GABRIELLE DE PROVENCE
Un peu avant la première croisade, la Provence florissait sous les lois d'un souverain aussi juste que brave. 11 avait rempli l'Europe du bruit de sa gloire, et ses cheveux blanchissans couvraient encore une vigueur et un courage qui le faisaient respecter de tous ses voisins. Maintenant en paix , il ne s'occupait que du bonheur de ses peuples et donnait tous les mois des fêtes, où. s'exerçaient les plus vaillans chevaliers et où brillaient les plus belles dames de cette charmante contrée.
La fille du comte de Provence, l'aimable Gabrielle , eft faisait les honneurs. Gabrielle , à la fleur de l'âge , était belle comme la naissante aurore : de longs cheveux châtaios , flottant en
houcles ondoyantes sur des épaules plus blanches que l'albâtre , uq teint de lis et de roses , une bouche vermeille où siégeaient la candeur et le doux sourire , des yeux expressife , le plus beau front du monde , une taille admirablement dessinée , et surtout un cœur généreux, une âme noble, un esprit cultivé et plein de charmes, lui attiraient les hommages de tous les seitîneurs de la France.
Mais quoiqu'on nous ait peint si parfaits les amans de ces temps héroïques , il n'en est pas moins vrai qu'on trouvait alors , comme aujourd'hui , plus d'inconstans et de parjures que d'amans fidèles ; et le cœur de Gabrielle tremblait de parler trop tôt.
Tous les jeunes princes qui cherchaient à lui plaire , se désespéraient de la trouver insensible.
Albin , neveu du comte de Champagne, parut alors à la cour de Provence,
où sa renommée l'avait pre'céde'. Albin était jeune; mais son esprit, mûri par l'élude et le travail, lui donnait déjà l'expérience d'un vieillard. Son âme était fîère et noble. Inébranlable dans ses projets , fixe dans toutes ses affections , il regardait la légèreté et l'inconstance , comme les plus viles des faiblesses humaines. Il avait la physionomie mâle , le sang bouillant , le maintien modeste , un courage poussé jusqu'à la témérité. Quant aux passions , il savait leur commander et les vaincre.
Le comte de Provence annonça une fête pour le lendemain de son arrivée. Quand la lice fut ouverte , les chevaliers entrèrent, la lance en arrêt, et les juges du camp donnèrent le signal du tournoi. Albin en eut toute la gloire et alla déposer ses lauriers aux pieds de Gabrielle.Mais celui que ' ant de braves n'avaient pu vaincre ,
celui qui venait de terrasser tant de rivaux fut vaincu parle regard d'une femme.
Albin n'avait pas encore aimé. II ne croyait même pas à Tamour. L'amitié seule avait jusqu'alors régné dans son cœur , et jusqu'alors il avait défié l'amour de lui ôfer le repos. Mais à la vue de Gabrielle, il se troubla, pâlit , et ressentit , sans les connaître , les premiers traits de cette flamme toutepuissante , que peu de coeurs ont le don de bien sentir. 11 se retira tout pensif, occupé des charmes de la jeune princesse.
Gabrielle , de son côté, n'avait pu le voir sans émotion. Sa valeur , sa fierté , sa modestie , le bruit de ses vertus et de sa gloire , tout l'intéressait en faveur de ce jeune chevalier.
Huit jours s'écoulèrent , pendant lesquels l'amour fit des progrès rapides. Albin s'aperçut eufin qu'il ai-
niait, que sa nouvelle passion luiôtait le repos , et que rien ne pouvait la vaiucre ; aussi ne le tenta-t-il point. Il y trouvait trop de douceurs, et c'eût été lui ôterlavie, que de chasser désormais de son cœur la pensée de Gabrielle.
On célébra de nouveaux tournois , où il se couvrit encore de lauriers; et comme personne ne put le vaincre , on le nomma : le Chevalier aux armes terribles.
Cependant l'ermite Pierre prêchait les croisades dans toutes les cours de l'Europe. Le bruit de cette coalition superbe éveilla le courage des chevaliers , et les valeureux Provençaux ne furent pas les, derniers à prendre les armes.
Albin fut rappelé par son oncle pour marcher avec son père à la conquête de la Terre-Sainte, à la tête de ses cohortes. Si cet ordre fut cher à la
gloire du jeune amant , il fut cruel à son amour. Il fallait se séparer de l'adorable princesse qui régnait sur toutes ses pensées ! . . . . Mais avant , il résolut du moins de lui avouer son ardeur, et de lui jurer une constance éternelle.
Il la trouva le soir dans les jardins du palais, seule et occupée d'un amant dont elle payait la tendresse du plus vif retour.
