‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 50 sur 92 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La rencontre des « doués ». — Le dialogue caractéristiqae

des contes de l'Archipel revient dans divers contes

de l'Orient, de l'Occident et de l'Inde.

Prenons un conte arménien (i) :

Le héros passe, un jour, près d'un moulin, dont les sept meules broient constamment du grain : tout ce qui est ainsi moulu, un homme le mange à hii seul, et il dit qu'il est toujours à mourir de iaim. (( En voilà un gaillard! dit le héros. — Je ne suis pas un gaillard, dit rhomme. Un gaillard, c'est celui qui, avec im épieu d'acier, a troué un liouclier d'acier [allusion à de précédentes aventures du liéros, dont nous aurons à parler plus loin]. — C'est moi, dit le héros ; soyons frères. »

Cinq autres personnages extraordinaires (dont im Avaleur de ruisseaux, qui a toujours soif) se joignent encore au héros, après de sem blablos compliments réciproques. »

Même épisode dans un conte grec d'Asie Mineure (2), lequel ressemble beaucoup au conte arménien, mais .est beaucoup moins bien consei-.é sur certains points.

Daus la vallée du Haut Nil, notre épisode se retrouve chez les Nubiens, parmi des contes parfois grossiers, — nous ne disons pas

II) Gr. Clialatiîinz, Mxrchen nnd Sarjen [ùa.ns A nnenische litblwthek, Leipzig, ? (1 , n* o, p. ijo et suiv.).

(2) E. It. Citrnoy et Jean Mcolaides, Tradilwns populaires de l'Axie Mimure (Paris. 1889 , n* 2.

immoraux-, — se rapportajit à un peisonnago héroïque, nommé Hinuned. le Fils de /' \nc. Dans lun de res contes, où se juxtaposent p!u>u'uis llirin.es folkloriques bien connus, un personnage, d'abord ridicule, se transioiine brus(|uonient et s'identifie au héros traditionnel (i) :

Rencontrant suceessivenicnl un Kcoutcur, (lui entend à lioi> ji, innées lie dislonee, nn Voyant, dont les regards portent a (]ni'r" jininées, et d'autres doués. Himmed dit Ji chacun : « Qnel yadiard tu es! » et chacun lui lépond : « ^loi ! en quoi suis-jc un gaillard ? N'y a-t-il pas an monde tui Himmed, le Fils de l'Ane P — Et si tu le rencontrais.

Himmed, que ferais-lu ? Je m'en ferais \u\ frère. — Eh hien !

Himmed, <"est moi. »

Dans lînde septentrionale, au pied de l'Himalaya, chez les populations métissées du Kamâon, un conte, résumé dans les remarques de notre conte de Lorraine n° i, Jean de l'Ours, a aussi ce dialogue, entre un prince, qui s'est mis en route pour aller demander la main de la princesse Hirâ, et plusieurs personnages extraordinaires, rencontrés par lui : « Frère, que tu es fort"! — Mâharâdjà, l'homme qui est fort, c'est celui qui va pour épouser la princesse Hirâ. »

Le conte, écourté, ne fait jouer à ces personnages aucun rôle (2).

(1) Maience de Rocliemonteix, Quelc/ues contes nubiens.. Exlva\l 'lu 2' vrihinae des Mémoires de l' Institut Egyptien (Le Caire, 1888), n" 3.

(2) Le conte nubien, — composite, nous l'avons dit. — fait lien entie le conte arménien, les contes grecs, que nous venons de toucher, et un groupe de contes, très différent pour le corps du récit, mais où revient un semblaljle dialogue dj héros avec des personnages extranidinaires rencontrés par lui.

