DO
f, qui elle appartient. Au village, il la fait chercher partout, et bientôt (m la lui amène.
De cette forme du thème qu'on pourrait appeler terrestre (la pantoufle tombe par terre), nous arrivons, avec le deuxième conte annamite, à la forme aquatique, déjà connue par divers contes indiens :
Apres que des moineaux, appelés par le Bouddha, ont trié à la place (le l'héroïne un grand bol de riz et de paddy, l'héroïne, magnifiquement parée, monte à cheval et se rend à une fête (( populaire ». En « rêvant et chevauchant sur le bord d'un lac », elle y laisse tomber une de ses superbes pantoufles. Quelques instants après, le roi passe par là sur un éléphant, qui s'arrête en barrissant bruyamment. Le roi fait faire des recherches dans l'eau, et ses gardes trouvent la pantoufle (i). Essai ordonné, etc.
Enfin, — forme aérienne, — dans le premier conte annamite, dans le conte cambodgien et dans les deux contes tjames, — un corl.eau, apercevant les souliers d'or, posés par terre, en enlève un et le laisse tomber dans le palais du roi.
Dans le conte cambodgien, les souliers sont « de très jolies chaussures, qui se referment sur le pied et s'attachent avec des cordons de soie, comme celles des dames de la cour ». Le corbeau qui se saisit d'un de ces souliers, croit prendre une tête de poisson.
Parmi les contes de l'immense répertoire indien qui ont été recueillis jusqu'à présent, malheureusement en trop petit nombre, nous avons trouvé et cité plus haut ce conte cachemirien dans lequel
(l) Deux contes du type de Cendrillon, recueillis dans la Macédoine, un conte serbe et un conte buljiare, ont le soulier tombé dans la rivière, un soulier d'or dans le eontebulgare (.1. Bolteet G. Polivka, Anmerktmqen :v den Kinder-und Hausvixrchen der Brûder Grimm, tome t, Leipzig, 1913, p. 176). Mais nous pouvons citer d'autres CendriUons qui ressemblent encore davantage au conte indo-chinois. Dans un conte géorgien (M. Wardrop, Georrjicm Folk Taies. Londres, 189i, p. 66, 67), l'héroïne, en s'enfuyant, saute un ruisseau, et, dans sa précipitation, laisse tomber dans l'eau une de ses pantoufles d'or. Quand on mène les chevaux du roi à l'abreuvoir, ils reculent et ne veulent pas boire. On cherche, et la pantoufle d'or apparaît (Même épisode dans un conte arménien de G. Chalatianz. Artnenische Bibliothek, voL IV. Leipzig, s. d., p. 1-10) — Dans un conte arabe d'Egvpte (Artin Pacha, Contes populaires de In Vallée du Nil, Paris, 1895, [). 6')), la Cendrillon égyptienne, en s'enfuyant à travers la cour du palais, laisse toml)er un de ses bracelets de diamant dans l'auge remplie d'e u où l'on mène boire les chevaux du roi. Le lendemain, les chevaux reculent effrayés.
une corneille enlève le peigne d'une jeune femme, puis le laisse tomber dans la mer, où il est avalé par un poisson. Il n'y aurait pas lieu de s'étonner si, quelque jour, on rencontrait dans cette même Inde, la forme plus simple de ce sous-lhèmc, telle que la présentent les contes indo-chinois.
