‹ Les contes noirs, ou, Les frayeurs populairesChapitre 14 sur 15 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

Il y avait, à Reggio , un capitaine d'arquebusiers, qui passait pour le plus intrépide fier-à-bras , et le plus jaloux des maris de la ville. Sa femme, jeune et jolie vénitienne, amoureuse et habile à tout venant , selon l'usage de son pays, trouvait moyen de se donner des amans sans éveiller les soupçons de Fracastino ; elle était même parvenue à lui persuader qu'elle était la plus chaste des épouses de la contrée ; en quoi il se pouvait qu'elle ne mentit point.

Elle avait donné pour le moment toutes ses affections à un jeune bachelier en droit , qui s'acquittait merveil- I. 7

leusement bien des fonctions conjugales et promettait infiniment pour l'avenir, si le diable ne s'en mêlait; lorsqu'elle alluma dans le cœur d'un moine, qui la vit par hasard, un amour qui mit complètement en l'air le pauvre sire. L'amour, dans un moine , ne se cottibat pas aussi facilement que dans un autre homme ; la solitude et le désœuvrement soufflent le feu , et l'incendie ne peut bientôt plus s'éteindre que par celle qui l'a allumé.

Le père Angélo , grillé dans son harnois , et ne pouvant plus retenir la bride à sa passion forcenée , résolut d'en faire l'aveu , et se flatta d'en obtenir aisément le prix , si toutefois il trouvait Anna aussi facile qu'il le présumait ; dans le cas contraire , il ne désespérait pas encore , sachant bien que la constance et l'embonpoint en séduisent de cruelles.

Il alla donc rôder tous les soirs sous

les fenêtres de sa belle , et l'aperçut un jour qui sortait seule pour se rendre chez une de ses parentes. Il l'aborda , et après les cérémonies d'usage , il se déchargea le cœur. Anna, accoutumée à de pareils aveux , n'en fut point surprise , et ne témoigna aucune indignation. Elle regarda attentivement le père , et ne trouTaut pas un mignon de couchette dans un homme gras , trapu , bourgeonné et porteur d'une énorme barbe , elle eut sur-lechamp la pensée lumineuse de s'en divertir, en attendant meilleure chance. Puis bientôt il lui vint le sage projet de se faire , auprès de son mari , un mérite de cette aventure. C'est pourquoi, après avoir écouté toutes les fadaises de son gros amoureux , et lui avoir laissé baiser sa main , couvrant son front d'une pudeur ingénue , qu'elle avait le secret d'employer à volonté , elle lui dit ; « Malgré que nyi

)) conduite soit jusqu'ici irréprocha- » ble , et que j'aie à ianiais tonné la >i sainte résolution de ne point forli- » gner au devoir matrimonial, je vous » avoue , mon père , que vos instances » m'ébranlent. Ainsi , venez demain » à minuit sous mes fenêtres ; peut- >j être me déciderai-je à vous donner )) satisfaction. »

Angelo , enchanté et hors de luimême , lui Ht de nouveau mille protestations, et se retira, extravagant de joie, La belle rebroussa chemin , et de retour à la maison : « Tu ne sais pas, )) mon ami, ce qui vient de m'arriver, » dit-elle à son époux ; toute autre » que moi aurait profité de sa con- . quête , mais tu connais la pureté de

ma conduite !... — Eh bien ! reprit » Fracastino d'une voix formidable , )) qu'est-ce ?... — Un amant , conti- }) nua-t-elle , un audacieux qui a osé jj me proposer... — Ventrebleu ! ou

» est-il !... il faut que je lui étrille les » oreilles. Mon epée ! mes poignards ! » mes pistolets ! ma canardière !

)) mes... — Eh ! non , mon ami, il est )) bien loin. Tu ne dois pas en être » jaloux ; d'ailleurs, sans me faire ou- « trage , me crois-tu capable de fai- » blesse? Diffère ta vengeance-, ilvien- » dra demain soir !.... — Quoi? — » Oui , pour m'en délivrer , je lui ai » donné rendez-vous ici, demain à >) minuit, et tu pourras... — A labonne » heure. » Et l'époux s'alla mettre au lit , croyant avoir la perle des femmes dans sa couche. Il se leva le lendemain de grand matin , alla vaquer à ses affaires ; et le bachelier vint faire ce que le mari avait à peine ébauché.

