‹ Les contes populaires en ItalieChapitre 28 sur 31 · LA BELLE JEANNE · texte numérisé non relu

LA BELLE JEANNE

11 y avait une fois un paysan qui avait une fiJle très-belle, éveillée et fine d'esprit, si bien qu'elle était le passe-temps du voisinage et qu'il n'y avait pas de veillée où on ne l'invitât. Son nom, à ce que disent les histoires, était Jeanne.

Dans la ville voisine commandait un roi qui, lui aussi, avait une fille très-belle, mais elle montrait, au rebours de Jeanne, un visage mélancolique et sérieux et jamais personne n'était parvenu à la faire rire. Le roi son père en avait beaucoup de souci et s'ingéniait de tout son pouvoir à chercher quelque chose de nouveau, d'allègre et de bouffon pour égayer la pauvre enfant, mais tout fut inutile.

Un jour que le roi causait avec ses courtisans, l'un deux lui fit savoir qu'il y avait dans le village voisin un paysan, père d'une fille si gaie que, là où elle était, la tristesse paraissait bannie. Cette nouvelle réjouit le roi plus qu'on ne saurait croire ; il lui vint aussitôt la pensée de faire chercher la fille du paysan pour tenir compagnie à la sienne et envoya sans retard un serviteur chez le père de

Jeanne, avec l'ordre exprès de se présenter à la cour.

Le pauvre homme en fut pétrifié [rimase di stucco) ; quantité de soucis et de soupçons lui passèrent dans la cervelle. Il craignait d'avoir fait quelque sottise, lui ou Jeanne, mais plutôt Jeanne, parce qu'elle était si étourdie et avait la langue si leste qu'elle disait son fait à n'importe qui et n'importe oii. Il l'appela donc et lui dit avec une figure bouleversée :

— Je parié, vois-tu, que le roi me veut pour me punir d'une de tes frasques. Je me le figurais bien qu'avec tes façons de vagabonder et de jacasser à tort et à travers, il nous arriverait du mal.

— Vous avez tant de peur et je n'en ai point, répondit Jeanne. D'où sortez-vous que le roi vous a appelé pour mes balivernes? Allez à la cour, et si c'est pour moi qu'on vous demande, ne tardez pas à m'en avertir, je saurai bien comment me comporter.

Le paysan mit ses plus beaux habits, donna un coup de brosse à son chapeau des dimanches et se dirigea vers la ville ; on le conduisit devant le roi qui le reçut avec beaucoup de bonne grâce, mais le pauvre homme tremblait de tous ses membres et se tenait là comme s'il fut attaché au carcan. Le roi le toisa de la tête aux pieds et lui dit :

— Brave homme, est-ce vrai que tu as une si belle fille en ta maison?

A cette question, bien qu'attendue, le pauvre homme fut abasourdi comme s'il avait reçu un coup de bêche entre la tête et le cou. Le sang lui tourna dans les veines ; il allait balbutiant et hoquetant comme s'il était sur le point de laisser là ses grègues {tirare il calzino). Le roi, qui voyait ce bouleversement, l'attribua sans doute à l'effet produit par sa

royale personne, aussi cherchait-il à donner de l'assurance au paysan ; il lui répéta sa question.

— L'as-tu ou non, cetle tille?

— Je l'ai. Majesté, pour mon malheur, chuchota le bonhomme. Mais ce n'est pas ma faute si elle est un peu espiègle et de trop joviale humeur. A.-t-elle fait quelque brioche? Il faut lui pardonner, c'est effet de jeunesse.

— Ehi que m'importent les brioches de ta fille, reprit le roi. Je veux seulement savoir s'il est vrai qu'elle soit gaie et bouffonne comme on me l'a rapporté et qu'elle tienne en joie tout le voisinage.

— Oui, vraiment, dit le paysan, ma fille est ainsi depuis qu'elle est née et n'a jamais voulu se corriger, au contraire....

— Ce bavardage ne me va pas. Retourne au logis, et m'amène ou m'envoie à la cour ta fille, je veux la donner pour compagne à la mienne. Si elle réussit à la faire rire, Jeanne, parole de roi, ne sera plus pauvre. Cours et obéis.

Quand le paysan eut entendu la volonté du roi, il crut revenir à la vie. Le chemin de la ville au village lui parut plus court que celui du village à la ville. Il vit de loin devant sa porte Jeanne, qui l'attendait anxieusement, et il lui cria :

— Bonne nouvelle,.... habille-toi vite, il n'y a pas à perdre un moment ; et si, folle comme tu es,tu parviens à faire rire la princesse, tu deviendras riche à tout rompre ; celui qui me l'a promis, c'est le roi.

— Je vais tout de suite, dit Jeanne.

Et, pieds nus comme elle était, le fuseau à la main, les cheveux sur les épaules, elle se mit en chemin.

— Arrête, cria le paysan. N'as-tu pas honte d'aller ù la cour ainsi accoutrée? Arrange un peu tes che-

veux, enfilo une jupe convenable, laisse ici celte vilaine quenouille et mets tes pieds dans des souliers.

— Non, vraiment, dit Jeanne; de souliers, je n'en ai jamais eu et je ne veux pas de cet embarras pour m'estropier. J'entends aller comme je suis ; si je ne leur plais pas, je reviens à la maison, ce n'est pas moi qui les cherche.

Et sans attendre de réplique, Jeanne s'en va au palais du roi. Quand elle fut à la grande porte, elle rencontra des serviteurs ; elle en prit un par le bras et lui dit:

— Allez chez le roi et dites-lui que c'est moi.

Le serviteur fut ahuri, mais fit le message et alla dire qu'il y avait à la porte une très-belle fille habillée en paysanne et pieds nus, avec une quenouille à la ceinture, et qui avait à la bouche peu de paroles et encore moins de compliments. Bref, Jeanne fut introduite en présence du roi et, sans môme le saluer, demanda :

— Où est la princesse?

Le roi leva la main pour montrer la chambre; Jeanne y entra tout droit, et dès qu'elle eut vu la princesse, elle se mit à chanter une chanson si drôle, en l'accompagnant de gestes si bouffons et désordonnés, que la princesse se mit à rire, et comme à force de rire elle se sentait pâmer, elle demanda en criant que Jeanne sortit de la chambre.

La glace était rompue ; dès que Jeanne était près d'elle, à force de chants, de danses, de drôleries, de récits burlesques, la princesse ne faisait que rire du matin au soir, si bien qu'en peu de jours son caractère changea tout à fait et de triste qu'elle était avant, elle devint constamment allègre. Le roi ne se sentait pas d'aise ; il nomma Jeanne fille d'honneur

de la princesse et lui permit de demander tout ce qu'elle voudrait, lui promettant que tout lui serait accordé sur-le-champ.

Déjà depuis quelque temps Jeanne était à la cour du roi, quand il lui vint le désir de s'habiller elle aussi à la royale.

— Vos habits ne m'iraient-ils pas? dit-elle à la princesse. Nippée comme il faut, je dois faire la figure que doit faire une fille de cour ; patronne, qu'en pensez-vous? je pourrais alors vous accompagner à la promenade.

