‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 60 sur 92 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Le thème de la « Dette réclamée »

Il nous faut revenir sur un conte roumain de Transylvanie, partiellement examiné ci-dessus (i) :

La fille d"un roi aime passionnément un général de son père, et ell-^ voudrait l'épouser. Le roi finit par donner son consentement, mais à une condition : c'est que le -général recouvrera une somme d'argent que r « Empereur turc » doit au roi depuis des années.

Le général se met en route et, chemin faisant, il rencontre et prend avec lui divers doués.

L' « Empereur turc » se déclare prêt à payer la dette, si le général exécute un certain nombre de tâches. Tout est exécuté, grâce aux doués, et l'Arracheur d'arbres charge sur son dos la tonne où est l'argent et qui pèse plus de cent quintaux, et il l'embarque sur le vaisseau du général. Quand le vaisseau fait voiles, le doué à l'œil perçant dit que l'Empereur turc envoie à leur poursiiite ime flotte pour reprendre son argent. Alors le Souffleur provoque ime telle tempête que les vaisseaux turcs sont brisés. Et le général, rentrant triomphalement dans son pays, épouse la fille du roi.

(1) Atisland, année 1857, col. 10S7 et suir

Dans lo ronle de Madame d'Aulnov, déjà plusieurs fois cilé dans la présente étude (Première partie, Chap. IV ; Seconde partie, Monographie H-, Cliap. TU, in fine), le Chevalier Fortuné (l'héroïne Belle-Belle, déguisée) est envoyé par le roi, son maître, chez l'Empereur Matapa pour lui faire rendre, de gré ou de force, les trésors dont il s'est emparé dans une guerre victorieuse.

Fortuné part, acconipairnc do ses doués. Arrivé chez l'Emporoiir Matapa, il fait sa réclanuilion. L'empereur lui dit qu'il y a d'abord telle condition à remplir. ])iiis telte' autre. Et. quand le Mangeur et le Buveur les ont remplies, il faut que l'ambassadeur « ou quelqu'im de ses gens » l'emporte à la course sur la princesse : le Coureur est vainqueur.

Ne pouvant plus différer de tenir sa parole, l'empereur dit à Fortuné : « .Te consens qiie vous preniez ici oc que vous ou l'un de vos hommes pourrez emporter des trésors de votre maître. » Aussitôt Forte-Echine se meta « démeublcr » les palais de l'empereur ; puis il part allègrement, chargé de toutes ces richesses.

Pendant que les compagnons sont en marche, Fine-Oreille entend un gros de cavalerie, qui est envoyé par l'empereur fi la poursuite des « ravissexirs ». Le Bon Tireur à l'œil perçant les aperçoit, qui s'embarquent sur des bat^eaux pour passer vne rivière. Vite, le Souffleur enfle ses joues ; les bateaux sont renversés, et la petite armée de l'empereur périt tout entière.

Ce thème de la Dette réclamée à un roi est très rare. En dehors du conte roumain et du conte français, nous ne connaissons pas, du moins pour le moment, d'autre conte européen de ce genre.

Ce qui s'en rapproche le plus, c'est un petit groupe de contes, dont nous avons parlé jadis dans les remarques de n^tre conte de Lorraine n° 69, Le Lahoureur et son Valet, et qui, lui, n'a pas le thème des Doués auxiliaires du. héros. Un jeune homine extraordinairement fort s'est mis au service d'un laboureur ; il fait tant d'ouvrage et d'une telle façon, que le laboureur trouve qu'il va vraiment trop vite en besogne. Poui se débarrasser de lui, il lui dit : « J'ai prête cent ecus au diable. Va les lui redemander de ma part, n (Comparer un conte danois, un conte norvégien et un conte flamand, cités dans les remarques de ce n° (iq, et aussi un conte avar du Caucase, ibid.).

Pour retrouver exactement le thème de la dette à réclamer à un roi, il nous faut sortir d'Europe et aller en Indo-Chine, chez les Annamites. Bien que, manifestement, l'original indien du conte se soit fort altéré en voyage, on constatera que, là aussi, ce thème de la Dette est associé au thème des Doués (i).

(i) Quelques roiitex annamitea. traduits par Ahel ries Michels, n° 7, dans 7\V)Uveaux mi'Ianges orirnlau.r, publies par les professeurs de l'Ecole des Langues, orientales virnn/rs (Se[)t. 1886).

