‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 67 sur 92 · IJ · texte numérisé non relu

IJ

r^i suite du conte se rapporte à un thème que nous avons étudié autrefois à propos de nos ront,-'s de Lorraine n"" aH, Le Poirier d'or, et a'i. La Laide et la Belle.

Dans un conte finnois de Carélie (miss Co\. n° of)), la métamorphose de la mère est expliquée :

Poursuivant iine bn-bis échai)i)ée, lii mère <le l'héroïne rencontre une ofrix^sse. qui la Iransfornio en brebis, et. après avoir pris l'ai>parence de la" femme, arrive ainsi auprès du mari et lui demande de tuer cette brebis qu'elle dit avoir reirouvée. La fille court à la berfrerie avertir sa mère |on ne voit pas connneut elle sait (pie la brebis est sa mère], et celle-ci lui dit d'enterrer ses os à telle ])lacc.

C'est sur cette tombe que la jeune fille va pleurer, et le récit développe ensuite, d'une façon assez confuse, le thème de Cendrillon.

Dans plusieurs contes du type de Cendrillon, l'héroïne n'a pas à apprendre que sa mère a été métamorphosée en vache : elle le sait da\ance ; elle sait aussi la cause de cette métamorphose, un sort, attaché à l'accomplissement ou au non-accomplissement d'un certain acte. Nous nous arrêterons sur un groupe d'étranges contes, où se rencontrent ces deux formes de sort.

Un conte turc présente la seconde, un de ces très intéressants contes que M. L Kùnos a recueillis dans la petite colonie turque de l'îlot d'Ada-Kaleh, sur le Danube, et que nous avons déjà eu à citer (Kémos, Adakale, n" 49) :

Un maître d'école, un hodja, remet, un jour, à chacune de ses écolières un paquet de coton brut, qu'il faudra lui rapporter blancb.i dans trois jours : si l'une y manque, sa mère deviendra une vache noire. L'une des fillettes ne peut exécuter à temps la tâche ; alors le hodja lui lance une malédiction , et, quand elle rentre à la maison, elle voit que sa mère a été, en effet, changée en vache (1). Le père se remarie avec une veuve qui a une fille. La marâtre insulte sans cesse la fille de son mari et l 'accable de travail. La fillette allant pleurer auprès de la vache, sa mère, la marâtre obtient du père que la vache soit tuée. Les os sont rassemblés par l 'héroïne, selon les instructions de sa mère, et enterrés sous un rosier : (( Si tu as quelque; chagrin, a dit la mère, dis-le à mes ossements, et tu auras consolation. »

(1 Dans un autre conte turc d'Aria Kaleh (n° 14), un maître d'école est non seulement sorcier, mais cannibale. iS'ous avons eu occasion, au cours de ces Monosrahi. s, de toucher ce qui peut être appelé, dans les contes arabes, le thème du Maître d'école ogre (Troisième forme d'introduction au thème du Prince en h'thavgie, Revue, décembre 1913, p. 5S6 et suiv ; — p. 112 et suiv. du tiré à part.)

Un jour, la maiAtro et sa fille sont invilécs à une noce. L'héroïne, que la marâtre a maltraitée de plus belle avant de se rendre à la fête, va se lamenter à l'endroit où elle a enterré les os de la vache. Apj>araît alors une péri, qui l'appelle « ma fille » et lui donne une ma^niifiquc robe rouge et un beau carrosse, pour la conduire à la noce. Lorsque, quittant l'assemblée où elle a été admirée, elle remonte en carrosse, une de ses pantoufles tombe par terre et, un peu plus tard, elle est ramassée par le fils d'im Bey, qui passe. « (}omme elle est jolie, cette pantoufle! se dit-il, et combien doit être belle celle qui la |X)rtait ! » Et il envoie sa mère essayer la pantoufle à toutes les jeunes filles de la ville. A son arrivée dans la maison de l'héroïne, celle-ci a été mise par la marâtre sous une auge ; mais un coq se met à crier : (( Kikériki ! celle à qui appartient la pantoufle, est sous l'auge! n

Ce conte turc, avec sa singulière introduction, est, comme on le voit, tout à fait, du type de Cendrillon pour le corps du récit. Un conte serbo-bulgare (miss Cox. n"^ 3i, 5/, et 127) ^n est aussi (le nom même s'y trouve : Pepelezhka, en bulgare ; Pappaluga, en serbe ; l'un et l'autre dérivant d'une racine slave pepel, n cendre », indiquée plus baut), et l'introduction n'est pas moins bizarre que celle du conte turc ; mais l'action du sort y est déclanchée par la céalisation d'un certain fait et non, comme dans le conte turc, par sa non-réalisation (Le fait dont il s'agit étant d'ailleurs, différent ici et là) :

Des jeunes filles sont à filer auprès d'un grand trou fou d'un précipice). Arrive un vieillard à grande barbe blanche, qui leur dit : <( Jeunes filles, prenez bien garde à ce trou : si l'une de vous y laisse tomber son fu-seau, sa mère sera aussitôt changée en vache ». Quand le vieillard est parti, les jeunes filles s'approchen du trou pour y jeter un regard curieux. Et voilà que le fuseau échappe de la main de l'une d'elles, de la plus belle. A sa rentrée à la maison, elle trouve sa mère changée en vache.