Aussitôt dit, aussitôt fait; Jeanne fut habillée en dame et n'en parut que plus belle. Peu après, elle pensa que, malgré son costume royal, elle n'était après tout qu'une belle ignorante ; elle ne savait pas même lire. Ayant donc déclaré son désir de s'instruire, elle eut aussitôt des maîtres ; l'esprit naturel qu'elle avait s'accrut à vue d'œil et tout le monde la recherchait. Le roi et la princesse la regardaient comme fille et sœur, tant ils l'aimaient dans l'âme ; mais, en dépit des soins qu'on avait pour elle et de la vie élégante qu'elle menait, simple fille habituée à la liberté de la campagne, elle était souvent ennuyée des cérémonies de la cour et opprimée par l'air renfermé de la ville et du palais. Elle dit un jour à la princesse :

— Eh ! que faisons-nous ici, cloîtrées du matin au soir, et menant toujours le môme train de vie? 11 est vrai qu'il ne nous manque rien, mais si nous nous mettions en voyage pour nous amuser, pour voir des gens et des pays nouveaux, ce serait une belle chose.

— Tu es folle, Jeanne, répondit la princesse. Le roi, mon père, ne me donnerait jamais la permission

de courir le monde seule avec toi. Y penses-tu ? Que diraient les gens ?

— Vous vous troublez pour rien, reprit Jeanne. Voici mon projet : nous choisirons dix autres jeunes filles, toutes belles ; nous les habillerons toutes comme nous et c'est ainsi que nous voyagerons. Qui pourrait donner de l'ennui à une bande de douze jeunes filles?

L'idée plut à la princesse, qui courut aussitôt chez le roi pour lui demander son consentement. Mais le roi ne voulut pas le donner. 11 dit qu'il était vieux et qu'il voulait sa fille auprès de lui ; que d'ailleurs, en aucun temps, les filles ne peuvent, sans danger et sans déshonneur, vagabonder par des terres éloignées et inconnues. La princesse revint donc bredouille. Mais Jeanne ne se découragea pas. Elle alla elle-même chez le roi et le raisonna de tant de façons, lui fit tant de câlineries et de gentillesses qu'il se donna pour battu, engagé d'ailleurs qu'il était par sa parole royale de lui accorder tout ce qu'elle voudrait.

Elle se prépara donc pour le voyage, trouva les dix jeunes filles qu'elle babilla de robes pareilles ; puis quand tout fut prêt, après avoir salué le roi, les douze voyageuses partirent dans deux voitures et pendant bien des jours visitèrent en courant quantité de châteaux et de pays, où elles s'arrêtaient à peine pour se reposer.

Cependant, étant arrivées dans une ville trèsgrande et populeuse, elles se décidèrent à y séjourner quelque temps et, à cet effet, prirent un logement dans une auberge. Là, chacune d'elles arrangeait elle-même ses bardes et faisait sa chambre à l'exception de la princesse que Jeanne servait assidûment. La bande joyeuse se donnait du bon temps,

tantôt visitant la ville, les palais et les jardins, tantôt faisant des parties de campagne, et chacun s'étonnait de voir tant de belles personnes toujours ensemble et sans cavaliers ; on était curieux de savoir qui elles étaient ; mais elles se tenaient sur leurs gardes, ne voulant autour d'elles ni hommes, ni fâcheux.

Un jour que Jeanne rangeait la chambre de la princesse, elle était montée sur un meuble pour épousseter un tableau qu'elle souleva, et elle découvrit derrière, à sa grande surprise, une fenêtre. Elle y colla ses yeux et vit une cuisine où un cuisinier fort affairé préparait un si grand repas qu'il le destinait sans doute à la table d'un prince. Ce ne pouvait être en effet la cuisine de l'auberge où on n'avait jamais servi aux voyageuses de pareils festins. En se demandant pour qui diable était ce dîner et à qui appartenait la cuisine, elle examina les maisons du voisinage et aperçut bien vite que la cuisine était celle du palais royal. Aussitôt l'idée lui vint de jouer un tour au cuisinier, et, quand il se fut éloigné, elle descendit vivement dans la cuisine, goûta tous les mets qu'on y préparait, prit de larges portions des meilleurs et, dans ce qui restait, jeta sans discrétion des poignées de sel. Puis elle remonta dans la chambre par la fenêtre, qu'elle se hâta de refermer avec le tableau.

Quand vint l'heure du repas, Jeanne donna de ces plats exquis à ses compagnes, mais elle ne dit point où elle les avait pris et elle parla tant et de tant d'autres choses qu'aucune d'elles ne s'informa de rien.

Ce même jour, le roi donnait un grand dîner à des invités nombreux et de haute famille. Mais, quand la compagnie fut à table, elle ne put rien

manger de ce qui était servi, tant les mets étaient amers de sel. La moutarde monta au nez du roi qui fit appeler le cuisinier et lui demanda raison du fait en le regardant avec des yeux d'ogre. Le pauvre homme, tout humble et surpris, protesta que pour sûr ce n'était pas sa faute, parce qu'il n'avait pas employé plus de sel que d'habitude ; il ne comprenait pas ce qui était arrivé. Le roi le tint en prison pendant un ou deux jours et lui commanda un nouveau dîner pour la semaine suivante, après quoi il remédia de son mieux au désappointement des convives et les renvoya.

Le cuisinier, qui était sorli de prison, préparait un nouveau festin et veillait avec le plus grand soin à la mesure du sel; mais il dui encore quitter un moment la cuisine et Jeanne, qui était en vedette, lui joua le même tour. Le dîner roj^al fut de nouveau manqué, et le roi, furieux, voulut faire couper la tête au cuisinier sur la place publique. Le pauvre diable tomba à genoux, juiant ses grands dieux qu'il était innocent et, voyant son maître ému, reprit courage.

— Majesté, dit-il, il y a quelqu'un sans doute qui me veut du mal et me fait ces malices ; il faut que vous sachiez qu'on m'enlève jusqu'aux mets qui disparaissent je ne sais comment. Commandez un nouveau dîner pour la semaine prochaine et si je ne découvre pas le filou mal intentionné, je veux bien perdre ma tête.

La proposition plut au roi, qui voulut se cacher lui-même dans la cuisine pour voir qui s'y glissait en cachette et enlevait les plats. Voici donc le cuisinier affairé autour des fourneaux et le roi dans une armoire. Quand le cuisinier fit semblant de s'éloigner, Jeanne, qui était aux écoutes, se laissa deva-

1er de la fenêtre et s'amusa aux mêmes dégâts ; mais, tandis qu'elle remontait, le roi sortit de sa cachette et l'attrapa par une jambe.

— Je t'ai attrapée, cria-t-il. C'était donc toi qui volais et salais? A présent nous allons régler nos comptes.

— Majesté, répondit Jeanne sans se troubler, je ne suis pas une voleuse et, grâce à Dieu, il ne me manque rien. Tout ce que j'ai voulu faire, c'était pour me moquer du cuisinier et pour m'amuser de votre désappointement à table ; pardonnez-moi donc et n'en parlons plus.

Le roi sentait déjà son cœur s'échaufTer pour les beautés de Jeanne. Illui dit :

— C'est toi qui fais les conditions à ce qu'il semble? Je te pardonnerai si tu me déclares qui tu es, d'où tu viens et quel est ton métier.

Alors Jeanne le contenta, en lui racontant son histoire jusqu'à ce moment. Le roi reprit:

— Eh bien ! puisque j'ai fait ainsi ta connaissance, vous viendrez au palais, toi et tes compagnes, et vous dînerez avec moi et avec mes courtisans.

— Pour moi, je ne refuse pas, dit Jeanne, mais il faut que ma maîtresse le permette et je ne sais si elle voudra. Revenez demain, Majesté, sous cette fenêtre, et jevous donnerai la réponse.

