‹ Les contes populaires en ItalieChapitre 18 sur 31 · LA NOUVELLE DU SOMMEIL · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE DU SOMMEIL

Une veuve avait trois fils. L'un deux, Angelot, dormait toujours.

— Marions-le, ditla veuve, ça le réveillera. — Mais bah! à peine marié, Angelot {Angiolino) défendit à sa femme de se lever: on ne les voyait qu'à table. Les frères se mirent en colère et dirent à la veuve:

— Il était seul à dormir, maintenantils sont deux. Partageons notre bien et qu'ils s'en aillent.

Angelot et Caroline sa femme prirent leur part et s'en allèrent ; chemin faisant ils mangèrent tout. Angelot alla pêcher dans la rivière, il y trouva un poisson superbe et voulut le porter au roi. Une sentinelle l'arrêta à la première porte du palais et ne le laissa passer qu'à la condition de partager avec lui par moitié la récompense qui lui serait donnée.

Arrivé au haut de l'escalier, Angelot trouva une seconde sentinelle qui lui demanda de même un quart de la récompense; dans l'antichambre une troisième sentinelle réclama une part du butin. Angelot arriva enfin devant le roi qui lui offrit cent écus pour le poisson merveilleux; Angelot refusa.

— Que veux-tu donc? demanda le roi.

— Je veux cent coups d'étrivières.

Le roi le crut fou, mais Angelot tenant bon, le roi finit par accepter le marché. Il fit appeler quatre soldats et voulut que l'exécution eût lieu à l'instant même, dans la salle d'audience, afin que

tout lo monde pût y assister assis. Angelot fit alors appeler la première sentinelle :

— Celui-ci, dit-il au roi, m'a demandé la moitié de la récompense ; la justice (îxige qu'il soit payé comptant.

Ainsi fut fait et le soldat qui sautait comme un chevreau, reçut cinquante coups de verge. Angelot fit venir la seconde sentinelle qui en reçut vingt cinq, puis la troisième qui tremblait comme une feuille et qui eut aussi ce qui lui revenait. Le roi dit alors :

— Il en reste douze pour toi.

— C'est juste, répondit Angelot, mais je veux voir si je trouve quelqu'un qui les achète.

Sur quoi il sortit et courut la ville ; il trouva une boutique où l'on vendait des étrivières ; il demanda ce qu'elles coûtaient.

— Douze paoli pièce.

— J'en ai douze chez le roi, je vous les vends trois paoli.

— Je les prends.

— Mais il faut que vous veniez avec moi.

Ils arrivèrent à la salle d'audience et Angelot présenta le marchand :

— Voici l'homme qui vient d'acheter les étrivières.

— Est-ce vrai? demanda le roi en souriant?

— Oui votre Majesté.

— Qu'on les lui donne donc à l'instant même. L'homme eut beau se débattre en disant qu'il

avait acheté les étrivières et non les coups : le même mot en italien comme en français sert à désigner le supplice et l'instrument du supplice. L'aventure divertit si fort le roi qu'Angelot eut depuis lors une pension de cinq lires par jour. Il fit un très-beau dîner et y invita sa mère et ses frères,

La nouvelle écrite manu propria par un simple ouvrier du Montale Pistojese nommé Pietro di Canestrino se termine par ces deux vers aussi mal rimes en italien qu'en français :

Ma nouvelle n'est pas longue :

Coupez-vous le nez. je me coupe les ongles.

Les Toscans se plaisent au récit des fourberies, surtout quand il peuvent montrer les plus fins jouant les plus forts et les plus simples jouant les plus fins, témoin l'histoire de Manfane, Tanfane et Zufilo que racontent les vieilles femmes de Prato : on y trouvera le sac de Tabarin et de Scapin, ce sac bouffon que Triboulet a rendu tragique.

MANFANE, TANFANE ET ZUFILO

C'étaient trois frères qui élevaient en commun des bêtes à cornes.

— Partageons-nous le troupeau, dirent les deux premiers ; que chacun de nous s'enferme dans un enclos et qu'il ait pour sa part toutes les bêtes qui viendront à lui.

