‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 7 sur 92 · VII · texte numérisé non relu

VII

La forme la plus simple, la première, se rencontre, jointe à d'autres thèmes, dans un conte indien très composite, qui a été recueilli dans l'île de Salsette, tout près de Bombay, de la bouche d'un chrétien indigène (r) ; mais, bien qu'il s'y soit introduit quelques éléments chrétiens (église, assistance à la messe), le récit n'en a pas moins conservé son caractère indien : le père de l'héroïne est un gôsânvi, un ascète qui va mendier, tout barbouillé de cendres ; un prince épouse six sœurs à la fois, et le conte se termine par le trait, si nettement indien, des trois jets de lait qui jaillissent du sein

créature, puis surprenant la fée, tandis que d'autres fées la parent et la parfument, tout cela n'est plus à rapprocher de Cendrillon).

Quand nous avons parlé autrefois de ce cheveu flottant (Contes populaires de Lorraine. Introduction, Appendice B, tome I, p. LXVI), nous avions trouvé ce même trait dans un conte siamois et dans un conte mongol du Siddhi Kûr. Nous pouvons ajouter aujourd'hui un conte des Tarantchi, petit peuple turco-tartare de l'Asie centrale (W. Radloff. Proben der Volkslitteratur der noerdlichen tûrkischen Slsemme. VI, Saint-Pétersbourg, 1886, p. 221,224) ; — un conte des Avars du Caucase (Anton ScHiEFNER, Awarische Texte. St.-Pétersbourg, 1873, n° 12); — deux contes de l'Arabie du Sud (D. H. MuLLER, Die Mehn-und Soqotri-Sprache. Vienne, 1902, p. 84) ; — Alfred .7ahs, Die Mehri-Sprache in Sûdarabien, Vienne, 1902, p. 46); — un conte des Souahili de l'île de Zanzibiir (G. Velten, Mserchen und Erzœhlungen der Suaheli, Stuttgart, 1898, p. 169). Mais, pas plus aujourd'hui qu'autrefois, nous ne voyons que ce trait ait pénétré en Europe.

Est-il nécessaire de rapp der la boucle de cheveux parfumée, livrée au Nil et apporter» au Pharaon, dans le conte de l'antique Fjgypie( Contes Populaires de Lorraine, I, p. LXVIII ?) Nous ferons seulement cette réflexion : que ce thème soit ou non venu dans les anciens temps, de l'Egypte dans l'Inde, ce n'est pas de l'Egypte, c'est bien de l'Inde qu'emporté par des courants historiques, il a, comme tant de contes indiens, rayonné dans toutes les directions. Indo-Chine, Mongolie, Turkestan, Caucase, Arabie du Sud, île de Zanzibar.

A la différence du cheveu flottant, 1» Cheveu merveilleux emporté par un oiseau n'est pas inconnu en Europe : nous avons cité jadis (op. cit., I, p LXVI; II, pp. 302, 303) le Tristan d'Eilhart von Oberge, une légende juive, un conte tchèque de Bohème, un conte breton (Cf. R. Koehler, Kleinere Schriften, II, p. 328 et suiv.) — Dès avant la fin d i v' siècle de notre ère, ce même trait figurait, comme élément principal, dans un conte chinois traduit du sanscrit (n° 470 des Cinq cents contes et apologues sino-indiens, traduits par M. Edouard Chavannes). Nous aurons à examiner de près, dans une de nos Monographies, ce n° 470, déjà cité plus haut, § I, n° 10).

(1) Indian Antiquary, année 1891, livraison d'avril, Folklore in Salsette, n° 8.

— Sade la mère persécutée, et, traversant sept rideaux, entrent chacun dans la bouche des trois enfants qui lui ont été enlevés, et les font reconnaître comme siens (i).

C'est en revenant à cheval de la messe (d'une fête, évidemment, dans l'original), que l'héroïne perd une de ses pantoufles (slippers). Plus tard, le fils du roi ramasse cette pantoufle, et il ne veut plus ni boire ni manger. Le roi son père lui ayant demandé s'il est malade, il répond qu'il ne l'est pas ; mais il ne sait comment trouver celle dont il a ramassé la pantoufle : ou il l'épousera, ou il mourra de chagrin.

Ici, on l'a remarqué, — à la différence de presque tous les contes du type de Cendrillon, et notamment des contes européens, — le prince n'a pas vu l'héro'ïne avant de ramasser la pantoufle.

Dans ce conte de Salsette, le thème de Cendrillon, introduit, vaille que vaille, entre dejux autres thèmes (le thème des Enfants que leur père mène perdre et le thème des Deux sœurs jalouse de leur cadette, des Mille et une Nuits de Galland), a subi une amputation : les pantoufles d'or et les beaux habits et le cheval se trouvaient dans une «grande maison » inhabitée où l'héro'ïne est arrivée avec ses six sœurs. Pas d'explications là-dessus.

En revanche, dans un second conte indien, — dont l'origine n'est pas indiquée par la Calcutta Review, qui en a publié jadis, d'après la Bombay Gazette, un trop court résumé (2), — c'est^ comme dans un grand nombre de versions occidentales de Cendrillon, la mère de l'héro'ine qui, changée en vache (dans un conte cachemirien cité plus haut, elle était changée en chèvre), vient en aide à sa fille, persécutée par une marâtre. D'abord elle la nourrit de son lait; puis, la marâtre ayant ordonné de tuer la vache, la jeune fille, instruite par sa mère, enterre les os, et, plus tard, à cette place, la mère revient en vie pour lui donner de beaux habits et des sabots d'or

(1) Voir notre travail Le Lait de la tnère et le Coffre flottant (Revue des Questions historiques, avril 1908), § 2. — Ajouter deux légendes indiennes, dont la première a été traduite du sanscrit en chinois au m* siècle de notre ère (Edouard Chavannes, op. cit., n" 23 et 443).