— Ainsi ferai-je. Adieu.

Sur quoi Jeanne monta dans sa chambre, et le roi tout content de sa découverte rentra dans ses appartements. Il n'y eut plus moyen de cacher à la princesse et à ses compagnes ce qui était arrivé. Au récit de Jeanne, les unes riaient, les autres lui reprochaient ses folies. Quant à la princesse, elle se montrait fort courroucée et craignait d'être compromise. Mais Jeanne la persuada si bien avec ses bonnes

paroles et ses caresses, qu'il fut enfin décidé qu'on accepterait l'invitation, à cette condition toutefois qu'il n'y aurait à table, y compris le roi, que douze jeunes hommes, de telle façon que chaque jeune fille eût son cavalier. Kt comme Jeanne avait le soupçon que le roi pourrait bien lui faire un mauvais parti pour prendre sa revanche, elle complota d'apporter douze bonnes bouteilles de vin provenant du royaume de la princesse et de les opiacer (allopjnm-'le) d'avance pour les donner ensuite à boire aux jeunes gens. A cet efîet, elle envoya un messager avec une lettre et, au bout de peu de jours, elle eut les bouteilles.

Les douze jeunes filles, vêtues superbement, allèrent à la cour, où le roi les attendait avec onze jeunes gens choisis parmi les plus grands seigneurs de la ville. Ils s'assirent à table rangés par couples, et Jeanne était auprès du roi ; mais bien qu'elle parlât plus spécialement avec lui, elle amusait toute la compagnie par ses mots plaisants et ses contes agréables. Au dessert, les jeunes gens et le roi, ayant trinqué, commençaient à en dire de belles ; aussi Jeanne, qui craignait quelque méchante affaire, fitelle venir les douze bouteilles opiacées ; puis elle se leva et dit :

— Mes seigneurs, ce vin vient de loin, il sort de la cave du roi mon maître et père de cette princesse ; si vous êtes chevaliers courtois, je défie chacun de vous à en vider une à notre santé.

Aussitôt dit, aussitôt fait : les bouteilles furent vidées et peu après le roi et les jeunes gens commencèrent à tomber de sommeil ; ils s'endormirent bientôt dans leurs fauteuils : on eût dit des loirs en hiver. Mais Jeanne ne se contenta pas de cette niche ; elle tira de sa poche une paire de ciseaux et

coupa aux douzo jeunes gens un seul côté de la moustache, après quoi elle s'élança sur l'escalier avec ses connpagnes. A peine arrivées à l'auberge, elles firent leurs malles et, montant en voiture, ne s'arrêtèrent qu'à plusieurs lieues de la ville, dans une maison de campagne où elles ne risquaient plus rien.

Le roi et ses compagnons ne se réveillèrent qu'à l'aube, mais, avachis et rompus par le malaise et par le vin, ils avaient du plomb dans la tète et bâillaient, s'étiraient, regardaient ça et là comme s'ils avaient perdu la mémoire. Tout à coup l'un dit à l'autre :

— Oh! (u n'as qu'une de tes moustaches.

— Toi aussi, dit l'interpellé.

• — Maugrebleu! cria le roi, nous sommes tous arrangés de la même façon. Elle nous ont fait pièce. Sus, sus! vengeons-nous, parce que la joberie est trop forte. Dauber un roi! je ne suis plus roi, si cette diablesse de Jeanne ne le paie pas cher.

On chercha en vain les jeunes filles dans la ville, mais le roi sut bientôt, grâce à ses espions, où elles s'étaient réfugiées, et il résolut de les surprendre sous des vêtements d'emprunt. Il faut noter cependant que le roi était resté un peu cuit {cotto) de Jeanne, et ce n'était pas seulement l'envie de se venger qui l'excitait à lui courir après. Il eut l'idée de se déguiser en pèlerin et, prenant un panier qu'il remplit de douze pommes cuites, il se dirigea vers la porte de la ville suivi de loin par ses onze compagnons. Il parvint sur le soir à la maison de campagne où étaient les jeunes filles et frappa gentiment. Jeanne descendit et, apprenant qu'il demandait un abri pour la nuit, elle introduisit dans la maison le pauvre pèlerin, parce qu'elle avait bon cœur. Elle

le conduisit dans la cuisine el le fit asseoir devant le feu, pour qu'il pût se réchauffer; le roi dit alors:

— Madame, je me suis égaré dans les environs, en allant à la ville, pour porter ces pommes cuites à un vieillard que je connais. D'ici à demain elles ne vaudront plus rien, et comme je n'ai rien à vous donner pour vous remercier de votre bon accueil, je vous les offre, si vous voulez. Ce sont des pommes de France et vraiment bonnes.

Jeanne accepta et, voulant les partager avec ses compagnes, elle laissa le pèlerin devant le feu et rentra au salon. Mais, ayant découvert les pommes cuites, il lui vint quelque soupçon quand elle avisa qu'il y en avait douze tout juste. C'est pourquoi elle revint sur ses pas et, en regagnant la cuisine, elle vit le pèlerin à la fenêtre et elle entendit qu'il disait à quelqu'un :

— Sus ! hâtez-vous, je viens vous ouvrir... Jeanne ne s'attarda pas à demander: « Qu'est-ce

qu'il y a? » Elle prit le pèlerin par les jambes et le jeta dehors. Par bonheur la fenêtre était basse. Le roi donna de la tête sur le gazon, mais ne mourut pas, il perdit seulement connaissance : ses compagnons l'emportèrent sur leurs bras et le mirent au lit. Cependant il tomba gravement malade et tout le monde croyait qu'il s'en irait avant peu. Le mal était plutôt d'amour méprisé qu'autre chose; les médecins ne savaient pas quelle drogue manipuler pour le guérir et n'entendaient rien à la maladie du roi: c'est leur habitude.

Cependant Jeanne avait de l'inquiétude, et quand elle apprit que le prince était malade, elle se proposa de remédier au méfait; elle voulut se grimer en médecin et le visiter, parce qu'elle regrettait qu'il fût réduit en un pareil état. Elle tint bon contre les

remontrances de la princesse et quand elle arriva au palais royal, se fit annoncer comme un médecin capable de guérir sa Majesté.

— Les cures que je fais, dit-elle, je les fais entre quatre yeux avec mes malades, et si fort qu'ils crient, je ne permets à personne d'accourir. Mais la guérison est certaine.

Chacun croyait le cas désespéré ; on promit donc à Jeanne d'obéir à ses prescriptions. Elle alla au chevet du roi, saisit un bon nerf de bœuf, et le roua de coups jusqu'à ce qu'il eût perdu connaissance, sur quoi elle le roula dans ses couvertures et s'en alla. Peu de jours après, le roi guérit, mais Jeanne et ses compagnes avaient plié bagage et s'en étaient retournées, à toutes jambes, chez le père de la princesse, en craignant la vengeance du roi, équipé de tant de façons et de plus fouetté.

Mais celui-ci, de plus en plus épris de Jeanne et soupçonnant d'ailleurs qu'il lui devait sa guérison, assembla un cortège et vint au royaume où habitait la jeune fille; là, pour dire la chose en deux mots, il demanda sa main.

