et, comme le vizir crie à la sorcellerie, le roi le fait jeter dons la chaudière, oij il périt.

Dans l'Inde (district de Mirzâpour), M. William Crooke a recueilli une variante du Message aux ancêtres que, sous certains rapports, il faut ranger à côté du conte albanais. Là aussi, le thème ne se présente pas à l'état pur, mais sous forme de dénouement d'un assez long récit (i). Pour arriver à M. Crooke, le conte en question a passé par l'intermédiaire, probablement déformant, des Bhuiyà, tribu dravinienne, c'est-à-dire non hindoue, enclavé'e dans des régions tout hindoues ; c'est, en effet, d'un Bhuiyâ que M. Crooke tient son conte. Mais ce qui est intéressant dans ce conte, c'est la combinaison du thème du Message aux ancêtres avec un des thèmes longuement étudiés dans la Monographie D (tâches impossibles imposées au héros par un roi qui veut se débarrasser de lui pour lui prendre sa femme) :

(1) Indian Antiquary, mars 189i, Folktales of Hindustan, n° 9. ■

Drjà. avant que le héros, un jeune P>huiyà, soit marié, le ràdjà l'a envoyé lui chercher un certain objet merveilleux. De cette expédition, le jeune homme ramène mie princesse et aussi une fée, Bahvanti Rànî, qu'il a épousées l'une et l'autre, et qui lui bâtissent un splendide palais. In vieux barbier va l'annoncer au ràdjà, en lui disant que les deux femmes ne peuvent appartenir qu'à un roi. Sur le conseil du barbier, le râdjâ fait venir le jeune homme et lui donne des ordres, humainement impossibles à exécuter, qu'exécute Balwanti Râni, l'épouse-fée.

Finalement, toujours à l'instigation du barbier, le râdjâ enjoint au jeune homme de lui rapporter, du pays des morts, des nouvelles de ses parents. Balwanti Rânî dit à son mari de demander au râdjâ une maison remplie de bois à brûler, auquel on mettra le feu, pour que le jeune homme soit consumé par les flammes et que son esprit puisse ainsi aller au Yamarâdj (« royaume de Yama », le roi des morts). Pendant qu'on s'occupe de ces préparatifs, Balwanti Rânî dispose un passage souterrain de cette maison à la sienne, et ainsi, quand le feu est allumé, le jeune homme peut s'échapper et rentrer chez lui. Il \ reste six mois, jeûnant, se tenant constamment dans rohsctuité, laissant croître ses cheveux et sa barbe. Puis il va trouver le roi et lui dit : (( Le Yamarâdj est un mauvais endroit. Regardez l'état dans lequel m'a mis un séjour de six mois dans ce pays-là, et vous poiurez vous figurer ce que sont devenus vos parents, qui y sont depuis douze ans. » Le râdjâ se dit qu'il ira lui-même visiter ses parents, et, dans la maison remplie de bois qu'il fait allumer, il est réduit en cendres. Le jeune Bliuiyâ devient roi à sa place.

Ce dénouement est plus que bizarre' . Si le jeune homme veut (comme c'est le cas dans ce type de conte) donner au roi envie d'aller visiter ses ancêtres, c'est une singulière manière de Vaffriander que de lui mettre sous les yeux l'état misérable du m.essager, réduit à cette triste condition, d'après ses dires, par un petit séjour auprès des ancêtres royaux, plus misérables encore ! Ce qu'il eût fallu, — à l'instar des contes du premier groupe, — c'eût été, ce semble, de faire au roi un tableau enchanteur d'une félicité qu'il ne tenait qu'à lui de partager en faisant une visite aux défunts rois... Cette exténuation, cette mine lamentable du prétendu revenant de l'autre monde se comprenaient, dans le conte albanais, comme preuves matérielles de la longueur et dès fatigues de son voyage, puisque ce voyage remplaçait la crémation. Mais, dans le conte bhuiyâ, le trait de la crémation subsiste. Le trait affaibli est donc venu s'accoler au trait primitif.

