Les contes populaires en Italie
La Fontaine disait autrefois : « Si Peau-d'Ane m'était conté, j'en aurais un plaisir extrême. » M. Max Miiller dit aujourd'hui : « Les nouvelles ont pris une des premières plates dans les études qui fout connaître le passé du genre humain. » Ces deux phrases montrent bien la différence entre les poètes du bon siècle et les érudits du nôtre ; les premiers allaient chercher leur plaisir dans les contes de fées, les seconds y vont chercher des documents.
Voltaire lui-même, qui avait tant de bonsens, regrettait les démons et les farfadets et s'écriait avec un soupir : « Oh ! le bon temps que celui de ces fables! » Luther n'aurait pas donné pour un trésor les histoires merveilleuses qu'on lui avait racontées dans son enfance, et tous ces hommes, plus jeunes que nous et par
conséquent plus sages, ne cherchaient dans les contes d'enfants que des contes d'enfants. En Italie, Straparole les recueillait dans ses Nuits facétieuses et le Napolitain Basile, dans son P entamer one^ plus connu en Allemagne qu'à Naples môme, avait tâché de noter non-seulement les narrations populaires, mais encore le dialecte de son pays. Avant d'être conquis par les Allemands, Basile fut pillé par Gozzi, Lippi^ Wieland, peut-être même par notre Perrault, mais ce dernier point n'est pas établi encore. Un évoque de Biseeglie, monseigneur Pompeo Sarnelli, ne dédaigna pas d'écrire en napolitain une Posillicheide dans laquelle il rapporta cinq nouvelles racontées après un souper sur la colline de Pausilippe, par quatre petites paysannes et leur mère, avec beaucoup de vivacité et de naturel.
Jusqu'alors et longtemps après, on ne recueillait ces historiettes que pour s'amuser ; mais vinrent les frères Grimm qui prirent ces études au sérieux et commencèrent dans leurs Mœrchen et dans leurs Sagen une véritable enquête sur la langue, l'esprit, la psychologie populaires ; ils firent école, et dans tous les pays du monde on voulut rechercher à leur exemple, écrire à leur manière, sous la dictée des gens du peuple, les traditions des rues et des champs.
Ce furent les Allemands qui les preniiers exploitèrent l'Italie ; la Sicile fut explorée avec beaucoup de fruit par une femme de mérite, M"'' Laure de Gonzenbach. Les Italiens qui sous l'ancien régime ignoraient et dédaignaient leurs richesses, ne se sont guère mis à l'œuvre que ces dernières années, mais ils l'ont fait avec leur ardeur habituelle ; M. Vittorio Imbriani à Milan et à Florence, M. de Gubernatis à Santo- Stefano, M. Bernoni à Venise, M™''CoronediBerti à Bologne, et surtout M. Giuseppe Pitre en Sicile ont exhumé des trésors que les frères Grimm leur auraient enviés.
L'auteur du présent volume a passé en Italie la plus grande moitié de sa vie déjà longue ; il connaît plus ou moins les dialectes, les patois de la péninsule ; il peut compléter ou commenter par des recherches et des observations personnelles les volumineux recueils où il va puiser à pleines mains'. Il lui est donc permis d'offrir aux lecteurs français un livre d'instruction et de récréation nouveau pour eux et destiné à tout le monde : aux enfants toujours affamés d'histoires, aux mères qui ne savent plus où en chercher, aux curieux qui aiment les vieilles légendes,
1 Particulièrement la Novellfija fiorentina de M. Vittorio Imbriani (Livourne, Vigo, 1877) -- et les sept volumes, de la Bihliotecn delle tradizioni popolari siciliane, per cura di Giuseppe Pitrè (Palerme, Pedone-Lauriel, 1870-1875).
anx studieux qui pourront y trouver des renseignements sur les mœurs, les idées, les superstitions, le langage, la diction du peuple^ — et pour tout dire en un mot, aux naïfs comme La Fonlaine et aux savants comme M. Max MuUer. —
LES CONTES SICILIENS — LA MESSIA : SES VOYAGES, SA LANGUE, SA MIMIQUE — LES CONTEUSES — LES CHAN- SONNIERS - GIUFA LFÎ JOCIUSSE — LES OEUFS CUITS DUIIS — LE DIAMANT OU PÈRE ÉTERNEL.
Ce qui donne un intérêt particulier aux recueils de M. Pitre, c'est qu'il n'y a rien mis de son propre fonds ; ce ne sont pas des traditions populaires arrangées en nouvelles par un artiste ingénieux pour amuser les oisifs. Ces naïvetés artificielles n'ont plus cours aujourd'hui ; ce n'est pas le dialecte affiné de Meli que recherchent les curieux, c'est la vraie langue du peuple. Pour la retrouver, M. Pitre a voulu écrire sous la dictée des narrateurs illettrés qu'il rencontrait sur son chemin; il a noié scrupuleusement les mots, les sons, les accents divers de toutes les provinces siciliennes; mais c'est le peuple et non
sa langac que nous voulons étudier dans ces contes où les narrateurs eux-mêmes ne sont pas les personnages les moins intéressants. M. Pitre nous présente d'abord ses fournisseurs de récils ; les plus riches, les plus brillants sont des femmes.
Au premier rang se place une Palermitaine, Agatuzza Messia. Elle n'est point belle, ni jeune : c'est une arrière grand'mère qui dès son enfance avait appris de sa grand'mère quantité d'histoires que cette grand'mère tenait de son aïeule, qui les tenait elle-même d'un aïeul. C'est ainsi que cette poésie narrative remonte à un temps déjà vieux et a pu grossir ou s'altérer en route; cependant la Messia (c'est sous ce nom qu'elle est connue) a une mémoire excellente, et si la forme change quand elle raconte, le fond ne change jamais. Elle habite le Borgo, quartier de Palerme, où elle se fit d'abord une réputation de cantatrice. On ne se lassait pas de l'écouter ; sa voix s'est cassée depuis et elle ne chante plus, elle raconte, mais on l'écoute encore.
Il y a un demi-siècle environ, elle fit un voyage à Messine, ce qui lui donna une grande autorité dans le Borgo ; les filles de ce quartier ne sortent guère de chez elles. Quand elles vont, pour quelques emplettes, dans la rue Victor-Emmanuel, elles disent, comme si elles changeaient de pays : « Je vais à Palerme. » Cependant la Messia était allée jusqu'à Messine; quand elle revint au Borgo, elle avait la tête pleine de récits et les yeux pleins d'images ; elle parlait de la citadelle, une forteresse que pas un homme ne pourrait prendre : les Turcs euxmêmes n'y étaient point parvenus. Elle parlait du phare de Messine, qui était beau, mais dangereux pour les navigateurs; elle parlait de Reggio en Ga-
labre; elle disait que de la palissade elle avait pensé toucher cette ville avec la main.
La Messia ne sait pas lire, mais elle sait beaucoup de choses qui sont connues d'elle seule et elle les dit avec une propriété de termes qui étonne les lettrés. Parle-t-elle d'un bâtiment qui court la mer, elle prend sans s'en douter, tout naturellement, le vocabulaire des marins; elle sait le nom des mâts, des amarres, la rose des vents, court de bâbord à tribord, renfloue, agrène, carrège, alargue, mange le vent, tient le lof, comme si elle n'avait fait que cela toute sa vie. Elle sait les mots techniques de tous les métiers : elle-même en a exercé plusieurs.
Tailleuse dans sa jeunesse, elle devint, sa vue baissant, piqueuse de couvertures, et, malgré le rude travail auquel elle s'astreint pour vivre, elle trouve beaucoup de temps pour ses dévotions. Chaque jour, l'hiver ou l'été, qu'il pleuve ou neige, elle sort à la brume et va prier. Sa piété satisfaite, elle raconte des histoires ; elle en sait des miUiers et n'en aoublié aucune; elle les dit toutes avec la grâce, la verve, la chaleur et l'expression qu'elle avait à vingt ans. C'est une mimique étonnante, un continuel mouvement des yeux, des bras, des pieds, de la personne entière, un perpétuel changement d'attitudes, une incessante agitation du corps qui s'incline, se dresse, va et vient par toute la chambre, se couche presque à terre ou bondit comme pour s'envoler ; un roulement de la voix qui prend tous les ■lons,parcoyrt toutes les gammes, tour à tour douce et grave, d'une solennelle lenteur ou d'une volubilité haletante, émue, effrayée, vibrante, allègre comme un éclat de rire, habile surtout à emprunter tous les accents, toutes les intonations des personnages que l'admirable conteuse met en jeu.