Le père de la princesse fit un peu la grimace, car il craignait qae ce roi ne voulût avoir Jeanne entre ses mains que pour la punir. Mais Jeanne, ayant de la hardiesse et l'ambition d'être reine, dissipa la peur de son patron, si bien que celui-ci la dota royalement et, après l'avoir mariée dans son palais même, lui dit adieu. Elle partit donc avec son mari, non sans échanger bien des larmes avec la princesse. Le mari adorait Jeanne; il avait pourtant un vif désir de lui faire payer les nasardes qu'elle lui avait données si copieusement; mais Jeanne, qui était fpurbe, tenait ses yeux grands ouverts et commanda qu'on lui fît en secret une femme en

pâte qu'elle cacha parmi ses hardes et qu'elle emporta sans souffler mot. Quand vint le soir, elle ne voulut pas de lumière dans sa chambre et glissa le mannequin entre les draps, puis elle s'accroupit à terre, la tête appuyée sur le bord du lit. Le roi prit alors la parole :

— Tu as eu avec moi beaucoup d'audace et de méchanceté, Jeanne. Ce serait le moment de te châtier, mais comme je te veux du bien, je me tiendrai pour satisfait si tu me demandes pardon et si tu me promets que tu ne le feras plus.

Jeanne avança la tête et dit sur un ton de moquerie :

— Je ne me repens de rien et, à l'occasion, j'en ferai toujours autant.

Le roi, furibond, prend l'épée qu'il avait au chevet de son lit et, portant un grand coup sur le mannequin, lui tranche la tête. Cependant, sa fureur tombée, il tâte et sent un corps froid ; on ne saurait dire son désespoir en croyant avoir tué sa femme. Il saute à bas du lit, sort de la chambre et demande ses gens et des lumières; accourent les serviteurs et les courtisans. Cependant Jeanne, ayant lestement enlevé du lit le mannequin décapité, s'était mise à sa place et feignit d'être blessée; car elle avait teint son cou de sang et paraissait moribonde. Quand le roi revint avec ses gens, il se jeta sur le lit avec de gros gémissements; il s'arrachait les cheveux en accusant sa maudite fureur et ne pouvait se consoler d'avoir tué Jeanne. Et Jeanne, l'ayant laissé se désespérer quelque temps, se mit sur son séant à la grande surprise de tous ceux qui étaient là.

— Messeigneurs, dit-elle, en vérité, si je devais avoir égard aux mauvais traitements de mon mari, je prendrais mes effets et m'en retournerais sur-le-

champ là d'où je suis venue. Mais, je n'ai pas de rancune et je pense que ce qu'a fait le roi est venu d'un subit accès de folie. Eh bien donc ! passons l'éponge et n'y pensons plus. Seulement que le roi sorte de la chambre et me laisse remettre un peu de la frayeur qu'il m'a causée.

Le roi consentit à ce qu'elle voulait et lui demanda pardon ; elle se donna l'air malade pendant quelque temps, puis fit la paix avec son mari; ils vécurent joyeux et je pense qu'ils le sont encore.

Vivez s;ins crainte, lenez-vous bien, Dites le vôtre, j'ai dit le mien.

Cette nouvelle a été racontée à M. Gherardo Nerucci par Silvia Vanucchio du Montale Pistojese. Il en existe un certain nombre de variantes ; on y retrouve plusieurs traits qui reviennent souvent dans les contes italiens. La fille ou le fils de roi qui ne peut arriver à rire est un personnage très connu dans la littérature populaire et qui joue son rôle dans une des fiabe de Gozzi. Le narcotique endormant le souverain ou le grand seigneur, dont on a quelque raison de se méfier, le mannequin substitué à la personne qui craint d'être immolée sont des incidents connus des nourrices de tous les pays. On en peut dire autant de la moustache coupée, pendant leur sommeil, sur la bouche des gens dont on se rit ou se venge. Le même camouflet devient féroce dans une histoire sicilienne recueillie par M. Pitre: Lea treize bandits. On y voit une jeune fille qui, après avoir endormi treize voleurs avec un narcotique, se divertit à couper un doigt à l'un, une lèvre à l'autre, le nez ou une oreille à celui-ci ou à celui là. Les voleurs se réveillent et chacun d'eux se

moque de son voisin, le trouvant tout à fait drôle. Us ne se fâchent qu'après.

D'autres traits sont plus neufs et trouvés par la narratrice. Dans le nombre, on a remarqué l'audace de Jeanne entrant chez le roi :

— Dites-lui que c'est moi.

C'est ainsi qu'elle s'annonce.

A ce propos, M. Vittorio Imbriani raconte l'anecdote d'un étudiant calabrais qui se présenta un jour au guichet de la poste, à Naples, en demandant à l'employé :

— Y a-t-il une lettre pour moi de mon père?

On venait justement de recevoir un pli revêtu de cette suscription: « A mon fils, à Naples. » On le remit aussitôt à l'étudiant, en pensant qu'il ne pouvait être que pour lui. L'employé postal avait deviné juste.

M. Imbriani note encore que le roi de ce conte n'aimait pas les plats salés; cela prouve, selon lui, que la narratrice ne les aime pas non plus; c'est qu'elle est toscane. Les Florentins salent très peu leur cuisine ; leur pain est si fade, que lorsqu'un voyageur étranger en mangea pour la première fois à une table commune, il s'écria comme frappé d'une inspiration subite :

— Ah ! je comprends !

— Que comprends-tu? lui demanda son voisin.

— Je m'explique l'exclamation de Dante : Corne sa di sale lo pane altrui (Gomme le pain d'autrui a un goût de sel).

Le poète exilé regrettait le pain de Florence. Et maintenant un dernier conte de fées, la Belle ostessina.

L.V BELLE OSTESSINA. — UN CONTE ITALIEN, UNE LETTRE DE PAUL- LOUIS COURIER ET UNE NOUVELLE DE LA REINE DE NAVARRE.

LA BELLE OSTESSINA

Il y avait une fois ('\c ne me souviens plus où) une hôtesse qui était très-belle, si bien qu'elle avait un grand renom et que tous couraient à son auberge, sinon pour autre chose, au moins pour la curiosité de la voir et de lui parler. L'hôtesse avait une fille qui, en devenant grande, passa peu à peu sa mère en grâce et en beauté ; quand cette fille eût dixhuit ans, on ne pouvait lui comparer aucune autre femme. Aussi les gens qui allaient à l'auberge en foule n'y allaient plus pour la mère, mais pour la fille, qu'on appelait la belle ostessina (petite hôtesse,) pour la distinguer.

C'est un vice des femmes, surtout quand elles commencent à vieillir, de porter envie aux jeunes gens: ainsi advint à l'hôtesse. Son enfant lui devint une épine dans les yeux,' et elle ne pouvait la souffrir autour d'elle ; et tant crut sa haine et sa rairc

contre son propre sang qu'elle résolut de tuer la belle Ostessina, si elle n'arrivait pas à la rendre laide. Pleine de fureur, elle la tint d'abord toujours enfermée, lui donna peu à manger et la fatigua de toutes manières, afin de la faire tomber en consomption. Mais, on ne sait comment, l'enfant n'en souffrait point et sa beauté augmentait sans cesse. La mère aurait donné de la tête contre les murs. Elle décida enfin d'òter sa fille de devant ses yeux et d'en finir avec elle.

Pour ne pas inspirer de soupçons, elle appela un serviteur sur lequel elle croyait pouvoir compter et lui donna l'ordre de mener la belle Ostessina dans un bois et de la tuer ; après quoi, en témoignage du fait, de lui apporter les mains, le cœur et une fiole pleine du sang de la morte.

