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LA DISPUTE ENTRE LES LIBÉRATEURS DE LA CAPTI\ E

Nous n'irons pas ici reprendre, l'un après l'autre, les contes étudiés à l'occasion du thème de la Captive délivrée et noter, dans ces divers contes, quel est celui des libérateurs à qui est adjugée la jeune fille (ordinairement une princesse), dont les jeunes gens se disputent la main, chacun faisant valoir ses droits. Ce ne serait pas, en somme, d'un grand intérêt.

Du reste, le plus souvent, les conteurs s'arrangent de façon à ne pas avoir à trancher la délicate question de la précellence dans l'œuvre commune. Certains (Straparola, par exemple, ou le narlateur du petit conte dé Madagascar) disent tout bonnement que la (piestion reste indécise. D'autres font décider par le sort, entre les doués, lequel sera le gendre du roi (conte esthonien, dans ce Groupe de Monoginphies H, i'"' partie, ch. m); dans le conte de la Haute-Bretagne, les (juatre frères tirent à la courte paille.

\illeurs, le roi, pour mettre fin au différend, déclare (pi 'aucun des qiiati(~ frères n'aura la princesse, et il donne à chacun « la moitié d'un loyaunu- » (coule allemand, Ciimm, n" n;)). Lt> conl(> n° '17 du Pcntamerone a ime solution plus originale du conflit : le roi adjuge la jeune fille au père des contestants. Nous renvoyons, à ce sujet, au cliapilrc d'une précédente Wo//n;//y(/)/(/c inlilulé ^ou-

(\) Lo chapitre qu'on vient de lire a été pul)lié tel qu'il a été trouvé apies le décès d'tùnmanuej C.squin : la rédaction en étfiit aclievée. mais il y manquai certaines notes et références que l'auteur s'étail proposé d'ajouter par la suite el dont l'altsence n'enlève rien d'ailleurs à riritépèl du sujet oi fi la clarté d<' In démonstration (N. D L. R,).

roaimiliar {licvue des Traditions populaires, mai-juin njiO, pp. io3- 10^ ; — pp. 387-988 du tiré à part).

Nous arrivons à un singulier petit gioupc de contes.

Dans un conte tatare de Sibérie, cité dans le i)résenl Ciroupe de Monographies H (i""" partie, chap. vi), toutes les lâches imposées avant été exécutées et la princesse Kûnar !Sulu emmenée par Jirtiist^-hlùck e\ les doues (|ui ont fait avec lui un consortinni, ils tiennent conseil. « Nous sommes s,ept, et il n'y a qu'une Kunar Sulu .Si nous la coupons en morce-aux pour la partafrer, à quoi cela nous ser\ira-t-il ? » Et chacun cède sa part à .Tirtiischliick.

Dans le conte du Siddhi-Kûr indo-mongol^ étudié ci-dess,us, les compagnons du (( jeune homme riche », dont les efforts concertés, Tiprès l'avoir ressuscité, lui ont rendu sa femme, enlevée par un khan, veulent, à leur tour, la prendre pour eux-mêrries, et ils se la dispulent, chacun faisant valoir, comme prépondérante, la part (iu"il a prise à sa délivrance. Ne pouvant s'accorder : « Eh bien ! disent-ils, nous la prendrons tous. » Et ils la coupent en morceaux V.\ (1).

Faut-il croire qu'ici le conte indien primitif aurait été mongolisé ? On y serait porté, si, dans un récit inconteslablement indien, un roi ne manifestait sa volonté de couper, à l'intention de sept prétendants, sa propre fille en sept morceaux. C'est là ce qu'on peut lire dans le livre canonique bouddhique des Djâtnl'as^ (n° 53i, |)p. 1.37-159 du tome v de la traduction anglaise) :

Por suite d'un^ macliination qu'il serait trop long de rapporter. si'it rois arrivent, chacim de son côté, devant la ville du roi Madda, chici.ri croyani'. que le roi lui destine sa fille en mariage. Très embarrassé, le 7oi consulte ses ministi^es : « Si je donne Pabhâvati à l'un d'eux tous les autres s'uniront pour me faire la guerre... Puisque PabliAvatî a rejeté le plus grand roi de rind(> faprès l'avoir épousé : allusion à des fails f/récédents], il faut qu'elle en soi* payée. Je la tuerai ; puis je In couperai en sept, et j'enverrai un n^orceau à chadun des sepf rois. » Le bourreau est déjà là, avpc sa hacbe ; heureusement, le roi Kusa, le méprise, sauve tout, en batlau'* les sept rois.