In honinio rt une iVinino, qui n'ont point d'onfanls, font vœu sur vœu. Enfin le t.'icl los exauce, cl il lour naît un fïarçon ; mais le iielit a uïv tcrrihlo a|){)élil, cl plus il f^randit, plus i! manj^o. /\ i>out de ressources, les parents s'avisent d'un expôdicnt ; //s rcnvoi"iil rcvlaincr à l'Empereur de la Chine une dette de sept cent milte laëts.

Le jeuno honinic jiait. Sur son chemin, il rencontre le Seig'neur Khônp Lô, qui <'st en liain de vider la mer. <( Ami, povuquoi perdre ainsi ton temps i* — Pourquoi''.'* Dans le monde, je suis le seul de ma force. Si lu ne me crois pas, essaie de soiUeyer mon seau, n Le jeinie liomme enipoi<rne le seau, le soulève et se met à vider la mer. a Qu'estce que cela '' cela ne pèse rien. » Ils se lient d'amitié et s'en vont d^compagnie.

Sur une montagne, ils vo.enl un liomme assis, auquel ils disent de venir avec eux. « Je ne sais faire qu une cnose, leur dit l'homme c'est de m asseoir sur le sommet de la montagne et de m'amuser à soufflei des tempêtes et à jeter bas les arbres. -- Bah ! fais voir un peu ! ;> L'autre gonfle ses joues, et voilà les arbres qui dégringolent. Il se joint aux deux compagnons.

Plus loin, c'est la rencontre d'un vieillard, qui porto au fléau des éléphants tués, pour les laisser pourrir s\ir une montagne et vendre ensuite lein-s défenses. Les trois le prennent avec eux.

•Srrivés dans la ville de l'empereur de la Chine, ils font parvenir dans l'intérieur du palais une lettre exigeant le paiement de la dette. L'Empereur leur fait préparer un festin ; mais ils mangent tant, que l'empereur veut se débarrasser d'eux et envoie contre eux des soldats. Le c( fabricant de tempêtes » les a bien vite, d'une bouffée, culbuté tous.

Alors le roi, après avoir tenu conseil, décide qu'il faut les payer, « bien qu'il ne leur soit rien dû », et leur fait donner les sept cent mille taëls, n^itié en or, moitié en argent. Ils se parla spent la somme, <^t chacun en^ve sa charge sans le plub petit effort. « A cette vue, tout le monde perd la tête de frayeur. »

Nous ne donnons pas ce conte annamite comme un modèle de bonne conservation du type primitif. Ainsi, le Buveur de lac ou de mer est devenu un Videur de mer... au seau, un simple homme lort, comme le porteur d'éléphants ou le héros lui-même. — Ainsi encore, on pourrait se demander si le festin offert (pourquoi ?) par l'Empereur de la Chine aux compagnons, ne serait pas un souvenir altéré d'un épisode que reflète (en petit) im autre conte annpmite, résumé dans la Première partie (Chap. VII) du présent Groupe de Monographies // : là, le roi invite le personnage extraordinaire, dont il veut se débarrasser, à un repas « qui lui est servi dans un pavillon à étages, auquel on met le feu », et le doué (V « Humide ») dit tout simplement : « Il fait bon ici ». On peut se rappeler que, dans plusieurs contes européens, un festin est offert par un roi au héros et à ses doués à la fois, dans une salle oii la chaleur intense, qui doit

les raiic périr, est. rhaiigéc par un des doués en une douce température, parfois en un froid glacial. Le conte annamite dont nous nous occupons en ce moment n'a pas de personnage extraordinaire qui puisse opérer contre la chaleur : le Videur de mer n'est pa« l'Avaleur de lac ou de rivière, et il ne serait pas en état, comme celui-ci, de faire de sa personne une formidable pompe à incendie, crachant des torrents d'eau contre les parois et le plancher de fer ardent. L'épisode, — si notre conjecture est exacte, — aurait été modifié et rendu ainsi assez insignifiant.

D'un autre côté, le type du Souffleur est demeuré parfaitemeni intact, et son rôle, bien que changé de place dans le récit, est tout ^ fait le même que dans les contes occidentaux : il disperse les soldats envoyés contre les compagnons.