Tout cela est perdu dans le recueil de M. Pitre, mais lanarration suffit pourinLéresserleslecteursles plus exigeants : La Messia sait mener de front, sans confusion, deux ou trois épisodes qui ne se joignent qu'à la fin, et passe à chaque instant sans embarras, d'un saut vif et léger, du récit au dialogue. Il est vrai que le patois sicilien donne beaucoup de grâce aux choses les plus simples et de saveur môme aux choses les plus fades; nous n'en regrettons pas moins que la bonne femme ait négligé d'apprendre à écrire : la Sicile aurait peut-être un romancier.
La Messia n'est pas seule à raconter des histoires. Une commère du même quartier, Rosa Brusca, qui va sur ses quarante-six ans, l'égale presque dans les sujets badins ; elle tissait de la toile dans son jeune temps, mais elle ne peut guère aujourd'hui que tricoter des bas, car elle est aveugle. Assise dès l'aube sur le pas de sa porte, elle cause et badine avec les passants, leur jette des lazzis, ou gi onde son mari qui perd au cabaret ce qu'il gagne au four. Son récit file droit, comme disent les Siciliens, sans hésitation, sans digression : peut-être la cécité lui permet-elle une plus grande concentration d'idées.
Quant à la ynura Sabedda (la dame Elisabeth), qui possède aussi un riche répertoire de contes siciliens, c'est une bonne servante à laquelle on attribue ce qu'il faut pour gagner le royaume des cieux : cette sainte simplicité donne à ses récils le charme et aussi l'autorité de la candeur. Elle doit avoir cinquante-cinq ans et répète ce que lui a narré son, aïeule qui mourut centenaire. « J'étais alors bien petite..., et elle, la bonne âme, me disait : —Souviens-toi de la mère-grand et de ses contes, et quand tu seras belle, grande, tu les conteras aussi, toi. »
M. Pitre cite encore beaucoup de narrateurs des deux sexes qu'il trouve médiocres, ou du moins inférieurs ; les mieux doués sont ceux ou plutôt celles que nous venons de nommer. Les femmes l'emportent de beaucoup sur les hommes ; elles ont plus de charme et d'imagination, sans doute aussi plus de temps, peut-être encore (en Sicile au moins) plus de langue.
Mais c'est assez parler des narrateurs, il est temps d'en venir aux narrations. Ce qu'on y rencontre tout d'abord, c'est la fantaisie et le merveilleux; nous avons là des contes et nullement des nouvelles. Le peuple comme les enfants n'aime pas la prose et ne s'intéresse guère aux réalités de chaque jour. La poésie qui le frappe n'est pas simple, enfermée dans un enclos, reléguée au foyer; la littérature potagère et casanière de certains romanciers lui serait insupportable. Est-il vrai que Graziella se soit intéressée à l'histoire de Paul et de Virginie? Le poète s'est peut-être mal souvenu. Ces filles de Naples préfèrent l'Arioste à toutes les études de mœurs et surtout à toutes les études de cœur : il leur faut des enchanteurs, des dragons, de grands coups d'épée et des voyages à la lune. Aussi est-il très-peu question d'amour dans les contes siciliens, ou du moins la passion n'est jamais le sujet du récit; on se contente de la signaler et l'on se garde bien de l'analyser : l'essentiel est de montrer dans quelles aventures, dans quelles infortunes cette passion jettera le héros et l'héroïne. Quant à l'amour même, on l'abandonne aux poètes lyriques, aussi nombreux en Sicile que les conteurs.
Ces rimeurs de carrefour, la plupart illettrés et anonymes, composent des rispetti qu'ils ne sauraient écrire : ce sont en général des strophes de huit vers,
mesurant onze syllabes et se terminant par des rimes croisées qui se répètent quatre fois. Même dans ces couplets qui prennent en Sicile les noms de canzuna, stimmboltu, sturnettu, selon les localités, l'amour est une affaire d'imagination plutôt que d'émotion ; le sentiment disparait dans les hyperboles. Le poète, qui ne pourrait signer ses œuvres que d'une croix, ne sait où trouver des vocables assez éblouissants pour chanter les gloires de sa maîtresse. Il affirme qu'elle a été baptisée par le pape dans l'eau du Jourdain, que Palerme et Messine lui furent amies, que son nom alla jusqu'à Marseille, et qu*elle reéut les mages à son berceau. Aussitôt trois aigles allèrent annoncer la nouvelle à l'univers entier. Les tresses d'or de la jeune fille ont été filées par trois anges et lui tombent jusqu'aux pieds. Ses lèvres sont du corail, ses yeux des étoiles, ses sourcils des arcs de triomphe. Elle est blanche comme la soie d'Amalfi : la reine de Franco osa un jour la défier, mais fut vaincue. La jeune Sicilienne est digne de s'asseoir en vie dans le paradis avec les saints, 'foutes les images pâlissent auprès d'elle ; pour l'égaler en valeur, il faudrait des arbres chargés de diamants, il faudrait des palais construits en topaze et en rubis, il faudrait la lune et plus que la lune, le soleil. Dans ses rispetti, le chansonnier sicilien voudrait être changé en rossignol pour se poser sur l'épaule de la jeune fille, se nicher dans ses cheveux et lui fredonner aux oreilles des doux mots qui amolhssent le cœur, ou en abeille pour lui poser du miel sur les lèvres, ou en poisson pour être acheté par elle et mangé. Jl so pâme devant le grain de beauté qu'il aperçoit sur la joue de la déesse ; il fait vœu de le porter en amulette, de le donner à bénir au pape afin que cent ans d'indulgence soient accordés
CONTES POPULAIRES EN ITALIE il
à qui le touchera. Ses désespoirs sont aussi fous que ses ivresses, il ne parle que de meurtre et de suicide. c( Mieux vaut mourir et descendre en enfer que d'être tourmenté par l'amour. »
Ce style figuré ne vaut certes pas la chanson du roi Henri ; il exprime cependant une passion plus sincère que celle d'Oronle. Le Sicilien est parfaitement capable — non de se tuer; dans ces heureux pays les suicides sont rares, — mais de balafrer sa maîtresse et de poignarder son rival. Le sang lui monte vite à la tête, et le roi Ferdinand disait, non sans raison, que son royaume était en Afrique. Toutefois ce n'est point dans les chansons, ce n'est pas non plus dans les contes, que les moralistes trouveront des renseignements sur les amours des Siciliens. Les récits de la Messia et de ses compagnes ne se rapprochent de la réalité que lorsqu'ils tournent en anecdotes comiques ; le peuple n'entend que la féerie ou la pochade, et il veut rire quand il n'est pas ébloui.
Ces anecdotes n'ont rien de bien intéressant ; on les retrouve dans les traditions facétieuses de tous les pays. Les Siciliens, comme les Italiens des autres provinces, ont deux personnages bouffons qui les amusent fort ; le premier est une sorte de Jocrisse rappelant par beaucoup de traits le Pulcinella de Naples, le Simonëtt piémontais et le Meneghin des Lombards. Il se nomme Giufà ; c'est du moins sous ce nom qu'il est célèbre à Palerme, mais les gens de Trapani l'appellent Giucca, et, chose étrange, les Toscans, aussi, qui ont adopté le personnage. Les Albanais disent Giucha (avec un ch qui se prononce à l'allemande ou à la grecque) ; les Calabrais, Giuvali ; mais sous tous ces noms c'est toujours l'imbécile légendaire que nous connaissons tous, le valet
maJadroit, malavisé, qui perd ou casse tous les meubles de la maison, ne comprend jamais ce qu'on lui dit, obéit de travers, manque les commissions, abonde en bévues, en sottises et en pataquès : on le surprend en conversations avec la lune, il lui vient des imaginations que n'ont guère les naïfs plus sensés de notre pays.