Dans ce groupe, dialogue et i)ersonnages sont, en réalité, quelque clicse de plaqué sur un récit auquel ils ne tiennent pas intimement; car les dons merveilleux ne servent en rien à ceux qui les possèdent : nulle part ces dons ne sont mis en œuvre, et les doués, même l'Arracheur d arbres et le Briseur de montagnes, sont battus et garrottés, comme de simples mortels, pnr un nain ou quelque autre être malfaisant. — Voir, par exemple, à cesujet,dans les remarques de notre conte de Lorraine n° 1, .lean de l'ours (I, p I81. un coule a.\i\v du Caucase : « Oui es-tu, ami, homme de foi'ce? dit Oreille d'Ours à un homme qui porte sur ses bras deux platanes qu'il vient d'arracher. — Quelle force puis-je avoir ? Un homme fort, c'est, à ce qu'on dit, Oreille-d'Ours, qui a traîné la Karl |un certain être redoutable] devant le roi. — Oreille-d'Ours. c est moi. — Eh luen, puisque je t'ai trouvé, je serai ton ami. » La force prodigieuse de l'homme aux platanes, pas plus que celle d'un autre compagnon extraordinaiie d'Oreillc-d'Ours^ ne peut rien contre un petit homme, haut d'un empan, (jui les lie. un j(uir l'un, le lendemain l'autre, au moyen d'un poil de son immense baile. Et plus n'est question, dans la suite du conte, des dons de ces deux personnages. - ÎSos j-eniarques (I, p, 24) donnent l'indication d'autres contes de ce groupe : hanovrien, bosniaque, portugais, à joindre à notre conte lorrain.

— Nous ne pouvions connaître, en 1886, un conte, également du type de Jean de l'Ours, qui a été recueilli dans une région de l'Inde éloignée du Eamàon. chez les Kâtchàri du Bengale Oriental, et publié dans le Journal of tlie Ruddlust 1 e.vt Soi-ieti) of Jndia (Vol. IV, Part I, .\ppendix III, pp. 19-20). Dans ce conte, nou* retrouvons le dialogue connu : t Ah ! voilà un héros, toi qui portes tout un arbre sur ton épaule! — Qui appelles-tu un héros ? Je ne suis pas un héros du tout. Si

Deux contes orientaux de la famille de notre conte grec de Tino ont modifié le dialogue habituel, mais la parenté avec les formules ordinaires n'en est pas moins certaine.

Le premier de ces deux contes a été recueilli chez les Tatares de la Sibérie méridionale, habitant les cercles de Tûmen et de Jalutrowsk (W. Radloff, op. cit., ÎV, pp. 426-/,63) :

Jiituschhiok, le plus jeune des sept fils d un prince, renconlie, au cours d'iuie expédition aventureiise, entre autres personnages étranges, twi honune qui as))ire bruyamment tonte Teau d'un lac et la rejette ensuite dans lui aiihc lac. « En voilà un tour de force ! » dit Jirtusclilfick. L'autre répond : « J'ai appris que .lirtiischluck arrive pour demander la main de la tille du prince Baisa Kilmas, la Belle Kûnar Sulu ; j'éprouve ma force pour aller avec lui. — - S'il en est ainsi, dit le jeune tiomme, nous clievaucherojiis ensemble. Je suis Jirtïischlûck. »

Chez les Kalmoucks (i), c'est le plus jeune de neuf frères, Jister (le (( Neuvième »), qui est le héros :

A la suite de certaines aventures, Jister est forcé d'aller cbercher pour un serpent la fille d'un klian très riche. En route il rencontre notamment ini homme qui avale deux mers, a Malheureux homme que tu es, dit Jister, toi qui te mets tant d'eau dans la bouche! — Non, dit l'homme, je ne suis pas malheiueux ; tout au contraire. J'ai appris que le plus jeime de neuf frères doit aller chercher poiu- le serpent la fille du khan ; et ce que je fais, c'est pour lui venir en aide. — Jister, c'est moi. Viens avec moi. »

tu voiix iHi vrai héros, va cliercliei" Oilà Charaii - '^i!à Cl:ai'aii, c'est moi. » Seulemont. pîir une Ijl'Lc all-i''i"vlioii. <;ilà Cliaraii n'est a.itre (jii'nn loul jeune {garçon, un petit !)oiivier. q'-ii n'est pas raèiue, en étal de tenir lèt* à ses camarades et qui s'est mis eu roule pour écliapper à leurs vexations Ce qui u'emiirclie pas le conte l<àtcliàri de le faire se c.iinporter, ontre des i-àlcshasas (opres , absolument comme un.lean de l'Ours. !/liisloire est tronquée et le loul est li-és plat : mais ce qui est venu ainsi se gâter clie/. les Kàtcliàri. çaélé un bon original indien.

