‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 58 sur 92 · TROISIÈME SOUS-THÈME · texte numérisé non relu

TROISIÈME SOUS-THÈME

I.K V.\ISSEAV MERVEILLEUX, DEiMANDÉ P.\R VN ROI AVEC I. 'arrière-pensée QC ON NE POURRA LE LUI PROCURER

Dans les contes précédents, le roi demandait le vaisseau merveilleux avec le vif désir de l'obtenir, soit qu'il espérât le voir employé à la délivrance de sa fille captive, soit qu'il voulût simplement devenir possesseur d'un obj.et extraordinaire. Et, pour avoir ce vaisseau, il faisait appel à tous ceux à la connaissance desquels, dans son royaume ou ailleurs, pouvait parvenir une proclamation de lui à cet effet.

Dans les contes qui vont suivre, ce n'est pas à tout le mondB que le roi s'adresse: c'est à tel individu," et, s'il lui demande le vaisseau merveilleux, c'est qu'il croit lui imposer une tâche impossible à exécuter.

(1) Ce mr-iTif th<"»rae des Lnpxns (ou lièvres) à garder se retrouve dans un conte suisse. n° KVide Griram, dont nous aurons à parler dans un instant — Un conte français inédit du Forez (i\ nous comuiunir(ué autrefois par feu M. Victor Smith, le folkloriste déià cité) introduit ce thème dans un cadre tout différent. Une marâtre achète à la foire vinst lièvres et dit à Marion, la fille de son mari, de les garder dans le bois. Comme Marion est à pleurer de voir le^ lièvres s'échapper, la Sainte Vierge, sa marraine, lui donne un sifflet, qui les fait tous revenir.

Contes européens

Un conte de la Suisse allemande (Griiuni, n° i65) est à citer d'abord :

Un roi a une fille qui est constamment malade. Il a clé « prédit » à ce roi que ce qui guérirait la princesse, ce serait une pomme. Le roi fait publier partout que celui qui apportera une telle pomme, épousera la princesse et deviendra roi. Le plus jeune des trois fils d'un paysan apporte au roi, — grâce à un (( petit homme » (un nain), envers qui, à la différence de ses frères, il s'est montré poli, — la pomme demandée.

La princesse est guérie ; mais, avant de la donner au jeune paysan, 1c roi exige im bateau « qui marche sur la terre ferme aussi bien que sur l'eau ».

Après que le bateau, toujours grâce au nain, a été amené au roi, le conte aborde le thème des Cent lièvres à garder, que nous venons de voir dans le conte de la Haute-Bretagne, puis, pour finir, le thème de la Plume d'un oiseau merveilleux à rapporter. L'exam.en de toutes les parties de ce conte, très composite, nous entraînerait trop loin.

Un conte lapon, — celui dont nous avons eu l'occasion de relever les singulières altérations, — rentre, pour l'ensemble, plus complètement que le conte suisse, dans notre sujet général ; car les doués y sont.

Le conte commence par la veillée successive de trois frères dans le jardin d'un roi auprès d'un arbre dont les feuilles d'or disparaissent chaque nuit, — thèm.e qui a été touché dans une de ces Monographies (Revue, 1916, p. 248 ; — pp. 335, 336 du tiré à part) :

Le troisième frère réussit à se tenir éveillé, et, cette nuit-là, l'arbre conserve ses feuilles d'or. Le roi devrait, selon sa promesse, donner au jeime homme sa fille et moitié de son royaume ; mais, à la réclamation qui lui est faite, il répond : « Si tu peux en rme nuit construire un vaisseau et l'amener devant ma porte, tu auras ma fille, n Le vaisseau est construit par des outils, hache, tarière, rabot, etc., qui auparavant sont venus mendier auprès du jeune homme un p>6U à manger (sic) et envers lesquels il s'est montré charitable.

En route, le jeune homme prend sur son vaisseau plusieurs doués.

Nous avons montré, dans la Première partie, quels sont ces types de doués et à (juel point ils ont été déformés.

Ce sous-thème, avec son vaisseau merveilleux, demandé par un roi dans l'intention d'écarter un prétendant qui lui déplaît, se rencontre très rarement. Les deux seuls contes européens oii nous en avons jusqu'à présent constaté l'existence, ont été recueillis, comme on vient de le voir, l'un au centre, l'autre à l'extrémité septentrionale du continent. Notre surprise a été grande de trouver une forme, une forme très remarquable, de ce même sousthème, à des centaines et des centaines de lieues de la Laponie, sur cette (^ôte barbaresque où, ainsi que tant de contes orientaux, elle a été apportée par le grand courant historique musulman dont nous ne nous lassons pas de signaler l'importance par rapport à l'arrivée des productions folkloriques indiennes en Occid.ent.

"Un conte maure inédit de Blida

C'est en igi^ que M. J. D.esparmet a recueilli, à Blida, de la bouche d'un certain Abdeirahman Qaïd Ahmed, un conte intitulé Le Vaisseau, de la terre ferme (Sfinet el bei-r) ou Le Vaisseau, qui vogue en pleines terres, sans chevaux ni vent. Nous donnerons, partie intégralement, partie en une ample analyse, ce très intéressant conte inédit, dont notre excellent ami a bien voulu nous envoyer la traduction.

