‹ Les contes noirs, ou, Les frayeurs populairesChapitre 5 sur 15 · LES DEUX AMANS · texte numérisé non relu

LES DEUX AMANS

Quoiqu'on ait perdu l'habitude de croire au véritable amour, on le trouve pourtant encore quelquefois; mais si rarement, qu'on le pourrait presque regarder comme un prodige.

Toutefois est-il vrai que cette noble flamme, qui agrandit le cœur de l'homme , cette seconde nature qui de'truit la première et élève les mortels au-dessus d'eux-mêmes, met en proie l'être qu'elle ennoblit , aux rigueurs que le destin réserve à tout ce qu'il y a de grand dans le monde. 11 est peu de personnes qui aient vu le véritable amant, heureux, jouir en paix de son amour.

Alphonse et Julie vivaient naguère en Languedoc, unis par les liens de

l'eslime et de l'amour le plus tendre.

Ils s'aimaient depuis long-temps ; ils connaissaient mutuellement leurs de'fauts et leurs faiblesses, et ne s'en chérissaient pas moins. Alphonse avait vingt ans; Julie, dix-huit. iSe's dans le même village, tous deux enfans de riches cultivateurs, leurs goûts, leurs humeurs et leurs caractères sympathisaient en tout ; aussi souhaitaient-ils ardemment cette union sacrée, après laquelle soupirent tous les jeunes cœurs que le vice n'a point encore infectés.

Les parens étaient d'accord, et ne difl'éraientle jour de leur bonheur que pour le rendre plus éclatant.

Un oncle maternel de Julie, riche négociant de Marseille , qui devait sa fortune au commerce, à la probité et à l'industrie ; devait venir à la noce, et avait promis d'en faire les honneurs.

Les jours qu'on passait à l'attendre étalent des siècles pour les deux amans, et son arrivée leur causa des transports de la joie la plus vive; aussi fut-il comblé de caresses et de baisers par sa jolie nièce. Il amenait avec lui son fils, jeune libertiti, plein de passions , qui abusait de la faiblesse que son père avait pour lui , pour s'abandonner à tous ses caprices.

Sitôt qu'il vit Julie, Ernest conçut pour elle une flamme subite qu'il n'avait jamais sentie pour aucune de ses nombreuses maîtresses, et il ne fit aucun eft'ort pour la réprimer. La candeur de cette jeune fille, sa vertu, sa douceur, son maintien décent, son caractère enjoué , achevèrent de lui tourner la tête ; et il lui avoua le feu qui le consumait. Julie, étonnée, lui représenta que dans trois jours elle allait donner sa main au jeune Alphonse, et qu'il ne parlait sans doute

pas sérieusement en lui tenant des propos d'amour; mais Ernest lui protesta rjn'il l'aimait véritablement, qu'il n'avait jamais aimé avant de la connaître, et qu'il ne pouvait éteindre une flamme à laquelle sa vie était attachée. Il poussa les choses à un point, que Taimable cousine se fâcha, et alla, toute désolée, déposer sa douleur, la première qu'elle eût éprouvée depuis qu'elle était au monde, dans le sein de son cher Alphonse.

Celui-ci s'efforça d'abord de la rassurer ; puis , réfléchissant aux suites que pouvait avoir la violente passion de son rival, il trembla que ses grandes richesses ne décidassent le père de Julie en sa faveur , auquel cas il ne lui resterait qu'à mourir. Pvéanraoins, il avait reçu la parole des parens de son amie ; et les choses étaient si avancées, qu'il se tranquillisa un

peu. T.a nuit vint, et Julie retourna chez sou père.

Elle se coucha de bonne heure , pour ne point voir son cousin; et l'amoureux Ernest saisit l'instant de son repos^our déclarer l'état de son cœur à son père et à son oncle. Le père, qui avait conçu d'autres projets, pour rétablissement de son fils, s'y opposa d'abord ; mais quand Ernest lui eut dit qu'il mourrait s'il n'était dans deux jours l'époux de sa cousine, il en obtint tout ce qu'il désirait.