Un jour qu'il s'était fait habiller à neuf et coiffer d'un beau béret rouge, il se demanda non sans inquiétude comment il s'y prendrait pour payer les marchands. Pour se tirer d'affaire, il fit le mprt et se coucha sur un lit, les mains en croix et les pointes des pieds en l'air. Les marchands vinrent le voir et dirent tour à tour en le voyant :
— Pauvre Giufà, tu me devais telle somme pour les bas, les culottes, etc., que j'avais fait la sottise de te vendre; je te les bénis (je te remets ta dette).
On porta le prétendu mort dans une église où il devait passer la nuit, selon l'usage, dans un cercueil découvert. Entrèrent à la brune des voleurs qui venaient partager le butin de la journée ; on trouvera peut-être que les voleurs siciliens, qui sont des hommes fort dévots, choisissaient un singulier endroit pour cette opération. C'est que les églises d'Italie sont moins austères que les nôtres ; elles servent aux rendez-vous d'affaires ou d'amour ; on y entre pour se promener, faire sa sieste, ou regarder les jolies femmes, pour s'abriter du soleil et de la pluie, ou tout simplement pour passer une heure comme dans un café bien décoré qui ne coûte rien. D'ailleurs on a le confesseur sous la main, prêt à donner l'absolution, et la madone est toujours pleine de compassion pour le pauvre monde.
Les voleurs vidèrent leur sac sur une table où
roulèrent des monnaies d'or et d'argent qui couraient alors comme de l'eau. Cet alors est de Hosa Brusca, qui raconte l'histoire et qui n'aime pas le papier-monnaie. Le partage fait, restait une piastre que le chef de la bande ne savail à qui donner ; chacun la réclamait vivement, et la discussion eût pu finir à coup de couteau ; mais l'un des voleurs eut une idée lumineuse.
— 11 y a ici un mort, dit-il en montrant Giufà ; prenons-le pour cible, nous allons tous tirer sur lui, le visant bien, avec nos escopettes, et celui d'entre nous qui lui mettra une balle dans la bouche aura l'écu.
La proposition plut aux voleurs, qui préparèrent leurs armes. Aussitôt Giufà, qui par bonheur avait bonne oreille, se dressa sur ses deux pieds dans sa bière et cria d'une voix tonnante :
— Morts, ressuscitez tous!
On peut se figurer la terreur des malandrins, qui
s'enfuirent à toutes jambes en laissant sur la table les pièces d'or et d'argent. Et Giufà trouva là de quoi payer son beau béret rouge.
Une autre fois Giufà était au service d'un tavernier qui l'envoya laver des tripes dans la mer. Vint à passer un vaisseau ; le garçon d'auberge fit des signes avec son mouchoir, et le vaisseau complaisant se détourna de son chemin pour aller voir à terre ce qu'on lui voulait. Le capitaine descendit, et Giufà lui demanda :
— Ces tripes sont-elles bien lavées?
Imaginez-vous la rossée que reçut le pauvre garçon qui, croyant avoir mal parlé, murmurait en pleurant :
— Comment fallait-il dire ?
Le capitaine répondit :
— Il fallait dire : « Seigneur, faites-le courir ! » Le marin pensait à son vaisseau, il aurait voulu
que le valet lui jetât un souhait favorable. Ces vœux adressés tout haut, en toute occasion, même à des inconnus, sont une règle de la politesse populaire dans les pays méridionaux; il n'est pas de voyageur qui ne se soit entendu dire par les paysans de Naples qu'il a rencontrés sur son chemin : «Que la madone vous accompagne ! »
Giufà retint le mot du capitaine, et, ses tripes ramassées, se remit en route en criant à tue-tête : (( Seigneur, faites-le courir ! »
A ce bruit s'enfuit de tous côtés le gibier que guettaient des chasseurs qui, retournant leurs fusils contre le crieur malavisé, le rouèrent de coups de crosse.
— Gomment donc fallait- il dire ? demanda-t-il en pleurant de plus belle.
— Il fallait dire : « Seigneur, faites-les tuer ! » Giufà n'oublia pas le conseil et, s'étant remis en
route, ses tripes à la main, rencontra deux hommes qui se disputaient.
— Seigneur, faites-les tuer, s'écria-t-il.
Les deux hommes, qui allaient se battre, peu satisfaits du souhait, tombèrent sur Giufà qui, pleurant toujours plus fort, renouvela sa question.
— Il fallait dire : « Seigneur, faites-les séparer I » répondirent les deux rUstres.
Giufà se le tient pour dit et passa devant une église juste au moment où en sortaient deux mariés avec les gens de la noce.
— Seigneur, faites-les séparer, s'écria-t-il. Nouvelle volée de coups de bâton; le malheureux
criait en se débattant :
— Comment donc fallait-il dire?
— (( Seigneur, faites- les rire ! » répondirent les mariés furibonds.
Giufà poussa ce dernier cri en passant devant un mort entouré de gens en larmes. Ce ne fut pas la dernière de ses mésaventures ; il était parti le matin pour aller laver ses tripes et ne rentra que le soir chez son maître, le tavernier, qui le mit dehors.
L'autre personnage comique est le valel malin, facétieux et retors, qui se moque de ses maîtres et de tout le monde, celui que notre Molière a fait venir de Naples et qu'il a baptisé Scapin. Les Siciliens le nomment Firrazzano, et lui prêtent toutes les niches, lazzis, bons ou mauvais tours que jouent à Turin Gianduja, Arlequin à Bergame, Grispin, Covielle, Mascarille et tant d'autres sur les théâtres de tous les pays. Ses méfaits rempliraient des volumes. Le fripon est mort impénitent, à ce qu'affirme la légende. Le confesseur qui était venu l'assister à ses derniers moments lui disait la phrase consacrée :
— Firrazzano, mon fils, il y a mort et vie, et le Seigneur vient par grâce. Pense combien tu en as fait au Seigneur i
— Cela est vrai, répondit le moribond ; mais ce que le Seigneur me fait en ce moment je ne l'oublierai jamais.
Les Siciliens admirent beaucoup ce fripon de Firrazzano. Ne leur jetons pas trop la pierre ; dans cette île, où le peuple n'a jamais été souverain, ni même indépendant, il n'a jamais pu opposer à la prépotence des grands que la force des petits, la ruse. Aussi ses contes sont-ils pleins de stratagèmes et de fourberies; les dupes doivent duper à leur tour pour devenir sympathiques.
Un jour, raconte-t-on à Palerme, un étranger' voyageait pour ses affaires ; il s'arrêta dans une au- < berge et s'aperçut trop tard qu'on avait oublié de ' mettre sur sa note deux œufs cuits durs qu'il avait ■ mangés. Retourner à l'auberge eût été une grande \ perte de temps, le voyageur préféra faire des affaires ^ avec le prix des œufs, et à son retour le remettre à ] l'hôtelier avec les bénéfices. 11 revint donc à Pa- ] lerme dix ans après, et se présenta gaiement à ' l'homme en lui disant : )
— Me reconnaissez-vous? i
— Non monsieur. i U lui rappela sa visite et les œufs oubliés sur ]
l'addition ; il lui dit que l'argent non payé avait i prospéré dans ses mains et lui offrit une somme i énorme, 50 onces. Celle monnaie d'or de Sicile '• valait 13 francs 73 centimes : l'hôtelier devait être < content, point du tout. .'
— Cinquante onces ! s'écria-t-il non monsieur, '\ il faut me donner le reste. |
Et il lui exposa que de ces œufs il aurait eu des \ poulets, que les poulets seraient devenus des poules, \ que ces poules auraient produit toute une basse- ^ cour, qu'avec la basse-cour il aurait acheté des ; moutons, et qu'il serait à présent propriétaire d'une ,' bergerie. \
— Vous m'avez enlevé ce capital et vous voulez ?1 me donner 50 onces? Ma foi, non ! \
Tel fut le raisonnement de l'hôtelier, et les Sici- j liens battent des mains à ce bon tour, ils pensent v que le brave homme avait raison ; d'ailleurs n'était-il >■ pas de Palerme? Les juges devant qui l'affaire fut ^ portée donnèrent aussi gain de cause à l'hôtelier. « L'étranger perdit son procès au tribunal civil et à la } cour d'appel ; il y avait une supiême tentative à i
faire. Un petit robin de rien, un simple clerc vint à lui et s'offrit pour le défendre.