(2) Calcutta Review, vol. 81 (1870), p. 121 et suiv.

(golden clogs), le jour où le prince, voulant prendre femme, convoque au palais toutes les jeunes filles du pays. Là, — ce qui différencie ce conte indien du précédent, — le prince, ayant remarqué la belle jeune fille, si richement parée, s'éprend d'elle et la poursuit quand elle se retire, et c'est en s'enfuyant qu'elle perd un de ses sabots d'or. « Ensuite, dit beaucoup trop brièvement la Calcutta Review, quand le prince cherche où elle est, et qu'elle est cachée dans le grenier, un coq trahit sa présence, et le prince la tire de sa cachette et l'épouse ».

Nous n'avons pas ici à montrer que tous les traits si sommairement indiqués par la Calcutta Review, — le trait du coq aussi bien que les autres, — sont des traits parfaitement connus du thème de Cendrillon ; mais nous relèverons un renseignement donné par la même revue et qui n'est nullement insignifiant : « Dans une autre version indienne, c'est un poisson qui prend soin de Cendrillon. »

Des contes de l 'Indo-Chine feront entrevoir quel rôle pouvait jouer ce poisson dans le conte indien que la Calcutta Review se borne à mentionner.

Ces versions indo-chinoises de Cendrillon, qui forment un ensemble aussi varié que régulièrement composé, ont été recueilles chez les Cambodgiens, chez les Tjames, chez les Annamites. Il importe, à ce propos, de se rappeler les faits suivants, non contestés : Les peuples de l 'Indo-Chine, Siamois, Laotiens, Cambodgiens, Tjames, ont reçu directement de l'Inde leur littérature écrite et orale, et, si les Annamites, venus du Nord et d'abord sujets de la Chine, ont été soumis à l'influence chinoise, leurs contes, dont un assez bon nombre ont été recueillis et traduits, sont en grande partie indiens. Ces contes ont-ils survécu à l'époque tout indienne de l'empire de Tjampâ, anéanti par les belliqueux Annamites ? ou, de l'Inde, sont-ils arrivés dans l'Annam par la Chine, qui a reçu de l'Inde tant de contes ? ou enfin, plus simplement, ont-ils été transmis aux Annamites par leurs voisins les Cambodgiens et les Laotiens

(1) Les Tjames sont les débris d'un grand peuple qui formait, au commencement de notre ère, le puissant empire de Tjampà, sur la côte de la mer de Chine ; ils ne comptent plus aujourd'hui que quelques groupes dispersés au sud de l'Annam, au Cambodge et au Siam.

qui, eux, sont toujours restés sous l'influence indienne ? Autant de suppositions qui nous i amènent constamment à l'Inde.

Quoi qu'il en soit, chez les Cambodgiens et chez les Tjames, aussi bien que chez les Annamites, c'est à l'endroit où l'héroïne, persécutée par sa marâtre, a enterré les arêtes d'un certain poisson (comme Cendrillon a enterré les os de la vache) qu'elle trouve les fameuses chaussures.

Ce poisson mystérieux, l'héroïne de tous ces contes indo-chinois (un conte cambodgien, deux contes tjames, trois contes annamites) (i) le nourrit comme elle nourrirait un frère, et ensuite il est tué par la fille de la marâtre.

Dans les deux contes tjames, c'est le poisson lui-même qui, apparaissant en songe à l'héro'ïne, lui dit de mettre les arêtes en une certaine place. Ailleurs, c'est un personnage surnaturel (le Bouddha, dans le deuxième conte annamite; un génie, dans les deux autres), ou bien un personnage vénérable, plus ou moins sorcier (un vieil arahan, dans le conte cambodgien).

Comment le soulier arrive-t-il en la possession du prince ? De plusieurs manières.

Dans le troisième conte annamite, c'est à l'occasion d'une grande fête au village voisin.

La marâtre ne permet à l'héroïne d'y aller qu'après qu'elle aura démêlé des haricots de diverses couleurs, mélangés sur une natte ; mais le génie, protecteur de la jeune fille envoie une bande de moineaux faire le tri (2). Après quoi il dit à la jeune fille d'aller à l'endroit où sont les arêtes du poisson. Là, elle trouve de riches vêtements et des bijoux, et aussi une servante à ses ordres et un cheval superbement harnaché. Une fois habillée et parée, elle monte sur le cheval, qui l'emporte, rapide comme une flèche. En route, une de ses petites chaussures brodées d'or se détache de son pied et tombe, sans qu'elle s'en aperçoive. Le ïils du roi, qui se rend lui aussi à la fête, suivi de ses courtisans, est émerveillé de la petitesse de la chaussure; il jure d'épouser la jeune fille

(1) Cambodge. Adhémard Leclère, Cambodge. Contes et Légendes (Paris, 1893), p. 70 et suiv. — Tjames. A.Lanâes, Contes tjames (Saïgou, 1887), p. 79 et suIa'. ; — Revue des Traditions populaires, 1898, p. 312 et suiv. — A^(^AM. A. Landes, Contes et Légendes anna7niles (SdJigon, 1886), n° 22; — Bulletin de TEcole française d'Extrême- Orient, 1901, p. 101 et suiv ; — G. Dumoutier, Eludes d'ethnographie religieuse annamite (Actes du XI" Congrès international des Orientalistes. Paris, 1897, 2* Section), p. 374 et suiv.

(2) Cet épisode a passé, avec le tlième de Cendrillon, dans un grand nombre de contes européens.

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