A cette injonction, le serviteur resta de pierre ; mais connaissant l'humeur de sa maîtresse, il craignit, s'il refusait, de ne point sauver la jeune fille, parce que la mère barbare aurait toujours trouvé le moyen de l'égorger. 11 dit donc qu'il obéirait, et le jour suivant, il alla dans la chambre où l'Ostessina était enfermée, et il lui fit savoir que la maman voulait qu'il la menât promener quelque peu sur le coteau pour prendre l'air. L'ostessina, qui était -de bon cœur, n'eut aucun mauvais soupçon ; bien plus, elle se persuada que sa maman avait changé d'humeur. Pourtant cette idée lui était venue avec un tantinet de trouble ; elle s'habilla tout de même de ses plus beaux habits, et, avec le serviteur, se dirigea vers le bois sur le coteau voisin. Chemin faisant, le serviteur était soucieux et ne pouvait se décider à tuer cette créature si belle ; il ruminait comment sauver la chèvre et le chou.

Cependant ils arrivèrent à l'endroit le plus touffu

de la forêt. Ici le serviteur, tombant à genoux, raconta à l'ostessina ce qu'avait commandé sa mère. L'ostessina se sentit toute glacée et suspectait même une invention du serviteur ; mais celui-ci lui jura que ce qu'il disait n'était que trop vrai, et qu'il fallait songer à parer le coup, afin que l'hôtesse n'en voulût pas à lui s'il désobéissait et' ne s'acharnât point pour trouver sa fille et pour la tuer en apprenant qu'elle n'était point morte. L'ostessina désespérée s'écria :

— Plutôt que de vivre ainsi détestée par ma mère, je veux mourir. Tue-moi donc et fais ce qu'elle a commandé.

Le serviteur répondit :

— Mais vous semble-t-il que je sois si coquin et que j'aie si peu de pitié ? Je vous ai conduite ici exprès pour vous sauver, et je vous sauverai atout prix.

Tandis que ces deux-là discouraient en se disputant, vint à passer un berger avec beaucoup de petits agneaux nés depuis peu. Le serviteur eut la pensée d'acheter un de ces agneaux, de l'égorger et de lui arracher le cœur qu'il porterait à l'hôtesse avec le sang de sa fille. Mais les mains?

— Coupe les-moi, dit la belle enfant, tu les auras. Et le serviteur :

— Gomment voulez-vous gagner votre vie sans vos mains ?

— Je m'en passerai.

Ayant donc acheté le petit agneau, le serviteur effectua ce qu'il avait machiné. La jeune fille se dépouilla de tous ses vêtements, ne gardant que sa chemise et les donna au serviteur, afin qu'il les rapportât à la maison ; et elle fut laissée toute seule dans le bois.

L'hôtesse, qui attendait l'homme avec impatience, tressaillit de joie en le voyant revenir avec les preuves du meurtre commis; mais quand elle s'aperçut que les mains manquaient, elle se mit à crier avec un mauvais visage :

— Et les mains, où sont-elles?

Le serviteur répondit :

— Que voulez-vous? Je n'ai pas eu le courage de les couper à votre fille après tout le mal que je lui ai fait pour vous obéir. Quoi donc ! n'avez-vous pas assez de ces autres preuves? Il y a jusqu'aux vêtements.

lîien que l'hôtesse restât avec un peu de mécompte dans l'esprit, elle se montra contente et, ayant imposé au serviteur de se taire, elle répandit le bruit que sa fille était morte auprès d'un parent éloigné chez qui elle était allée passer quelques mois.

Cependant la belle ostessina abandonnée là, seule et presque nue dans le bois, fut surprise par la nuit, par le froid et par la faim, si bien qu'effrayée, engourdie et exténuée, elle se sentait mourir. Tout à coup lui apparût une vieille, et cette vieille lui demanda qui elle était, et ce qu'elle faisait à cette heure dans ce bois et dans cet accoutrement. La jeune fille lui raconta en détail toute sa mésaventure. Sur quoi la vieille lui dit :

— Pauvre enfant, je te prendrai avec moi, mais à condition que tu m 'obéiras toujours.

L'ostessina le lui promit et la vieille, la prenant par la main, la conduisit dans un magnifique palais enchanté où elle ne la laissa manquer de rien et la fit traiter comme une reine.

Tous les jours la vieille allait courir le monde pour ses affaires et ne rentrait que tard, le soir. Avant de sortir, elle dit à l'ostessina :

— Ecoute, prends garde à ce que je dis et fais ce que je veux. Je suis une fée de celles qui sont bonnes et je t'avertis de ne point te laisser leurrer par aucune personne qui vienne autour du logis. Ta mère noalandrine a le soupçon que tu ne sois pas morte ; elle le saura sûrement avant peu et t'enverra chercher pour qu'on te tue. Donc prends garde et tiens les yeux ouverts.

Cela dit, elle sortit.

Cependant l'hôtesse pensait toujours aux mains que le serviteur ne lui avait pas rapportées après la mort de sa fille, et toujours plus augmentait sa crainte que le serviteur n'eût menti et n'eût pas fait ce qu'elle avait commandé. Un jour, se tenant à la porte de l'auberge, l'hôtesse vit passer une sorcière, si bien qu'elle l'appela pour se faire dire la bonne aventure ; à cet efTet, elle lui tendit la main et lui demanda :

— Peux- tu lire dans mon cœur?

La sorcière, ayant fait son examen, répondit :

— Belle hôtesse, vous avez une fille que vous croyez morte et qui, au contraire, est vivante : elle vit en grande dame dans le palais d'une fée qui l'aime, et personne ne pourra jamais la tuer.

Cette nouvelle fut bien amère pour l'hôtesse ; aussi, enragée, machina-t-elle un nouveau moyen de faire mourir son enfant. Sachant que celle-ci aimait les fleurs, elle fit un grand bouquet et y répandit du poison, puis appela un serviteur et lui dit de se grimer en marchand de bouquets et d'aller crier devant le palais de la fée : « Qui veut des fleurs?» Le serviteur exécuta ses ordres, de point en point. La belle ostessina, entendant ce cri et oubliant l'avertissement de la vieille fée, descendit et acheta le

bouquet, mais à peine y eut-elle mis le nez qu'elle tomba morte.

Quand la fée rentra au logis, tape et retape, et personne ne lui ouvrait; enfin, impatientée, elle heurta violemment la porte et l'ouvrit à deux battants. Elle monta l'escalier et vit le spectacle de ia jeune fille morte et déjà raide. Elle s'écria :

— Je te l'avais dit, vilaine étourdie, et tu n'as pas voulu m'obéir. Ta mère a les mains longues. J'ai envie de te planter là et de ne pas recourir à mon art pour te ressusciter.

Mais, en regardant ce corps si beau et en pensant combien l'ostessina était bonne, elle se repentit ; et, avec certains onguents et certaines conjurations, elle rendit la vie à l'ostessina qui, alerte et guérie, se leva sur ses pieds. Alors la vieille ajouta :

— Prends garde de ne point tomber une seconde fois dans ses filets ; parce qu'une seconde fois je ne serai pas si miséricordieuse. Je veux que tu m'obéisses, as-tu entendu?

La jeune fille promit qu'à l'avenir elle serait obéissante.

Quelques jours après, la sorcière vint à repasser devant l'auberge de la belle hôtesse ; celle-ci la rappela pour se faire dire de nouveau la bonne aventure et lui tendit la main. La sorcière, l'ayant examinée de la belle façon, se mit à dire :

— Cette fille qui est dans le palais de la fée, on ne peut la tuer ; elle est sous la protection de la fée et vivante aujourd'hui comme avant.