— Vous? lui dit Tétranger. J'ai eu le dieu des avocats et j'ai perdu : quel appui pouvez-vous me prêter?
Mais le clerc y mit tant d'insistance que l'étranger lui permit de tenter un dernier effort. A l'audience, au moment où les juges allaient prononcer un arrêt définitif, le clerc se précipita dans la salle tout effaré et ses deux bias en l'air :
— A l'aide, à l'aide ! les thons de l'Arenella prennent le chemin de Palerme et vont venir nous manger tous.
— Que diable dites- vous? demanda le juge. Comment est-il possible que des poissons de mer viennent ici?
— Et comment est-il possible, reprit le clerc, que deux œufs cuits durs fassent des poulets et qu'il en sorte des bergeries?
Les juges se rendirent à cette bonne raison, et l'hôtelier perdit tout, même les 50 onces.
Les passions, les glorioles, les jalousies de clocher offrent encore aux Siciliens bien des sujets de raillerie. Les petits endroits, mênie les grands, n'ont jamais beaucoup aimé leurs voisins, en Italie surtout, où le sentime:)t national, l'idée de la grande patrie commune n'a été longtemps qu'une utopie littéraire. « Trois châteaux, trois couteaux, voilà ITlalie, » disait Giusti qui souffrait cruellement de ces divisions. Lors des commotions politiques, les bandes ennemies profitaient de l'occasion pour assouvir des rancunes qui remontaient peut-être au siècle des Capulets et des Montaigus. En temps de paix, les communes qui ne s'arment pas continuent la guerre à coups de langue et, pour ne parler
que de la Sicile, Salaparuta et Gibellina se moquent de Partanna qui le leur rend bien. Palerme, qui fut capitale, tourne eu dérision tous les provinciaux qui à leur tour font des gorges chaudes en parlant des Palermitains ; le Mont-Eryx trouve Trapani parfaitement ridicule et Trapani s'en venge en racontant les victoires de ses habitants sur les maris du Mont-Eryx. En revanche tous les Siciliens se mettent d'accord pour se gausser des Calabrais et surtout des Napolitains qui furent leurs maîtres. Les contes populaires sont pleins d'anecdotes attestant l'incontestable supériorité des insulaires sur les hommes du continent '. Tout SiciUen aime avant tout la Sicile, « rilc de Feu « qui fut le grenier de l'Italie et le pays de Gérés.
(( Un jour, dit une chanson. Dieu le Père était content et se promenait dans le ciel avec les saints ; il voulut faire un présent au monde ; il arracha un diamant de sa couronne et le plaça en face du levant. Les peuples l'appelèrent Sicile, mais c'est le diamant du Père éternel. »
LES PRINCES, LES BELLES-MÈRES, LES FÉES, LES DRAGONS, LE DIABLE — LE JUIF ERRANT ET MALCIIUS — JUDAS ET PONGE-PILATE — BÉNIS SOIENT LES VOLEURS ! — LES AMES DES DÉGOLLÉS — LES BÉVUES DE SAINT PIERRE — LA MÈRE DE SAINT PIERRE — FRÈRE GROS-JEAN — LA RELIGION DES SICILIENS.
Nous revenons à la'fantaisie, tout chemin y mène clans les contes siciliens. Les plus nombreux sont des contes de fées qui se passent entre ciel et terre, non sans envahir la terre et le ciel ; mais dans le monde possible les conteurs cherchent les personnages les plus haut placés; il y avait une fois un roi et une reine.
Au dessous des souverains, on n'admet guère que des princes. Les illettrés sont naturellement monarchistes et ne reconnaissent d'autre supériorité que celle du rang.
Ces petits princes naissent d'ordinaire assez nombreux; le plus intéressant est toujours le plus jeune. C'est lui qui fait tous les exploits, c'est à lui qu'arrivent tous les malheurs. Il descend dans les souterrains, tue les dragons et les géants, délivre les princesses enchantées et reçoit de leurs mains un fruit
d'or. Un aigle auquel il a fail du bien arrive à propos pour le prendre sur ses ailes et le ramener sur la terre. Le plus jeune veille la nuit sur le jardin de son père et en chasse les voleurs et les brigands qu'il poursuit jusque dans les abîmes. Il s'élance aux plus hautes régions pour y trouver la plume de l'oiseau bleu, descend jusqu'au fond de la mer et en rapporte le cheveu d'or; il enferme le magicien dans les fentes d'un rocher ; il triomphe à la fin de tous les obstacles, de toutes les infortunes ; il est rare que le premier trône du monde et la plus belle fille d'empereur ne lui soient pas réservés.
C'est pareillement la plus jeune des sœurs qui est l'héroïne du conte. Elle est la victime de sa mère, de son père et surtout de ses sœurs; on la relègue au foyer comme Cendrillon, on lui impose les travaux les plus duj's, on l'humilie, on la maltraite sans miséricorde ; mais, douce et forte, elle supporte tout sans murmurer. Malheur à elle si elle a des belles-sœurs et une belle-mère ; celle-ci, plus hideuse que nature, est particulièrement raffinée dans sa férocité. « Belles-mères et brus, dit un proverbe sicilien, sont venues au monde en se battant, » et cette fois le proverbe exagère à peine.
Tels sont les personnages nécessaires des contes ; il y a aussi quelquefois des femmes coupables, beaucoup moins cependant que dans les fabliaux du moyen âge et dans les romans contemporains ; il y a encore des personnages secondaires appartenant à toutes les castes et à tous les métiers, mais ils ne jouent jamais que des rôles accessoires.
Au-dessus des princes et des rois flottent les fées bienfaisantes pour la plupart, bien qu'elles soient condamnées par l'église comme des esprits malins ; le peuple sicilien croit encore en elles et les voit
CONTES POPULAIRES EN ITALIE 'ii
passer sous diverses formes d'animaux ; elles lui apparaissent aussi comme des femmes superbement vêtues qui sortent une fois par semaine en quête de bienfaits à distribuer... Dans les contes siciliens, la fée est une jeune fille charmante qui se grime parfois en sorcière, mais qui se montre le plus souvent dans toute la fraîcheur de sa beauté. Elle est toujours présente à la naissance d'un fils de roi qu'elle comble aussitôt de ses dons en le berçant d'un refrain fatidique. Elle prend souvent la figure d'un ermite à longue barbe qui se trouve juste à point pour guérir un blessé, recueillir un fugitif et préparer ou prévenir un grand malheur... Puis elle rentre dans le souterrain, dans la source ou dans le tronc d'arbre où elle a élu domicile, heureuse de faire du bien, mais très-capable aussi de faire le mal, car elle est capricieuse et surtout susceptible (ce sont des défauts que l'homme attribue à tous les êtres surnaturels) ; elle n'entend jamais raillerie. Elle est de plus très-vulnérable dans son pouvoir magique qui tient quelquefois à un voile, à une bague, à un ruban. Qu'elle perde ses talismans, elle redevient une simple mortelle; il faut de plus qu'elle reste vierge, non qu'elle y soit forcée par un vœu, comme les vestales et les religieuses ; mais si elle se marie, elle n'est plus qu'une femme comme les autres, sujette à vieillir et à mourir.
C'est grand dommage, car les fées sont des êtres heureux : elles enchantent tout ce qu'elles touchent; telle jeune fille qu'elles ont dotéç fait tomber de ses cheveux, quand elle les peigne, d'un côté des diamants et des perles, de l'autre de l'orge et du froment. La poupée qu'elles ont bénie rend un prince fou d'amour, les oiseaux parlent et révèlent des secrets qui font plaisir; un petit couteau traçant des
chiffres sur les arbres d'une forêt en fait couler autant de pièces d'argent qu'il y creuse d'entailles, Un os d'un fils de roi égorgé par ses frères et enterré dans un champ tombe dans les mains d'un berger qui en fait un chalumeau : il en sort aussitôt des lamentations qui dénoncent les fratricides. Les fées protègent particuHèrement les bossus qui grâce à elles sont les plus allègres des hommes. Elles protègent aussi les cadets de famille et peuvent changer un jeune prince en anneau d'or afin que la princesse aimée le puisse passer à son doigt.
