LA « CANNE DE FER
Restons en Indo-Chine : un conte de même fai ;ille que h> conte annamite cité à la fin de la Monographie précédente, va nous apporter enfin un détail curieux, commun à tout un groupe de contes européens, et que nous avions vainement cherché en Orient, au temps lointain où nous rédigions les remarques de nos contes de Lorraine n° i, Jean de l'Ours, et n° 52, La Canne de Cinq cents livres. Ce cont-e a été recueilli chez les Tjames, dont quelques peuplades, débris d'un empire jadis florissant, végètent aujourd'hui dans l'Annam et dans le Cambodge (i) :
Un roi sans enfants consulte les astrologues, a Si le roi veut avoir un 'nfant, lui répondent-ils, qu'il fasse, des aumônes aux embouchures des
il' .K. Landes. Contes tjarnei. n* 8 ^dans la revue Cocfiinchine française. Exrur sinns et Reconnaissantes, t XH, Sa'igon. 1887).
rivières. Mais, en peu de temps, cet enfant le ruinera. » Le roi dit que cela lui est égal.
L'enfant est un mangeur insatiable : quand il a cinq ans, il lui
faut lin Iniffle èi chaque repas ; c'est ruineux. Finalement, le roi veut se débarrasser de lui ; il abat un manguier, de telle façon que l'arbre
tombe Sur le jeune garçon. Le roi le croit mort ; mais, le soir, le jeune
garçon revient, ]X>rtant le manguier sur ses épaules. Il demande ensuite
à sa mère une barre d'argent et une charge de fer. De tout ce fer, il veut qu'un forgeron lui fasse une cognée ; le forgeron, lui disant qu'il
y en a trop, le jeune garçon forge lui-même la cognée, et il donne la barre d'argent au forgeron et à sa femme pour avoir tiré le soufflet. Puis il se met en route, la cognée sur l'épaule.
Il rencontre Tire-Charrette, qui tire une charrette à lui seul. Le jeune garçon lui dit de porter un peu sa cognée ; l'autre, ne le pouvant et
vovant le jeune garçon si fort, se met à sa suite.
Même scène avec Hawi Havvei, qui coupe des rotins et en a déjà dépouillé cinq montagnes, sans en avoir sa charge.
Les trois compagnons passent ensuite auprès de trois personnages, qui sont en train de pêcher des poissons, gros comme des éléphants et des tigres. L'un d'eux en donne au Fort une poignée, c'est-à-dire un demi-bateau.
La dernière partie de ce conte tjame est une variante d'un épisode de Jean de VOurs :
Les trois compagnons s'en étant allés dans la brousse, le Fort envoie Tire-Charrette chercher du feu chez rme ogresse pour faire cuire leur |X)isson. L'ogresse, qui est occupée à tisser, prend une branche de fer de son métier et fait saiiter Tire-Charrette dans une chaudière d'eau bouillante, où il périt. Il en est de même de l'homme aux rotins. Mais le Fort brise la branche de fer et force l'ogresse à ressusciter ses deux compagnons. L'ogre, qui survient, est battu, toujours par le Fort.
.\vant d'examiner, dans le conte tjame, le point particulier auquel, il y a un instant, nous avons fait allusion, jetons un coup d'œi] sur l'introductioii du conte tjame et de l'autre conte indochinois. En recrard de cette introduction nous pouvons mettre, comme presque identique, l'inroduction d'un conte que les colonisateurs portugais ont jadis apporté au Brésil, avec bien d'autres contes de la mère-patrie (i) :
Un roi a un fils qui, dès sa naissance, est très grand et fort. Au bout de dix jours, l'enfant mangé tout un bœuf. Le roi, effrayé, convoque
(1 Sylviu Uo.-Qrro. Conlost pupulares do Brazi KLiibonne, 1885). n* 19.
ses oonsoillcrs, afin qu'ils lui dis^^nt ce qu'il doit faire jwur que ce fils ne le ruine pas. Les conseillers sont d'avis qu'il faut que le roi envoie son fils ailleurs gagrner sa vie. Lo jeune prince demande alors qu'on lui fasse une canne de fer {iima bcngala de ferro) Xrbs }iross<' e* pesante, une cognée et une faux, grandes et pesantes aussi, et il part.