L'hôtesse ne perdit pas courage, mais voulut de nouveau tenter l'épreuve. Si bien que, sachant que safille était gourmande de petits gâteaux, elle en pétrit un certain nombre et les remplit de poison. Puis elle les donna à un serviteur qui, déguisé en

pâtissier, devait aller les vendre sous le palais de la fée. La belle ostessina qui ne pensait déjà plus au danger qu'elle avait couru, descendit, acheta les gâteaux et, remontant dans sa chambre, les mangea tous ; un moment après elle tomba morte. Revoici la vieille fée : tape et retape, on n'ouvre pas; elle donne un coup de pied à la porte et l'enfonce : arrivée dans la chambre, elle trouva l'ostessina déjà raide. La vieille se fâcha tout rouge et fut sur le point de tenir sa promesse et de la laisser morte ; mais après, le bon cœur lui parla mieux et elle la ranima. Quand elle la vit debout. - elle lui dit avec une mine sérieuse :

— Ecoute bien, et je te jure que je tiendrai parole : si pareille chose farri ve une autre fois, je te plante là et tu ne reviendras pas àia vie.

L'ostessina reconnut qu'elle avait tort et promit que dorénavant elle se garderait de tomber en faute. Il arriva que de là à peu de jours vint chasser dans la forêt le roi d'une ville voisine ; et, passant devant le palais de la fée, il vit l'ostessina à la fenêtre et en devint amoureux. Comme il renouvela plusieurs fois ce va et vient et ses (eillades, elle aussi se sentait tirer vers le roi ; néanmoins le roi ne lui ayant rien dit ni . envoyé de message, elle ne savait pas ce qui naîtrait de là. Cependant la sorcière était retournée chez la belle hôtesse et l'avait informée que sa fille vivait toujours et qu'un roi s'en était épris. L'hôtesse, entêtée dans son idée de tuer sa fille, et la sachant quelque peu ambitieuse et crédule, imagina une nouvelle tromperie pour arriver à ses fins. Elle fit faire de très-beaux vêtements à la royale et une couronne d'or toute chargée de pierres précieuses et elle mit partout du poison ; il suffisait de le

toucher pour mourir. Puis elle appela divers serviteurs, les costuma de livrées et leur ordonna d'aller au palais de la fée, de chercher l'ostessina et de lui présenter toutes ces choses comme des présents du roi son amoureux. Les serviteurs obéirent de point en point. L'ostessina crut qu'en vérité les serviteurs venaient de la part du roi, si bien qu'ayant pris les vêtements et la couronne, elle s'en fit belle sans attendre un moment. Mais peu après, elle tomba morte. Quand la vieille fée revint à la maison et se trouva présente à cette tragédie, elle se mit en colère et s'écria:

— Tu l'as voulu, ainsi soit-il. Je ne veux plus te ressusciter à aucun prix. Tu m'as fait prendre ce lieu-même en horreur.

Alors elle enleva la jeune fille dans ses bras ; puis, ayant construit par son art magique un riche catafalque au milieu du salon et l'ayant entouré de cierges perpétuellement allumés, elle mit dessus (sur le catafalque) le corps mort habillé comme il était à la royale. Sur quoi elle ferma toutes les fenêtres du palais, elle y amassa des provisions pour trois ans, autant qu'il en fallait pour le service abondant de trois princes; elle déplaça ensuite la forêt, afin que le palais ne pût être retrouvé si facilement ; elle ferma et emporta la clef, qu'elle alla jeter au fond de la mer; enfin, après la clef, s'y jeta elle-même.

Le roi dont il a été question et qui était un beau jeune homme non marié fut abasourdi quand, retournant à la chasse, il ne trouva plus le chemin du palais où il avait vu l'ostessina ; il perdait l'esprit à chercher comment avait pu arriver un pareil contre-temps. Or, il faut savoir qu'il y avait au service de ce roi certains pêcheurs qui le fournis-

saient les jours maigres des meilleurs poissons de mer. Un vendredi, on ne sait comment, ils ne prirent pas un seul poisson; c'est pourquoi le cuisinier jugea nécessaire d'en faire acheter au marché : mais il n'y avait au marché qu'un poisson énorme ; à défaut d'autres, il fallut bien prendre celui-là. Cependant la stupeur du cuisinier fut grande quand, en ouvrant le poisson, il lui trouva dans la tête une grosse clef. On la porta aussitôt au roi qui, ne sachant pas quelle porte elle pouvait ouvrir et supposant qu'elle devait entrer dans la serrure d'un palais merveilleux, résolut de ne s'en jamais séparer et, à cet effet, se la pendit au cou avec une chaîne d'or.

Cependant le roi ne se lassait pas de chercher l'habitation de l'Ostessina. Un jour, il avait pris avec lui deux serviteurs fìdèles ; et tous les trois, le fusil en bandoulière, étaient partis au lever du soleil. Quand ils eurent parcouru beaucoup de pays et des buissons épais, survint une nuit si noire que nul ne savait où mettre les pieds au miheu des arbres et des épines. Ils se croyaient perdus; et, en effet, le roi avait égaré ^ l'un de ses compagnons, si bien qu'il allait seul à tâtons avec l'autre. Tout à coup, il lui parut apercevoir de loin une lueur, ils y marchèrent avec beaucoup de peine et fatigués, essoufflés, transis de froid, ils arrivèrent à la porte d'un palais. Ils frappèrent et refrappèrent, mais personne n'ouvrait.

1 On remarquera ropposition de ces deux mots: perdu et égaré. Cette distinction n'est pas trop subtile pour les plébéiens de Florence. Un étranger nous a raconté qu'un jour, dans cette ville, il demanda son chemin à une femme du peuple. — « Je me suis perdu, » lui dit-il. Elle lui répondit: Perduto no, smarritosi (perdu, non; égaré, oui.) >»

Le roi se souvint alors de la clef qu'il portait au cou et, l'ayant essayée dans la serrure, il fut stupéfait en découvrant qu'elle y entrait à merveille et qu'elle ouvrait la porte comme si elle était faite exprès.

Ils entrent, ils montent l'escalier ; et, bien que le palais fût plein de lumières, il n'apparaissait pas une âme vivante. Dans la salle à manger, ils trouvèrent une table richement servie sur laquelle était un grand trousseau de clefs ; une cheminée était allumée dans un coin de la salle. Le roi et le serviteur ayant tout examiné, dans l'idée d'attendre si quelqu'un viendrait les saluer, allèrent se sécher au coin du feu : puis ils s'assirent à table et mangèrent. Chaque fois que les plats étaient vides, des mains invisibles en apportaient d'autres toujours plus exquis et appétissants. Le roi comprit bien que ce palais devait être enchanté. Aussi n'était-il pas sans inquiétude, ignorant si celui qui le possédait était un bon ou un mauvais génie. Quoi qu'il en fût, le roi qui était très-courageux dit au serviteur quand il se fut restauré :

— Prends une lumière, et visitons ce palais : il est certain que ce trousseau de clefs ouvre les portes des appartements.