Dans le conte nubien, le didogue sen d'inlr.Ktuction, h la fois, à deux sterte^ d'aventures juxtaposées, sans rapport ou, pt)nr mieux «lire, en contradiction l'une avec l'auti-e. Dans la première partie, les Immmes mer\eil!e' x. rencontrés parllimmed. ont un rôle actif et ils déjouent, grâce a leurs donx. les mauvais desseins du l'oi. lequel, au lieu d'imposeï- des lâches à Himmed, pn'tendant A la main de la princesse, cherche immédiatement à- se débarrasseï- de lui et de ses compagnons — A cette première partie, formant un tout, est accolée une seconde I)artie. dans laqu'dle les douen S'int devenus comme ceux des contes du groupe de ./eau de l'Ours, des hommes tout ordina.ires : celui des compagnons qui l'ait cuire une ga/elle, pendant que les autres soiit à la ctiasse, se laisse enlever la viande par un ogre sans la moindre résistance.

Le conte nuljieu, it est vrai, ne précise pa-» quel est ce cimpagium, et tout devient naturel, si cetlf mésaveului-e arrive non au doué qui « en lan(;ant une corde, soulève IduI un |)ass », mais à l'tjcouteur ou au Voyant : les dons particuliers décos derniers, en effi-t. ne font pas nécessairement d'eux des hommes forts — Somme toute, consciemment ou non. le contenu bien s'est mis à l'abri du reproche d'incoliérence.

(1 J. Ramstedt, Kalmûcidtche ALrrc/ten (Ilelsingfors, 1900, n* 4.

IIIVIMIUIÎ II

La substitution des « doués » au héros dans l'exécution des tâches. — Essais divers pour écarter les difficultés au point de vue de la vraisemblance.

l/icl('(' dos dons surhumains des « doués » étant admise, conimeiU les (onteurs s'y sont-ils pris pour donner à rintervention de ces personnages en t;i\(iir du héros ou, plus exactement, à leur substition au héros dans les tâches uiipossibles qui lui sont, imposées, ce degré de vraisemblance (toute relative, bien entendu), qui est requis, même dans un récit fantastique ?

Revenons, pour commencer, à notre point de départ, au conte grec de l'île de Tino.

Apporter à la Beli(> du Monde au bout d'un quart d'heure, une pomme d'un pommier situé à quarante journées de marche, c'est là une tache pour 1 '.exécution de laquelle le (( fils du chasseur » pouiia facilement se faire aider, sans que personne en sache rien : il n'aura qu'à brûler en secret le cheveu du nègre aux jambes immenses qui font cinq lieues d'un pas, et le nègre, apparaissant aussitôt, lui procurera en quelques instants la pomme demandée. — Pour deux des autres tâches, les conditions, dans ce même conte, sont tout à fait favorables à l'intervention subreptice des personnages secourables :. c'est dans une n^aison où il est enfermé seul que le jeune chdsseur doit d'abord manger les cent boeufs et ensuite trier les monceaux de graines ; personne donc ne se doutera qu'il ait fait ^.f^nir• les deux personnages qui, chacun selon sa spécialité, exécuteront pour lui les tâches.

Tout, jusqu'ici, peut parfaitement passer. Mais, quand le « fils du chasseur » doit entrer dans un four chauffé à outrance, et qu'il y entre, en effet, le conte a beau nous dire qu' « il brûla aussitôt le cheveu de l'Avaleur d'eau » et que, « quand celui-ci parut, il lui ordonna d'éteindre l'ardeur du four » en y lançant le liquide avalé, l'invraisemblance est trop forte, même pour un conte merv^eilleux, et il saut.e aux yeux que le jeune homme eût péri dix fois, avant même l'apparition de son sauv.eur.