Parmi les esprits malfaisants, les plus féroces sont les dragons femelles affamés de chair humaine. Quant aux démons, ce ne sont pas positivement des divinités infernales ; ce sont des êtres indéfinis dans le monde de la magie ou de la sorcellerie : ils dépendent d'un magicien qui les évoque à son gré. Les SiciUens n'aiment pas à nommer le diable; ils le désignent sous le sobriquet de' maître Paul, de cousin Martin ou Martinet. Tel est le personnel des féeries.
Les aventures qui s'y passent n'ont guère varié depuis le moyen âge jusqu'à nos jours : descente dans des souterrains dont l'entrée est masquée par un chou, par un champignon monstre ou par des broussailles ; voyages très-longs ordinairement à pied, où l'on use, en marchant toujours, jusqu'à sept paires de souliers en fer ; batailles nocturnes (toutes les actions importantes se font de nuit) contre des êtres fabuleux et des animaux fantastiques; jardins enchantés comme l'île d'Alcine, maisons habitées par des cannibales, grandes villes silencieuses dont les habitants remuent sans respirer, enfin tout ce que l'Arioste, Boiardo, les romanciers de la Table- Ronde ont trouvé dans leurs têtes ou dans les tra-
ditions de l'extrême Orient ; puis, au milieu de tout cela, quantité de légendes chrétiennes. Le Juif- Errant par exemple apparaît sous le nom de Butladeo (rejette-Dieu) non-seulement dans les anciens contes, mais encore dans les récits tout frais que se font entre eux les Siciliens.
C'était en hiver, disait récemment une fille de Salsaferuta ; mon père était dans une boutique en train de se chauffer ; entre un homme qui n'était pas habillé comme les gens du pays : son bonnet et ses chausses étaient rayés de bandes jaunes, rouges et noires. Mon père en eut peur : qu'est-ce donc que cet homme?
— Ne crains rien, répondit l'étranger; je me nomme Buttadeo.
Le bonhomme, se souvenant de ce nom, invita \e nouveau venu à s'asseoir et lui demanda le récit de ses aventures ; mais Buttadeo ne put prendre place au foyer parce qu'il était condamné par Dieu à marcher toujours, et tout en parlant il parcourait la chambre dans tous les sens, avançant et reculant avec une agitation incessante. En partant, Ivoulut laisser à l'homme un souvenir et lui indiqua « une dévotion : » la formule de « cinq credo à la main céleste et d'un sixième à la main gauche de Jésus. »
Il existe dans les contes siciliens un autre Juif également condamné à marcher toujours, mais dam un souterrain, c'est Malchus qui donna un soufflet à Notre-Seigneur avec une main gantée de fer. Jésus n'en fut point offensé et ne poussa aucune plainte, mais depuis lors le sacrilège tourne continuellement autour d'une colonne qui s'élève au milieu d'une chambre ronde : il ne mange ni ne dort, ne connaît aucun des besoins de la vie, et tourne, tourne, se mordant les doigts, frappant la colonne
de la main qui a souffleté le Christ et lieurtant du front la paroi opposée. Malcfius, plus malheureux que Butladeo, no voit personne, vit de soupirs et de remords, n'a aucun rapport avec les vivants; pour aller jusqu'à lui, il faut ouvrir sept portes de fer, se laisser glisser dans sept galeries et traverser sept longs corridors. Les Siciliens, comme les Napolitains, rappellent Marco.
11 y a encore un Juif dans ces légendes : c'est Judas qui, après s'être pendu à un tamarix, ne fut pas précipité dans les flammes ou dans les glaces éternelles, mais fut condamné à flotter éternellement dans les airs, toujours à la même hauteur, et chaque fois qu'il passe sur un tamarix, il y voit son corps pendu, déchiqueté par les chiens et les oiseaux de proie.
Un autre personnage bien connu, enfermé dans un caveau de Home, assis devant une table, lit avec une assiduité fatale de l'aube au soir et du soir à l'aube, sans en pouvoir jamais détacher les yeux, une grande feuille de papier déroulée devant lui. Un jeune homme descendit dans ce caveau, il en sortit vieillard, effaré, méconnaissable, ne proféra plus un seul mot de sa vie et ne voulut voir que le pape, auquel il montra son épaule nue où l'éternel lecteur avait écrit en lettres de sang : « Je suis Pilate. ))
Veût-on maintenant passer des Juifs aux premiers chrétiens? L'imagination populaire, on va le voir, prend avec eux ses coudées franches.
Le Maître, content des Siciliens, cheminait un jour avec ses apôtres, la nuit le surprit en pleine campagne.
— Pierre, comment ferons-nous ce soir?
— N'ayez crainte, dit Pierre; je vois là-bas une
liLiltc cl je sais une bergerie, venez avec moi. Vite vite, l'un derrière l'autre, ils sont arrivés à la bergerie.
— Grâce de Dieu et vive Marie ! pouvez-vous nous donner un asile pour cette nuit? Nous sommes de pauvres pèlerins et morts de faim.
— Grâce de Dieu et vive Marie! répondirent le maître berger et la bergère, et sans faire un pas vers eux, ils leur montrèrent la hutte où ils les envoyèrent coucher. Ils étaient en train de pétrir la pâte, mais donner à manger à treize en risquant de rester, eux, la panse vide, ils n'y tenaient pas du tout. Le pauvre Maître et ses apôtres allèrent se coucher sans dire un mot. Survint une bande de voleurs qui entrèrent en poussant des jurons et tombèrent à tour de bras sur la bergère et sur le maître berger. Ceux-ci, en criant miséricorde, ont pris la fuite illico [iUicki-iilichi.) Les voleurs nettoyèrent la bergerie en un clin d'œil, après quoi ils allèrent à la hutte.
— Tous debout! Qui est là?
— Nous sommes, dit saint Pierre, treize i)auvres pèlerins fatigués et affamés, car ceux de la bergerie nous ont traités comme des chiens, sans même nous dire : « Il y a ici une chaise. »
— Si c'est comme cela, venez, la pâte est encore intacte : rassasiez-vous à la barbe de ces mauvaises gens, car nous allons suivre notre chemin.
Les malheureux, qui avaient une faim de loup (allupatizzi), ne se le firent pas "dire deux fois et se mirent à table.
— Bénis soient les voleurs ! dit saint Pierre, car ils pensent aux pauvres affamés plus que les riches.
— Bénis soient les voleurs ! dirent les apôtres, et ils se remplirent gaîment la panse.
— Saint Pierre a raison, dit le Maître; bénis soient les voleurs I
Nous empruntons ce dernier trait à une auti'e version de la légende, bien plus riche en détails que nous avons omis pour abréger ; on y voit saint Pierre se retournant la nuit sur la paille sans pouvoir dormir, guignant par la fente de la cloison le berger et la bergère, qui mangeaient de la recuite et du pain. Arrivent les voleurs avec leurs escopettes; le berger se met à la fenêtre et les prie d'entrer : « toute ma maison est à vous. »
— Ah ! dit saint Pierre à part, qu'il vaut donc mieux être voleur qu'apôtre !
Ce chapitre inédit des évangiles apocryphes court toute la Sicile et les mères l'apprennent à leurs enfants. Les brigands eux-mêmes le savent par cœur et c'est d'eux que nous le tenons : ils le racontèrent un soir à un brave homme qu'ils avaient enlevé et qui l'écrivit pour nous sous leur dictée.