Donc, en somme, le thème de la Deltc récUiinée, avec ce qu'il a de caractéristique, existe chez les Annamites, comme il existe dans l'Occident européen. Or, au point de vue intellectuel, les Annamites, ainsi que les autres peuples de l'Indo-Chinë. vivent d'emprunts. A qui ont -ils emprunté ce thème et tant d'autres thèmes, identiques à ceux d'Europe, qu'ont fait connaître les recherche* malheureusement interrompues, du regretté M. Landes ? Les aunes peuple indochinois, Birmans, Siamois, Laotiens, Cambodgiens, ont tout reçu directement de l'Inde avec le boudhisme et même, auparavant, avec le brahmanisme. Les Annamites, eux, étaient d'abord sujets de la Chine, et quand, descendant du Nord, ils ont envahi progressi\ement toute la côte orientale de la grande péninsule, ils ont substitué la civilisation chinoise à une civilisation tout indienne encore aux ii'' et m'" siècles de notre ère, la civilisation du Tjampâ, après la conquête de cet empire et la quasi-extermination de ses habitants, les Tjames : la littérature des Annamites vient de la Chine d).

Cela étant, le thème de la Dette réclamée est-il, chez les Annamites, un survivant de l'époque du Tjampà ? ou bien leur a-t-il été fourni par la Chine, dont on sait aujourd'hui que tant de contes indiens y ont été importés à des époques reculées ? ou bien, tout simplement, a-t-il été tiansmis aux Annamites par leurs voisins, les Laotiens ou les Cambodgiens, lesquels sont toujours restés sous l'influence indienne ? Quoi qu'il en soit, et quel qu'ait été l'intermédiaire, c'est à l'Inde qu'il faut remonter comme pays d'origine.

(i) Voir le travail de notre savant ami M. .\ntoinp Caliatoii, Les C/iams de l'Indo-Chxne, dans la [ieviic coloniale de lilOti

CIIAinTRE 11

Le thème de la « Promesse royale rachetée »

Dans le conte annamite, — nous l'avons fait remarquer, — l'envoi clos soldats de l'Empereur de la Chine n'a pwis lieu pour reprendre h' moulant de la délie (ou prétendue dette) payée, mais pour débarrasser l'Empereur de trop i^ros mangeurs. Ce qui, d'ailleurs, le dispensera, du même coup, de paver les sept cent mille taëls. Cette alliTalion évidente du thème primitil' ne se rencontre nulle part ailleurs, à notre connaissance.

11 en est tout autrement du dénouement, oiî le roi envoie ses soldats pour se remettre en possession de ses trésors et où le Souffleur montre ce qu'il sait faire. Non seulement ce dénouement termine les contes européens de la Dette réclamée, cités plus haut, mais il est venu se joindre à des contes de même famille, où il n'est pas question du paiement d'une dette, mais du rachat d'une promesse, la promesse faite par un roi de donner sa fille en mariage à celui qui la vaincra à la course : conte esthonien du second recueil Rreutzwald, conte hessois n° 71 de Grimm, conte n° 28 du Pentamerone napolitain ; tous contes déjà cités, et qui ont en commun la dernière partie que voici :

La piinresse ne voulant pas épouser le prétendant (qui l'a vaincue en se faisant remplacer par un doué), le roi propose à ce prétendant luie compensation, s'il se retire ; on convient que le prix de cet arrantremenl sera ce que l'un des compagnons du héros pourra porter d'or et d'argent. Le Fort emporte ainsi tous les trésors du roi. Envoi d'une armée pour les reprendre. Intervention d'un autre des doués, dont le souffle tempt'tueux balaie tout.

Les seules différences à relever entre les trois contes en question sont celles-ci : dans le conte hessois, le roi ne fait au héros sa proposition qu'après avoir essayé vainement de le faire périr, lui et ses compagnons, dans la fameuse salle à plancher de fer surchauffé ; dans le conte esthonien, le héros, après la victoire du Souffleur sur l'armée royale, offre de rendre tous les trésors, si le roi lui donne sa fille, et le mariage est célébré bien vite.

Dans les deux contes suivants, un conte souabe et un conte flamand, qui l'un et l'autre, ont le trait du rachat de la promesse rovale, ce n'est pas le Souffleur qui intervient, à la fin du récit.

Voici d'abord le conte souabe, du type du Vaisseau, qui va sur terre et sur mer (i) :

Hans ayant réussi, non spulcment à présenter an roi le vaisseau nier- \eillen\-, mais encore à exécuter, grâce au Grand Coureur, une éprevivc complémentaire (apporter, en trois heures, une bouteille d'eau d'une fontaine très éloignée), le roi lui demande s'il ne lui sera point égal de recevoir de l'argent en place de la princesse et du royaume. Hans dit qu'il veut bien, mais qu'il demande de l'argent plein son vaisseau. La chose faite, et le vaisseau merveilleux s'étant mis en marche à travers la ville, le roi envoie un demi-régiment de husS:ards avec ordre de reprendre l'argent. Hans a été prévenu par l'Ecouteur, et il dit à un autre des doui's de retirer une ccitaine bomle qui, chez ce doué...