On pourra se demander où le conte bbuiyà a pris ce trait affaibli. Assurément il n'a pas été l.e chercher en Albanie ; il n'a pu le prendre' que dans l'immense répertoire indien, où les thèmes affaiblis voisinent avec les thèmes purs (se rappelle-t-on, par exemple, tout au début de ces Monographies, le thème de la Captive alter-

imlivcnu'itl en h'Ilniniic c/ en clul ilc veille cocxlshinl avec le IIumuc ii<>ii atïailtli (le la (Uiplire nllerintlireineiil niorle et viodiUe?) Mais, !vpétons-lo, qne relie l'oiine alTaihlie, — non absurde en elle-même,

ait ou non pris naissance dans l'Inde, ce qui, dans le conte

l>liui\à, est absurde et a euj^'endn' d"aulres absurdités, c'est d'avoir iiiis cote à côte, dans un même récit, deux élémeTits qui ne peuvent allei' ensemble, le tliènic de la (Iréiudlion ci ce (pii, sous une forme h es artaibli.e, e[i (^sl le icmplaçaul.

Le merveilleux, complèlemenl absent de iuul.es ces variantes du Messa(je (iii.r (tneêlres, — si l'on excepte le conte albanais, où il s'est infiltré, avec sa cbandière bouillante et son intervention salvatrice de l'être surliumain qu'es! la Belle du Monde, — va régner d'un bout à l'autre d'un conte du Sud de l'Irule. Comme les trois contes du premier groupe, ce conte t'ait partie d'un livre, et il a été rédigé en langue tamoule à une époque que son traducteur croit être le wn" siècle (i).

Nous croyons devoir doiuier d'abord, brièvement, tout l'ensemble d.e ce conte :

In roi est très irrité contre son septième fds qui, sur \me qiiestion do lui, a répondu qu'il voudrait, être 1?, seid empereiu- du monde, reposant sur un sofa et servi par quatre fdles de dieux, ses épouses, la fdie d'Indra, celles d'Agni, de Vanma et du roi des serpents Âdisêsha. Le prince, avec l'aide de la reine, échappe par la fuite à la colère paternelle.

Bientôt, en s'emparant des vêtements de la fille d'Indra, qui descend du ciel sur terre pour se baigner dans un certain étang, il la force à devenir sa femme (a). Il entre ensuite au service du roi d'mr aiitre pays. el, à l'instigation du ministre, qui veut faire périr le jeune liomme pouidonner sa femme à ce roi.' il est envoyé en diverses exqxVli lions périlleuses ; il en ramène encore trois femmes divines, les filles de Vnrmia, (I ■ Vdi'ip^lin pt d'Agni.

La dernière expédition, celle dans laquelle le héros épouse la fille d'Agni, est celle-ci :

il) \:Uislo\re lin /{liil/à Muiluna h'iiiiiu. q\i\ n-nfermc dou/i- cniilr?. n'-nnis dans un conte-cadre, a élé Iradiiile en ;inj;l;iis. son^ le litre lie The Ih-andian \ifj!its L'iilerlainments. i)ai- le Fiuidit Nalesa Saslri (Madras. ISS(m. — Notre conte est le II" 5.

(2) I»ans la l'orme priiuilive. c'est son vêlement dr /)liiiiirs, son enveloppe animale, que dépose la fée-oiseau, c nnme la fée-!.,n-enouille, dans îles contes étndie:^ plus haut, dépose sa peau. Voir, sur ce tlième. les remarques de notre conlc de Lorraine, n" 32, f'/iatlr Blanche (U. p. li')).

Chacun, au palais, le roi en Icto, ayant écrit une lelLrc adressée à ses ancêtres, toute cette correspondance est remise au jeune homme, pour qu'il la porte à destination et rapporte les réponses : il mourra avant d'y arriver, pensent le ministre et le roi, de sorte qu'il n'y a pas ;i craindre de le voir revenir, et l'on pourra ainsi s'emparer de ses femmes. Conseillé par la ftlle d'Indra, le jeune homme dit au roi, qui donne son assentiment, de faire creuser un grand trou, dont on fera une fournaise ardente : c'est par- cette voie que les lettres seront portées dans l'autre monde ; la chose aura lieu pid)liquement, dans huil jours. Durant l'intervalle, la fille d'Indra écril une réponse à chaque leûre et remet le tout à son mari. En môme lemi)s, elle lui donne une lettre adressée, — réellement, celle-là, — au dieu du Feu Agni, « son oncle », lettre qu'il devra jeter dans les flammes avant de s'y jeter lui-même : cette lettre aura pour effet qu'.\gni le protégera contre les altoinles du feu, et, de plus, qu'il lui donnera sa fdle en mariage. Tout se passe ainsi, et le jeune homme sort de la fournaise sain et sauf, avec une quatrième femme. Il fait la distribution des prétendues réponses des défimts, lesquels décrivent leur prospérité et invitent leurs descendants à leinfaire une courte visite... La conséquence, c'est que le roi et toute la cour périssent dans les flammes d'une nouvelle fournaise, où ils se jettent.