Il saisit ce moment favorable , et lui exprima dans les termes les plus respectueux, la flamme brûlante qu'il ressentait pour elle. « Peut-être , lui )) dit-il enfin , dédaignerez-vous l'of- )) frande d'un cœur qui ne respire que M pour vous ; mais du moins quand je » cours aux périls de la guerre , ne » soyez pas assez cruelle pour m'ùter » à jamais tout espoir; ou si je vous » suis odieux, parlez , belle princesse, » la mort vous vengera bientôt d'un
w téméraire qui n'est coupable que de » vous avoir trop aimée. »
II se tut à ces mots , et la douce Gabrielle lui laissa voir par son trouble qu'il était heureux. Le chevalier , au comble de ses vœux, lui fit le serment de l'aimer jusqu'à la mort et au-delà.
,La nuit vint; et, le dirai-je ?... tous deux ivres de leur bonheur , en proie au plus tendre délire, trop faibles pour modérer le tumulte de leurs sens , les jeunes amans s'oublièrent — et se séparèrent coupables 5 mais en se répétant qu'ils s'aimeraient éternellement, et que la mort même ne pourrait les désunir.
Albin retourna le lendemain à la cour de son oncle, et l'armée coalisée pour la cause de la religion partit bientôt sous la conduite du sage Godefroi de Bouillon.
Le comte de Provence, malgré son grand âge , eût voulu prend part à
cette guerre ; mais sa présence était nécessaire dans ses états; il resta donc avec quelques chevaliers , et un petit nombre de soldats pour garder les places fortes, et maintenir les vassaux dans le devoir.
Cependant le souvenir d'Albin occupait jour et nuit la pensée de Gabrielle. Elle se rendait tous les soirs au bosquet qui avait été témoin de leurs aveux; et là, tirant de son sein l'anneau nuptial que son amant lui avait donné , elle priait le ciel de le lui rendre aussi fidèle qu'elle jurait de l'être.
Mais le ciel voulait éprouver son courage , et punir sa faiblesse.
Les rivaux du chevalier aux armes terribles , renouvelèrent bientôt leurs poursuites ; et, décidé à l'obtenir les armes à la main , s'il ne l'obtenait du bonne grâce, le fier Théobald, comte de Foix , l'un des plus riches et des
plus puissans seigneurs du midi, demanda la main de Gabrielle. L'alliance était trop honorable pour que le comte de Provence la refusât. Il conseilla donc à Thëobald de gagner la tendresse de la jeune princesse, et lui promit de le recevoir pour gendre dans deux mois.
Thëobald se retira satisfait ; et le comte de Provence alla trouver sa fille , et lui dit qu'il était temps enfin de lui donner un époux , qu'il avait choisi le comte de Foix , qu'elle devoit donc s'accoutumer à le regarder comme l'unique objet de son amour.
Gabrielle , frappée de la foudre , resta muette, et s'abandonna aux larmes i le père attribua cette émotion au regret de le quitter, et chercha à consoloi sa fille. Mais il s'aperçut bientôt quo son coeur u'étail plus libre.
Il voulut savoir qui elle osait aimer sans l'aveu de son père -, Gabrielle lui
avoua que les vertus et le courage d'Albin de Champagne l'avaient rendue sensible pour la première fois, ec que le ciel même ne pourrait bannir de son cœur sou image adorée.
Le comte de Provence , furieux à ces paroles , lui défendit de prononcer son nom davantage , et la menaça de sa malédiction , si elle ne se disposait à obéir. Il s'éloigna ensuite , et Théobald ne tarda pas à venir offrir ses vtcux et sa main à celle qu'il aimait. Il fut reçu avec froideur , et aurait dû. s'apercevoir combien il était odieux , si l'amour, et non l'intérêt , avait été son guide.
Il n'en poursuivit pas moins ses projets; et l'instant fatal d'un hymen détesté arrivait à grand pas , quand Gabrielle reconnut qu'elle était enceinte.
Elle avait jusqu'alors formé la résolution de fuir la veille de son maria^^e, si ses pleurs ne pouvaient flé-
c lir son père ou l'engager au moins à le difierer. Mais quand elle sentit dans son sein le gage de son amour, elle se décida à devancer sa fuite , et l'exe'cuta le soir même.
Malheureusement une de ses filles qui n était pas dans la confidence , la voyant disparue , courut lanuoncer à son père, qui envoya à sa poursuite.
Gabrielle, après avoir marché pendant fort long-temps , arriva accablée de lassitude auprès d'un bois solitaire. Elle s'y enfonça,, s'assit au pied d'un arbre et se mit à pleurer. Hélas ! elle avait bien sujet de pleurer !... Seule maintenant dans le inonde , exilée de la courdeson père , f.appée peut-être de sa malédiction , séparée par les mers, de lamant qaell<^ idolâtrait, sans appui, sans asile, sans ressource , que ne devait pas craindre une jeune fille , dépourvue d'txpérince , en se hasardant parmi un monde corrompu, I. 8
et entièrement inconnu pour elle.