Le conteur blidéen commence ainsi :

Je vais vous conter l'histoire d'un garçon peu fortuné, mais à qui Dieu avait donné la beauté, l'intelligence, une belle voix et le don de composer des chansons, qu'il chantait avec cette belle voix. En outre, il avait la parole facile et le cœur vif. si bien qu'il s'était fait aimer des docteurs de la loi, des vizirs, de lous les gens de distinction et notamment des hakîjn (sorciers).

Un jour, un de ces hakUn lui dit : « Tu devrais demander ;iu roi sa fille en mariage. — Si je la demandais, répondit le jeune homiiic, il me ferait couper ia tête ; mais je vais passer devant la porte du chAteau de la princesse en chantant, et, f,Tâce à ma voix, je sautai la charmer. »

C'est ce qu'il fît. La nuit venue, il rôda dans les environs du palais et chanta : la princesse l'entendit et s'évanouit. Le lendemain, quand

le roi \iiit \oir ^a dUr. il l;i liciua en s\iuiiii<>. Coniini' il il^ail ciitciKhi, lui au.>^si. la sôrciiadc il (lc\iria <\ur \r chaMlcni-. (lu'il <(miiaissail do rc'pvilalion, faisail la <imii à sa lillr en mic <Ic Irponsci. Il IViiNova cIkm'cIum- l'I lo (il ji'li'i <'n luisoii cl garder par ses chiaonx.

Lo loiulcMnain, le ji'iinc lionuui' étail sorti di' sa jjiisori. <"1 |)as ,no\cu de le iKuncr inilli- pari. \ la iiiiil. le mi NinI xcillcr sa (illc. qui (Mail loiiidiiis rxaiK.iiii-. lis >(MI\ rios, l.c jcniir lidiiiinc i)assa m chaiilaiil ; la' prino's:^' se dressa sur s(>s pieds ol covuul à la IViiètre pour l'rcoulcr. l'uis elle icloniba dans .sou (^auonissonienl.

l.e roi interroge ses cliiaoïix : la poito de la prison est toujours fermée de ses sept serrures tle l'er, et le |)risonTiier ne s"v trouve ])lus. (l.e Juil.ini, dans ses ojx'ralions de géomancie, a\ait lu que sou protège était prisonnier, et, par son art magicpie, il avait ouvert, puis relernu- les sept serrures.)

Vlois le roi l'ail le serment de ne jamais mari.er sa lille à (( ce vaurien » : les autres rois se moqueraient de lui. (( Si je suis [orcé de la lui donner, je lui imposerai de telles conditions, que jamais roi n'en a imposé de semblables. »

Un jour, le hakim dit au jeune homme d'aller hardiment demander la main de la fille du roi. a II t'imposera des conditions extraordinaires. Exige qu'il le fasse devant les vizirs et les notables du pays. » Par .la vertu d.e signes tracés par le hakim sur le front du jeune homme, celui-ci, qui hésitait d'abord, se sent plein d'audace et va faire sa demande. A sa requête, le roi convoque les gros commerçants, K^s notables, qui se réunissent aux vizirs et au Conseiller. Devant eux, il donne sa réponse.

(( La condition que je mets à mon coaiscntemenl. dit-il, c'est que tu me procures un bateau qiii marche au milieu des terres sans chevaux ni vent. — J'accepte, dit le jeûne homme ; In chose est facile. « La condition avait été su^,i:érée au roi par le Conseiller.

Le conteur de Blida s'étend, avec la complaisance d'un conteur arabe, sur les voies et moyens assez compliqués, par lesquels le héros, en suivant les instructions du hnlim, parvient à ses fins : billet écrit par le liakim et remis par le héros à une vieille femme, la troisième qu'il rencontre dans un désert où, après avoir fermé les yeux, le soir, il s'est trouvé transporté ; — la vieille, qui tient <à la main une baguette d'or, donnant cette baguette au jeune homme, pour qu'il en frappe, plus loin, une grande pierre plate, qui se renverse alors et livre passage à un ajrit (génie), un nègre gigantesque, auprès duquel se voit un énorme bateau ; — envoi

du héros par lafrit à uae autre pierre plate, d'où sort un enfant, lequel donne au jeune homme une seconde baguette, semblable à la première. Et, quand le jeune homme s'est embarqué, c'est en frappant le bateau de chacune de ses baguettes, à droite et à gauche, qu'il le met en marche.

Le bateau, dans sa course à travers champs, arriva près d'une rivière, pleine deau d'un bord à l'autre. Il y avait là un homme, à plat ventre, qui buvait à même la rivière. Le jeime homme le regarda faire, ol l)i(>ntôt il vit que la rivière était presque à sec, tant l'homme avait bu. " Seigrneur, lui dit-il, c'est assez ; tu as séché la rivière. Viens avec moi ; tu travailleras à mon service. — Tu pourrais m 'employer .^ répondit l'autre. Tu m'as vu avaler une rivière; peux-tu te rharfrer de mon entretien:' — Je m'en charge; lève-toi. » Il le fît monter ol frappa le bateau pom- le remettre en marche. Le personnage qu'il avait trouvé binant la rivière, appartenait au inonde des géniea.

Puis, c'est la rencontre d'un autre personnage, qui a devant lui un tas de pains, haut coinme une meule de foin.