Dans la généralité des contes de ce type, où les doués ne sont pas appelés par le héros, mais sont devenus ses compagnons, l'épisode du four se rencontre rarement : du moins il ne s'est présenté à nous

que dans un conte roumain de Transylvanie et dans un conte serbe (i). Et encore, dans ces deux contes, ce n'est pas le héros qui doit entrer dans le four ; il doit y faire entrer un de ses compagnons. Voici le passage du conte roumain :

L' (c empereur turc )) dit (pi'il donnera satisfaction au héros, si <( un des compagnons » de celui-ci passe la nuit sans dommage dans un four bien chauflT'. Le héros envoie, pour cette épreuve, un des personnages extraordinaires, lequel, constamment vêtu de cinquante foiurnres l'inie sxir l'autre, est constamment à claquer des dents en disant qu'il gèle. Et, le lendemain matin, non senlement ce personnage est en vie, mais il dit aux serviteurs de Tempereur : «Vous vouliez donc me faire geler! \ulrement \ous auiiez mieux chaxiffé ».

On remarquera que cet épisode du conte roumain ne serait même pas conce\able, si le héros ne s'était pas présenté avec tous ses compagnons devant 1' « empereur turc ». Uae observation du même genre est à faire an sujet du conte serbe, que nous aurons à examiner plus loin, et où un des hommes de la suite du héros doit entrer dans un fourneau de forge ardent. (C'est le Grand Buveur qui saute dans la fournaise, en y lançant toute l'eau d'un lac qu'il vi.ent d'aAaler).

Un autre épisode, assez fréquent, analogue à celui du four (car 'il y a, là aussi, péril de mort par le feu) présuppose également une certaine association, connue du roi, entre le héros et ses compagnons : c'est icus ensemble, en troupe, qu'ils sont arrivés dans la ville royale, et c'est de tous ensemble que le roi veut se débarrasser. Il en est ainsi, notamment, dans le conte talare de Sibérie, cité plus haut :

Plusieurs tâches ayant déjà été exécutées, le prince, père d(^ la belle Kiinar Sulu, dit à .lirtiischliick et à ses compagnons : « C'est bien ; mais j'ai encore ime tâche. Si vous l'exécutez, je vous donnerai ma fdle ; sinon je vous ferai couper la tête. » Cette tâche, quelle sera-t-elle ? .lirtiischliick dit h celui de ses compagnons dont l'oreille entend « h travers six rouches de terre », d'écouter ce que dit Ki'mar Sulu, et le doué entend la belle se lamenter su.r le sort de ces jeunes gens, qui périront dmis une maison de fer, autour de laquelle on entassera des moncaux de charbon ardent. Le prince dit, en effet, mais sans préciser, à .Tirliischliick : " ,1e vais vous enfermer tous dans ime maison de fer. Si vous t.'-ue/ bon et que vous puissiez sortir vivants, je vous. donnerai

II) /liis/'îu/, ann(*ft 18:^i7. p. 1027^1 suiv. - F. SKrauss, S^agi-nvud M;rrchen der Siids.laven (Leipzig, ISSi , t. II. n* 129.

111,1 (illc. " M;ii^. proniiiiil (\c ravcrlissomiMil ûc IKooiiloiir, .Tirtiischluck ;( (lit .-1 r\\;il(Mir dCiiii de iiii-lli»' (l"av;iiico dans sa hoiuiio le conli'iiu ,!',iii lac, cl. (piaiid les parois (l(> la nioisoii coninu'iu'onl .^ rOTifjfir. r,\\alcur a \\lc lail de les irlroidir. Au boni de Irois jours, lorsqu'on onvio la porte, les emprisonnas soni Ions là. bien \ivanls, n'ayant iiiiIltMiUMit sonl'IVrl di' la clialcMir, ni inriiic de la laiiu ; les poissons dw lac, rcjiMcs de la bonclic i\r l'Vvalciir a\ci' l'caii, se son! allacliés aux liaiois brnianh's cl > nul ciiil à point. .1 irl iiscliliick cl ses coni|)a;:noiis n'ont donc pas en à jcMnier' pendani leurs Itois jouis d'emprisonncnieid.