Mais ce qui est vraiment surprenant, — bien connu, d'ailleurs, — c'est que dès avant le temps du géographe grec Strabon (i" siècle avant notre ère), les Grecs établis en Egypte racontaient, au sujet d'une de leurs compatriotes, l'anecdote suivante, que Strabon (liv. XVII, ch. I, § 33) qualifie de fable (|xu6£.jouai) :
Un jour que la courtisane Rhodôpis était à se baigner [dans le Nil], un aigle enleva une de ses chaussures (è'vTÔJv 6T:o8r,[xâTa)v aÙTTiç)des mains de sa servante, et s'envola vers Memphis, où, s 'étant arrêté juste audessus du roi qui à ce moment rendait la justice en plein air, il laissa tomber la chaussure dans les plis de son vêtement. Frappé des élégantes proportions (tw pu9p.ù)) de la chaussure et de l'étrangeté du fait (tw 7rxox5ô;w), le roi envoya par tout le pays à la recherche de la femme qui portait cette chaussure (-cfjç cpspoùaYiç àv9pw7rou toOto); on la trouva dans la ville de Naucratis et on l'amena au roi, qui l'épousa. » (1)
Certainement, si l'on fait abstraction du merveilleux qui entre dans les contes du type de Cendrillon et de maint détail non sans importance, l'historiette de Rhodôpis et de son soulier est le pendant de Cendrillon,... un pendant- squelette.
Mais, nous devons le dire, le trait du soulier non point perdu, mais enlevé par un oiseau, nous avons eu beau le chercher dans toutes les Cendrillons de notre connaissance; nous ne l'avons rencontré, du moins pour le moment, que dans le groupe de contes de l 'Indo-Chine. Et, dans ce groupe lui-même de contes indochinois, — reflets certains de contes indiens, — le trait du soulier enlevé par l'oiseau, cette caractéristique de la fable de Rhodôpis, n'est plus qu'une variante, une simple variante, la variante aérienne, qui vient se mettre à son rang et place, à côté de la variante terrestre, la plus naturelle et qui paraît reproduire le thème primitif, et de la singulière variante aquatique (2).
(1) Près de deux siècles après Strabon, un autre auteur grec, Elien, lui empruntait cette historiette, en l'enjolivant un peu et en donnant au roi d'Egypte le nom de Psammétichus (Histoires diverses, 1. XIII, ch. 35).
(2) Le plan de ce travail ne comporte pas, on le sait, une étude quelque peu approfondie du conte de Ceyidrillon. Nous croyons pourtant devoir faire ici un rapprochement qui aura son utilité immédiate. — Les contes indo-chinois présentent, après le mariage de l'héroïne avec le fils du roi (ouïe roi), toute une dernière partie dans laquelle la fille de la marâtre tue la jeune princesse et se substitue à
Concluons.
Nous ne savons si, en présence de ces quelques constatations, il viendra à personne l'idée de dire que l'origine gréco-égyptienne du conte de Cendrillon est certaine, et que iihodôpis est la mère de toutes les Cendrillons orientales et occidentales. Mais nous admettons qu'on le dise, si cela l'ait i)laisir ; nous admettons même qu'on
elle auprès du mari. Mais (nous donnons, d'après le recueil A. Landes, la version commune aux deux premiers contes annamites et aux deux contes tjames) la vie de riiéroïne, par transformations successives, s'est perpétuée d'abord dans un oiseau, puis, après que sa rivale a fait tuer l'oiseau, dans une pousse de bambou et enfin dans un arbre //// {mn'kija, dans les contes tjames) avec un beau fruit Vient à passer une vieille mendiante " 0 lhi\ dit-elle, tombe dans la besace de la vieille I « Le fruit obéit, et la vieille le rapporte cbez elle. Pendant qu'elle est absente, la jeune princesse sort du fruit et fait le ménage. La vieille, en rentrant, est très étonnée de voir tout en ordre. Un jour elle se cacbe et surprend l'héroïne : ayant appris son histoire, elle la garde auprès d'elle comme sa fille adoptive. IJientôt l'héro'ine envoie la vieille inviter le fils du roi à un festin. Le prince se moque de la bonne femme et lui dit qu'il viendra, si elle tapisse tout le chemin de soie brodée. Le génie, protecteur de l'héroïne, ayant donné satisfaction à cette exigence, le prince vient, et il reconnaît sa vraie femme.
