‹ Les contes noirs, ou, Les frayeurs populairesChapitre 6 sur 15 · ANECDOTE · texte numérisé non relu

ANECDOTE

Le magister de Villette, petit village à une demi-lieue d'Arcys, s'était marié , dans un âge déjà avancé , à une jeune paysanne qui mourut un an et un jour après ses noces , en donnant l'être à un enfant, dont le mari n'était pas fort porté à se croire le père.

Il était faible et caduc , et avait pris une femme plutôt pour se don-, ner une compagne qui eût soin de lui que pour se livrer à des plaisirs dont le germe était éteint dans son corps cacochime.

Quand sa femme s'était déclarée enceinte , quelques indiscrets avaient publié qu'où avait vu Georgelte,

seule avec un grand homme vêtu de noir, qu'on ne connaissait point, et qu'ils avaient soin d'éviter d'être aperçus ensemble; de sorte que si le magister n'avait craint de s'attirer quelque vilaine atTaire, en manquant de respect aux morts, il aurait clabaudé, et déchargé son cœur contre sa défaille; mais il redoutait les gens de J autre monde : c est pourquoi il se lut , et se décida îi élever l'enfant.

Un soir, le neuvièmequi suivit l'enterrement, il se coucha après avoir sonné VAii^elus , en songeant à sa femme qu'il soupçonnait tout bas de n'avoir pas vécu en odeur de sainteté; et bien qu'il berçât depuis un gros quart d'heure l'enfant qui portait son nom : comme le petit marmot ne voulait pas scndor/uir, il ncpuls'empèi:her de lui dire aigrement : « Hé jar- /) ni î dors si tu veux , mais au moins >i laisse-moi dormir, petit fils de ca-

M tin, ou que le diable 't'emporte toi » et ta mère !.... »

A peine achevait-il ces paroles malhonnêtes , qui ne pouvaient manquer de déplaire à la maman , qu'il entendit danslegrenier un roulement subit, accompaj^né d'un bruit sourd effroyable , et interrompu de temps eu temps par des cris qu'il ne pouvait délinir.

Il commença à trembler de tous ses membres, et sentit son cœur prêt à défaillir. Il s'aperçut bientôt de l'indiscrétion qu'il venait de commettre, en accusant la vertu de sa femme , et mordit vingt fois sa langue , pour lui apprendre à avoir, une autre fois, plus de retenue -, mais le bruit n'en continuait pas moins, et le pauvre magister était hors d'état de crier, ni de descendre du lit, pour aller dissiper ailleurs la frayeur qui le mettait à l'agonie.

Il passa cette nuit dans des transes I- 3

et des angoisses inexprimables , ne pouvant dormir ni se rassurer, recommandant sor) âme h Dieu et à la bonne Vierge, et priant de tout son cœur pour le repos de l'àme de Georgelte , à qui il promettait trois bonnes messes, et une neuvaine de De projundis.

Le mouvement qu'il entendait dans le grenier cessa au point du jour; le soleil ranima un peu son courage, et il se leva tout en eau , pour aller conter la cljose au sacristain, au choriste et au fossoyeur de la paroisse.

Tous les trois opinèrent gravement que c'était l'âme de la défunte , qui venait demander des prières, et qu'il fallait la tirer du purgatoire au plus vite, parce que, si elle se voyait négligée, elle ne tai*derait pas à venir tirer les' pieds de son mari , avec ses mains froides et décharnées, comme on en avait vu tant d'exemples.

Le magister frissoriHa et sentit ses cheveux gris se roidir comme du crin, à ces terribles paroles. I! courut d'une haleine chez le curé qui, n'ayant rien de mieux à faire ce jour-là , célébra une messe de Requiem pour Georgette , moyennant la pièce de douze sous.

Cettecérémonie rendit le veufun pe« plus tranquille, mais le bruit n'en recommença pas moins dès que le jour fut tombé j il lui sembla même qu'il était plus fort que la veille , et il prit ses jambes à son cou, et se sauva chez le sacristain , qu'il supplia de venir à sa maison.

Le prudent sacristain , qui avait de l'expérience en pareil cas , fit la sage réflexion que deux personnes étaient bien faibles contre des revenans , et qu'un peu de renfort ne nuirait pas, s'il y avait du danger. Deux jeunes garçons du village , qui se trouvaient

là par hasard, et qui savaient de quoi il s'agissait , se proposèrent d'accompagner aussi le magister , promettant bien de faire reculer le diable même , s'il osait se présenter.

On accepta leur ofiVe avec reconnaissance, et nos quatre champions se rendirent courageusement à la maison du magister. Leur valeur se ralentit un peu , et leurs mines s'allongèrent , quand ils entendirent le roulement perpétuel , les coups qu'on frappait sur les planches , et les cris aigus que le revenant poussait dans les inslans oii le bruit venait à s'interrompre.

Et sans leur réputation de braves , qu'ils ne voulaient pas ternir, les deuxjeunes gens auraient délogé de bien bon cœur de cette, maison funeste.

Sur ces entrefaites , un gros l.boureur qui avait l'àme un peu moins timde, vint rendre visite au magister

et lui causa , par sa preser.ee , une joie extrême , aussi-bien qu'aux trois autres gardiens.

Il proposa de visiter les lieux et d'obliger le revenant à déguerpir, à moins qu'il ne vînt de la part de Dieu , ce qui glaça d'efï'roi tous les assistans.