Le père de Julie fut bientôt gagné:

les immenses richesses d'Ernest , la considération dont jouirait sa fille , quand elle serait sa femme, et tous ces vils calculs d'intérêt qui séduisent les parens et causent la désolation , le malheur, et trop souvent la perte des enfans qu'ils sacrifient, le décidèrent sans peine à donner sa fille à l'homme qu'elle n'aimait point , qu'elle ne pou-

vait aimer. Ainsi, ]e soir même , il envoya dire à Alphonse , qui se promenait devant sa porte , agite par de sinistres pressentimens, que l'union projetée entre lui et Julie était rompue, et qu'on le priait de ne plus la voir.

Alphonse, terrassé, resta muet; et, quand il se retrouva seul , il s'abandonna au plus affreux désespoir , et résolut de se donner la mort. Il s'éloigna de la maison de son père , s'enfonça dans un putit bois, qui avait reçu les sermens de son amour, et y passa une nuit horrible. Le soleil se leva , et le trouva plongé dans les »

larmes et les réflexions les plusamères. H Voilà donc , se dit-il , le der- » nier de mes jours. J'étais à la veille » du bonheur. J'en savourais d'avance » la trop flatteuse amorce; et j'en suis » à jamais privé par un traître. Je » mourrai , sans attendre que la dou-

» leur vienne terminer le triste reste » de ma vie. Que je puisse au moins » recevoir un baiser d'adieu de celle » que j'aime , je mourrai sans me » plaindre. » Il retomba ensuite dans son abattement.

Cependant le père de Julie lui annonça les nouvelles résolutions qu'il avait prises, et lui ordonna de se préparer à suivre le lendemain Ernest à l'autel. » Grand Dieu ! s'écria Julie , » l'ai-je bien entendu? Moi, l'cpouse » d'Ernest ! Est-ce ainsi que vous » tenez les promesses sacrées que vous » avez faites h mon amant. — Vous » n'en avez plus d'autre qu'Ernest , » reprit sévèrement le pèrej aimez-le » comme il vous aime , et souvenez- » vous que je vous défends de parler » désormais à Alphonse. » Il sortit en achevant ces paroles , et laissa sa fille se livrer h sa douleur et à son dés-

Cette triste journée s'écoula aussi lentement qu'un Jour de deuil pour les malheureux amans, et Julie ne put sortir de sa chambre.

Alphonse erra tout le jour, morne, agité, portant la mort et la rage dans les yeux , et cherchant son amante ou son rival. Il ne rencontra ni l'un ni l'autre.

Quand la nuit parut , il porta ses pas vers la maison de son amante ; et le chien qui gardait la ferme , reconnaissant l'ami de sa jeune maîtresse , courut au-devant de lui et le caressa- « Pauvre animal! dit Alphonse, com- » bientou cœur est au-dessus du cœur » de l'homme ! celui qui possède ton » attachement ne craint pas de le per- » dre.... » En disant ces mois, il s'avança, en tremblant, sous la fenêtre de Julie. 11 prêta l'oreille; les sanglots déchirans de sou amante parvinrent

bientôt jusqu'à son cœur, et son cœur brisé se noya dans les larmes.

Elle ouvrit alors sa fenêtre , pour voir encore le ciel , et aperçut Alphonse. H Quoi! c'est vous? lui dit-

>) elle Hélas ! le jour qui luira

u bientôt devait éclairer notre union, » et combler tous nos vœux î . . . ,

» On nous sépare Un autre monde

» nous réunira.... Mais, retirez-vous.

» Si Vous étiez vu, cher Alphonse, » vousnousperdrieztousdeux. Adieu.

» Vous saurez bientôt si je vous ai » aimé. »

Alphonse ne put lui répondre. Sa voix étouffée ne pouvait plus pousser que desaccensplaintifs et monotones.