Le fruit qui contient l'héroïne, implacablement poui'suivie de transformation m transformation par une rivale, ce fruit qui tombe (à la lettre) entre les mains d'une pauvre femme, le ménage fait, etc , autant de traits tout indiens (voir, par exemple, un conte du Dekkan dans nos Contes populaires de Lorraine, ï, p. LXII). Ce n'est donc pas dans l'Indo-Chine qu'ils ont été inventés ; ils y ont été apportés, avec tant d'autres, de l'Inde. Mais la juxtaposilion, tout arbitraire, de cette liistoire du fruit merveilleux et du thème propre de Cendnllon se serait-elle faite, elle, dans l'Indo-Chine ? Pas davantage. Et la preuve, c'est q ;e nous retrouvons cette même juxtaposilion, loin, bien loin de l'Indo-Chine, dans un pays où, de même qu'en Indo-Cliine, les contes indiens ont été apporlés par les grands courants historiques, ici par le courant persano-arabo-turc Chez les Grecs modernes, dans un conte recueilli à Zagora, province de Thcssalie, Grèce Seidenirionale (miss Lucy Garnett, (ireek Folk Poesi/. Guildford et Londres, 189(3, p. 110 et suiA\), après que les deux sœurs de Cendrillon l'ont, par un procédé magique, transformée en oiseau, celle qui s'est substituée à (Cendrillon auprès du prince, faittuer l'oiseau parcelui-ci, et de trois gouttes de sang de l'oiseau, nait un pommier : il faut que le prince abatte aussi ce pommier Nous transcrivons littéralement : « Quand le prince l'abattit.vintà passer une vieille femme, et elle lui dit : « Donnez-moi ime pomme. » Et il lui en donna une, et dedans était sa femme. Ce ulrillon. La vieille prit la pomme et la mit dans sa boite (hox). Elle en sortit et elle balaya et fit tout le ménage pour ta vieille. La vieille rentra et se demanda qui avait bien pu faire son ouvrage. » — Le récit s'embrouille ensuite. Ce n'est pas après avoir surpris la princesse à la besogne que la vieille (tout comme dans les contes indo-chinois) invite le prince à venir manger chez elle ; c'est auparavant. « Un jour (dit le conte grec, que nous continuons à transcrire), elle trouve te prince et lui dit : « Venez, et je vous donnerai un plat sucré (a sireetnicat) et une bonne pomme de votre pommier.— Avez-vous encore, mère, la pomme que je vous ai donnée ' — Oui, mon fils. » Le prince vint. La vieille alla pour ouvrir |la boîte oii elle avait mis la pomme] et fut bien étonnée. « Comment èles-A'ons venue ici ? » deraanda-t-i'lle |à Cendrillon|, et elle lui raconta toute l'histoire. La vieille servit au prince des noisettes. « La pomme, dit-elle, je l'ai trouvée toute iiour'rie cl honnc ;ï rien. « Finalement, la
dise sur Cemîrillon ((Uil ce qu'on voudia. 11 est pourtant une chose que, nous l'espérons, l'on ne diia pas après avoir lu ce petit travail, c'est (pic Cciuirilloii ne [)tMil rire orii^iiiaiit' de l'Inde, [jaicc (pie l'Inde est (( essenlielierncnl un pa\s sans chaussures d, cssciilidlly n siïoelesa caunlrv.
IVlonographie B
L EPINGLE ENCHANTEE
Le thème indien de la Cai)lii'e alfcrnativeiucnt morte et invante, que nous avons étudié dans notre Mono(jr(iphie I, est bien étrange. On n'en dira guère moins d'un autre thème, également indien, qui, à l'une des extrémités occidentales du continent européen, en Basse-Bretagne, se montre associé à l'idée générale de la Captive.
Dans ce conte breton (1), il n'y a pas, sans doute, l'alternance de la vie et de la mort, de l'état de veille et de l'état léthargique ou cataleptique ; il y a, — ce qui est bien singulier aussi, — l'alternance de l'état d'être humain et de l'état d'animal. Et ce qui opèrs cette alternance, c'est un o5/c/ magique, comme dans les variantes atténuées de la Captive, bien que ce ne soif pas du tout le même objet.