Le jeune homme descendit et le salua. « Seigneur, est-ce là ton dîner ou ton déjeuner.» — Ce n'est ni l'un ni l'autre, dit l'homniie. Je me suis senti seulement un pe\i d'appétit. — Lève-toi ; je t'emmène ; tu seras à nion service. — Mais, comment feras-tu pour m 'entretenir.» Ti! vois, quand je n'ai guère faim, ce qu'il me faut. — Lève-toi ; je te ferai manger à ton appétit. » Bref, il le fit monter sur le bateau.

Le bateau passe ensuite auprès d'autres hommes, que le héros prend successivement avec lui. D'abord, c'est un homme qui court comme le vent, tout en ayant à chaque pied un énorme boulet de fer. A quelque distance de là, dans un verger, un homme est à genoux, l'oreille collée au tronc d'un arbre, et il écoute si les fruits vont bientôt être mûrs. « Tu es donc Semma'ennda (« Celui qui eidend la rosée ») ? lui dit le jeune homme. — Eh ! oui, j'entends la rosé.e de bien loin. »

En.suite, c'est un autre homme qui étreint le tronc d'un arbre énorme et le déracine ; il a déjà arraché une grande partie des arbres d'une forêt.

Le héros arrive enfin avec son bateau devant la demeure du roi, au grand ébahissement de tous. Mais, ajoute le conteur, « les cinq personnages qu'il amenait avec lui, restèrent invisibles, attendu qu'ils étaient de la race des génies ».

Le jeune homme, étant monté chez le roi, lui dit : « Sire, l'objet que tu m'as demandé comme condition de mon mariage avec ta

fille, est à ta disposition ». Le roi sort, regarde le bateau et reste interdit.

Le Conseiller est appelé auprès du roi. (( Tu devrais, dit-il, demander à ce prétendant de te procurer un homme qui boirait toute l'eau du puits {noria) que tu as dans ton parc, de façon à le mettre à sec. » L'ordre est donné au jeune homme, le Buveur amené et le puits vidé jusqu'au fond.

Virent ensuite le tour du Mangeur, qui expédie en un rien de temps dix grands plats de couscous, surmontés chacun d'un mouton. (( Sire, en avez-vous encore dix autres ? » demande-t-il au roi

Le Conseiller est de nnuvcjm appelé. (( Nous allons, dil-il au roi. nous retirer, toi et moi, au fond du palais ; nous causerons ensemble, tout seuls ; il devra nous amener quelqu'un qui, tenu loin de nous, saura répéter ce que nous aurons dit. » Le roi fit appeler le jeune homme : (c Si tu veux avoir ma fille, voilà telle condition. — C'est facile. )> répondit le jeune homme, et il alla chercher celui qu'il avait trouvé écoutant si les fruits étaient près de mûrir, et il le posta loin du palais. Le roi s'assit en tête à tête avec le Conseiller, (c Fais détacher, lui dit celni-ci, le cheval qifl est entravé à tel endroit. Il faudra que le prétendant amène un courexu- capable de comir avec ton cheval sans rester en arrière. » Tls s'entretinrent ainsi en se parlant à l'oreille ; puis ils sortirent. « Qu'avons-nous dit.» — Vous avez parlé de tel cheval. » Or. ce cheval n'avait pas son pareil pour la course ; il volait avec les oiseaux.

Le jour de la course, laquelle doit avoir lieu en présence d£ tout le peuple, le cheval est amené, et son cavalier l'enfourche. De son côté, le jeune homme amène Thomme aux boulets de fer et aussi, à la demande du roi, l'Ecouteur Semma ennda.

Le roi avait ordonné qu'on fît mettre le coureur sur la même ligne que le cavalier, pour égaliser les chances. Mais, quand on donna le signal, le coureur, ayant entamé une conversation avec le jeune homme, dit au cavalier : « Pars, prends les devants. » Ce fut seulement lorsque le cheval eut presque disparu à l'horizon, que le coureur se mit à sa poursuite, avec ses boulets de fer aux pieds. Et, en , moins de rien. il lavait rattrapé, et l'on n'apercevait plus ni coureur ni cavalier.

Quelques instants après, le roi vint trouveT Semma' ennda. (( Où en sont les cotitcuts ? » lui demanda-t-il. L'Ecouteur se coucha par terre sur le flanc et appliq\ia l'oreille contre le sol. « Sire, dit-il, le piéton se trouve devant le cavalier. Ils ont singulièrement changé de direction : ils sont partis vers l'ouest et ils reviennent par l'est. » 11 écouta encore, u Le cavalier, dit-il. vient de faire une chute ; il ne tient plus son cheval que par la bride... Voilà notre champion qui remet votre cavalier en selle. Maintenant ils approchent C'e«t le piéton

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qui lient les devants. » Enfin, en écarquillant les yeux, on aperçut les coureuis qui arrivaient à toute vitesse, le piéton en tête. Il en était bien comme l'avait dit Semma' ennda.

Le cavalier, interrogé par le roi, dès qu'il a mis pied à terre, confirme ce qu'a dit l'Ecouteur, et le roi en reste abasourdi.

Nouvelle épreuve suggérée par le Conseiller : amener un homme qui soit capable de soulever une certaine colonne de marbre et de courir en la portant, sans s'essouffler. Or, cette colonne est si lourde, qu'il aurait fallu cent hommes rien que pour la remuer Fur sa base. L'Arracheur d'arbres est amené par le jeune homme, et celui-ci prie le roi de faire venir les témoins qui ont assisté aux précédentes épreuves, et de leur dire de prendre place sur le chapiteau de la colonne, avant que l'homme la soulève. Quand tout est prêt, l'homme se met à courir, portant et la colonne et les témoins.