''IV Dans la tradiirlion iinpurfivilo <lii ^idilfii-kvr que. Renfev avait sous los yptix 'np. f^^, p. lOX^. rc passa ue a Pvidt^mmeTit été modifié", après s'être bien disputés, les contestants tirent leurs couteaux et s'entrégorgent.

Le dénauemenl du conte grec d'Athènes., cité plus li.iiil, est à rupprorlier, davantage encore, du conte mongol :

Les sej>l frères, (jni oui rîinioiu'' au roi s;i tille, capli%o (TiMi démon, se disputent la main ilc la princesse. « Colliez-la en .%<■/>/ luorcraur. dil le roi. Que chacun de vous en prenne un. » Mais les sepl frères renoncent tous à épous(>r la princesse, et le loi les récompense richement.

Dans le conte niora\o-valaque du recueil ^\ en/ig, le roi dit aux (juatre frères : « Si vous ne voulez pas vous nudlre d'accord je jer^a'i couper ma fille en quatre, et je vous donnerai un morceau à chacun, car un roi n'a qu'une parole. Mais voyez si vous eu serez, plus avancés. )) Les frères conviennent alors que la princesse choisira entre eux ; les trois autres deviendront les plus hauts personnages du royaume après le gendre du roi.

« A qui de vous donnerai-je ma fille ."' dit le roi du J'enUunerone : car elle n'est pas un gâteau qu'on puisse découper... » \ côté des aulres contes, si hauts en couleur, c'est un peu pâle.

\ous avons, un peu plus haut, parlé de l'étrange dénouement ((ui, à la fois chez les Danois et chez les Se-rbo-SlavoTis. s'adapte, idenlidue. à des variantes bien distinctes du thème de hi Captive (JéUvréf. Celte fantastique transformation (jul l'ait de la captive el de ses libérateurs les sept étoiles de la Pléiade, nous croyons l'avoir étudiée d'assez près pour n'v point revenir.

Déjà, aussi, il a été question, à propos dei \ourr)iinniliar, d'une 1res singulière sentence rendue par le roi de Bénarès pour régler le diffé-'nd entre les libératems de sa fille. Ceitle sentence qui en r'é;inl (!■'< liens léffaux d'interpareiilé éiablil, i)()ur cerlains des !il)éraloii'^ , des eini>pchenients '>" mnriio-o ,ivpr« In r.intive délivrée. nous en a\c>n< donné le te\le un pimi abrégé, d'après le conte cambodgi'Mi (le ^^ \\iiion''M' \<>n< 1)1 r'M'r'(Td'i;coT.c l--! i>ii son enfier. avec se>; cnnîiidi'ninf^. d'après l'autre leçon cambodgienne, Tcri'.'l.uil le même oriu iii.il indien (Vdli. l.eclèrn, on. l'il.. p. i<'''|l :

T/asIroloe-no sei;i i>récej)tenr de Pi princesse fl:i nremièic lecnn flif (jonroii. e'est-à-dire précepteur spirituel], p/arce qu'il a enseigné à ses

lioi? conipa^'noiis qu'i'lu' in.iii l'ti'- (miIom'c ; rarrher s;oni considéré (oiiiiM(> son jMMO, paroo rpiil l'a défciKhio ; celui *|iii l'a rcssiisciléo sera tOll^i(l^'•rt'' <-oiuino sa uiôre, parce (Hi.'il lui a rendu la vie, et celui (]ui s'est jeté à la mer {wur l'arracher aux Ilots, et qui l'a prise dans ses l»r."s connue lui époux ])rend son épouse, sera son mari.