— « Nous sommes bénis de Dieu, répétaient ces malandrins, qui n'ont jamais cessé d'être dévots : c'est dit dans l'évangile de la messe. ^ Et ils ajoutaient : « C'est par nous que vivent les juges, les avocats, les domestiques, les sbires; si les voleurs venaient à manquer, tout le monde mourrait de faim. »
Telles étaient les idées maintenues dans l'île, chez tout le peuple, sous le pienx régime du droit divin ; faut-il s'étonner du brigandage, de la camorra, de la maffia et autres héritages de ces bienheureux règnes? Les bandits en Sicile comme à Naples ont toule une littérature qui vante leurs hauts faits. Les femmes adorent ces Rolands des rues et des bois qui ont de si poétiques aventures et bravent la mort de tant de façons ; les enfants voudraient bien être
à leur place. Les prisons ont des chansons et des épopées qui excitent l'enthousiasme et malheureusement aussi l'émulation des honnêtes gens. Il faut lire l'histoire des bandits Gioacchino Leto, Filippo , Ardito, Gianciabella, Orofìno, Chiappara, Giordano, eurs misères dans ce monde et dans l'autre, comment saint Pierre, qui se conduisit fort mal en cette circonstance, repoussa dans l'enfer un de ces héros qui tentait de lui échapper, comment Gianciabella demeure béni dans la mémoire des hommes, car c'est (( un bandit qui ne fit jamais de tort à qui que ce fût; » tous d'ailleurs sont innocents et purs comme la Sainte Yierge.
Le brigand est intéressant dans ce pays étrange; bien plus, l'échafaud est sacré; on le regarde comme un autel où se font des sacrifices humains et. les victimes deviennent des divinités bienfaisantes. Tl existe à Palerme, depuis deux siècles, une église consacrée « aux âmes des décollés. » A Paceco, commune de la province de Trapani, l'on voue une sorte de culte à la mémoire d'un paysan, nommé Francesco Frusteri, qui avait tué sa propre mère ; les gens de la ville et de tout le pays se rendent à pied en pèlerinage, en procession même, dans ce petit endroit, en portant des images où l'on voit le saint homme montant sur l'échafaud. Depuis sa mort, ce Frusteri a fait quantité de miracles, et une paroi de l'église où il est enterré porte cette inscription : (( Francesco Frusteri est mort résigné et contrit en subissant le dernier supplice, de manière à inspirer l'admiration publique, le 15 novembre 1817. »
Dans l'église de Palerme qu'on appelle aujourd'hui madonna del Fiume, parce qu'elle s'élève au bord d'un fleuve, se trouvent quantité de petits tableaux représentant des Siciliens, et même des ga-
ribaldiens sauvés sur terre et sur mer par les âmes des décollés qu'ils avaient invoqués à temps à l'heure du péril. C'est surtout contre les voleurs de grands chemins que leur secours est efficace. M. Pitre nous apprend qu'un dévot ayant sur lui beaucoup d'argentfut assailli un jourparunebandede malandrins; le voyageur invoqua aussitôt les décollés qui sortirent de leurs tombeaux, mais ils n'avaient point d'armes, tandis que les brigands étaient chargés d'escopettes, de pistolets et de longs couteaux. Que firent alors les âmes protectrices? Chacune d'elles prit dans la bière son propre squelette^et elles chassèrent ainsi les malfaiteurs à grands coups d'ossements. Le fait est récent et authentique ; vous le trouvez peint sur les murs de l'église, où aucun récit douteux ne saurait être admis.
Ceux qui croient aux décollés (et tous les gens du peuple ou presque tous y croient à Palerme) se rendent pieds nus à l'église en chantant des litanies spéciales et une oraison de circonstance (jui doit être prononcée devant l'autel de saint Jean-Baptiste: ce précurseur du Messie, ayant été décollé lui-même, est le patron des décollés.
D'autres invoquent ces âmes à domicile, les mères pour leurs familles, les filles pour leurs amants et elles se figurent que les suppliciés leur répondent. Elles écoutent u l'écho des âmes, » c'est-à-dire les bruits du dehors : il y a des bruits qui portent bonheur, et il y en a aussi de néfastes. Le chant d'un coq, l'aboiement d'un chien, un coup de sifflet bien franc, un son de guitare, un tintement de cloche ou de sonnette, une chanson heureuse et surtout une chanson amoureuse, une porte heurtée, un volet fermé rapidement, une voiture roulant grand train : autant d'excellents augures, mais gare les plaintes,
les disputes, l'âne qui brait, le chat qui miaule ; ce dernier est surtout fatal quand on a des parents en voyage. Le pire des augures est le bruit de Ttau qu'on répand sur le chemin, ou qui s'égoutte cornino des larmes. Les dévotes écoutent encore de leurs fenêtres les conversations des gens qui passent : si ce qu'ils disent est affirmatif et bienveillant, comme : « cela est vrai, tu dis bien, tu me plais, etc « elles ne doutent pas que les âmes dòs décollés ne leur soient favorables. En revanche, des négation-, des objections, des gros mots échangés par les passants plongent les pauvres femmes dans de longues tristesses.
ISIais nous n'avons pas encore tout dit sur saint Pierre. Dans les contes siciliens, cet apôtre est chargé d'un rôle comique et presque bouffon que ne lui attribuerait certes pas la dévotion plus austère du nord;... il joue des tours aux autres, et on lui en joue souvent; sa figure manque de gravité : c'est le gracioso de la tragédie évangélique. Il se laisse tromper par les cantiniers qui lui versent de mauvais vin en lui faisant d'abord manger du fenouil, et il est raillé même par Jésus qui l'aime pourtant, le sachant dévoué et bon homme.
Un jour le Seigneur, cheminant avec ses apôtres, leur avait dit :
— Que chacun de vous se charge d'une pierre...
Ainsi fut fait, mais saint Pierre ne prit qu'un petit caillou et s'en allait légèrement, tandis que les autres pliaient sous la charge. Ils entrèrent dans un village où il n'y avait plus de pain à vendre ; ils durent aller plus loin et s'assirent [)our se reposer; le Maître alors leur donna la bénédiction et changea en pain les pierres qu'ils avaient portées. Saint Pierre
n'eut donc pour sa part qu'une bouchée et se sentit défaillir.
— Maître, dit-il, comment mangerai-je?
— Eh 1 mon frère, dit le Maître, pourquoi n'as-tu pris qu'un petit caillou? Les autres ont eu beaucoup de pain parce qu'ils avaient porté beaucoup de pierres.
On se remit en marche, et le Maître renouvela l'épreuve, mais cette fois saint Pierre, le fripon, prit un quartier de roche.
— Moquons-nous un peu de celui-là, dit le Seigneur aux autres.
Ils arrivèrent dans un village où tous jetèrent bas leurs charges parce qu'ils y trouvèrent du pain, et saint Pierre resta tout courbé parce qu'il avait charrié un bloc énorme sans aucune espèce de plaisir. En cheminant toujours, ils rencontrèrent quelqu'un qui dit au Maître :
— Seigneur, j'ai mon père malade de faiblesse, faites qu'il se porte bien.
— Est-ce que je suis médecin? dit le Maître. Savez-vous ce que vous avez à faire? Mettez-le au four, et votre père redeviendra petit garçon.
Ainsi fut lait et l'on se remit en route. Saint Pierre marchait devant et vit arriver un homme qui venait à la rencontre du Seigneur.
— Que cherches- tu? demanda l'apôtre.
— Je cherche le Maître, parce que j'ai ma mère déjà bien vieille et bien malade ; le Maître seul peut la guérir.
— Eh bien ! ne suis-je pas là? C'est moi qui suis Pierre. Sais-tu ce que tu as à faire? Chauffe le four et mets-la dedans, elle guérira.
Le pauvre homme le crut sur parole, sachant combien saint Pierre était aimé du Seigneur. Il alla
droit chez lui, chaufTa le four, y mit sa mère, et la pauvre vieille devint un morceau de charbon. Le lils désolé poussa un juron terrible en traitant l'apôtre de teifi^neux, puis il alla se plaindre au Maître...
— Ah I Pierre, qu'as-tu fait? dit celui-ci.
L'apôtre cherchait à se justifier, mais le fils hurlait en demandant sa mère. Que pouvait faire le Seigneur? Il alla dans la maison de la pauvre vieille et il ôta de dessus saint Pierre ce grand clou.
L'apôtre eut une mère encore plus maltraitée que lui dans les légendes populaires de l'Italie. Le conte que la Messia fait sur elle est des moins édifiants ; elle nous montre dans cette mère de saint Pierre une femme avare, avide, qui ne donnait jamais un sou aux pauvre-i gueux. Un jour pourtant que cette mégère épluchait un poireau, elle en offrit une feuille à un mendiant qui lui demandait la charité; ce fut l'unique bonne action de sa vie. Le Seigneur l'appela dans l'autre monde et l'envoya en enfer. Saint Pierre, qui était le chef du paradis, se tenait un jour devant sa porte, quand il entendit une voix :
— Ah! Pierre, mon fils, vois donc comme je rôtis. Va donc chez le Maître et le prie qu'il me fasse sortir de ces misères.