Dans le fi.nte kalmoiick, très altéré sur nombre de points, cet incident est d."\eiui ceci (nous transcri\ons) :

(( Le khan allnnic ini grand t'en et veut les bn'jler tous f.lisler et ses (( compaf,nions]. L'.\valenr de iner lance, de ses joues, de l'eau cl éteint <( le l'eu. »

l.e ((iitle iuil)ien n'indiciiie pas non plus de quelle façon le roi veut « brûler » Hirnnied et ses compagnons. Les gens du roi <( arrivent aACC du feu >), mais l'un des doués .envoie un jet... physiologique (précisé crûment par le conteur), et tout le pays est inondé.

On a vu que, dans le conte tatare, c'est à mots couverts que le prince dit à Jirtûschlûck et à ses compagnons qu'il leur fera subir une épreu\e dangereuse dans la maison de fer. Le roi d'un conte hongrois (i) n'y va pas par quatre chemins : il dit au héros et à ses trois compagnons (le Grand Mangeur, le Grand Buveur et l'homm.'^ qui, avec soixante-dix-sept peaux de mouton sur le dos, a toujours froid), qu'il ne leur donnera sa. fille que s'ils mangent tout le pain qui est dans la ville ; s'ils boivent tout le vin, et s'ils peuvent habiter la maison de fer chauffée. Quand les parois de la maison de f.^r commencent à rougir, l'homme aux soixante-dix-sept peaux de mouton se secoue un peu, et aussitôt il fait si froid dans la maison, que tous se mettent à claquer des dents.

Ailleurs, le roi veut prendre les compagnons tout à fait par surprise : ainsi, dans le conte roumain cité le premier :

Quand le héros et ses cinq doués demandent ?i l'empereur Rotix la main de sa fille, l'empereur leur dit qu'il leur rendra réponse le lendemain, et il les invite à passer la nuit chez lui. Il les fait conduire et enfermer dans ime salle de cuivre, sous laquelle on allume un feu violent. Mars l'un des compagnons, — personange bizarre, qui grelotte

(1. Elisabeth Rona-Sklarek. Ungarische Volksm.rrchen (Leipzig, 1009), a' 22, p. 231.

sans cesse cl hiil Ircmljlcr de froid loiil ce (jui l'iivoisiiu', — tempère si bi(>n la chaieiii- dans la sail(\ (\\'.o fiiialciiient loid y gèle.

Dans deux contes allemands, Tun de la Hesse, l'autre du Harz (i), c'.est sous prétexte de leur offrir un somptueux repas que le roi fait entrer ses hôtes... indésirables dans une salle toute de fer (ou à plancher de fer). Peu à peu ils sentent une chaleur insupportable. Alors, l'un des compagnons, en mettant droit son chapeau, que d'ordinaire il met sur l'oreille, fait se produire dans la salle un froid glacial (2). — Même incident dans un conte lithuanien, recueilli à Tilsitt (3) :

Le roi fait entrer c( par ruse » (le conte ne dit ])as comment) et enferme le liéros et ses compagnons dans une salle dont le plancher de fer est au-dessus d'un brasier. Mais l'un des compagnons, qui tient constamment son pouce enfonce dans sa bouche, a, s'il le retire, le don de faire tout geler autom- de lui : gTcàce à ce singulier doué, le froid a bientôt raison du feu.

Le lendemain le roi ouvre la porte pour voir ; « dès qu'il avance le îiez dans la salle, dit le conteur facétieux, son nez est gelé. » « Et c'a été sa piuiition. )>

Dans le conte arménien, nous retrouvons le Buveur, qui, prévenu par l'Ecouteur, a pris soin d'avaler tout un ruisseau, avant d'entrer dans la salle, (( dont il fera, dit-il, une mer ».