La marche de ce conte serbo-bulgare est, pour le corps du récit, celle du conte turc, si ce n'est qu'avant d'être égorgée, la vache (la mère changée en vache) avait déjà aidé Cendrillon en filant pour elle une énorme quantité de lin, trait qui se rencontre dans un grand nombre de contes du type de Cendrillon. A l'endroit où la jeune fille a enterré les os de la vache, elle trouve un coffre, plein de beaux vêtements, et, sur le couvercle de ce coffre, deux colombes, qui font pour elle la besogne à la maison, pendant qu'elle est à 1 église ; car l'assistance au service divin remplace ici, comme dans bien d'autres contes, l'assistance à la fête nuptiale du conte turc, et le « fils de l'Empereur » peut ainsi voir la belle inconnue et

— nos -

s'éprendre d'elle, tandis que les usages turcs ne permettaient pas au (( fils du Bey » d'assister à la fête, réservée aux femmes ; il ne pouvait donc que conclure (conclusion risquée) de l'élégance du soulier à la beauté de celle qui l'avait perdu. Le « fils de l'Empereur )) peut également aller faire lui-même l'essayage du soulier, ce qui, dans le conte turc, n'était possible qu'à une femme. — Même cri du coq dans les deux contes.

Le conte serbo-bulgare a donc été, pour lo corps du récit, européanisé ou, si l'on veut, désorientalisé. Quant à la bizarre introduction, — si voisine qu'elle soit, pour l'idée, de celle du conte turc, — elle ne dérive certainement pas d'un thème semblable. Nous avons fait, plus haut, la distinction, et nous aurons à .examiner les choses (le plus près encore.

En attendant, il nous faut rapprocher, toujours pour Cendrillon, (le cette introduction serbo-bulgare, d'un merveilleux baroque, une autre introduction, du réalisme le plus brut*il, et que voici, d'après un conte grec de K'assaba (Asie Mineure) (i) :

Trois j Cl mes filles sont à filex avec leur mère, et elles conviennent que celle des quatre dont le fil cassera le premier, sera tuée et mangée par les autres. Le fil de la naère casse, mais elles disent : <c Epargnons-la ; elle nous a portées dans son sein. » Et elles continuent à filer. Le fil de la mère casse une seconde fois. <( Epargnons-la ; car elle nous a nourries de son lait. » Mais, quand le fil casse pour la troisième fois, les deux aînées tuent la mère, la font cuire et la mangent. La plus jeune ne veut pas se joindre à ses sœurs ; elle recueille les ossements et les met dans ime jarre, et elle les encense durant quarante jours. Au bout de ce temps, elle trouve dans la jarre trois magnifiques robes, une paire de jolies pantoufles et un superbe cheval (sic).

Assistance à l'office du dimanche, oantoufle oerdue et le reste.

Un semblable conte se rencontre dans une île de l'Archipel grec, l'île de Kalymos (2), 011,, avant qu'on la tue, la mère dit à sa plus jeune fille de rassembler ses os. Il se retrouve également chez les Grecs d'Epire (Hahn, n° 2.)

Un autre conte grec, toujours du même type, provenant de l'île de Chypre (miss Cox, n° 53), dit, pour motiver cette répugnante

(1) Folk-Lore. 1901, pp. 200.

{2) Folk-Lore, (oc-.cit., p. 20', note.

histoire, que les deux sœurs aînées veulent se débarrasser de leur vieille mère, qui leur préfère sa plus jeune fille : elles comptent que, la bonne femme étant affaiblie par l'âge, son fil cassera le premier. Autre explication de cette même introduction dans un conte dalmate, recueilli à Spalatro (miss Cox, n** 12Z1) : c'est en temps de famine qu'il est convenu entre la mère et les trois filles que celle qui laissera tomber son fuseau (revoilà le fuseau du conte serbobulgare) sera mangée par les autre:. — Dans un quatrième conte grec (miss Cox, n" 17), il est dit tout uniment que trois sœurs vivent avec leur mère dans une grande pauvreté et que les aînées tuent la mère et se régalent de sa chair ; mais la plus jeune, Cendrillon (le nom y est), ne veut point partager leur festin. Elle rassemble les ossements, fait venir un prêtre, de l'encens, des cierges, et enterre les ossem.ents sous un arbre. Un oiseau merveilleux chante au-dessus de sa tête, etc.

Ce groupe des contes grecs et du conte dalmate se rattache certainement au conte serbo-bulgare : il a en commun avec lui, et le trait des fileus.es (dont l'une est Cendrillon), et le trait de l'accident arrivé soit au fuseau, soit au fil de l'une de ces fileuses. accident entraînant de graves conséquences. En outre, de part et d'autre, la mère de Cendrillon est mangée : mais, dans le conte serbo-bulgare, elle est mangée sous forme de vache, et par la femme qui l'a remplacée auprès de son mari, la marâtre de Cendrillon ; dans les contes grecs et dans le conte dalmate, elle est mangée sous sa forme naturelle et par deux de ses filles, sœurs de Cendrillon. N'y a-t-il pas, dans cette partie de ces derniers contes, un souvenir inintelligent du thème du conte serbo-bulgare .•*

Page 1