Dans ce conte, que nous n avons pas reproduit tout au long, la fille d'Indra a quantité d'oncles divins, non seulement l'oncle Agni, mais l'oncle Varuna et l'oncle Adisêslia, auxquels elle s'adresse tour à tour en faveur de son mari. Est-ce le vieux rédacteur ou plutôt arrangeur tamoul, littérateur de profession selon toute apparence, qui a ainsi établi entre les quatre dieux des relations d'étroite parenté que le Panthéon hindou ne connaît pas ? Nous serions porté à le croire ; mais le fond sur lequel sont appliquées ses broderies, n'est certainement pas de sa fabrication, bien qu'il nous paraisse l'avoir fortement retravaillé.

Un fonctionnaire anglais, M. H. Parker, a tecueilli dans l'îl.f de Ceylan, — ^ ce milieu, évidemment peu intelligent, où sont venus se défigurer tant de contes indiens, — trois variantes très altérées du conte qui a servi de canevas à l'auteur -tamoul (i).

L'introduction qui, dans la variante A, est inintelligible et qui manque totalement dans la variante B, n'est pas trop mal conservée dans la variante C :

,Tîn seigneur, père de trois princes, leur ayant posé cette question (. Quelle est la meilleure chose à faire, tel jour de la lune ') » le i)lus jeun

(1) H. l'îu-lier, Villaqe Folk-Taies ofCei/lon, vol. II (Lundrcs. tOii), ri I i(l. - Nous désigiiorons ces trois variantes (pp. ;m9-:U7 ; :{20-:î2:;, :i:J;î-:!2',)i iiar .\, 1!, C.

fils répoiui (ju à son avis, si ce jour-là il jcposail sa lêto, ses épaules, SCS piwls sur trois reines, ses éjKMises, la Heine-Chèvre, la Reine Fleiuile-Lotus. U\ Keine Fleur-de-UiK'he d'abeilles, ce serait bon.

La réjx)use du prince provocjue la colère de son j)èrc ; le jeune homme peut échapper ;\ la mort, et finalenu'nl son souhait se réalise (i).

Dans les Irois variantes, si le roi cherche à faire périr le héros, ("est évidenunent pour lui prendre ses trois l'enunes mystérieuses ; mais le narrateur de la variante /V est le seul à le dire expressément.

Dans un passage horriblemenl confus de celte même variante A, le roi envoie le jeune prince dans le (( monde des Nàgas (serpents, (Mres divins) », un monde souterrain, eu lui disant de s'y rendre par un certain (( tunnel » :

i>e loi compte bien que, l'ouverture de ce tunnel étant une fois bouchée, le jeune homme y périra ; mais les trois princesses ont fait un autre tunnel, aboutissant au « tunnel du roi », et leur mari peut ainsi en sortir et se présenter devant le roi, auquel il dit qu'il vient du monde des Nâgas, et il ajoute : (( Lé père de Votre Majesté est arrivé à un grand âge ; il dit que vous veniez, vous aussi. » Le roi fait déboucher le tunnel et descend à son tour ; on bouche de nouveau l'ouverture, et |ilus jamais il ne reparaît.

