LE TAILLEUR DE PIERRES
Le sable est chaud, aucun flot ne le mouille; Autour de moi qu'on s'étende au soleil! Filles, quittez l'amour et la quenouille ; Quittez, garçons, la pêche et le sommeil. Je vais vous faire un conte sans pareil, Mais, avant tout, que chacun s'agenouille! Bon saint Janvier, donne à ces gens la foi. Le pain du jour et quelques sous pour moi.
Peppin était simplejailleur de pierres Et, comme nous, avait l'estomac creux : Quand il voyait les traîneursjde rapières Gruger le pauvre en prenant tout' pour eux. Et des barons, laissant les malheureux Sans vermicel, en m^anger deux soupières, Il se disait : « Tout va mal au pays, » Et grignotait tristement du maïs.
«Bon saint Janvier, vous qui vivez en joie, S'écria-t-il, m'aiderez vous-enfin?
Je n'en peux plus, il faut que je m'assoie Et que je mange aussi, vu que j'ai faim. Ce grand seigneur qui passe a tant d'or fin Sur son manteau qu'on n'en voit plus la soie... Ce manteau là comblerait tous mes vœux... » Saint Janvier dit : « Soit fait ce que lu veux. »
Peppin reçut un manleau de parade; Il s'y drapa, prenant l'air éminenl, Ne voulut plus chez nous de camarade Et m'eût traité, moi lettré, de manant. Comme il allait un jour se pavanant Et qu'il lançait aux gueux mainte algarade, Un cavalier par là caracolait Qui le crolla des. lalons au collet.
(( Bon saint Janvier, dit alors le pauvre homme,
Voici carême après le carnaval :
Je n'ai pas même une bêle de somme.
Certes en bonheur je serais sans rival
Si tu pouvais me donner un cheval :
Pour raconter ce bienfait, jusqu'à Rome
Au grand galop j'irais sans dévier...
~ Ce que tu veux soit fait, » dit saint Janvier.
Voilà Peppin cavalier: « Quel homme est-ce? »
Se disait-on quand, trottant et piaffant,
Il s'en allait à cheval à la messe.
Même au marché, superbe et triomphant;
Mais après tout, c'était un bon enfant :
Donc à cheval, pour tenir sa promesse,
Il galopa vers le pays romain.
Or il eut chaud loul le long du chemin.
Peppin fondait en eau comme Artémise Vu que la roule était chauffée à blanc ; Il dut changer quatre fois de chemise El son cheval se coucha sur le flanc.
« Afifreux soleil! cria-t-il en soufflant; Qu'une prière encore me soit permise!
Bon saint Janvier qui n'as pas ton pareil, Que je voudrais devenir le soleil ! n
Saint Janvier dit : « Ton souliail me dérange, Mais lu le veux, co que lu veux soil fait. » Dieu sail comment, car la chose est étrange, Peppin devint le soleil en effet.
De l'aube au soir il chauffait, surchauffait L'herbe, la feuille et la (leur et l'orange ; Chaque rayon llambait comme un éclair Et les oiseaux étaient rôtis dans l'air.
Saint Janvier seul riait à pleine gorge Et se roulait dans le firmament bleu ; Peppin grillait le blé, l'avoine et l'orge: Quelle chaleur, quelle chaleur, bon Dieu ! Une fournaise où la neige eût pris feu, Le fer aussi, plus vile qu'à la forge... On vit des morts descendre sans regrets Jusqu'en enfer et s'y trouver au frais.
Plus de fontaine où le peuple s'abreuve !
Les pauvres gens criaient à plein gosier:
« Nous avons soif! Oh! qu'il pleuve, qu'il pleuve!...»
La terre était un immense brasier.
Peppin buvait sans se rassasier:
Il but d'un trait la source, il but le fleuve;
Si le breuvage eût été moins amer,
Avant le soir il aurait bu la mer.
Mais tout à coup, sur la voûte éternelle, Un si léger nuage, qu'un oiseau L'eût dissipé du vent frais de son aile. Passa devant Peppin comme un rideau.
Puis descendit sur nous en gouttes d'eau: La fleur des champs se releva plus belle. « Quoi! ce brouillard, dit Peppin plein d'ennui, M'a pu cacher.^ Je voudrais être lui! »
Et saint Janvier, toujours plus débonnaire; « Ce que tu veux soit fait. » Alors Peppin Devint nuage el, chargé de tonnerre, S'amoncela sur un sommet alpin, Puis, en crevant, s'abattit sur un pin, Déracina la forêt centenaire, Puis, en croulant du haut des monts, voilà Que dans la plaine en tumulte il roula:
Il envahit les terres inondées,
Il emporta les toits et les gros murs,
Gonfla la mer aux vagues débordées,
Mit en morceaux les phares les plus durs-,
A coups de g-rêle il hacha les blés mûrs,
A coups de feu, les cités bombardées:
Il couvrit tout de ses flots dévorants,
El les clochers roulaient dans les torrents.
Mais un rocher de bonne et vieille lave
Laissa passer l'orage et, planté là
Sur le volcan, restait tranquille el grave ;
Grêle ni foudre en rien ne l'ébranla.