Mais ne nous embarquons point dans ces grosses gaîtés scatologiques. Toujours est-il que les hussards sont accommodés de telle façon, eux et leurs chevaux, qu'ils doivent tourner bride.

Le conte flamand (2) est du type de Jean de l'Ours, avec cinq doués au lieu des trois qui figurent ordinairement dans les contes de ce type. Le dénouement, — dont nous avons à nous occuper ici, à cause du thème du Rachat, qu'il présente, — a été singulièrement arrangé : on a voulu, à toute force, y utiliser les cinq doués, dont deux seulement ont joué un rôle dans le corps du récit, et encore n'ont-ils fait autre chose, malgré leur force extraordinaire, que de se faire rosser par des nains, comme leur's similaires du thème de Jean de l'Ours :

.Tan, le .lan de FOurs flamand, a délivré une princesse, captive, gardée par de terribles serpents, et le roi, qui avait promis la main de la princesse à celui qui serait son libérateur, ne veut pas tenir sa promesse. .Tan après avoir protesté, finit par céder, pourvu que le roi lui donne un chariot plein, d'or.

Comme le peuple, excité par le roi, veut empêcher les six compagnons flatteler le chariot, Jan fait tournoyer sa canne de fer de trois cents li^res, faisant voler les gens (( comme grains de poussière ». Le Coureur s'attelle au char, que le Souffleur pousse de toute la force de ses poumons. C'U troisième doué, qui a le don de transpirer tant qu'il veut, inonde toutes les rues par lesquelles doivent passer les soldats envoyés par le roi. L'Arracheur d'arbres jette de loin toute une forêt sur la ville. Enfin, un autre Fort, que Jan avait rencontré supportant un pont sur son dos, enlève la princesse.

Cet arrangement, à grand renfort de doués, du dénouement très

ri) Ernst Meier, Deutuchr, Volksmaerchen ans Schtraben Stuttf^art, 18")2), n" 31, ■ (2) Pol De Mont, Contes populaires flamands, n' ii, àana \a. lievue des Traditions populaires rie 1887, p. î)88 etsuiv.

simple que Ion connaît, ne vaut pas grand 'cliosc. Ce qui, néanmoins, est curieux, c'est ce personnage à la transpiration prodigieuse, que nous n'avons rencontré nulle part en dehors du conte flamand et qui correspond, avec la décence voulue, au personnage ^Jiocking, non iaoins rare, du conte souabe.

Un conl(^ sicilien (Coii/cnbacli, n'' v'i), dont nous avons déjà parlé à propos du Vaisseau rvcrveillcux (Monogra])hie H', Chap. Il, 2). se railache, par son dénouement, au thème du Rachat :

Le roi. 110 pouvitiit piu^ refuser sa fille au prétcn'laiit, déclare qu'en fait de dol il ne donnera pas plus que ce qu'un honinie peut porter. Alors Saint .Joseph dit à son protégé d'aj>pelcr l 'homme qui portait sur ses épaules la moitié d'une forêt, et le doué emporte tout ce que renferme le palais, y compris la couronne d'or du roi, et dépose le tout dans le vaisseau du jeune homme. Pendant que celui-ci vogue avec sa fiancée vers son pays, le roi envoie à sa poursuite toute une flotte de guerre. Mais, parmi les doués, se trouve, non point un Soufflein-, mais im homme dont la spécialité est d'amasser des nuages dans im grand sac. Saint Joseph ordonne à ce doué d ouvrir son sac, et voilà le vaisseau tout enveloppé d'une nuée, si hien qu'il échappe à la flotte du roi. l-^t, de cette façon, ^e bon Saint Joseph sauve son protégé, sans qu'il y ait vJ vaisseaux démolis, ni iiens novés.

Dans un conte italien de Bologne (i), également du type du Vaisseau, l'un des deux personnages extraordinaires, que Beppo prend avec lui, est un bomme qui entend l'berbe pousser ; l'autre, un bomme « qui rassemble des nuées dans un sac ». Ici, ce n'est pas une flotte, c'est un escadron de cavalerie que le roi envoie pour reprendre sa fille L'homme à la fine oreille dit à Beppo de se tenir sur ses gardes, et les nuées de l'homme au sac déroutent la poursuite. — Sac à nuées aussi dans un conte du Tyrol italien (Scbneller, n° 39) ; n)ais c'est quand il veut faire pleuvoir que le géant, porteur du sac, en fait sortir les nuées, et aucune occasion ne lui en est fournie : dans ce conte, du type de Jean de l'Ours, le géant au sac (ainsi que le géant arracbeur d'arbres et le géant dont le souffle fait marcber plusieurs moulins) n'intervient dans l'bistoire que pour être bdttu par un petit vieux à barbe grise.