Dans ce rente poiiugais, — pas plus, du reste, que dans le conte Ijanie, — il n'est question de la prétendue dette que, pour se débarrasser du Fort, on l'envoie, dans le conte annamite, réclamer à un roi. Mais la rencontre du Fort avec des personnages extraordinaires (ici de t>pes très afTaiblis) y figure, et le •:onte se termine, comme It^ coule Ijanu», j)ai- le fliènie (ici très altéré) de Jean de
Arrivons au détail (jui nous paraît mériter d'être tout particulièrement relevé dans le conte tjame, le trait de l'énorme arme de fer, que le héros se forge. Dans divers contes européens de ce type, c'est-à-dire du type de Jean de VOars, nous avions déjà rencontré jadis .et noté ce trait {Contes populaires de Lorraine, I, p. S et suiv.). Ainsi, note Jean de l'Ours lorrain se met en route avec une « canne de fer » de cinq cents livres ; le .Tean de l'Ours du Jura bernois a une canne de cinq mille livres, .la (c Petite Baguette » de la Haute-Bretagne, une canne de cinq cents (i), etc. — Cette énorme canne, le héros se l'est fait forger (conte portugais du Brésil [lequel, comme on l'a vu, a, outre la canne de fer, la cognée du conte tjame], contes suisses, conte flamand, conte lithuanien), ou, plus souvent, il se l'est forgéte lui-même (contes lorrain, breton, picard ; contes allemands : conte tchèque ; conte du Tyrol italien). Le conte tjame, rappelons-le, donne tout à fait cette seconde forme : le forgeron faisant des difficultés pour employer toute une charge de fer au forgement d'une seule cognée, le Fort se met lui-même à l'ouvrage, et ensuite il s'en va courir le monde, sa lourde cognée de fer sur l'épaule, comme le Svetozor d'un conte russe avec sa massue de fer de douze cents livres (ibid., p. ii).
A l'époque où paraissaient nos Contes populaires de Lorraine et leurs remarques (1886), ce qu'il n'était pas possible de citer, ce
(1) Archii^es suisses des Traditions pupnlaires.l. xt(1911), p. 3u . — Paul Sébillot. Il, n» 26.
n'était pas seulement le conte tjame, publié en 1887 ; c'était aussi un conte turc de Constantinople (Kûnos n° i3), dont le texte, publié égalenient en 1887 avec traduction hongroise, n'a été rendu accessible au grand public par une traduction anglaise, puis par une traduction allemande qu'en 1896 et en igoS. L'introduction de ce conte turc vaut, sous plus d'un rapport, la peine d'être donnée ici :
Le plus jeune de trois frères, garçon un pexi simple, est tout le temps couché dans les cendilîs du foyer. Un jour, après que sa sœur et ses deux frères ont été avalés par un dev à trois têtes, le jeune homme se lève et se met à secouer les cendres dont il est couvert : aussitôt éclate une tempête, et un vent violent force les laboureurs à courir se réfugier chez eux, abandonnant leurs charrues. Le jeune homme en prend tout le fer et le porte chez un forgeron, pour que celud-ci lui en fasse une lance ; mais, jetée en l'air, la lance se brise en retombant SUT le petit doigt du jeune homme. Alors celui-ci se secouie encore plus fort ; nouvelle tempête, nouvel abandon de charrues, nouvelle lance brisée. *Seule résiste une troisième lance, faite de tout ce qui reste de charrues dans le pays, après une troisième lemj)ête. Et le jeune homme, avec sa lance, se met en route pour aller délivrer sa sœur et ses frères.