Elle ne pouvait pas compter sur le travail de ses mains : on l'avait élevée en princesse ^ et la molle éducation des grands leur apprend à jouir des faveurs de l'inconstante fortune, comme s'ils ne devaient jamais éprouver ses funestes retours.
Taudis qu'elle se plongeait dans ces tristes pensées , elle entendit une voix qui lui criait de prendre courage. Elle se leva précipitamment , et aperçut derrière elle , à la lueur du crépuscule , un fantôme blanc qui s'évanouit aussitôt.
Celte vision la jeta dans de nouvelles réflexions j elle ne pouvait définir ce qu'elle sentait; quand le bruit des pas de plusieurs chevaux vint frapper son oreille. Elle reconnut sur-lechamp les chevaliers de la cour de son père qui accouraient à toute bride , ayant à leur tête le lier Théobald. Elle
voulut les éviter ; mais elle n'avait point échappé à leurs regards, et ils furent auprès d'elle avant qu'elle eût fait cent pas.
Le comte de Foix, sans lui dire un seul mot , la fît monter sur un cheval et la reconduisit au palais. Son père voulut l'accabler de sévères reproches; mais la voyant pâle, défaite, prête à défaillir , il ordonna qu'on la mit au lit et qu'on appelât son médecin. Puis il apaisa Théobald et lui dit de tout espérer du temps qui est aussi quelquefois le père de l'amour , comme il en est trop souvent le bourreau.
Le médecin , tout en déclarant que la princesse était dans un état alarmant , s'aperçut de sa grossesse. La prudence l'empêcha néanmoins d'en parler avant que Gabrielle fut rétablie. La maladie fut longue, et l'amante du tendre Albin ne dut son retour à la vie qu'aux plus grands ménagemens
OU plutôt à un miracle de la tendresse maternelle qui lui donna la force de supporter la honte , le jour elles maux que l'amour lui causait.
Lorsque sa santé fut raffermie , le médecin n'eut pas besoin de parler. 11 y avait cinq mois que le chevalier aux armes terribles avait quitté le sol de la Provence , et chacun saperçut aisément de l'état de la princesse. On peut juger de la colère de son père , quand il apprit cette nouvelle. Il jura de laver son affront dans le sang des perfides , et envoya des gardes à la porte de Gabrie'le qu'il ne voulut plus voir.
Mais sa fureur n'était rien , si on la compare à la rage que ressentit alors le comte de Foix. 11 cria hautement vengeance et demanda que les coupables fussent jugés. L.a mort , et une mort cruelle, était le prix d'une semblable faute.
On ordonna donc aux juges de se rassembler; et Gabrielle parut chargée de liens devant son père.
Elle fut forcée de tout avouer , et le comte de Provence indigne , et repoussant avec horreur la fille qui le couvrait de honte , la maudit , et prononça la peine de mort.
Il allait se retirer aussitôt , quand il s'éleva un vieux chevalier qui demanda qu'on en retardât l'exécution de sept jours pour laisser le temps à son séducteur ou à quelqu'un qui soutint ses droits, de se montrer en lice, comme défenseur de la coupable.
Les juges y consentirent , et on reconduisit Gabrielle dans son appartement. Les six jours qui devaient précéder sa mort , s'écoulèrent dans le deuil et les larmes^ et personne ne sembla s'intéresser à Ja malheureuse princesse.
Quand le soleil du septième jour
fut levé , les hérauts d'armes sonnèrent du cor, et on ouvrit la lice. Le tomheau de Gabrielle était creusé ; on devait l'y plonger vivante , si aucun chevalier ne soutenait sa cause. Théobald parut la fureur dans les yeux , et provoqua le téméraire qui oserait se mesurer avec lui pour la défense du crime. Tous les assistans restaient immobiles, quand on vit accourirà toule bride un chevalier inconnu , couvert d'armes noires et portant un panache, un écu sans devise , une épce et une écharpe , noirs comme ses armes. Son coursier était de même couleur. On lui ouvrit la barrière ; il salua la princesse , et courut sur Théobald.
Sa visière était baissée et aucun des spectateurs ne pouvait voir son vi-
sage.
Le combat s'engagea ; les deuxchampions se portèrent des coups terribles ; mais la lutte était inégale, et
Théobald tomba mourant et percé de coups sur la poussière.
Après ce premier exploit , le chevalier noir se retira au bout de Tarène; tout à coup le frère du comte de Foi x s'élança contre lui 5 et roula bientôt à côté de Théobald sur le sable ensanglanté , perdant par trois blessures et son sang et la vie.
Trois autres chevaliers eurent le même sort , et nul n'osait plus se hasarder contre l'inconnu.