(l) Cette Introduction figure dans d'antres contes indiens, par exemple dans un conte du district d'Elali, province d'.\gra. Inde du Nord, on le plus Jeune fils d'un homme pauvre dit à son père : « .le ne serai lieureux que quand j'aurai quatre princesses iBàrii), l'une pour me masser les pieds, l'autre poiu' m'éventer, la troisième pour m'apporter un verre d'eau et la quatrième pour me préparer mes repas ». Chassé par son père, qui le traite de fou, il finit par voir ses souhaits accomplis (Norlh Indian Notes and Qiieries, 189(î, n° TiSO). I^e corps du récit n'a de rapport avec le conte tamoul que sur un point : le héros dérobe les vêtements des '( fées (pari) d'Indra », pendant qu'elles se baignent ; mais il n'en épouse aucune ; 11 exige, avant de leur rendre leurs vêtements, qu'elles promettent d'obéir à ses ordres. — Dans un conte de Mirzàpcmr {]\'orl/t Indian Notes and Queries, 1802. n° 30t), les quatre femme? que le jeune homme veut épouser ont été vues par lui en rêve, et c'est à son réveil qu'il parle d'elles à son i)ère.

Ce conte nous amène à un autre type de conte, également indien, où le trait du rêve a pris une forme partieulière : le jeune garçon a vu, en rêve, deux filles de roi, ses épouses, occupées à le servir, et, en s'éveillant, il s'est mis à rire; comme il ne veut pas dire pourquoi il a ri, le roi dn paysle fait mettre en prison. Le reste du récit diffère complètement des contes tamoul et singhalais, et aussi des deux contes de l'Inde du Nord. — Notons, pour l'histoire des migrations des contes indiens, que cette dernière forme de notre introduction, accompagnée des aventures qui s'y rattachent, a voyagé vers l'Occident ; on la retrouve chez les Roumains du Bauat, chez les Serbes, chez les Hongrois, qui, tous, naturellement, ont supprimé la polygamie du héros. Nous avons autrefois touché ce sujet dans notra travail Le Livre de Tobie et l'Histoire du Sa'iP. Ahikar (Revue /)il)li(/ue des Dominicains de Jérusalem, année 1899, pp. 60-66). Nous renverrons aussi aux remarques de R. Koehler sur le conte serbe (Kleineve Srltriflen, I, p. 430). A ces divers contes il y aurait lieu d'ajouter un conte souahili de l'île de Zanzibar, très altéré (C. Velten.o/J. cit., p. 81 etsuiv.), et un conte arménien (Chalalianz, op. cit , p. Til et suiv.), dans lequel. — étrange maintien du thème original en pavs chrétien, — le héros épouse à la fois la tille du roi d'Orient et celle du roi d'Occident.

Il y a certainement là un souvenir de notre thème, mais bien mal conservé. Pas un mot d'un message à porter aux ancêtres du roi, et c'est sans que rien y ait préparé, qu ■ le héros parle au roi du délunt père de celui-ci, qui aurait été rencontré par le jeune homme dans le (( monde des Nâgas », assimilé ici au « royaume de Yama », le royaume des morts. - — Dans celte variante A, la galerie souterraine qui, dans la bonne forme du thème, a été pratiquée sous le bûcher^ et qui conduit à la maison du héros, est devenue et le (( tunnel du roi » et ce qu'on pourrait appeler le contre-tunnel, par lequel le héros s'échappe.

Les variantes B et C n'ont même plus ces débris du thème primitif, et il faut quelque attention pour en reconnaître là de faibles vestiges. Le roi ordonne tout bonnement au jeune homme d'aller lui chercher quelque chose au fond d'un puits. — Dans la variante C, le jeune homme, pour se venger, use de ce que le conteur singhalais appelle complaisamment un « stratagème » :

\n sortir du puits, il fait des gâteaux et va les offrir en présent au roi, en lui disant qu'il les rapporte du (( monde » où il est arrivé, étant au fond du puits. Le roi veut aller dans ce monde-là, et se fait descendre dans le puits, que l'on obture soigneusement. Il y reste.

Voilà ce qu'est devenu finalement, chez les Singhalais, d'altération en altération, le thème du Message aux ancêtres ; car, si dégénérée qu'elle soit, c'est pourtant la progéniture de ce thème que cette bête histoire de « gâteaux » du monde inférieur et de la gourmandise (ou de la curiosité) punie.