Saint Pierre va chez le Seigneur et lui dit : •
— Maître, j'ai ma mère qui est dans l'enfer et demande la grâce d'en sortir.
— Ta mère? Bah ! Elle ne fit jamais un ongle de bien; son seul plat de renfort est une feuille de poireau qu'elle a donnée à un pauvre. Tiens pourtant ! Yoilà une feuille de poireau ; dis-lui qu'elle lasaisisse par un bout ; tire-la par l'autre au paradis
Un ange descendit avec la feuille, a Tenez-la bien. y> Elle la prit et la tint ferme ; mais toutes ces pauvres âmes damnées qui étaient auprès d'elle s'accrochèrent à sa robe et l'ange tirait au ciel toute une queue de damnés. Que lit alors la duègne ? Elle se mit à donner des coups de pied et à secouer sa robe pour les faire tomber. Le mouvement déchira la feuille et la méchante femme retourna dans l'enfer plus bas qu'avant.
Ici finit le conte de la Messia, et voilà pourquoi dans toute la Sicile, en Yénétie, en Toscane, dans le Frioul, quand on veut désigner une créature rapace, égoïste et sans cœur, on dit : C'est une mère de saint Pierre.
Yeut-on, avant de quitter les sujets religieux, une variante sicilienne d'une légende qui a couru dans tous les pays, notamment en France où elle a été republiée de nos jours : l'histoire nouvelle et divertissante du bonhomme iMisère? Le héros du conte a nom Frate Ulivo en Toscane, Accaciuni à Palerme, et frère Giugannuni à Gasteltermini. Ce dernier (car il faut choisir) était un moine d'un riche couvent qui existait déjà du temps que le Seigneur cheminait avec les apôtres et que, voyageant comme on sait en Sicile, il alla visiter le couvent de Gasteltermini. Tous les chevaliers et les moines se pressèrent autour de Jésus pour lui demander la « grâce de l'âme, » mais frère Giugannuni ou Gros-Jean ne demandait rien.
— Pourquoi, lui dit saint Pierre, ne fais-tu pas comme les autres?
— Je ne veux rien demander, répondit le frère.
— Bien ! reprit saint Pierre, quand tu iras en paradis, tu auras affaire à moi.
Le Maître s'en alla; quand il fut déjà loin, il s'entoiidit appeler.
— Maître ! Maître ! C'était Gros-Jean qui ajoula :
— Attendez, je demande une grâce de vous : c'est de pouvoir enfermer qui je veux dans ma besace.
~ Que cela te soit accordé, dit le Seigneur. Frère Gros-Jean était vieux; survint la Mort qui lui dit :
— Tu n'as plus que trois heures à vivre.
— Quand tu voudras de moi, répondit Gros-Jean, viens m'avertir une demi-heure d'avance.
Revint la Mort qui lui dit:
— Me voilà, tu es un homme fini.
Le moine alors s'écria solennellement :
— Au nom de frère Gros -Jean, que la Mort entre dans ma besace ! Puis il alla chez la boulangère :
— Commère, voici mon sac ; pendez-le à la cheminée jusqu'à mon retour.
Pendant quarante ans il ne mourut plus personne. Les quarante ans passés, Gros-Jean alla chercher sa besace pour libérer la Mort et mourir, car il était plus que vieux et ne se tenait plus sur ses pieds. La Mort sortit et prit Gros-Jean d'abord, puis tous ceux qui depuis quarante ans auraient dû mourir. Le moine alla frapper à la porte du paradis, mais saint Pierre lui cria :
— Il n'y a pas de place ici pour toi.
— Où dois-je donc aller*^
— Dans le purgatoire.
Gros-Jean va frapper à la porte du purgatoire, mais là aussi on lui crie :
— Il n'y a pas de place pour toi.
— Où dois-je donc aller?
— Dans l'enfer.
Gros-Jean va frapper à la porte de l'enfer ; Lucifer gronde : Qui va là?
— Frère Gros-Jean.
Lucifer, à ce nom, hèle tous ses diables.
— Toi, dit-il à l'un, prends ton bâton; toi, le marteau ; toi, les tenailles.
— Que voulez-vous faire de tous ces instruments? demanda le -moine.
— Nous voulons te tuer.
— Au nom de frère Gros-Jean, tous les diables dans ma besace î
Ainsi cria le mort et, prenan t son sac sur ses épaules, il le porta chez un forgeron qui avait huit ouvriers ; avec le maître, ils étaient neuf.
— Maître forgeron, combien demandez-vous pour donner pendant huit jours et huit nuits des coups de marteau sur cette besace?
Ils fixèrent le prix de quarante onces ; ils martelèrent nuit et jour, et la besace ne s'aplatissait pas; le moine était toujours présent. Le dernier jour le forgeron s'écria :
— Il y a ici des diables.
— Il y en a, répondit Gros-Jean, martelez fort I L'opération faite, il reprit sa besace et l'alia vider
dans une plaine ; les diables étaient tous boiteux, estropiés, et il fallut de la violence pour les faire rentrer dans l'enfer. Et le moine alla heurter de plus belle à la porte du paradis :
— Qui est là?
— Frère Gros-Jean.
— Il n'y a pas de place pour toi.
— Mon petit Pierre, laisse-moi entrer, sans quoi je t'appelle teigneux.
— Puisque tu m'as dit teigneux, répond saint Pierre, tu n'entreras plus.
— Ah ! c'est comme cela? s'écria Gros-Jean. Tu auras ma réponse.
Il se lient hors de la porte, et à toutes les âmes qui arrivent, il dit de sa forte Voix :
— Au nom de frère Jean, toutes ces âmes dans ma besace !
Et il n'entra plus personne au paradis. Saint Pierre dit au Seigneur :
— Pourquoi ne vient-il plus personne ?
— C'est que Gros-Jean est dehors, qui prend toutes les âmes dans son sac.
— Et maintenant qu'allons-nous faire?
— Vois si tu peux attraper sa besace et tâche de l'apporter ici !
Frère Gros-Jean entendait du dehors ce qu'ils disaient ; que fit-il alors ? Il cria (mais pas bien fort :)
— Moi-même dans ma besace î
Et il s'y fourra sur-le-champ. Saint Pierre ouvrit la porte et regarda dehors : plus de moine ! Yite il enlève le sac et l'introduit dans le paradis, puis il l'ouvre vivement ; c'est Gros-Jean qu'il y trouve. ïl veut alors le prendre au collet et le jeter à la porte; mais le Seigneur l'arrête par un proverbe en patois sicilien :
Dans la maison de Jésus,
Quand on entre, on n'en sort plus.
C'est là un fabliau qui se retrouve dans toutes les littératures, mais on aurait tort d'y voir la moindre impiété. Le Sicilien, au moins jusqu'en 1860, était fort dévot, sinon parfaitement orthodoxe ; sa religion était un polythéisme passionné qui, tout en conservant beaucoup de traditions païennes, ne s*inurgeait aucunement contre la discipline de l'église
et l'unité du calholicisme romain. Le ciel du peuple est une sorte d'Olympe rempli de dieux et de demidieux et dominé par l'éternel féminin, la Vierge Marie. VAve Maria est la prière de chaque jour et de chaque instant, bien plus cpmmune que le Pater iioster. Au-dessous delà Vierge-Mère s'étagent quantité de divinités subalternes entre lesquelles la dévotion n'a que l'embarras du choix.
— Tout cela, dira-t-on, ne ressemble point à la religion de la France.
Assurément, mais ce qui fait les âmes pieuses, ce n'est pas l'orthodoxie des dogmes, c'est uniquement la sincérité de la foi. Or, en Sicile, la foi est trèssincère, elle croit tout ce qu'on lui dit et ne raisonne pas ; elle s'agenouille avec une ferveur et une fièvre qui peut aller jusqu'au délire et ne veut point être rassurée contre cette peur du diable qu'on prend encore presque partout pour la crainte de Dieu. C'est précisément la sohdité de cette conviction qui permet aux Siciliens de traiter gaîment les choses sacrées. L'homme en effet ne rit que de ce qui l'intéresse, et il faut que la religion nous tienne bien au cœur pour que nous y trouvions une source de gaité. C'est dans les pays de croyants qu'on débite le plus de drôleries sur les prêtres.