Alors le comte de Provence indigné chercha à recouvrer dans son courroux son antique valeur. Il monte un jeune coursier , et s'avance sur le chevalier noir. Mais celui-ci , ♦abaissant le fer de sa lance , refusa le combat. « Quoi! lâche, tu crains la mort?..
)) s'écria le comte. — J'ai prouvé , ré- » pondit l'étranger d'une voix sépul- » craie, que Victor de Champagne » n'est point un lâche. — Victor de
» Champagne , reprit le comte.... il » est mort en descendant en Pales- » tine. — O ciel ! se dit tout bas Ga- » brielle , Victor de Champagne ! le » père de mon époux !... — Cheva- » lier, continua le comte de Provence, » tu nous trompes-, et je t'ordonne » de te découvrir. — Je pourrais bra- » ver tes menaces , répondit l'incon- » nu , et m'échapper, malgré tous tes » efforts; mais tu le veux ?.... Vois » donc ?... »
A ces mots , il leva sa visière et montra la figure épouvantable d'un spectre. Tous les assistans frémirent 5 et , après un moment de silence , le fantôme, ouvrant sa bouche décharnée , parla en ces termes : « Peuples » de la Provence, j'ai reçu la mort , » en mettant un des premiers le pied » sur la Terre Sainte- Mon fils conj- » battait à mes côtés. Je connaissais )» son amour. Le ciel m'a révélé dans
» la tombe le malheur de votre prin- » cesse ; j'en suis sorti pour punir ses » accusateurs par l'ordre de ce Dieu » qui a dit : Que celui qui est sans pé- » ché lui jette la première pierre /.... )) Quand l'Eternel a pardonné , serez»
» vous plus inflexibles que lui ? »
En disant ces paroles , le spectre disparut , et tous les assistans demandèrent la grâce de la princesse. Le comte de Provence ne répondit rien , et rentra dans son palais. On porta la princesse dans sa chambre , et la foule se retira.
Cependant Albin moissonnait des lauriers dans les champs de la Palestine ; et toujours fidèle à son amante , toujours occupé d'elle, il était loin de soupçonner tout ce qui se passait en Provence , quand il en fut averti par un songe.
Il alla trouver l'ermite Pierre , le cœur rempli d'alarmes, et lui denian-
da ses sages avis. Pierre 1 écouta avec bonté , lui dit de compter sur l'appui du ciel, et de venir le trouver le lendemain.
Sur le soir , le saint ermite se mit en prières, et implora Its lumières du Dieu de clémence.
A peine fut-il endormi , que le père d'Albin lui apparut, revêtu des mêmes armes qui le couvraient , quand il donna la mort au rival de son lils.
« Celui qui pardonne les faiblesses , » lui dit Victor , m'envoie vers vous » pour vous ordonner de conduire » demain mon fils en Provence, et de » l'unir à Gabrielle. » L'ombre s'évanouit ; et Pierre s'é veillant rendit grâces à l'Eternel.
Le lendemain , dès que l'aurore eut dissipé les ténèbres de la nuit , Albin se rendit à la tente de l'ermite. « Sui- » vez-moi , mon fils , lui dit Pierre. » En même temps il le conduisit au
bord de la mer où ils s'embarquèrent.
Et, après une heureuse navigation,, ils reconnurent le beau ciel de la Provence.
Pierre se présenta devant le comte et lui dit : « Que le bonheur et la paix » du ciel descendent sur votre tête!..» Le comte, reconnaissant le vénérable ermite , s'inclilia profondément , et lui demanda ce qui pouvait l'amener de la Terre Sainte sur le sol delà Provence. « L'ordre de l'Eternel , répon- )) dit Pierre. Le Père de tous les hu- » mains oublie les plus grands crimes, » et vous ne pouvez pardonner les ern reurs.... Voici l'époux que le ciel » donne à votre fiile. » Et en même temps il fît entrer Albin qui se jeta aux genoux du comte , en avouant une faute qu'il venait réparer.
Le comte de Provence , ému , étonné, ne put rien refuser à l'envoyé de Dieu. Il fit avertir sa fille qui ac-
courut , tressaillant de surprise et de joie. Son père mit sa main dans celle de son amant, et ordonna de tout préparer pour les noces.
Elles se célébrèrent le lendemain avec une pompe extraordinaire ; le peuple , avide de fêtes , s'y porta en tumulte ; car pour le vulgaire , tout ce qui est rare a des attraits , la mort d'un grand coupable, comme l'iiymen d'un grand prince.
Pierre donna aux époux la bénédiction nuptiale,et leur promit d'heureux jours ; après quoi il retourna à l'armée chrétienne.
C'est , dit-on , depuis ce temps qu'on a aboli les peines terribles qui expiaient les faiblesses des jeunes filles ; et cette indulgence n'a pas laissé d'augmenter un peu , tous les ans, le nombre des nouveaux nés.
FIJJ DU PR^ÏMIEP. VOL-UME.