Ce n'est pas dans une salle de fer, aux parois chauffées à blanc, que le « Grandes Narines » du conte grec d'Asie-Mineure, déjà cité, projette un froid intense. Ici nous avons à enregistrer un nouvel exemple de combinaison entre thèm.es très divers :

(1) Griinm, 11° 71. — Aus;. t\v, Uarzm.rrchenhurJi (Stade, 1862), p. 117.

(2) Ce obapeaii inagiifiie semblerait, <\f prime abord, ùlre une infiltration du ttièmc des Ohjcls merveilleux (ians le tbème des Peranvriat/cx crtradi-dinaires ; mais la forme. primitive de ce trait tjaroque nous paraît se trouver dans un certain conte russe (voir les indications sommaires de W. Wollncr, dans ses remarques sur l-^. rrcueil de contes lithuaniens de A. Leskien et Iv. Urngnian, Strasbourg. 1882, p. ijGo). Dans ce conte russe, l'un des doués s'est rais autour de la tf'te un bandage, « parce qu'autrement ses cheveux produiraient une gelée intense ». Ce l)anda,2;e se comprend beaucoup mieux que le chapeau, qui pourrait bien en être une altération.

(3) G. Jurkscbat, Lilanische Mxrchen (Ileidelberg, tS'JS,», >' 6.

Le toi, ;i>aiil apiu'h' NiccMas i le li('i(i>i, lui dil ; n Nous a\(v l'ail loiil l'c (\nr je \()ii> ai (Icniaiidi''. \\anl dr \(iii> pri iiicl l r c de icloiiniej' dans \(ili(' |ia>s. je irc\ii,'(>iai |)lii> (iiriiiic ( Iki^c : cVsl «iiic \imi>. allie/ vous ltai<,^iuM-, NOUS li \i)s coiupaLirHMiv, ;iii lidninnui i|iic j'ai l'ail ]ti('"pai('r pour vous. »

Or, le haiii a rlr Icllcnicid ciiaiiri'i'', (in'on ne |)(miI eu appioiliej' sans (''loidTor. Mais (iiaiuIos-.\ariii(>s débouche sou ne/, h el aussitôt l'oiuafian sil'lla, la nei^M> tomba avec \iiilcucc, cl les serviteurs du hammaii iureul fjfclés sur ])laee ». « Le baiu ol hop froid pour nous y bai^niei-, » dit Nicélas eu rcloiMiiaul xcis le roi.

Dans un épisocLe écouilé cl alléré d"uii conte russe, dont l'allure générale n'est pas celle des contes examinés ici (i), un tsar veut aussi faire périr dans un bain bouillant trois personnages, qu'il sait être venus pour enlever sa fille ; mais l'un d'eux, nommé Le Gel, entre le premier dans le bain et le relroidit.

Il y a cerlainemenf, dans cet épisode des deux contes, une infiltration d'un des éléments du tlième de la Belle aux cheveux d'or, élément dont nous avons déjà eu à nous occuper. Le bain collectif au tiamnian correspond au bain individuel que le béros de certaines variantes de la Belle oxix cheveux d'or doit prendre dans une chaudière bouillante, et c'est de la même manière, par le souffle de Grandes-Narines ou par le souffle du cheval merveilleux, que l'un et l'autre bain sont refroidis.

Un second conte russe a .aussi cette infiltration, mais avec des modifications bizarres (2). Le roi, qui ne voudrait pas donner sa fille à un humble moujik, bien que celui-ci ait rempli toutes les conditions imposées, lui dit de prendre un bain avant les fiançailles, et l'on prépare un bain bouillant, dans lequel le jeune homme sera immédiatement écbaudé. Comment et par qui sera-t-il préservé de la mort ? Ce sera, sans doute, par un de ses compagnons, selon l'ordonnance générale du thème, mais ce ne sera point par un doué. Ce compagnon ne sera qu'un détenteur d'objets merveilleux, qui refroidiront le bain mortel.