Dans les deux contes, l'un et l'autre du type du Vaisseau merveilleux, — conte gascon et second conte flamand, — dont il nous

(1) Carolina Coroneddi-Bprti. Novelle popolari Bolognesi. ir 4 (dans la revue Propugnatore, t. VIT, 1874, p. 202 et suiv.)

reste à parler et qui ont déjà été cités (Première partie de ce C-,roupe de Monographies H, Chap. V), plus aucun lien avec le thème du Rachat, mais dénouement analogue.

Dans le conte gascon (Bladé, III, p. 12 et suiv.), le héros a beau avoir amené au roi le « Navire marchant sur terre » et ensuite les personnages extraordinaires (Mangeur et Buveur) demandés, le roi refuse de donner sa fille. Alors le jeune homme lui déclare la guerre et appelle, contre les soldats, le doué qui portait sur son dos la moitié d'une forêt, et le Souffleur :

<( À grands coups de hache, le hûcheron couchait morts les soldats du roi par centaines. Avec son soufflet, grand comme une église, son compagnon faisait voler à sept lieues les balles, les pierres et les bonlotL^ de fer. »

Le roi demande au jeune iiomme de faire la paix et lui donne sa fille en mariage.

Le héros du conte flamand fJ. W. Wolf, n'' 25) ne recourt pas dans la bataille, aux bons offices du Souffleur que l'on connaît ; le sien a des procédés plus... scientifiques :

Le roi, qui sest vu forcé de marier sa fille au héros, voudrait se débarrasser de son gendre. Une grande guerre ayant éclaté, le jeune homme y est envoyé. Il prend avec lui l'un de .ses doués, qui tient constamment sa main sur sa bouche poin- ne pas tuer les gens de son souffle empesté. Et les gaz asphyxiants, émis par ce doué, font périr, non seulement l'armée ennemie, mais le roi, beau-père du héros, sies conseillers et ses soldais.

Un précurseur, comme on voit, de l' état-major allemand et de la (( science allemande » !

Revenons au thème du RacJiat. Quand le roi, pour racheter sa promesse, convient avec le prétendant qu'il lui donnera tout l'or que peut porter un des compagnons du jeune homme, il ne se doute pas de ce à quoi il s'engage, et sa surprise, sa colère sont grandes, de voir tous ses trésors emportés par le doué.

N'y aurait-il pas, sur ce point, un rapprochement à faire avec un des deux contes annamites du recueil A. Landes, étudiés dans la l'n'Dvih'e partie de ce Groupe de Monographid^ H, Chap. \IT ? Nous avions provisoiremcnl laissé de côté le passage en question de

ce conte n" un. l-o voici : il sa^nl (le l'im (l(>s cinq « jumeaux », le Fort, et (le la façon dont il cliciche à se rendre utile à ses parents :

Le Tort allait eoupei du lH)is. (ju'il (Viianj,ii';iil cDutre du riz. Comme d'une ehar}.H' de bois il nin|)lissiiil la cour <iu:ie maison, il avait IxMiueoup de pratiques. Sa reuonnnée alla jusqu'aux oreilles du roi qiii, un jour qu'il devait offiir un sacrifice aux ancêtres, le fil venir et lui promit de h.i donner une cliaiiri' ili' li/. jiour une clinrpe de bois.

ba charj^i' de bois rem])lit tout le palais du ïoi ; mais, quand le l''orl eut pris sa rliarj^'e de riz, en échange, on vit qu'il avait emporté la moitié (\r ce quf- contenaieïd les magasins royaux. Le roi, irrité, résolut de le faire périr et lui commanda de revenir dans dix joins. Le jeune homme rentra ch.>i lui et raconta son avrnttuv à ses frères.

\ous avons dit, dans la Prcniière partie, comment le roi cherche à mettre à exécution ses mauvais desseins et comment les déjoue le concert des cinq frères. 11 n'y a là, sans doute, rien de semblable ni même d'analogue à l'envoi de soldats des contes européens et aussi du conte annamite du recueil Abel des Michels, résumé un peu plus haut. Néanmoins, est-ce que la colère du roi annamite, à la vue de ses magasins à demi vidés par vn doué, est tellement différente de la colère du roi européen, à la vue de ses trésors eu!portés également par un doué, et serait-ce aller beaucoup trop loin que de trouver à ces deux histoires tout au moins une certaine parenté ?

Monographie H'

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