Le fils (In roi de France, poursuivant un corbeau blessé, est tombe dans le monde inférieur, où il est entré au service d'un magicien. Celuici part en voyage pour un an et charge son serviteur de prendre soin de
vieille se fait donner par Cendrillon son anneau de mariage et le montre an prince et celui-ci reconnaît sa femme.
Ainsi, — quelles cjue soient les altérations et les gaucheries du récit grec, — voilà un conte, formé île deux pnrliex. arbitrairement réunieft. qui se rencontre, et, du côté de l'Orient, en Indo-Chine, et, du côté de l'Occident, en Grèce. Remontez, de part et d'antre, les courants historiques, véhicules des contes importés ici et là, et vous arrivez à l'Inde... Mais où est Rhodôpis dans tout cela ?
(1) F.-J.-M. LuzeX, Contes populaires de la Basse-Bretayne (Paris, ISSl,], p. 427et suiv.).
tous les chovaiix ol oiseaux qui se Iroiivout dans soti château. Le prince, voyant dans une cage un moineau (]ui a l'air malade, le prend pour le caresser, et remarque qu'il a la tête Iraversée par une épiufrle. Le prince relire l'épingle, et le moineau devient une belle ])rincesse, la lille du roi de Naples, que le magicien relient enchantée dans son clulleau.
Tous les soirs, pendant l'absence du magicien, « le prince remellail l'épingle dans la lêle de la princesse, el aussilôl elle redevenait moineau et passait la nuit dans sa cage; et, chaque malin, il relirait l'épingle, el l'oiseau redevenait princesse. »
Le ])rince, grâce aux conseils de la jcinie fille, réussit à faire périr le magici<'n. et il n^vient an palais de son père, amenaid um- bell(^ fiancée.
Ce qui est à noter, — et ce qui l'ail \(iir, une l'ois de jjIus, cornbiea les vieux conteurs avaient le sentiment instinctif de l'affinité qui existe entre tels et tels thèmes, — c'est qu'après cette première partie, où l'épingle magique rappelle jusqu'à un certain point ies bâtons magiques de certaines variantes indiennes le la Caprine, vient une seconde partie qui correspond exactement à ];: S' èiie linale de tous les contes indiens où figure ce même thème de la Caplive :
A peine arrivée avec son libérateur au i)ahus du roi de France, la princesse est enlevée par le u Corps-sans-âme », un terrible géant. Aussi habile avec ce géant que les rânîs indiennes avec le ràkslwsa, elle trouve moyen de faire dire à ce Corjjs-sans-âme, « qui ne peut être tué comme les autres hommes », où « réside sa vie » (i).
La première partie du conte breton n'est nullement une reproduction pure et simple du thème de V Epingle enchantée, mais une adaptation très ingénieuse (faite on ne saura probablement jamais ni où, ni quand). En général, dans les contes où figure l'épingle qui métamorphose, c'est une magicienne (au lieu du magicien du conte breton) qui, au moyen de l'épingle, change rhéro'ïne en
(1) Il est à remarquer cpie les deux parties du conte l)reton ne sont pas simplement juxtaposées ; une suture a été faite au muyen'd'un ttième bien connu, le thème de la Ficinrée oublife, fortem ni modifié. Dans ce thème, quand le héros revient h la maison paternelle avec sa fiancée t'I lui dit de l'allendre en dctiors de la ville pour ((ii'il aille prévenir ses parenis, la fiancée lui reconunaiide de ne se laisser emlirasscr par personne ; sinon il l'oiihlicni et rahaiidoiinera (voir les remarques de notre conte de Lorraine, n" ;}2, Il p. 27). Dans le conte hreton, la fiancée fait au prince une recommandation semhlalile ; mais il ne s'agit pas ici d'oubli : si la défense est enfreinte, la fiancée sera innnédialement enlevée parle Corps-sans-àme. La modificalion du Ihémc est-elle heureuse ! là n'est pas la question. Mais c'est un exemple de plus à enregistrer des comhinaisons ([iii se font entre thèmes folkloriques, des greffes d'un thème sur l'autre.