« Bon saint Janvier, qu'est-ce donc que cela?
Ce vil caillou me résiste et me brave ?
Si j'étais lui, je serais satisfait... »
Et saint Janvier: « Ce que lu veux soit fait. »
Peppin devint rocher. La bonne vie !
On est tranquille, on n'a besoin de rien, A nul amour l'âme n'est asservie.
On ne peut faire aucun mal, aucun bien: On ne doit pas travailler comme un chien Pour le manger dont on n'a nulle envie-, On voit tomber les fleurs, les amoureux Mourir et Ton survit. Rochers heurgux!
Mais tout bonheur est mouvant comme Ponde. Un jour Peppin vil en bas un garçon Qui lui faisait, une entaille profonde Et du marteau le frappait sans façon.
« H6 quoi! je suis battu par un maçon ? Si j'élais lui, cria Peppin, le monde N'aurait plus rien que je pusse envier. .. — Ce que tu veux soit fait, « dit saint Janvier.
Peppin reprit la scie — et voilà comme,
Après avoir été de son vivant
Soleil, nuage et rocher, le pauvre homme
Revint tailleur de pierre comme avant.
Mais j'ai pris soif à parler en plein vent;
Si vous avez sur vous la moindre somme.
Cent sous, vingt sous, dix sous, deux sous, eh bien!
Donnez-les moi ; sinon, je ne veux rien.
On voit comment les contes voyagent. Veut- on voir maintenant d'où ils viennent, comment ils se sont formés? Qu'on écoute un dernier récit qui nous a été fait par un indianiste italien.
Au temps où tous les hommes étaient bons, riches et heureux, vivait un grand roi âgé de neuf mille ans. De sa première femme il avait eu un fils trèsbeau et très-brave à qui il devait laisser son royaume.
Mais ayant épousé plus tard une seconde femme, en un jour d*amour il lui avait promis de lui accorder un don quel qu'il fût, et elle exigea que le fils
aîné fut envoyé en exil, pour donner la couronne à son propre fils à elle. Chassé parla cruelle marâtre, le prince se retira dans la forêt avec la princesse sa femme.
Mais un jour qu'à la poursuite d'un cerf il s'était éloigné de sa cabane, le monstre aux dix têtes enleva la princesse. Le prince, ne la trouvant plus à son retour, se désespéra grandement et, pour la retrouver, courut le monde. Après bien des pas, il rencontra le roi des singes qui se plaignit à lui, — car en ce temps-là les bêtes parlaient , — d'être poursuivi par un monstre. Pour l'obliger, le prince attaqua le monstre et le tua.
En ce temps-là aussi les bêtes étaient reconnaissantes : le roi des singes, ayant donc appris que le monstre aux dix têtes avait enlevé la princesse, envoya tous ses sujets chercher ce qu'elle était devenue. Les singes s'égarèrent en chemin et ils eurent faim, mais une bonne fée leur donna à manger et les remit en route. Ils cherchent encore et encore ; à la fin ils rencontrent le vautour qui leur apprend que le monstre aux dix têtes a emporté la princesse de l'autre côté de la mer. Mais comment passer l'Océan ? Les singes ont recours au roi des ours ; il est trop vieux et leur conseille de s'adresser au fils du vent. Celui-ci passe la mer au vol, voit la princesse et en rapporte des nouvelles. Alors le prince, au moyen d'un pont merveilleux, passe la mer à son tour ; il rencontre enfin le monstre aux dix têtes, le tue et ramène sa malheureuse épouse !
Qu'est-ce que cela ? C'est le plan d'un conte de fées. Et qu'est-ce que ce conte de fées ? Ce n'est autre chose que le Râmâyana transposé ad usum vulgi. En arrangeant cette ingénieuse réduction, M. de
Gubernatis a voulu fournir une preuve de plus à l'école savante et sagace qui soutient l'identité d'origine entre le mythe et le conte populaire. Selon le savant indianiste, il n'est nullement vrai que les anciens systèmes de mythologie aient cessé d'exister ; ils n'ont fait que se répandre et se transformer. Le nomen est changé, le numen reste. Leur éclat s'est affaibli, parce qu'ils ont perdu leur rapport et leur signification célestes, mais leur vitalité est trèsgrande. On peut en quelque sorte dire des dieux ce qu'on a dit des reliques des saints de l'église romaine ; plus ils ont été dispersés, plus ils se sont multipliés.
C'est ainsi que la plus ancienne des littératures, celle de l'Inde, n'est qu'une mythologie très-savante, un fourmillement d'astres lointains qui brillèrent avant les siècles connus dans la profondeur de la nuit. Les étoiles sont tombées et se sont éparpillées en étincelles, en pimssière d'or qui luit encore aujourd'hui dans l'imagination de tous les peuples. Les contes de nourrice viennent de là et se sont maintenus jusqu'à présent chez les naïfs et les illettrés des pays incultes. On fait bien de les recueillir avant qu'ils s'évaporent tout-à-fait à cette lumière égale et triste qui s'appelle le bon sens ou la raison.