L'étonnement fut général. Le jeune homme lui-même ignojail qu'il eût affaire à des génies ; à plus forte raison, le roi. Il n'y avait que le hakim qui le savait. Quant aux exigences du roi, le hah'im était constamment aux écoiites, et, chaque jour, il disait au jeune homme ce que le roi devait lui demander le lendemain.

La colonne une fois replacée sur sa base, le roi dit au jeune homme de revenir le voir dans trois jours. Le jeune homme ayant parlé de la chose au hakim, celui-ci lui dit que, le soir même, se tiendra un conseil, où l'on discutera ce qu'on doit encore lui demander.

Cette nuit-lù. en présence du jeune homme, le hakim, après s'être livré à ses opérations de géomancie, lui dit : « Yeux-tu assister toimême au conseil ? » Il écrivit des mots magiques sur une feuille de papier, (ju'il posa sur la terre. « Fixe les yeux sut cette feuille, » dit-il. Le jeune homme vit alors l'assemblée, et il entendit le roi dire : « Tous les rois, mes confrères, vont se moquer de moi, si maintenant je lui donne ma fille. » Et il entendit le vizir répondre : (( Ntd expédient ne no\is servira. Il ne nous reste plus qu'un moyen : lattiTer en quelque endroit par traîtrise : le bourreau sera là, prêt à lui trancher la têle, et nous délivrera de lui. — Non, disait le Conseiller, il ne convient pas aux rois de recourir à la perfidie. Quand les trois jours seront écoulés, nous lui di'-clarerons que, si son batcaTi est capable de contenir tous les habitants du pays, petits et prands, ainsi que l'armée, et de transporter tout ce monde, eh bien ! nous lui donnerons la fille ; car enfin, sire, tu lui as imposé des conditions que nul roi n'a jamiais imposées à personne, dans les temps passés ni de nos jours. )) Là-dessus, l'on se sépara.

Le iKikini envoie de lunneau le jeuii.e hoiiiino à reiidroil où le bateau lui a t'ti' doiiiié, el, en se conformant aux instructions de son prolecleur, le jeune homme reçoit finalement d' (( un être dont la voix seule suffirait à donner le frisson », quatre cheveux. « Tu en attacheras un à chacun des coins du ])ateau, el lu diras aux S(Mvileuis ([ue lu as a\ec loi : Je vous rends la liberté. »

Le jeune homme obéit. Le troisième jour, le roi ayant lorniulé ses nouvelles exigences et les crieurs publics ayant convoqué les habitants à monter tous dans le k vaisseau d(^ la tene feime » {sfiuet el berr), tout le monde \ trouve place. Le jeune homme saisit ses baguettes, et le bateau s,o met à voguer jusqu'à ce que les passagers en aient assez.

Alors le roi explique à son peuple pourquoi il va donner sa fille au jeune homme. Le mariage est célébré, et le jeune homme tait décapiter le vizir qui avait conseillé de se débarrasser de lui par

trahison.

Voilà donc bien établie, par ce bea\i conte maure, l'existence d'une forme orientale du troisième sous-thème du Vnissenii qui va sur ferre et sur mer, sous-thème rarissime, dont nous ne connaissions jusqu'à présent qu'un seul spécimen complet pour l'ensemble, bien que misérablement altéré pour les détails, le conte lapon.

Le conte maure est remarquablement bien construit. D'ordinaire, — naturellement hormis le cas, tout à fait exceptionnel, oii le roi demande le vaisseau merveilleux pour le faire servir à la délivrance de sa fille captive, — le vaisseau, une fois amené au roi, est, si l'on peut parler ainsi, immédiatement remisé, et il n'en est plus question. Ici, ce vaisseau, demandé par le roi, au commencement du récit, pour écarter le prétendant, reparaît à la fin, demandé encore (avec aggravation d'exigences) dans le même but. On dirait un de ces morceaux symphoniques oià le rappel final du motif initial donne de l'unité à l'œuvre.

Une autre observation est à faire au sujet du vaisseau merveilleux. Le vaisseau du conte maure, dans la dernière épreuve imposée au héros, s.e distend jusqu'au point de pouvoir contenir dans ses flancs tous les ijens du pays. On se souvient peut-être du conte norvégien où le petit vaisseau, donné par ime mystérieuse vieille à Lillekort, qui le met dans sa poche, est, lui aussi, indéfiniment extensible. Mais, dans le conte norvégien, cette propriété magique du vaisseau

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n'a qu'une impoitanre pour ainsi dire épisocUque : Lillekort ayant demandé au roi, avant de s'embarquer pour aller délivrer la princesse, cinq cents hommes et des provisions pour six mois, le roi répond qu'il craint de ne pas avoir de vaisseau assez grand. « J'en ai un, » dit Lillekort, et il tire de sa poche le vaisseau mer\'eilleux qui se prête à tout embarquer. Dans le conte maure, la promenade prestigieuse de tout un peuple en bateau, — dans un seul bateau, fantastiquement agrandi, — conclut et couronne l'ensemble du récit par un triomphe éclatant du héros.