Us paroururent tout le palais, mais trouvèrent de tous côtés le même désert et la même solitude. C'est pourquoi leur admiration était grande, d'autant plus qu'ils découvraient une richesse incroyable dans la décoration et l'ameublement : l'or et les pierres précieuses reluisaient par monceaux. Désespérant presque d'arriver à découvrir les maîtres du palais, ils se dirigeaient de nouveau vers la salle à manger, et, tout en causant, le roi jeta les yeux sur une petite porte qu'il n'avait pas

vue (l'abord. Il y courut avec le serviteur et avec les tlambeaux ; et, après avoir essayé plusieurs clefs dans la serrure, il parvint à Touvi^ir. La petite porte donnait accès à une enfilade de chambres encore plus luxueuses que les autres. Mais, r.rrivé à un salon, le roi et le serviteur demeurèrent entre stupéfiés et effrayés en voyant au beau milieu un catafalque entouré de cierges allumés et dessus une femme morte. Ayant repris un peu de calme, le roi s'approcha du catafalque et fut sur le point de défaillir quand il reconnut dans la morte l'ostessina qu'il cherchait depuis si longtemps. Il tomba dans des désespoirs et le serviteur jugea bon de le tirer loin de là. Mais le roi voulut, d'abord avoir un souvenir de la jeune fille et, à cet effet, il lui enleva un anneau du doigt : 11 eut aussitôt les cheveux hérissés de terreur, car à peine eiit-il enlevé l'anneau que la jeune morte remua la main.

— Ici, dit-il, il y a quelque enchantement. Elle n'est pas morte.

Elle s'étirait et bâillait comme réveillée d'un long sommeil.

Pour ne pas traîner la chose en .longueur, le roi et l'ostessina, amoureux comme ils l'étaient, se marièrent et demeurèrent deux ou trois ans dans ce palais sans manquer de rien ; leur mariage fut si heureux qu'il en naquit deux enfants mâles.

Cependant la mère du roi, qui n'avait plus rien su de son fils depuis qu'il était parti, le faisait chercher sans cesse. Mais elle y perdit ses peines. Aussi le croyant mort, s'était-elle remis l'âme en paix. Mais il arriva que la sorcière tomba chez la belle hôtesse et lui dit que sa fille n'était pas morte du tout et qu'au contraire elle menait

joyeuse vie, épouse du roi dans le palais enchanté. L'hôtesse, toujours mal disposée, que fait-elle? elle court chez la reine et lui raconte tout, dont la reine se réjouit d'un côté en apprenant que son fils était vivant; mais d'autre part, elle était très-fort enragée de ce qu'il eût pris pour femme une fille de hasse naissance et de vil métier. Aussi, sans perdre un moment, pensa-t-elle aux moyens de réparer le mal, et l'idée lui vint de séparer à tout prix les amoureux, à quoi l'excitait aussi l'hôtesse, CQ haine de son propre sang, avec quantité de paroles et de calomnies.

La reine écrivit une lettre à son fils ; et, comme on avait retrouvé le chemin du palais enchanté, elle lui envoya l'ordre de rentrer à la cour et de reprendre le gouvernement du peuple. Le roi lui répondit qu'il se trouvait trop hien où il était et qu'il ne voudrait pour rien se séparer de sa chère femme et de ses enfants. Alors la reine recourut à un stratagème : elle fit entendre à son fils qu'il avait provoqué par son absence l'ambition d'un roi voisin et que ce roi, voulant assaillir l'état, s'était mis en marche avec une armée ; de telle sorte que le royaume et elle-même se trouvaient en grand péril, et c'était le devoir du roi de défendre tous ses sujets, l'épée à la main et en personne. Pour colorer cette invention, elle demanda à l'un de ses parents de réunir des soldats aux frontières, afin qu'on les prît pour des ennemis. Le roi, qui ne plaisantait pas sur l'honneur, tomba dans le filet et partit pour le camp avec ses troupes après avoir recommandé à sa femme d'être prudente pour éviter les embûches de ceux qui lui voudraient du mal ; bien plus, il remit à l'ostessina un vêtement plein de grelots en lui disant :

— S'il l'arrivé jamais quelque nr^saventure et que tu sois en danger, endosse cette robe et secouela ; je l'entendrai, si loin que je sois, el j'accourrai sans relard à ton secours.

Peu de jours après, voici arriver dans le palais une ambassade envoyée par la reine mère, afin d'inviter l'oslessina à se rendre dans la ville avec les deux garçons, parce que la reine voulait faire, disait-elle, la connaissance de l'épouse de son fils, comme aussi des petits enfants, et que l'épouse n'avait à s'inquiéter de rien, au contraire, car elle serait accueillie comme une princesse. L'oslessina, naïve comme elle était, crut à la sincérité de la reine ; elle prit donc avec elle les enfants, sortit du palais avec les ambassadeurs el s'en vint à la ville. Quand elle fut en présence de la reine, elle se trouva aussi en face de sa méchante mère. Toutes les deux la chargèrent de mauvais mots ; enfin la reine donna l'ordre aux gardes que l'oslessina fût arrêtée et qu'on la jetât en prison avec ses fils.

Après quoi, voulant la tuer et détruire avec elle sa génération, la reine s'entendit avec l'hôtesse. Celle-ci, pour assouvir l'envie rageuse qui la rongeait, conseilla de faire bouillir une chaudière d'huile el d'y jeter sur la place publique l'oslessina et ses enfants. Tout était prêt pour le supplice, el la pauvre et jeune femme se résignait à sa fin, quand elle se rappela l'avertissement de son cher époux. El comme en sa prison on lui avait laissé ses bardes, elle en tira la robe aux grelots el se la mit. Quand elle fut arrivée sur la place devant la chaudière d'huile bouillante, elle se secoua tant qu'elle put et au carillon, voici venir le roi au galop sur son cheval. Il vil l'aff'reux spectacle el s'informa de ce qui était arrivé ; sur quoi, par son

autorité de roi, il ordonna l'arrestation de la reine et de la belle hôtesse.

Le jour suivant il assembla le conseil, et ces deux mauvaises femmes, attachées ensemble;, durent bouillir dans la chaudière d'huile qui avait été commandée pour l'ostessina et pour ses enfants. Ainsi le roi et l'ostessina délivrés de toute crainte régnèrent, aimés de tous ; et s'ils n'étaient pas morts de vieillesse ils vivraient encore :

11 fosso sta Ira il campo e la via ; Dite la vostra, che ho delle îa mia.

Le fossé est entre le champ et la roule. Dites la vôtre, j'ai dit la mienne.

Cette nouvelle, recueillie par M. Gherardo Nerucci, nous parait composée de plusieurs autres et appartenir au cycle, comme on dit aujourd'hui, de la B^lle au bois dormant. Tous ces récits coulent de même source : c'est l'opinion commune des savants qui les recueillent avec tant de soin, non seulement en Italie, mais partout.

Ne serait-il pas possible cependant qu'il y eût là je ne sais quelle rencontre fortuite ? Les mêmes choses arrivent à beaucoup de gens et il est fort diflcile au journal le plus riche en faits divers d'en trouver un qui ne se soit pas passé ailleurs et bien des fois. Tout le monde connaît la charmante lettre que Paul-Louis Courier écrivit à M™° Pigalle le 1" novembre 1807. Il y racontait une aventure de son voyage en Calabre, la triste nuit qu'il passa dans une maison de charbonniers. Ces braves gens avaient fort mauvaise mine et Courier, sa tête sur la valise, n'avait eu garde de fermer les yeux. « Cependant, écrit-il, je commençais à me rassurer

({uand sur l'heure où il rae semblait que le jour ne pouvait ótre loin j'entendis au-dessous de moi mon Ilote et sa femme parler et se disputer ; et, prêtant l'oreille par la cheminée qui communiquait avec celle d'en bas, je distinguai parfaitement ces propres mots du mari : « Eh bien, enfin, voyons I faut-il les tuer tous les deux ? » A quoi la femme répondit : « Oui. » Et je n'entendis plus rien. »

Courier pensa qu'on voulait l'égorger, lui et son compagnon de voyage. Mais l'hôte et sa femme entendaient parler de deux chapons auxquels ils tordirent le cou pour en faire déjeuner le lendemain les voyageurs.