Un détail. Dans les variantes A et C, les gens du pays, n.e voyant pas revenir le roi, (( décorent » un certain éléphant (l'éléphant royal ou l'éléphant sacré de la Monographie D, Revue, 1916, p. 197, note 4 ; — tiré à part, p. 820, note 4), mettant sur son dos les vêtements royaux, la couronne et l'épée, et l'envoient chercher un roi. L'éléphant, quand il voit le prince, s'agenouille devant lui. Le prince monte sur le dos de l'éléphant et, la couronne au front, l'épée en main, il est proclamé roi.

Dans le conte littéraire famoul, où, comme nous l'avons dit, règne le merveilleux, une petite place a été laissée à l'action die l'ingéniosité, de l'astuce humaines, qui était seule en jeu dans

los c'oiitt's (lu |trcmicr «^roiipc. Dans col atiaiiiii'mciil d'un vieux (•t)i\te indi(Mi, c'isl assuirmont une vraie leltrc qui est écrite par la lillc iriiulia à >(>n u oncli' » \i;ni, \.o dieu du Feu, pour qu'il protège le héros, quand celui-ci se jellera dans la louinaise ; mais cette uuMue nile d'Indra imagine en même temps d'écrire de fausses ici très, que le héros sera censé rappoiler de l'autre monde (débris lU's coules du [u-emii'i- groupe^ Dans un dernier groupe, il n'y aura plus que du merveilleux.

Nous avons renconiré plus liant [Ih'viie, 191O, p. 108 ; — tiré à part. p. 2()^) un conte de ce dernier type, ce conte géorgien 011 le seigneur d'un pays, \oulant s'emparer d.e la femme du héros (la l'ée, jadis grenouille), ordonne au mari d'aller dans Vautre monde cher(dier un anneau, (jii'il dit y avoir été emporté par sa mère (souvenir altéré du Measaife aux ancêlres). Si l'on se reporte à notre résumé de ce conte géorgien, on verra comment, chevauchant sur un bélier merveilleux, le jeune homme pénètre au sein de la terre et V reçoit d'une sorte de Proserpine un coffret à remettre au seigneur, et doii, quand celui-ci l'ouvrira, sortiront des flammes qui le dévoreront.

Un conte pelit-russien (i) .est à rapprocher de ce conte géorgien, l.a femme mystérieuse d'Ivan apparaît d'abord, — comme celle du liéros du conte géorgien, — sous une enveloppe animale, ici sous le vêtement de plumes d'une colombe, qu'.elle dépose pour se baigner dans un lac, et dont le jeune homme se saisit pour qu'elle reste ;!\ec lui et soil sa femme : mais, en fait de ressemblances, nous allons trouver mieux :

L "ni tendant du seigneur dans le domaine duqiiel Ivan et sa femme se sont établis, vante à son maître la beauté de la jeune femme et lui dit qu'il y a moyen de se débarrasser du mari : on n'a qu'à l'envoyer <( voir pourquoi ie soleil devient si rouge quand il se couche » ; le jeune homme ne reviendra pas de cette expédition. Ivan, ayant reçu cet ordre, rentre chez hu en pleurant. Sa femme le console : (( Je puis te dire ce (ju'il en est du soleil ; car je suis sa propre fille. Va retrouver le seigneur et dis-lui ceci : Juste au moment où le soleil descend dans la mer, il en sort trois belles dames, et c'est leur vue qui le fait devenir si rouge (a) ».

(i)H. Xi<l»et liain. r„ssfic/: l'uinj Talcs (l.oiidre?. IS'.li), ji. t78.

(2) Du pays des l'elits-RassuMis ou liiittièiies, dont les centres intellectuel? sont I-emberg et Kiev, transportons-nous vers l'Occident à lune des extrémités du continent européen. Dans un conte de la Rasse-Rretaf;iie. ilu type de la Belle aux cheveux d'or (T.uzel. T. p 08 et suiv.), Trégont-à-Raris est iiu service d'un roi ; les antres valets, qui le jalousent. \ont dire au roi que le jeune homme s'est vante d'être capable d'aller demander an Soleil •,ourr/uoi il exl xi rouge, le matin, quand il se levé, l.e héros fait ce difficile voyajie. Quand il arrive au château du Soleil,