Le soir venu , la femme dit aux voisines que son mari était allé faire un tour à la campagne et qu'il ne devait rentrer (jue le lendemain. Le moine égrillard Tayant appris, en f^eii-

fit une joie inexprimable , et ne tarda pas à s'avancer en soupirant tendrement sous le balcon de sa conquête. Il était onze heures. Le bachelier , qui n'était pas dans la confidence et qui n'avait pu prendre tous les ébats qu'il souhaitait dans la séance du malin , instruit aussi de la prétendue absence de Fracastino , vint un peu après le moine , et se promena dans la rue en attendant que celui-ci s'éloignât. Mais quand il le vit tenir ferme à sa place , il commença à craindre un rival et à prendre un peu de jalousie. Il savait bien qu'Anna ne se piquait pas d'être fidèle , mais il se croyait aimé et ne pouvait souffrir la pensée de partager à la fois le cœur de cette femme avec un mari et un moine. Il modéra néanmoins les transports que la présence de l'immobile Angélo élevait dans son esprit , jusqu'au moment oii le père , apparemment ennuyé de faire le pied

de grue , s'avisa de monter taciturnement à l'assaut et d'escalader le balcon. Alors, ne se possédant plus , le bachelier furieux courtsurson homme et lui lance une grosse pierre qui l'atteint au front. Le moine tombe lourdement en poussant un soupir et reste sans mouvement sur le pavé. Son rival, effrayé et chargé d'un homicide , se trouble , ne sait plus où il en est , et se sauve au plus vite. Mais en chemin il réfléchit aux suites que pourrait avoir son crime , si quelqu'un trouvait le mort , et qu'on s'avisât de courir après l'assassin ; c'est pourquoi i! retourne à tout hasard auprès du cadavre , essuie le sang qui coulait avec abondance, bande la plaie , dresse le corps contre la porte du capitaine , et s'en retourne à son logis. Il prend lestement ce qu'il a de plus précieux, monte à chevid de bon matin , et sort de la ville.

Cependant, quand minuit sonna, le capitaine mit la tête à la fenêtre , et aperçut le moine colle contre sa porte. Sa vue alluma en lui une colère qu'un rien pouvait exciter , et, en proie à toutes les fureurs de la jalousie , il descendit l'escalier, armé de quatre pistolets et d'un bon bâton.

Aussitôt qu'il ouvrit la porte , le corps du moine s'ébranla et tomba sur le capitaine. Celui ci, croyant que le galant ne faisait ce mouvement que pour l'étrangler , le saisit à la gorge . et se mit à jouer rondement du bâton sur les épaules du mort qui ne disait mot et recevait tout sans rien rendre.

A la fin, le jaloux , fatigué de battre , s'arrêta un instant pour reprendre haleine ; et voyant que son champion ne se relevait point , il commença à s'apaiser ^ il lui adressa la parole, lui dit des injures autant qu'il le jugea convenable , et ne reçut point de ré-

ponse. Alors il s'effraya. Il appela sa femme qui accourut avec une chandelle, ets'aperçut aussitôt que le moine était mort. Cet incident l'épouvanta à un point qu'elle ywa dans son àmc d'avoir désormais des amans , sans en rien dire à son mari et de ne plus causer la mort de personne ; ce fut sur cette bonne pensée qu'elle rentra, par l'ordre exprès de Fracastino.

Pour lui, il sentit bien qu'il serait infailliblement pendu , si on connaissait son extravagante escapade ; c'est pourquoi , comme la crainte de la potence donne parfois des idées salutaires, il prit le cadavre sur ses épaules, traversa deux ou trois rues et l'appuya contre une colonne sous le portail de la maison d'un jeune seigneur. Il lui mit sous la main , son bâton malencontreux, et plaça auprès de lui une paire de pistolets sur une borne , sans doute pour le faire croire malfaiteur ,

ou pour tout autre motif que je n'ai pas su. Après cela , il regagna son iii, et se coucha sans pouvoir dormir.