Allez par exemple dans le canton de Vaud ; hantez les maisons les plus franchement chrétiennes, vous y apprendrez au dessert que le Nouveau Testament est un des mots qui désignent le tire-bouchon. Demandez pourquoi ; l'on vous répondra qu'un jour une réunion de pasteurs discutaient sur un passage de l'Evangile, et que, pour se mettre d'accord, ils voulurent consulter le texte même, mais aucun d'eux n'avait sur lui son Nouveau Testament. Vint l'heure du dîner, et il s'agit de déboucher une bou-
teille. Qui de vous, messieurs, a un tire-bouchon? Ils étaient une vingtaine ; vingt tire-bouchons sortirent aussitôt des poches pastorales.
Cette première anecdote lâchée, on vous en dira cinquante autres pareilles; cependant tous les convives sont orthodoxes et ont fait la prière avant do rompre le pain. Là où la religion est triste, on peut toujours la soupçonner, sinon d'hypocrisie (il faut éviter les mots durs), au moins d'une certaine affectation qui a pu tourner en mauvaise habitude.
Nous aurons plus d'une fois l'occasion de revenir sur les croyances et les superstitions des Italiens. Il est temps de retourner à nos contes de nourrice.
LA LÉGENDE DU^SEIGNEUR DE CARINI — CONTES ANTIQUES! RÉMINISCENCES DE POLYPIIÈME, DE PSYCHÉ ET DE LAIS.
Voyons — si [ces contes peuvent fournir à la science quelques documents nouveaux. Ce qui frappe tout d'abord, c'est à quel point ils ressemblent à ceux des autres provinces italiennes. Il fut un temps (c'était hier) où l'Italie, morcelée en petits états, ne permettait pas à ses enfants du midi de connaître ceux du nord. Ces états mêmes se partageaient en compartiments distincts séparés par des clôtures qu'il n'était pas facile de franchir : les Abruzzais par exemple, les Gampaniens, les Apuliens, les Lucains, les Calabrais, les Siciliens existaient bien sous le sceptre plus ou moins dur du même prince, mais n'avaient pas même un nom commun pour les désigner tous : on avait bien trouvé une combinaison géographique et politique appelée les Deux-Siciles, mais on n'avait jamais pu constituer un peuple appelé les Deux-Siciliens.
Eh bien ! malgré cette dispersion et cet isolement, les Italiens communiquaient entre eux par la poésie, échangeaient des strophes, des idées, des images,
ol ceci même entre illettrés, par d'insaisissables transmissions que la police ne pouvait réprimer ni prévenir.
Un rispetto sicilien dit qu'un garçon alla se confesser au pape d'aimer une femme éperdument.
— Si c'est comme cela, répond le pape, sois pardonné ; par pénitence, aime-la encore davantage.
La môme idée se retrouve dans des chansons populaires de Toscane, du Piémont, de Ligurie, de Vérone et de Milan, seulement il y a des variantes : dans la chanson génoise, le pape prononce, sans trop de rigueur, cet arrêt : « que ce n'est pas un péché d'aimer, pourvu que la fille soit belle. )>
A Milan, c'est au curé qu'on s'adresse : « Si c'est péché, répond-il, que ce soit péché [peccato sm), ma mère l'a fait aussi. » Voilà qui nous ramène à la pointe gauloise :
Eh ! mes petits enfants, pourquoi, Si j'ai fait comme ma grand'mère.
Ne fericz-vous pas comme moi ?
Béranger connaissait-il le couplet milanais lorsqu'il écrivit ces trois vers, ou n'est-ce pas plutôt qu'il y a dans l'air certaines idées qui viennent à tout le monde? Ces rencontres si fréquentes entre les poètes populaires dans les contes patois de la Péninsule ont donné naissance à une thèse ingénieuse de M. Vittorio Imbriani. Ce jeune écrivain a fait un cours à l'université de Naples sur «l'organisme poétique de la poésie populaire italienne, » où il a tâ- ^hé de prouver que les Italiens, comme tous les autres peuples, eurent une épopée commune, primitive et populaire, dont la partie narrative s'est en quelque sorte disjointe et a disparu. Il n'en est resté que des fragments lyriques qui, arrondis par le
temps, ciselés par le peuple;, ont fini par former de petits morceaux à part qu'on trouve un peu partout.
M. Imbriani ne s'est pas contenté de lancer cette conjecture dans le public ; il a cherché quelle pouvait être cette épopée primitive dont les brisures seraient devenues, selon lui, les chansons du peuple, et il pense l'avoir trouvée dans une légende sicilienne, « les amours de la fille du seigneur de Carini avec le comte d'Asturi » amours tragiques s'il en fut, car le père tua sa fille. M. Pitre nous donne dans l'introduction de son recueil de chants siciliens un fragment de poème sur cet horrible sujet. Traduisons ce fragment mot à mot ; on y verra les franchises, les audaces, la syntaxe déréglée, les changements continuels de temps dans les verbes, les grandes ellipses et les enjambées de géant que se permet, en prose comme en vers, la muse plébéienne et rustique. Ces deux couplets nous apprennent comment le prince de Carini surprit les amours de sa fille coupable.
« Le prince de la chasse était revenu — « Je suis fatigué, je veux me reposer. » — Quand à la porte s'est présenté à lui — un moine, et il veut lui parler. — Toute la nuit ensemble ils sont restés. — Leur confession bien longue ils auront à faire.
« Jésus Marie ! quel air troublé ! — C'est le signal de la tempête. — Le moine descendait et riait, — et le prince en haut faisait rage. — La lune s''enveloppait de nuages, - la chouette en pleurant voletait. »
C'est bien là le ton de l'épopée populaire ; mais M. Imbriani aura de la peine à prouver que celle-ci soit primitive et que les Italiens de toutes les provinces l'aient connue dans le bon vieux temps. Notons d'abord que l'assassinat de la jeune fille est un
fait historique qui s'est passé, dit-on, le 4 décembre 1563 : en cette année-là, le peuple connaissait déjà l'Arioste. M. Imbriani pense, il est vrai, que le poème doit ótre inspiré par un événement beaucoup plus ancien et qui peut remonter au xiii" siècle : cette conjecture a été repoussée dans une discussion où nous ne voulons pas entrer. A notre humble avis, la grande épopée commune est encore à trouver, et il ne suffit pas, pour qu'elle existe, du plaisir qu'elle ferait à certains théoriciens. Les poètes viennent quand ils veulent ou quand ils peuvent, non quand les critiques ont besoin d'eux.
D'ailleurs on peut se passer d'une source commune pour expliquer les ressemblances entre les contes ou les chansons de tous les pays. M. de Puymaigre, qui a recueilli tant de chants populaires dans le pays messin, a déjà remarqué la facilité de locomotion qui caractérise la poésie campagnarde et plébéienne. « Alerte et court vêtue, comme Perrette, elle fait un chemin énorme malgré tous les obstacles ; montagne^, fleuves, rivières, et, chose incroyable, changements de langue, rien ne l'arrête. Elle passe les Alpes aussi facilement que les Pyrénées ; elle va du Piémont à la Normandie, de la Bretagne à Venise, de la Picardie à la Provence. » Et ces noms de pays ne sont pas pris au hasard ; les gondoliers chantent bien réellement dans leur dialecte futé des chants bretons.
Il est certain toutefois que bien des contes siciliens sont de très-vieux souvenirs qui n'ont jamais quitté le pays : n'oublions pas que l'île, autrefois grecque, a beaucoup gardé de la jeunesse héroïque où elle fut chantée par Homère.
Un jour, au mont Eryx, on conduisit auprès de M. Pitre une petite fille de huit ans, appelée
Maria Curatolo, qui racontait déjà des histoires:
— Veux-tu m'en dire une?
Et la petite fit le récit suivant que nous traduisons mot à mot :