Un personnage dont le rôle est tout à fait important et même Indispensable dans Le conte maure, c'est le hakim. Protecteur du héros (comme le (( Saint Joseph » du conte sicilien), il lui indique !e moyen de se procurer le vaisseau merveilleux ; il lui annonce .l'avance chacune des épreuves que le roi lui imposera. Seul il sait •e que sont les personnages extraordinaires qui, dans le conté aiaure, ne sont pas des doués, mais des génies, des êtres surhumains, comme le sont les râkshasas du petit et si précieux conte indien de de Faizhabad, résumé à la fin de la Première partie de ce Groupe de Monographies H.

Ces génies, on constatera qu'à la différence de leurs congénères f^lishasas, ils ne prennent pas la forme du héros pour exécuter des taches à lui imposées et lui en faire attribuer tout l'honneur. Et cette différence s'explique : dans le conte maure, ainsi que dans plusieurs contes européens de cette famille, les taches ne sont pas imposées directement au héros ; il lui est .expressément ordonné d'amener des personnages qui soient en état d'exécuter ces tâches. Nous ne savons si nous raffinons l'analyse ; il nous semble pourtant que, sur ce point encore, le conte maure est bien construit, beaucoup mieux que les contes européens analogues. La première épreuve, c'a été de procurer au loi un oJjjet extraordinaire, le vaisseau; les autres seiont de lui ameu."r des personnages extraordinaires. Il y a là symétrie parfaite. Le roi, pour qui le jeune homhie n'est pas un inconnu, mais ])ion un de ses sujets, ne pouvait guère, du reste, avoir l'idée de lui ordoimer, par exemple, de boire en personne toute r,eau d'un puits : c'eut été vraiment une exigence trop ridicule ; il lui demand.o uniformément de lui faire voir ce qu'on pourrait appeler familièrement des phénomènes en tout genre, inanimés ou animés.

Arirloiis-noiis un inslaiif sur crlains dos personnages oxli'aordinaircs du conte niauie.

De Seiuiuci' vniidd (u Celui qui entend la rosée »), le génie que le héros vdit (i(('U|)('' à t'couler le travail sourd s'opérant dans un arbre jiour en laiic nunir les iVuils, on peut rapfirorher tels doués de contes ( uropéens. LEiouteur d'un conte allemand de la région de Paderborn (Grinini, n° i34) « entend l'herbe pousser ». Même chose dans le ronte gaélique, cité plus haut, ainsi que dans un conte italien de Bologne et dans un conte serbe, que nous retrouverons dans tl'auties Monographies de ce Groupe H. — Dans le conte de Madame d'Aulnoy, Fine-Oreille, couché sur le côte dans un pré, dit qu" « il a besoin de quelques simples et (|u"il écoute l'heihe ([ui va sortir, pour voir s'il n'y en aura point de celles (pi'il lui l'aiit ». — (( J'ai semé de l'avoine par ici hier, dit l'Ecouteur du conte basbreton, et je l'écoute pousser. »

Quant au Coureur, a qui court coinnie le vent, tout en ayant à chaque pied un énorme boulet de fer », il a ses parallèles dans les contes où l'un des doués, pour ne pas courir trop vite, s'est mis une meule de moulin à chaque pied (conte tatare de Sibérie, conte eslhonien du second recueil Krcutzwald, conte arménien, conte grec d'fVsie Mineure, conte bas-breton). Dans le conte lithuanien, le CoU' reur s'est attaché à chaque pied un tronc d'arbre ; dans une variante hessoise du n° 71 de Grimm, « un canon à la jambe » (n"aurait-ce pas été, à l'origine, im boulet de canon, comme le boulet de fer du conte maure ■}) (i).

Dans le conte maure, l'épisode de la Course est tout à fait particulier, avec son cheval, contre lequel le Coureur-génie doit lutter de vitess.e. Dans les autres contes de cette famille, le coureur auquel le doué dispute le prix, est toujours un homme... ou une femme ; car, dans plusieurs de ces contes, c'est la fdle du roi qu'il faut

(i) Le Coureur du conle de ^ladame d'Aulnoy. pour ne pas " devancer de Ijeau ecmp » le gibier qu'il veut prendre s'est " attaché les jambes » avec des rubans " laissant si jieu d'espace qu'il en avait à peine pour marcher «. — Dans un conte de la région de l'aderborn (Grimm. n° 711.1e Coureur, quand lehéros le rencontre, se tient sur une jam! e et « s'est démonté Tautre iambe, qu'il a posée auprès de lui », pour ne pas courir trop vite. — Un autre Coureur n'a pas besoin de procéder à cette opération préalable : il u'n qu'vne jambe, et « en une minute, il rapporte des nouvelles des quatre coins du monde ». C^est en plein Himalaya, dans un conte indien du Kamfion, que ce personnage est l'un de^ doués, rencontrés par le prince '< oui va pour épouser la princesse Hirà » (voir Premicre partie). — Si, de l'Inde, nous revenons en Europe, le Coureur du conte allemand du Harz déjà deux fois cité plus haut (.Vu-. Ky. p. Mo), n'a, lui non plus, qu'une jambe; mais, en homme civilisé, il a remplacé la jambe manquante par une jambe de bois, et « il peut courir plus vite que n'importe quel homme au monde ». . Du Harz à l'Himalaya ou de l'Himalaya au Harz? seuls les folkloristes amateurs hésiter m t.

vaincre à la course (contes allemands des recueils Grimm ,n° 71, et Ey, conte esthonien, conte n° 38 du Pentamerone, conte de Madame d'Aulnoy) (i). Ailleurs, c'est une « vieille » au service du prince (conte tatare de Sibérie), une « vieille ailée » (conte croate, dont nous aurons à parler ci-dessous, dans la Monographie H"), une « servante du roi » (conte bas-breton).