Après avoir pris avec lui de vrais doués, tui Mangevu', un Ecouteur, et autres, le héros s'adjoint aussi xm homme qui porte une botte de paille : or. cette paille a la vertu de produire, partout oii on la répand, un

fl) Revue des Traditions populaires, 1887, p. 374 et suiv. (2) Revue des Traditions populaires. 1887, p. 211) et suiv.

^Tiiiul l'ioid, si ('Ii;m<l (ju'il lasse, (hiaïul donc le hc-ros est imitô à cnlror dans la chanil)re de bains, l'honnne à la paille l'accompatïne : « il l'ant bien mettre de la paille sons les pieds ». Une fois qn'ils sont enfermés là tOTis les denx, la paill(\ jeléc dans l'eau bonillanle, la l'ail anssitôt geler (i).

CH.APITKE III

« Maison de fer» et « château de fer ». — Inde et Europe

Au sujet de cet épisode de la « maison de ïer », de la « salle toute de. fer », chauffées à blanc, où le héros périrait sans l'aide d'un de ses doués, quelques rapprochements contribueront, croyonsnous, à éclairer une intéressante question d'origine.

Un livre mongol, le Siddhi-kûr, qui dérive d'un original sanscrit, a déjà été cité plusieurs fois dans ces Monographies ; il doit l'être encore ici, pour son Sixième Récit. Les remarques du n° ^12 de nos Contes Populaires de Lorraine (II, pp. 87-88) ont jadis analysé ce conte indo-mongol, ainsi que deux autres contes, dont le cadre est le même, un conte allemand de la Hesse (Grimm, n° 54) et un conte indien, devenu, dans le grand recueil canonique des Djâtakâs, le n° 186 (tome II de la traduction anglaise).

Dans le conte indo-mongol (le seul sur lequel nous avons à revenir ici), nous relèverons ce qui suit :

Ln bomme an caractère intraitable, qni a été banni par le khan de son pays, a réussi, durant son exil, à se mettre en possession de plu-

(1) D'où vient celte singulière idée de la " botte de paille » et de ses effets magiques? 11 semblerait que les conteurs auraient procédé ici par voie d'analogie. Avant de rencontrer l'homme à la paille, le héros a rencontré un personnage qui n'est pas davantage un (hiuc. mais dans lequel on reconnaît facilement une déformation d'un des "types de (louf-s, le type de l'homme fort, qui a chargé sur ses épaules tout un faisceau d'arbres, par lui déracinés. Dans le conte russe, ce doué est devenu un homme ordinaire, portant « une brassée de bois », un simple fa^ot, dont, par contre, les brins « ne sont pas des brins ordinaires « : si, en effet, oif les jette en les éparpillant, apparaît une armée... Le fagot magique aurait-il donné l'idée de la botte de paille, non moi us magique?

Ce fagot amène le dénouement du cDut'e russe. « Si tu veux te marier avec la tsarevna, dit le tsar au moujik, mets sur pied pour demain tout un régiment. » Ce n'est pas un régiment que crée le fagot merveilleux, c'est une innombrable armée, prête à vaincre la résistance du roi. et le roi est forcé de donner sa fille au moujik. — Dans une des bonnes formes du thème (que nous rencontrerons plus loin), il y a aussi une armée ; seulement c'est l'armée du roi. envoyée par celui-ci contre le héros et ses doncf: ; et l'un d'eux, un vrai doué, la disperse en soufflant sur elle un vent de tempête. 0:1 en la submergeant sous les torrents lancés de sa tiouche... Décidément ce cont* russe, avec ses déformations, est bien curieux !

sioiiis oitjcts luaL'itincs, notiiiniiiciil (i'im miulrnu de ïvi. |i;ir \v nioyni (lu(]iu'l. ^i l'on l'iappr la torn- lUMff lois, on t'ait sur},Mr un château fort, tout de fer. à neuf l'taiies. 11 peul ainsi, pour braver le khan, dresser lin tel château tout auprès du i)alais. Le khan, l'iiri(Mi\, ordonne à tous ses sujets d'apporter du eharhon el de l'entasser de tous côtés contre le l'hàtoau de l'i r, (jui, une fois le charbon allumé, sera entouré d'ui> immense brasier. Mais l'homnie possède, ])armi ses objets niaffitiues, ini sac de peau de bouc, (]ui, secoué, fait tomber une j)luie tHolente. Le feu est vile éteint, cl un torrent emporte ol le charbon et les soiifllels (k" l'orire nwe les hoinnies qui les UKUiceuvi-eni.