(( Elî quoi! père Simon , lui dit le » sacristain, oseriez-vous regarder en » lace un mort qui peut vous rendre » paralytique, rien qu'en vous tou- » chant du bout du doigt ? Souvenez- » vous de la mère Remy, quia été tant )> battue d'un revenant , en passant sur 1) le cimetière, qu'elle en est tombée » malade à n'en pas relever : et ce •) pauvre monsieur Grand-Jean, que » mon grand-père a connu quand il « allait à l'école, n'a-t-il pas voulu ') connaître, comme \cela, un reve- » nantqui cassait tout d^ns sa maison-? » Vous savez ce qu'il en a tiré; le re- » venant lui a donné un grand souf-

» flet et lui a mis dans la bouche nu » doigt plus froid que de la glace, qui » lui a fait tomber toutes les dents.

» Le meilleur parti, à mon avis, c'est » de faire dire des messes; quand il y >» eu aura le compte, le revenant s'en » retournera. »

— « A la bonne heure, reprit Simon j » mais, en attendant les messes, mon- » tons toujours au grenier. Ces deux » gaillards-là vont me suivre; et vous, ») monsieur le sacristain, vous nous » attendrez ici, avec le maître de la » maison » Et aussitôt il donnala chandelle à l'un des deux jeunes gens, l'au^ tre s'arma d'une longue fourche de fer ; pour lui , il marcha fièrement à la tête, agitant de sa main gauche un redoutable gourdin, et tenant de la droite une poignée d'/ terre pour aveugler le revenant, s'il faisait le mutin. Ses deux compagnons le suivaient tristement, en faisant de grands signes de croix ,

et bien affligés de s'être engagés clans cette périlleuse aventure. Le sacristain et le magister étaient en prières dans la chambre, se déclarant nuis dans les insultes que la morte pourrait recevoir, et se lavant humblement les mains de tout ce qui allait arriver aux trois agresseurs.

Mais loin de trouver des dangers, lorsqu'ils parurent dans le grenier, tout le vacarme cessa; et ils eurent beau fureter dans tous les coins , le revenant ne jugea pas à propos de se laisser voir.

Ils descendirent donc, et déclarèrent qu'ils n'avaient rien vu, sur quoi le bruit recommença, plus terrible que jamais. « Voilà qui devient plus ira- » portant, dit le pâle sacristain ; le re- » venant est invisible , et fait un train » d'enragé. Jésus-Maria ! quelle cruelle » chose? Ah! monsieur le maître, je 'j ne voudrais pas, pour mon petit

» champ de vigne , avoir le même » malheur que vous.... »

— (( Ce n'est pas de cela qu'il s'ngit, » ajouta l'intrépide Simon , il faut re- » monter au gite et déterrer le fan- » tome. » Mais il ne put décider personne à y aller avec lui ; de sorte qu'il se résolut à tenter seul , une seconde fois, l'aventure; et comme il pensa que la chandelle pouvait bien être la cause de la fuite du revenant, il y monta sans lumière , et le plus doucement qu'il lui fut possible.

Le vacarme cessa un instant , lorsqu'il mit le pied sur les lieux; mais s'étant blotti contre lemnr, après un moment de silence , il i'entendit bientôt recommencer à ses pieds, sans rien apercevoir. Il se baissa , chercha en tâtonnant ce qui pouvait causer ce bruit, et sentit une espèce de grosse boule qui roulait sur le plancher.

Il la saisit, et s'écria qu'il tenait le

^7 spectre. Les quatre autres qui l'attendaient en bas, faillirent perdre, à ce cri, la respiration et ce qu'il leur restait de forces. Simon descendit prëcipitament et leur montra ce qui avait fait tant de tapage.

Quand ils se furent enhardis à y jeter les yeux, ils reconnurent quelerevenant était logé dans une grosse bouteille de grès, et que c'était en la faisant rouler , qu'il avait causé tant d'effroi.

i( Eh! mon dieu! dit le magister, » c'est la bouteille où celte pauvre » Georgctte avait mis de l'orge pour M me faire de la tisanne cet hiver. La « pauvre femme! elle se sera logée » là-dedans pour me prouver qu'elle V m'aimait, malgré les mauvaises lan-

>■> gués Mais, comment l'obliger

j) à sortir de là?..., — Attendez, ré- » pondit Simon »

En même-temps il asséna un rude coup de bâton sur la bouteille qui se brisa. Il en sortit un gros rat qui s'en-

tait dans un trou avec tant de précipitation, que Jes assistans éblouis, le prirent pour un petit diable cornu, et se hâtèrent de fuir sans regarder derrière eux. Toutefois la maison du magister fut tranquille depuis , et le spirituel compèreSimonlui expliqua fort clairement que , comme cette bouteille était remplie d'orge, et n'était point bouchée , le rat, encore petit, avait pu y entrer ; qu'y trouvant une nourriture abondante , il y était resté tant qu'il y avait eu du grain dans la bouteille, ce qui avait pu durer un couple de mois, vu qu'elle était fort grande et contenait plusieurs pintes d'orge; qu'alors le rat, devenu gros, n'avait pu sortir comme il était entré , et qu'en cherchant à s'échapper , il avait fait rouler la bouteille , ce q«^i était fort simple et qu'on ne crut pourtantpoint.

Félix qui potuil rcrum cognoscere causas I Virgile.

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