A l'occasion de cette course, le conte maure met en scène, outre le Coureur, un autre des « génies », Semma ennda ; mais, en réalité, l'Ecouteur extraordinaire n'est, dans cet épisode, qu'un simple observateur, tenant le roi au courant des diverses péripéties de la lutte, sans pouvoir intervenir en rien dans l'affaire. Ailleurs, ses observations, immédiatement communiquées à ses compagnons, qu'il n'a oas quittés, arrivent juste à temps pour sauver une situation compromise. Pendant que les coureurs sont loin, bien loin, «'Ecouteur entend le Coureur, son camarade, ronfler. Que s'est-il passé ? Ou bien le Coureur a été endormi traîtreusement par la fille ou par la servante du roi, qui lui ont fait boire d'une certaine liqueur (contes tatare, esthonien ; comparer le conte de Madame d'Aulnoy et le conte bas-breton) ; ou bien il s'est dit qu'il était en avance et qu'il avait bien le temps de faire un petit somme (crpies allemands des recueils Grimm, n° 71, et Ey ; conte lithuanien, conte roumain de Transylvanie). Averti par l'Ecouteur (ou parfois ayant tout vu lui-même de son œil perçant), le Bon Tireur s'empresse de réveiller l'endormi, par exemple en faisant sauter d'un coup de flèch-e l'objet qui sert d'oreiller à celui-ci (2).

(1) Naturellement Madaire d'Aulnoy compare sa princesse à « la jeune Atalante ». MeUons, en vieux folkloriste, lès points sur les 1. examinés de près, notre thème de la Courue et le Ihème d'Alatan/e n'ont de commun que ceci : deux personnages courent dans une épreuve publique, et l'un d'eux est une princesse. Mais, dans nos contes, c'est une course à qui arrivera à un but fix>; et en reviendra le premier ; dans Alalante, c'est une poursuite, dans laquelle le prétendant ne doit pas se laisser atteindre par la princesse; sinon il sera mis à mort. De plus, dans nos contes, c'est la princesse qui cherche à retarder son adversaire (en l'endormant); dans Atalante, c'est le prétendant qui retarde la jeune fille en lançant derrière lui des pommes d'or, qu'elle s'arrête à ramasser. — Nous avons jadis montré que ce thème d'.-J^a/an/r' n'est autre qu'un arrangement poétique grec d'nn thème folklorique oii un jeune homme, poursuivi par une ogresse ou une sorcière, lance derrière lui (dans une première forme) divers objets, parfois comestibles, qu'elle s'arrête à ramasser, ou bien (dans une seconde forme) des objets qui, sur le cliemiu de l'ennemie, créent des obstacles, montagne, fleuve, etc., et finissent par sauver le poursuivi. Nons avons touché ce sujet dans notre travail Fanlaixiex biblico-mijthologufues. M. Edouard Stucken et le folklore (Hevue biblif/ue des Dominicains de Jérusalem, janvier 190o).

(2) Un tout petit détail. Dans le conte allemand de (Jrimm, le Coureur s'est fait un oreiller d'une tête de cheval desséchée, qu'il a vue par terre, «afin d'avoir sous la tête quelque chosede dur etde se réveiller vite ». Dans le conte bas-breton, la servante, après avoir endormi le Coureur, « lui met sous la tête, en guise

l.(>s [H'isimnaiics cAlraurdiiiaiit^s du roule inauif ('lant non |)as (l(>s (loues, mais des (jcnics, on ne pouxail liiirrc, ce scnibk', les faiiv s'eiulorniir ou se laissiM' endormii- si nialeiicoiilicusenient. Serait-ce iiour celle raison ([ue cet épisotle a r\v complèleineiit inoili(i('' dans ce conle niai;re, où l'accideiil arri\é au coureur du l'oi et siiirialé au loi j)ai- IKcouleur-iiénie leiiiplacc le sommeil intcmpeslil ilu (loureur-doué, sipnalé par l'Ecouteur-doué à ses com- |ia;:noiis ?

(Juoi iju'il en soil, \t)ilà, sur la cô!. harbaresque, sui' celle praiide roule des cxinles arabo-indieiis, le meilleur spécimen dune forme très ixuliculière du thème des Personnages extraordinaires, spécimen excellent, qu'il faut mettre à C(Mé de ces spécimens égalenuMit (uientaux, .excellents aussi, d'autres formes du même thème, le consorliuni du conte tatare de Sibérie et surtout des contes de l'Indo-dhine, et la substitution réelle, apparence comprise, du conte indien de Faizhabad.

De plus, sur cette même côte barbaresque, sur cette même voie de transmission des contes de l'Inde, s'est offert à nous le thème du Vaisseau merveilleux, en une forme que l'on peut dire parfaite en son genre.