EvideuMucnt, pour cet iiuideiil du jeu, le conle indo-ni;>nirol présente au fond, la nièuLe idée que certains des contes que nous venons d'examiner, av.ec cette différence qu'un objet magiqu(\ ce sac à pluie, opère ce qu'opérait le don rncrveilleua: de l'Avaleur de lac.

Quant au cJiàtcuit fort de fer et à la manière dont le béros le crée, il est instrucli! de rapprocher, sur ce point, du conte ind.mongol plusi.eurs contes occidentaux, formant un groupe dont nous aurons à iiarier un peu plus loin.

Dans un conte albanais (G. Meyer, op. cit., n° 8), un a bâton de 1er », que possède le quatrième des sept frères, fait surgir, à l'endroit où celui-ci en frappe le sol, un <( palais de fer », qu'avec ce même bâton il (( détruit », quand il veut.

Le conte albanais dit formellement, sans faire de réserve, que les sept frères ont (( de grands dons naturels », ce qui est vrai des frères à l'œil perçant, à la fine oreille, aux fortes épaules, etc., mais ce qui s'accorde assez mal, pour l'un des jeunes gens, avec la simple possession de ce « bâton de fer », opérant magiquement, comme le « marteau de fer » du conte indo-mongol. Les autres contes similaire n'ont pas cette petite incohérence : l'objet magique est supprimé, bien que la ressemblance avec le conte indo-mongol continue à exister. Ainsi, dans un second conte albanais (A. Dozon, op cit., n° 4), l'un des sept frères dit de son (( talent » (de son « don de nature », dans une variante) : a En quelque lieu que je me trouve, je dis qu'une tour soit, et à l'instant elle est. » — Dans un conte grec, recueilli à Astropalia, l'ancienne Astypaléa, petite île turque de l'Archipel (i), chacun des sept frères est possesseur d'un (( art magique », qu'il n'a point « de nature », il est vrai, mais qu'il a (( appris », et l'un d'eux a appris « l'art de frapper de sa main la terre, de façon à en faire surgir une tour de fer, qui en craint pas

(t)E. M ^ellart, Fùlk-lore of .Modem Greec« (Londres, 183i), p. 1Î2.

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«nème la loudio ». — Ailleurs, leviennent les dons naturels : dans un conie sicilien (Gonzenbach, n*^ Ao), parmi les sept frères infatati (« fées », possesseurs de dons merveilleux), l'un « peut d'un coup de poing, construire une tour de fer » ; dans un autre conio sicilien (Pitre, 1, p. 198), c'est en appuyant le doigt sur le pavé qu'il fait se dresser une (( tour de bronze ». — Au commen cément du xvii" siècle, dans un conte du Pentameronc napolitain (I, fi), où il y a également sept frères, l'un a ce don que, quand il iance une pierre, tout à coup s'élève » une très forte tour ».

La création instantanée d'un « château de fer », d'une « tour de fer », on le voit, entre comme élément dan^ deu.x: types de contes très différents. Dans le conte indo-mongol, il s'agit de la lutte d'un homme contre un roi ; dans le groupe des contes grec, albanais, italiens, sept frères entreprennent de délivrer un.e princesse, captive d'un être malfaisant (i). C'est donc à deux .ensembles bien distincts qu'un même trait, et des plus caractérisés, a été adapté. Et, de l'Inde, oîi toute sorte de raisons nous font croire que s'est faite cette double adaptation, les deux ensembles, chacun av.ec le trait du c( château de ter », ont voyagé au loin, emportés qu'ils ont été, soit par le courant bouddhique vers le Nord et les Mongols, soit vers .ces régions méditerranéenn.es oii, soit directement, soit indirectement, est arrivé le courant musulman.

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