A quelques momens de là ^ le jeune seigneur revint d'un bal où il avait passé la nuit ; et quand il fut près de sa porte, il aperçut le personnage noir à qui il demanda ce qu'il faisait là si tard ? Le moine ne répondant rien , il s'avança vers lui , et le prenant au collet , il le secoua si rudement qu't^ le fît tomber sur la borne où étaient les deux pistolets qui roulèrent à terre. Le jeune seigneur, voyant des armes, prit le moine pour un assassin, et sans lui laisser le temps de se mettre en défense , il tira son épée et lui en donna un coup dans sa robe. Mais le voyant fori pacifique, il revint de son soupçon , s'approcha de lui , le croyant ivre ou endormi. Il ne tarda pas à voir qu'il était mort, et songeant que, sloa trouvait ce cadavre devant sa porte ,

on pourrait lui susciter quelque mauvaise affaire , il le prit et le reporta justement devant la porte de Fracastino.

Celui-ci, qui ne dormait point, descendit un peu avant le jour pour savoir s'il ue se passait rien dans la rue qui put regarder son aventure ; et retrouvant le moine en sentinelle devant sa maison , il recula avec effroi et s'imagina voir un revenant. Enfin l'aurore approchait, et il n'y avait pas de temps à perdre ; il reconnut donc que le corps qu'il voyait était bien celui qu'il avait assommé, le prit entre ses bras , l'entra dans sa maison , et le revêtit d'un costume algérien qu'il avait pris au champ de bataille, dans une descente de ces barbares aux côtes de Reggio; puis il le coiffa d'un turban , le plaça sur un étalon auquel il il le lia fortement , et le conduisit à la porte de la ville où il le laissa , aban-

donnant au cheval le soin de le tirer d'embarras.

L'animal suivit la grande route, et arriva deux heures après le lever du soleil dans un endroit planté de tilleuls ; il s'y arrêta et se mit à brouter l'herbe. En ce moment, le bachelier qui se sauvait au hasard , arriva aussi dans le même lieu. Sitôt qu'il distingua le costume et la figure barbue du cavalier, il prit bravement la fuite, sans oser regarder derrière lui , se croyant dans un voisinage de brigands ou de Maures, dont ce terrible géant était au moins le général. Mais en fuyant , il comptait sans son hôte ; la jument qu'il montait, éveilla l'appéht de l'étalon qui portait le moine ; et plus le tremblant bachelier pressait sa monture , plus l'étalon allongeait ses enjambées; de sorte que le pauvre jeune homme se sentait mourir de peur.

Enfin, après avoir fait environ une lieue dans cette efïroyable agitation , il crut qu'il efiVayerait peut-être à son tour ce déterminé poursuiveur , s'il lui montrait un peu de courage 5 il lui cria donc inopinément de s'arrêter ou qu'il lui en cuirait ; et comme il ne répondait rien , il se retourna d'un air décidé , tira sa rouillade et lui coupa la tête. Le chef redoutable tombant sur la poussière , se détacha du turban , et le bachelier reconnut sa victime qui portait au front la marque de sa brutalité. Sa frayeur redoubla alors, et il se sauva de plus belle. Mais combien il fut plus épouvanté encore, quand il se vit poursuivi par ce cavalier sans tête ! Il reconnut sensément que le diable avait pris cette forme pour le tourmenter, et, tout en se signant , il arriva à demi-mort dans un petit bourg où on l'arrêta , ainsi que le cheval qui portaitle corps du moine décapité.

On le mena devant le juge qui fut fort embarrassé de prononcer sur cette affaire diabolique, et fit conduire tout l'attirail au duc de Reggio. On lui apporta bientôt la tête du moine ; et , après bien des recherches, toute l'affaire s'expliqua. Le duc trouva la chose si singulière, qu'il pardonna aux coupables ; et le bachelier n'osa plus depuis faire l'amour sur les terres du prochain (*).

(*) Ceux qui connaissent la littérature italienne , sauront où j'ai puisé le sujet, de cette nouvelle.

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