Ce sont là des faits, et qui éclairent d'une lumière non trompeuse, pour le thème du Vaisseau merveilleux comme pour le thème des Personnages extraordinaires, la question d'origine (i).

d'oreiller, la tète décharnée et blanchie d'un cheval mort, qui se trouve là » — 11 est assez curieux que, dans ces deux formes, tout à fait diverses, du sommeil du Coureur, figure cette tète de cheval.

M) En attendant que les chercheurs sir place, trop rares jusqu'à iirésenf. aient trouvé, parmi tant d'autres thèmes, le thème du l'aifisean À/rt-vciUeux d;ins les richesses du Folklore de l'Inde, où le conte maure nous fait pré'voir qu'on le découvrira tôt ou tard, nous siu'ualerons quelque cliose 'l'analogue dans un conte du Bengale (Lai Behari Day, op. rit . p. 88). là une ràkshasi déguisée fait construire un bateau qu'elle ■■ et en marche sur une rivière, quand elle prononce un certain - harme, et elle ordonne à ce batean de la con'Uiire à un endroit dont elle ignore la roule et oii elle trouvera telle princesse comme Lillekort. dans le conte norvégien, ordonnr à son vaisseau de le conduire à l'endroit inconnu où les filles du roi sont retenues captives'. Mais le bateau du conle bengalais ne va pns snr terre, et. si la ràkshasi l'emploie pour enlever une princesse, c'est dans l'intention de la mettre en captivité, et non de la délivrer.

LE ÏHKMK DU « REVE DL JEUNE GAlAÇOxN )) ET UE THÈME DES <( DOUÉS »

Le thème du Rèce du jeune (jarçon, auquel on va voir s'associer le thème des Doués, s'est déjà présenté à nous au cours de ces études. Dans notre Monographie F, Le Message aux ancêtres, nous avons eu l'occasion de toucher ce thème qui, de l'Inde, est venu s'acclimater, en se modifiant sur certains points, dans plusieurs contrées de l'Europe. Renvoyant, pour les références, à une note de notre précédent travail (Revue, i()i7, p. 17^ ; — p. lu 2 du tiré à part), nous nous contenterons ici de résumer ce thème indien un peu plus longuement que nous ne l'avions fait :

Un jeune garçon rêve qu'il est entre ses deux femmes, la fille de tel roi et la fille de tel autre. En se réveillant, il se met à rire et il refuse (ie dire à ses parents pourquoi il a ri (ou bien il leur dit qu'il a fait ini rêve, mais qu'il ne veut pas dire quel rêve). Un officier du roi et ensuite te roi lui-même ne peuvent pas davantage le faire parler ; à la suite de quoi, il est mis en prison. La fille du roi a pitié de lui, et elle réussit à le nourrir dans son cachot.

Plus tard, le roi reçoit d'un roi voisin une provocation : si telles et telles énigmes ne sont pas devinées, la guerre sera déclarée. Ayant été informé de l'affaire par la fille du roi, le jeune garçon devine les énigmes et. en récompense, il obtient la main de la princesse.

Envoyé ensuite chez le roi ennemi, il gagne la faveur de celui-ci par son intelligence, et ce second roi lui donne aussi sa fille en mariage De cette façon. le rêve se trouve réalisé, et alors le jeime garçon ie raconte.

Un conte arménien de ce type, cité dans la Première partie du présent Groupe de Monographies H {Revue, 1917, p. 207 ; — p. 4,Si du tiré à part), introduit, au cours du voyage du jeune garçon chez le roi ennemi, les personnages extraordinaires qui, successivement, en le rencontrant, vantent — , rappelons ce trait, — son dernier exploit, le percement du bou""lier d'acier envoyé par le roi ennemi II n'est pas sans intérêt d.e voir de quelle façon le conte arménien emmanche la seconde série d'aventures à la première.

Le roi d'Occident (le roi ennemi) ayant promis sa fille au fils du roi d'Orient, si le bouclier d'acier est percé, le jeune garçon, — ado]jté comm« fils, pour ];) circonstance, par ic roi d'Orient, lequel a seulement une fille, la princesse qui a secouru le jeune homme, — se met en roule pour aller épouser cette seconde princesse. C'est sur son chemin qu'il rencontre et prend avec lui, après échange de compliments, l'Ecouteur, le

CounMir cl le Mongeur, le Fort, <( qui a charge sur sos épaules le mond<entier [sic) et veut le soulever », le Buveur cl enfin [infiltration du thème des Objets merveilleux] un pâtre qui, en jouant de son chalumeau, fait danser hommes et animaux, montagnes et vallées.

Le roi d'Occident, ne voulant jias tenir sa promesse, im])Ose au jeune garçon et i\ ses compagnons, avant de donner sa fille, une tâche, exécuté* par le Mangeur : puis il cherche à les faire périr tous par le feu dans luie maison où il les invite à venir se reposer ; ce qui amène l'inter- \(Milion du Buveur et des torrents d'eau qu'il rejette de sa l)ouchc.

Finalement, rEcouteiu-, qui avertit successivement !e jeune gaiçoîi de tous les desseins du roi, entend celui-ci et ses gens dire que. (jnoi (,u'il arrive, ils ne donneront pas la princesse. Alors le Fort, celui qui avait charge sur ses épaules « le monde entier », soulève le château dn roi cl l'emporte. Et le pâtre, avec son chalimieau, fait danser montagnes cl vallées, tandis que le Coureur [lequel, ici, ne joue pas le moindre rôle aetifj forme l'avanl-garde de la troupe.