Kn outre, (juand ce deiiiier. ayant éjM)usé la fille du roi, montera sur l(> trône, il so souvieudia dans son ccvui- des secoius donnés ?i la juiiicess(> pat ses anciens compagnons, 0' il les entr(>tiendra, ])arce (pi(^ tous les trois ont droit à sa reconnaissance.

(le jiijj:enietd du roi, diseiH les dtMix Icrons cambodgiennes, est jtikI»! stuNanl ce (|u'()n apiu'Ile la Mdrrlu dans la voie droite.

n'iMiIres (intos, provonaid liirrctenienl ou iiidii (Hienicnl de rinde, mais Ions 1res, certainenu'rd indiens d'origine', établissent pareillement, eidi-e une jeune fille el ses prétendants, des liens de parenté légaux, ipi'il s'agisse d'une ji une fille incinéiéo, dont les cendres r(M'ueilli<>s r(-prenneiU corps el xie jiar l'action d'un cliarme, ou (pi'une pièc(^ de l)ois sculptée en figure de femme, puis vêtue et finalement aninu^e, soit l'objet de la dispute. Nous ne nous engageons pas dans l'examen de ces deux thèmes, dont le second, qui a pénélré eu Europe, mériterait toute une élude.

Dmx l'Tnde encore, le coide de la Jeune fille délivrée du ravisseur est veinu, soit sous sa foinie a, soit sous sa forme b, s'intercaler dans un conte-cadre fi), et la (pK^slioii : Oui doit épouser la délivrée ? est posée par un des personnages du conte-cadre à mi autre pers-^.nnagei, dans le but dp lui faire rompre un silence obstiné.

Dans l'un de ces contes-cadres, où une princesse, conslammenl silencieu'". n'épousera que c(dui qui la l'eia parler il y a eu iider- ( alation. laidôt de la forme a, tanloi df la fornu^ h. C'est la forme a que nous i-enr^onlrons clie/ les .'^ianiois :

fil Fur Ips contes-cadres indipiis. on iiput voir ce qne nons avons dit. n propos (In conte-rarire des ^hllp Pt une \iiils. dans notre traA^ail f.p frnlDi/iiP-rndre i/px Millp pl tinp Xiiitx. /(•.<; lpf]pt)dpf; jipr.tps pl Ip I.ixrp rl'FslliPr ( Rpviip nihiii/iip des Tlominicains de l'Kcole lîil'iidne de .lérns.ilem. diripée pnr noti'e Confrère en l'Inslil'it. le R. I\ tAïroiipe ; janvier-avril lOOD, np ^^ 'i7 : — pp. 27-il du tiré 4 pari)

Le coule qui a élé cilé pins- liiiiil esL racoulé dL-\iiiil hi princesse p;ii un (ies obJL» s de ï^a chambre l^un crachoir (l or(^ 1), daus le([uel le coiupagnon du prince qui se présente comme prélendanl a, i)ar magu\ îail passer son àmei, et, à la fin du Knit, le prince pose la ([uestion : <( A (jui appartiendra la jeune fille ': » « A celui qui lui a rendu la \ie », répond le crachoir. La princesse lui donne un grand coup de pied et dit : (( Au plongeur ; car il la tTuue dans ses bras eiV touchée de ses luains. »

{;'eis.l bien là lécho de la sentence, plus détaillée, rendue par le roi des contes cambodgiens et laotien.

Dans, une autre version de ce conle-cadre de La Princesse silencieuse, une version indo-persane (i), c'est, le conte de la subdixision h que le roi légendaire indien Vikraniâdilya^ le prétendant, raconte devant la princesse. Et ensuite, il interroge la lampe de rappartemeni, dans laquelle s'est logé un génie serviteur du roi, et la lampci, « pour contrarier la princess,e », répond que la captive délivrée doit épouser celui qui a indiqué le lieu où elle était retenue prisonnière. La princesse, en colère, proteste et dit que le mari doit être le tireur de flèche.