La dernière partie du conte turc est une variante du thème de Jean de VOurs.
Une étroite parenté relie cette introduction du conte turc à celle dun conte russe du Gouvernement de Tchernigov (i) :
Ivan, le plus jeune de trois frères, est un pauvre niais. Pendant douze années entières, il reste couché dans les cendres du poêle ; aussi le surnomme-t-on Popyalof (a Cendrillon », de popyal, provincialisme pour pepel, h cendre »). Mais enfin il se lèA^e et se secoue, de sorte que six pouds de cendres [presque deux cents livres] tombent de dessus lui.
Ivan veut alors aller combattre un serpent qui, dans le pays, empêche le jour de se montrer et y fait régner la nuit. Il demande à son père de lui faire forger une massue de fer de cinq pKJuds. La massue, lancée en l'air par Ivan, retombe se briser sur son front. Une massue de dix pouds se brise sur son genou. Mais une troisième massue, celle-là de quinze pouds [environ cinq cents livres] , quand elle retombe, fait courrber le front d'Ivan, et il la prend pour aller combattre le serpent.
Même récit, au fond, comme on voit, chez les Russes et chez les Turcs ; mais le passage où le héros secoue la cendre dont il est couvert, est loin d'avoir, dans le conte russe, l'allure épique du passage correspondant du conte turc, avec les tempêtes que, par trois fois, provoque le héros.
(1) W. R. S. Ralston, Russian FoiUtales (Londres, 1873), p. 60 et suiv.
— 'iS(i —
Au sud de la Méditenanéo. sur la co\c haibarosque, une population berbère, les Beni-Suous du Kd', rruion de l'Ali^t'rie loute voisine du Maroc, 0I1I un lulil roiiU' dans Iripicl, toujours à |)rojtos de la (( canne de l'er n, nous iclrNerons Trpisod.e sui\ant. (1) :
L'a jeune garçon est dune force prodigieuse et si brutale, que les gens du pa\s vont demander au roi de les débarrasser de lui. Le roi trouve un moyen : le faire dévorer par l'ogiv, it il dit au jeune garçon : « Ta sœuT est chez l'ogre. » Le jeune garçon, Mussilùt, sVn v.i rlicz un forgeron : u Fais-moi un bâton de fer ; je vais allcM- luer l'ogre. » Le forgeron lui forge une barre de fer pesant dix quintaux et la lui apporte. Le jeune garçon la lance en l'air et, quand elle retombe, la reçoit sur son bras : la barre se brise. Le jeune garçon en prend un morceau et en frappe le forgeron, lui cassant le dos. Puis il se fait forger par un autre un brdon de fer de vingt quintaux : cette fois, le bâton, mis à l'épreuve! ne se brise pas. Et le jeune homme, portant son bâton comme vme plume, s'en va délivrer sa sœur et tuer l'ogre.
Ainsi, voilà, non seulement chez les Indo-Chinois, mais chez les Turcs de la péninsule ûes Balkans et chez les Berbères de la côte barbaresque, ce trait de l'énorme arme de fer que le Fort se fait forger ou se forge lui-même. Il y a là, pour tout observateur attentif, beaucoup plus qu'une probabilité de l'origine indienne du trait en question. C'est certainement par un courant venu de l'Inde, — courant bouddhique ou même, plus anciennement, brahmanique, — qu'avec tant d'autres contes et traits de contes, ceVul-ci a été apporté en Extrême-Orient, dans la péninsule indochinoise. Et, en sens inverse, ce même trait était véhiculé au loin, vers l'Occident, et il arrivait au nord et au sud de la Méditerranée, par les courants musulmans que nous avons tant de fois signalés comme ayant été indo-persano-arabes. Si, pour le moment, l'existence de ce trait n'a pas encore été constatée au point de départ de tous ces courants, ce point de départ n'en est pas moins très clairement indiqué.