Ils s'embrassèrent , se jurèrent de s'aimer à jamais : un bruit qu'on entendit alors dans la chambre voisine força Julie à se retirer, et' Alphonse à sortir de cette enceinte, oïl il laissait ce qui l'avait j usqu'alors attaché à la vie. I. a*

Dès qu'il fut jour , les parens de Julie entrèrent dans sa chambre pour parer leur victime et la conduire à l'autel. Mais Dieu! quel fut leur effroi, quand, sur un lit ensanglanté, ils ne trouvèrent plus qu'un corps paie , defiguré , et glacé par la mort. Toute la maison retentit de cris et de lamentations; et les apprêts de nocesse changèrent en funérailles.

Ernest et son père , effrayés, repartirent sur-le-cliamp pour Marseille ; et le père de Julie pleura sur les suites déchirantes de sa funeste ambition.

Mais quand Alphonse apprit cette affreuse nouvelle, quand on lui eut dit que son amante s'était donné la mort, il tomba dans un délire épouvantable. (( C'en est trop, s'écria-t-il, elle j) aeu le courage de me précéder dans «la tombe; et moi, lâche, j'oserais i) encore lui survivre un instant.... »

Eq même temps, il voulut attenter

à ses jours. Ceux qui rentouraient l'arrêtèreut , et le portèrent sur son lit , où l'on fut obligé de le lier fortement. Il refusa de prendre aucune nourriture, et passa la journée en invoquant la mort, sans que les larmes de son père et les prières de sa famille pussent calmer ses transports.

Le jour fit place à la nuit, et Taccablement où il se trouvait, lui procura un léger sommeil. On le laissa seul , mais après s'être assuré qu'il ne pouvait se délier ; et chacun s'alla mettre au lit.

Il s'éveilla après une heure de repos et de songes pénibles, et se replongea dans ses noires pensées. Bientôt sa chambre fut éclairée d'une douce lumière , et il aperçut, au fond , une jeune vierge , couverte d'un long voile blanc , et portant plusieurs traces de sang sur sa robe.

Ilcrut d'abord que son imagination

se créait On fantôme , mais quand le voile futôté, il reconnut son amante qui s'avançait vers son lit lentement et les yeux baissés. « Dieu de bonté ! » sécria-t-il, n'est-ce point un son- » ge ? Est-ce bien ma Julie que je revois... » — Oui, c'est moi, lui dit- » elle, c'est moi qui reviens du séjour >i des morts, pour t'ordonner de vivre » et de respecter les jours que le ciel » t'a donnés. — Hé I puis-je vivre en- » core , reprit Alphonse, quand vous » ne vivez plus. — Oui , tu le dois ; » n'imite point mon criminel atten- » tat; vis pour apaiser le ciel, pour » expier ma faute ; c'est ion amaîite )) qui t'en conjure et qui implore tes )) prières. »

Après avoir dit ces paroles , elle s*évanouit , et disparut aux yeux d'Alphonse qui , immobile et privé de l'usage de ses sens, était plus accablé que jamais.

On le trouva le lendemain ^ÊÊ^s tranquille, mais sa vie semblait prête à s'éteindre. On fit venir un médecin qui lui donna quelques alimens, et Ht oter les liens qui le tenaient immobile sur son lit. Ses forces étaient d'ailleurs tellement épuisées, qu'on ne devait plus craindre qu'il en abusât.

Son amante lui apparut encore la nuit suivante , s'avança près de son lit, et lui mit dans la bouche une goutte de rosée, qui fut pour lui un baume salutaire. Il sentit subitement renaître sa vigueur et son courage ; et Julie lui dit : « Conserve -toi pour » moi, cher Alphonse, c'estton amante » qui {en conjure et qui implore tes )) prières. — Eh bien ! reprit Alphonse, » je te prouverai combien tu m es » chère, en m'eflbrçant de t'obéir; » mais Je fuirai les hommes.... — Suis- )) moi donc , continua-t-elle. »

^flplussitôt elie le prit par la main et Te transporta , h travers les airs, dans une solitude écartée.

Ce fut là qu'il vécut quelques années encore, priant le ciel pour sa bienaimée, qui venait tous les soirs ranimer son courage.

Il mourut dans ses bras, et maintenant tous deux , dans un monde moins barbare , ils sont unis , sans craindre de se voir séparés.

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