Dans notre subdivision b, c'est également en laveur de larclier que se prononce le roi Vikramàditya, dans une aventure où, cette l'ois, il n'a pas à l'aire parler une princesse, mais à garder lui-même le silence, malgré les questions que lui pose un vctâla, et notamment au sujet de la présemte histoire. Deux des troi."^ recensions sanscrites connues de la Vetâla-pantdiavinçoti et toutes les versions de ce recueil en langues vulgaires dei l'Inde s'accordent sur ce point. Seul, le texte sanscrit traduit par Benfev octroie, comme la lampe (lu Trône enclumté, la captiva délivrée au (( savant », à celui qui a su iudicjuer l'endroit où le ràkshasa a emporté la jeune fille.

Celte substilulion du d savant n au k héros » qui a tué le ràk- >asa, Benl'ey (pp. cit., p. 99) l'attribue à (( un certain amollisement de' l'esprit indien » et à (( l'ambition des brahmanes, qui cherchaient à tirer tout à eux ». Puis, tout compte fait il se dit que cette modification pourrait bien être- rapportée à <( l'idée personnelle de quelque copistei ».

A la bonne heure ! Mais Benfey ne lient pas toujours ainsi en lu'ide son esprit Irop |)orté à la conjecture arbitraire cil qui va parfois jusqu'à 1 affirmai ion tranchante sur domu-es iucomplèies.

(i; /.e Trône encicmié. Conte indini traduit du />p;-*an, au commencement du XIX' siècle, par le baron /.^-sca/Zier (New-York, 101"'. p. 190 et suiv. Cette note devait t^tre complétée par l'auteur '>. d. 1.. r.)

C'est ce qu'on a vu à propos du conlo rustvt' des Sept Siinéons''; r'osi ce qu'on rcvorra encore dans la procliaine Monographie (;).

iiKuoDori: 11 I. i:m,i:\ i:mi:m d io

Du a dit, — et l'on ((Uitinuera à letliic, :>ans jilus ample inlornié, — (pie le premier (diapilif du J'remier l.nri' d'Hérodote donnerail une lorme aiilique de notre thème folklorique de VEnlèvenwnt pur un prcicndu nuirilKind. .Nous avouons être Irèsi sccpticpie à cet égard.

Alainles lois, de.^ trafiquants, iléharquant leurs marchandises dans des pays plus ou moins civilisés, ont lait des rafles de lenimes et de jeunes filles. L'histoire d'io, fille du roi d'Argos, enlevée avec d'autres femmes par des marchands phéniciens, nous paraît être une anecdote de ce genrei et n'avoir aucune importance au point de vue du folklore.

f)ans le récit d'Hérodote, les marchands phéniciens sont des marchands pour de hon, et non de prétendus marchands. Hs séjournent déjà depuis plusieurs jours à Argo& et ils ont déjà vendu presque toutes leurs marchandises, quand plusieurs femmes, dont lo, viennent pour faire des emplettes. Les Phéniciens, « épris à la wie de ces femmes et s'aniniant entre eux, se jettent sur elles ». l,a plupart des femmes s'enfuient ; mais lo et quelques autres sont enlevées et jwrtées sur le naviie, qui les emmène en Egypte.

Comme on le voit, cet enlèvement n'a été nullement prémédité, machiné, comme dans le conte russe et dans les contes du tvpe de la Belle aux cheveux d'or. La princesse d'Argos n'a nullement été attirée et retenue sur un vaisseau, qui fera voile sans qu'elle s'en aperçoive. H y a là tout simplement im rapt hrutal, et le fait qu'il a été commis par des navigateurs trafiquants ne change en rien le caractère de l'événement.

On ne saurait trop se méfier de ces rapprochements superficiels, (.11 manquent les éléments essentiels d'une ^éritahle ressemhiance.

(1) Ici s'arrête le manuscrit du regretté Emmanuel Cosquin, que la mort a empêché de rédiger cette « prochaine Monographie » à laquelle il faisait allusion. — On a trouvé, dans ses papiers, un fragment sur le même sujet, que nous publions ci-après. Ce fragment est un appendice aux travaux parus dans la Revue des Trcuhtions popuUnres : l.e Conte russe des « SepI Siwi^ons » juillet-aofit 1919, pp. 16o-lfir. ; — p. ri72 du tiré à part) et surtout L'enlèvement de la tsarevna (septembre-octobre 1919, pp. 210-211 ; - p. 572 du tiré à part! i». d. l. r.).

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