« Oh! oh! disent le seigneur et l'intendant ;i Ivan, puisque tu en sais tant, tu peux en savoir encore davantage. » Et ils l'envoient en enfer, voir comme cesl là-bas. (( Bien! dit la femme, je connais le chemin ; mais il faut que le seigneur dise à son intendant de t'accomjiagner. Autrement il ne croira jamais que tu es allé réellement en enfer. » Ivan et l'intendant se mettent donc en rouir* de compagnie. Quand ils sont arrivés, les a maîtres de l'enfer » mettent aussitôt la main sur l'intendant. « Mauvais chien! crient-ils, nous t'attendons depuis quelque temps. » Ivan étant de retoiu- tout seul, le seigneur lui demande où est l'intendant. « Je l'ai laissé en enfer, répond Ivan, et ils ont dit qu'ils vous attendaient aussi, Monseigneur. » A ces mots, le seigneur se pend, et Ivan vit heureux avec sa femme.

Dans le conte géorgien, le dénouement tient au thème du Message aux ancêtres par un bien petit lien : l'anneau, que le héros doit aller chercher dans l'autre monde, y a été emporté, au dire du seigneur, par la mère de celui-ci. Dans le conte petit-russien , le lien (l'.envoi en enfer, simple voyage d'inspection, si l'on peut parler ainsi) est plus faible encore. Et pourtant, la parenté des deux contes entre eux et leur parenté commune avec le thème du Message aux ancêtres est, ce nous semble, indéniable.

A propos d'un conte sino-indien, nous avons donné ci-dessus (Revue, 1917, pp. 3-4 ; — pp. 348-349 du tiré à part) la première partie d'un conte des Santals du Bengale, les aventures du chevrier Toria : lui aussi, comme Ivan, épouse la « fille du Soleil », dont, lui aussi, il a dérobé les vêtements, sans lesquels elle ne peut remonter au ciel, doù elle est descendue pour se baigner dans une certaine rivière : là aussi, la fille du Soleil protège son mari contre un roi qui \eut la lui enlever. Mais le dénouement est tout différent :

Gomme dernière tentative pour se débarrasser de Toria, le roi fait organiser une grande chasse. Toria est de la suite et porte la provision d 'neufs et d'eau. Quand on aiTÏve près d'ime certaine caverne, les affidés

l'cliii-ci t'sl au iiKiincnt de se, lever (M lui <lil : " l']loi^ne-t<)i vile ; car je vais te brûler. Mues-tu vouu l'air.' ici :' — .le suis venu, M.iiiseij;;iieur le Soleil, vous <lenmniler iiour(|uoi vous êtes si roujie. (luaiid vous vous levez. le matin — (Test (pi'à ee moment je i)asse sur le château de la ]*rincesse au (îhàtcau d'or. " (« KUt? doit èli-e l)ien belle, celte princesse ! » s'écrie le roi, lorsque Trégont-à-liai-is lui ra|)porte la réponse. Et bientôt les valels jaloux vont (lire à leur maître que le jeune homme s'est vanté d'amener l:i i)rincepse). — Dans un autre conte basbreton tibid. [). ()(') et siiiv.). la réponse du Soleil est : « Lu Princesse de Tron- Icolaine demeure là. dans nu château voisin du mien, el il me faut, tous les matins, me montrer dans loute ma splendeur, ([uainl j(^ passe au-dessus de sa demeure, pour n'èti-e pas vaituni |)ar elle en beauté' >>.

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<hi roi empoignent Toria el le iwiisscnt dans celte caverne où. prétendent-ils, nn \\b\7C s'est réfugié. Après quoi, roulant <le grosses pierres, ils forment complèlement l'entrée de la caverne, devant laquelle ris allument un grand feu de broussailles pour étouffer Toria. Mais Toria casse les œufs qu'il {wrle, cl toutes les cendres sont dispersées ; puis il verse l'eau sur la braise, et le feu s'éteint. Ayant réussi à se glisser hors de la caverne, il voit, à sa grande surprise, (pie les « cendres blanches » sont devenues des vaches, et le bois à moitié consunuS des buffles. Toria rassemble ce troupeau et le mène vers sa maison.