Ainsi décidé, chacun arrangea sa clôture ; celles de Manfane et de Tanfane furent de belles branches feuillues et vertes ; Zufilo qui était simple, se fit une palissade de bois sec. Tout le troupeau alla donc chez Manfane et Tanfane et le pauvre Zufilo n'eut qu'une vache toute maigre, maigre, qui montrait toutes ses côtes. Il consulta sa femme qui fut de son avis (chose rare) et d'accord avec elle tua la bête, fit sécher le cuir au soleil, le mit sur son épaule, courut à la ville et cria dans les rues ;

— Qui veut acheter une belle peau ? je la vends un sou le poil.

On le crut fou, le soir tomba, les boutiques se fermèrent.

— Rentrons chez nous, dit Zufilo.

L'homme et la femme sortirent de la ville et marchèrent longtemps ; quand ils furent fatigués ils montèrent sur un chêne ; passa une bande de brigands qui s'assirent sous l'arbre, allumèrent des torches, ouvrirent un gros sac d'écus et se mirent à jouer. Ici l'honnêteté nous oblige à passer quelques détails. Les brigands crurent qu'il pleuvait, mais autre chose tomba sur eux du haut du chêne : ce fut le cuir de la vache qui étant tout sec fit dans les feuilles et dans les branches un bruit d'enfer:

— Le diable, le diable ! — crièrent les malandrins, et ils se sauvèrent à toutes jambes, en laissant derrière eux les piastres que Zufilo et sa femme se hâtèrent de ramasser. Ils rentrèrent chez eux extrariches.

— Où avez-vous gagné tout ça ? dirent les frères.

— Nous avons vendu la peau de la vache à un sou le poil.

— Aussitôt Manfane et Tanfane abattent leurs deux plus grosses bêtes et courent à la ville où ils crient de toute leur force :

— Belles peaux à vendre ! à deux sous le poil, qui €n veut ?

La foule s'amasse et leur rit au nez ; ils sont chassés à coups de pied et à coups de trique. Une autre idée vint à Zufilo ; il prit un baril, le remplit de crotte et couvrit la crotte d'un miel superfin ; sur quoi il alla crier dans la ville :

— Qui veut de la crotte au miel première qualité ? Il y a toujours des nigauds dans les v lies: un

marchand acheta la friandise et la paya bien. Zufilo dit au marchand :

— Je n'ai pas le temps d'attendre que vous ayez vidé le baril, je reviendrai le chercher ce soir, et il retourna chez lui.

Quand il raconta son aventure, Manfane et Tanfane perdirent la tête : l'envie les mangeait vivants. Ils remplirent deux barils de crotte au miel et coururent les crier dans la ville. Le marchand qui en avait acheté tomba sur eux, la foule accourut et lui prêta main-forte. Manfane et Tanfane durent se sauver fort mal en point, en jetant derrière eux les barils. Ils se dirent l'un à l'autre :

— Cet idiot nous a joués deux fois, il doit le payer.

— Tuons-le, conseilla Manfane, maisTanfane dit :

— Bah I c'est notre frère ; le péché serait trop gros ; cousons-le plutôt dans un sac ; nous le laisserons au bord de la mer et les poissons ou la mer l'emporteront.

Ainsi fut fait ; Zufilo geignait dans son sac; survint un berger qui rentrait ses moutons en jouant de la flûte.

— Que fais-tu là dedans, qui es-tu? demanda le berger.

— Je n'ai pas voulu épouser la fille du roi et on m'a mis dans ce sac, au bord de la mer, jusqu'à ce que j'aie dit : «je la veux bien, » mais je ne la veux pas.

— Quel bœuf! [che bue!) dit le berger ; si on me la donnait à moi, je la prendrais tout de suite.

— Oui dà, reprit Zufilo ; voici ce que tu as à faire ; ouvre mon sac et mets-toi à ma place; demain on viendra voir si tu as changé d'avis, cette bonne fortune te reviendra : je ne te l'envie guère.

CONTES POPULAIIll.:S EN ITALIE 241

— D'accord, dit le berger.

Zufilo le mit dedans, prit la flûte et partit avec les moutons; le berger dans le sac attendit les ambassadeurs du roi: il les attend encore.

En apprenant ce nouveau tour, Manfane et Tanfane devinrent si furieux qu'ils s'entretuèrent. Zufilo resta maître de tous leurs biens et vécut longtemps en paix.

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