Mors le Boi le supplie de lui laisser son château et de prendre sa fille. Ils y consentent, et le jeune garçon, de retour chez le roi d'Orient, épouse les deux princesses. A ce moment, il raconte son rêve.

Ce dénouement polygamique, dans un conte recueilli chez une nation chrétienne, montre que cette combinaison, — nullement obligée, tout arbitraire, — du thème indien des Personnages extraordinaires (dont nous avons donné ci-dessus l'excellente forme de Faizhabad) avec le thème non moins indien (on vient de le voir) du Rêve, o été importée, toute faite, en Arménie, et sans doute la retrouvera-t-on quelque jour dans l'Inde, à côté des formes séparées, déjà connues, des deux thèmes.

Un conte giec d'Asie-Mineure, — très voisin, nous l'avons montré, du conte arménien (ibid.), — a supprimé toute trace de polygamie le rêve de Nicétas est qu'il épousera une fille de roi. \ussi l'emmanchement s'est-il fait autrement : le roi ennemi, le « grand roi », envoie dire à son voisin, sans autre explication, qu'il veut que le jeune homme qui a percé le bouclier de fer, vienne à sa cour ; autrement, la guerre sera déclarée. Au fond, son dessein est de faire périr Nicétas.

L'épisode final du conte arménien, oià le roi d'Occident se voit forcé de donner sa fille au jeune garçon, a été modifié dans le conte grec. Après que Nicétas, avec l'aide de ses doués, a exécuté toutes les tâches que le « grand roi » a imposées à ses hôtes sous peine de mort, ceux-ci sont autorisés à quitter la capitale ; mais le « grand roi » exige qu'auparavant ils enlèvent une colline qui empêche le soleil d'arriver à son palais. Alors Porte-Montagnes -ette un câble, non seulement sur la colline, mais sur le palais et la capitale, et U

emporte le tout dans le pays de 1 autre roi. Le méchant « grand roi » est brûlé sur un bûcher, ses états sont dévolus au roi son rival, dont Nicétas épouse la fille, et le jeune homme peut alors raconter

son rêve (i).

La polygamie n'a pas disparu, tant s'en faut, d'un conte serbe (2"), Sans doute, le rêve du jeune garçon le montre à lui-même a gendre do l'Empereur » et non pas gendre de deux monarques ; mais la polygamie n'y perdra rien.

Après que le rêve a été réalisé, quant au mariage avec la fille de l'Empereur, les trois fils des vizirs, jaloux du jeune garçon, cherchent à lui enlever la princesse. Ils invitent le jeune garçon à un grand festin : si lui et sa suite ne mangent pas tout ce qui sera servi, il devra leur céder sa femme et tous ses gens.

Pendant qu'il se rend au festin, accompagné de sa femme et suivi d'une grande troupe, il rencontre, coup sur coup, — très opportunémenl, dans ce court trajet, — un homme qui écoute l'herhe pousser, un grand coureur, un homme qui a lancé d'une telle force un javelot vers le ciel, qu'il attend depuis trois heures sans le voir retomber, puis un giand mangeur et un buveur de lac.

Le Mangeur ayant englouti toutes les victuailles du festin, les trois fils des vizirs demandent encore une épreuve : si le gendre dm roi y réussit, ils lui donneront leurs trois femmes et toute leur fortune. Cette fois, un des hommes de la suite du jeune homme devra entrer dans un fourneau de forge ardent. Le Buveur saute dans la fournaise, en y lançant le contenu du lac qu'il a avalé, et il chante : (( Maintenant le gendre d'. l'Empereur va avoir quatre femmes ! La victoire est à nous. »

Une dernière épreuve donne au Coureur et au Lanceur de javelot l'occasion de montrer leurs dons. « Et le gendre de l'Empereur prit aux trois fils des vizirs leurs femmes et leurs trésors, et il s'en retourna chez lui avec son épouse. »

On ne dira pas que ce conte serbe ne provient pas d'un milieu oriental.

'1) En fait d'arrangement du rAve, on ne peut guère aller plus loin que ne l'a fait un conte roumain de Transylvanie, où ce thème n'est pas combiné avec le thème des A'oup.ç (Pauline Schulferus, flum.rniscfie Volksmœrchen, Hermannstadt, HHJ7, n'Ol). Les deux rois, le roi lîlanc et le roi Rouge, ennemis (de la veille, s'entendent pour faire périr le jeune garçon, qu'ils redoutent comme ayant ({uelque chose de « surnatui'el ». Mais ils hésitent, et ils invitent le jeune garçon à prendre place à tahle entre eux deux. Au milieu du festin, le jeune garçon dit qu'il va raconter ce rêve qu'il a eu jadis : « J'ai rêvé que j'étais assis entre deux rois, et que. prenant mon sabre, je leur faisais sauter la tète <à tous les deux. Et c'est ce que je vais faire. » Et il le fait... Ainsi, en ce pays non polygame, le rêve, au lieu de mettre le h('!ros entre deux princesses, ses futures femmes, le met entre deux rois, ses futurs ennemis.

(2)J. S. Krauss, Sagen und Maerclien der 5ii(/s/atien (Leipzig, 1884), II, n° 129.

Monographie H^

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