Le roi, le voyant passer, lui demande où il a pris toutes ces bêtes. « Dans la caverne où vous m'avez fait entrer, réiwnd Toria. Je n'en ai pas pris beaucoup : il en reste encore bien d'autres. Mais, si vous voulez les aller chercherj il faut qu'une fois entrés dans la caverne, >(>us et votre suite, vous en fassiez fermer l'entrtH^ ci que vous fassiez allumer du feu devant, comme vous avez fait jx>ur moi. » Le roi prie Toria de veiller à tout cela, ict il ix<rit étouffé avec ses gens dans la caverne.

Ce dénouement n'est autre que la forme merveilleuse, — sottement merveilleuse, — du dénouement d'un conte plaisant, indien d'origine, extrêmement répandu, que nous avons jadis étudié, dans les remarques de notre conte de Lorraine n° lo, René et son Seigneur :

\hi rusé compère, qui a joué toute sorte de mauvais tours à des imbéciles, est saisi par eux et enfermé dans un sac pour être' jeté à la rivière. Laissé un moment seul sur le bord de l'eau, il a l'adrtFse de se faire tirer du sac par un berger qui passe, et de l'y mettre à sa place. Le berger est jeté à l'eau. Pendant ce temps, l'autre s'éloigne avec le trou])eau du berger. Rencontré par ses ennemis, qui lui demandent d'où lui vient ce troupeau, il leur fait croire qu'il l'a pris au fond de l'eau et qu'il est loin d'avoir tout ramené. Les imbéciles sautent dans la rivière pour aller chercher ce qui reste, et ils se noient tous.

Il nous semble que nous pouvons nous dispenser d'établir, point par point, que c'est bien ce dénouement qui, fortement arrangé, est devenu le dénouement de Toria. Du plaisant il a fallu aller au merveilleux ; de l'eau, arriver au feu : cela s'est fait, tant bien que mal, mais cela s'est fait. Une question qui demande à être examinée de plus près, c'est de rechercher comment cet arrangement a pu venir, dans le conte santal, se joindre au corps du récit. Nous croyons que cet examen ne sera pas sans résultat, et peut-être même nous trouverons-nous, en définitive, moins loin qu'on ne pouvait s'y attendre, de notre thème du Message aux ancêtres.

Le corps du récit, dans le conte de Toria, appartient au thème de VEpome-fée (voir la partie de notre travail à laquelle nous avons

renvoyé un peu plus liaut). De son côté, le thème de \' Epouse-fée est apparenté au thème de la Belle aux cheveux d'or (Revue, juillet 1916, pp. 1 57-1 58 ; — pp. 3 1 5-3 16 du tiré à part). Or, le dénouement qui a été adapté au conte de Toria, offre de singuliers rapports avec l'une des formes du dénouement le plus fréquent des contes du type de la Belle aux cheveux d'or.

Ici et là, ce qui doit perdre le héros cause finalement la perte de son ennemi. La caverne ardente de Toria fait pendant au jour ardent de certaines variantes de la Belle aux cheveux d'or. Dans les contes de ce dernier type, le roi persécuteur voit le héros sortir plus beau, soit du four ardent, soit de la chaudière bouillante, où le jeune homme a été forcé d'entrer : à son tour, ce roi, pour se rendre beau lui aussi, entre dans le four ou dans la chaudière, et il y périt. — Quant au roi du conte santal, ce n'est pas pour devenir plus beau ; c'est pour devenir plus riche qu'il se fait enfermer dans la caverne où Toria s'est enriclii .en y trouvant tout un troupeau ; mais, ici encore, le persécuteur périt, et, ce qui est à noter, il périt brûlé, comme le roi de l'autre type. L'idée générale est, au fond, la même.

Enfin, cette idée générale des deux dénouements est-elle si éloignéie de celle du dénouement de certaines variantes du Message aux ancêtres ? Dans ces variantes aussi, le roi veut imiter le héros, et cela cause sa mort : c'est pour voir ses ancêtres royaux, ainsi que le héros prétend les avoir ^us, et pour jouir un peu de la félicité qui lui a été décrite, soi-disant d'expérience, que le roi monte sur le bûcher, comme il y avait fait monter le héros.

Bûcher, four ardent, caverne ardente... une étude attentive révèle dans les contes, d'une manière parfois surprenante, le jeu, si souvent insoupçonné, de ]' analogie (i).

IVIonographie G

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