Nous n'avions pas douté un seul instant que cette histoire ne fût arrivée à Paul-Louis Courier ; d'autre part il n'est point à présumer que la correspondance de cet homme d'esprit eût jamais été lue en Italie par les femmes du peuple qui ne savent pas lire. L'une d'elles pourtant nous l'a racontée avec des additions et des variantes qui pourront intéresser le lecteur.

— Un soir, nous dit-elle, deux prêtres vêtus de noir comme tous les prêtres, étant en voyage, s'arrêtèrent dans un petit endroit et prirent logement dans la maison d'un boucher. Or il n'y avait qu'une mince cloison entre leur chambre et celle de l'hôte. Les prêtres sont curieux, aussi aiment-ils à confesser les gens. Ayant donc collé l'oreille contre les fentes de la cloison, le plus corpulent des deux entendit le boucher qui disait à sa femme :

— Il faut que je me lève demain de grand matin pour faire visite aux noirs : il y en a un bien gras qu'il nous faut tuer pour le vendre.

Figurez-vous l'otiroi des bons prêtres, surtout de

celui qui avait écouté. Il voulut aussitôt se confesser à son compagnon, car on ne pouvait sortir de la chambre où ils étaient enfermés sans passer par celle de rhôte. Le compagnon répondit qu'il fallait essayer de passer par la fenêtre, par la bonne raison qu'ils ne pouvaient craindre pis que la mort. Sur quoi le plus maigre qui était aussi le plus jeune, donna l'exemple et prit la clef des champs sans attendre l'autre; celui-ci tomba si lourdement qu'il se blessa une jambe et se voyant seul, chercha un endroit où s'abriter. Il ne trouva qu'un toit à porcs, où il se traîna le mieux qu'il put : deux grands cochons s'échappèrent dès qu'il eut ouvert la porte ; il se mit à leur place dans le haran et lira la porte sur lui. Le matin venu, le boucher aiguisa ses grands couteaux pour aller tuer le plus gras de ses noirs (c'est le nom d'amitié que les plébéiens donnent aux sangliers domestiquesj Quand il fut arrivé, suivi de sa femme, au haran, il cria bien haut en ouvrant la porte : 0 Sortez, mes noirs, je veux goûter de vos boudins. »

Le bon curé sortit à quatre pattes, parce qu'il ne pouvait se tenir sur ses deux pieds.

Vous pouvez vous imaginer s'il eut peur, mais la femme et le mari ne furent pas moins effrayés, pensant que saint Antoine, qui est le patron des cochons, venait de faire un miracle. Aussi tombèrentils à genoux devant le curé, qui de son côté rampait devant eux, tous trois se demandant pardon l'un à l'autre et miséricorde. La scène dura un bon quart d'heure ; enfin l'on finit par s'expliquer et par s'entendre et le boucher courut après ses cochons pour tuer le plus gras qu'il mangea avec le curé. L'autre noir, qui avait abandonné son compagnon, n'eut rien et ce fut bien fait, parce

qu'il ne faut jamais abuser de ce qu'on est maigre.

A qui est arrivée cette histoire ? est-ce aux curés italiens ? est-ce au pamphlétaire français ? Un de nos amis, très-savant et un peu douteur, nous répond : Ni aux uns, ni à l'autre. » Ce conte a été fait il y a trois-cents ans par la reine de Navarre ; c'est la XXXIV*' nouvelle de VHeptaméron. Vous y verrez comment « deux cordeliers, trop curieux d'écouter, eurent si belles affres qu'ils en cuidèrent mourir. »

BARBE-BLIÌUE A FLORENCE "— UNE SAGA DU NORD A BOLO- GNE — UNE LEGENDE JAPOxNAISE A NAPLES — UN CONTE DE FÉES TIRÉ DU RAMAYANA.

Il n'y a donc rien de nouveau sous le soleil, pas môme ce proverbe que le roi Salomon avait probablement lu quelque part. Dans tous les temps et dans tous les pays, on amuse les enfants des mêmes contes. Veut-on celui de Barbe-bleue raconté par une petite Florentine de huit ans?

Il y avait une fois un mari et une femme qui avaient trois filles : pauvres, pauvres ils étaient. Mais pour manger ils dirent à une de ces fdlettes :

— Va dans le jardin de TOgre et prends-y quelques feuilles de chou.

L.a bambine alla donc, et quand elle fut près du chou elle s'entend dire :

— Où vas-tu ?

— Papa et maman, répond-elle, m'ont envoyé prendre un peu de chou, nous sommes si pauvres.

— Viens là-haut, tu seras bien.

Elle répond :

— Non vraiment, papa et maman me gronderaient.

L'Ogre insistait pour qu'elle vînt.

Enfin, la bambine monta et l'Ogre lui donna trois boules cVor, puis la mena par toute la maison et lui dit :

— Maîtresse de tout, excepté de cette chambre. 1/Ogre s'en va ; reste la fillette, et elle dit :

— Qu'y aura-t-il dans cette chambre?

Ah ! la curiosité la pousse ; elle l'ouvre, il n'y avait rien, pas autre chose qu'une armoire. Elle ouvre l'armoire et laisse tomber dessous une des boules que l'Ogre lui avait données. (La boule se salit.) La fillette désespérée, plus elle la lavait, voyez-donc ! la boule était toujours sale et môme plus laide.

L'Ogre revient, il dit :

— Où sont les boules que je t'ai données? La pauvrette les fait voir.

— Ah coquine! dit l'Ogre.

— Il la prend par un bras et la jette par-dessous l'armoire où la boule était allée. Il ne fait pas de discours, bah! {che!). On voit que cette armoire était un puits où l'Ogre jetait toutes les petites filles.

Venons aux parents qui envoient chercher leur enfant par une de ses sœurs ; ils étaient désespérés.

La sœur l'appelle ; il y avait le petit panier dans le jardin, mais la fillette n'y était pas, parce qu'elle était morte. L'Ogre l'avait jetée dans le puits. Gomme il entend ainsi appeler et pleurer, l'Ogre se met à la fenêtre «t dit:

— Qu'as-tu, fillette?

— Eh! dit-elle, c'est ma sœur ; on l'avait envoyée prendre le chou.... Et elle lui fait toute l'explication.

— Monte, dit l'Ogre, tu seras bien.

Et il lui dit la même chose qu'il avait dite à l'autre.

La bambine monte donc, ça s'entend ; il lui donne les mômes trois boules et il lui tient le même discours :

— Maîtresse de tout, hormis d'ici.

Quand TOgre est parti, la même chose arrive, elle ouvre l'armoire et la boule tombe. La pauvre enfant était plus désespérée que jamais, elle pleurait, elle était inquiète pour ses parents. Et ainsi toute désespérée, elle se met à laver, et il lui arrive comme à l'autre, même (la boule était) plus crottée de sang^

Voici l'Ogre qui revient et voit la boule en plus mauvais état.

— Ah coquine! fait-il, viens, viens.

11 la prend, la jette comme l'autre, là même où il lui avait dit de ne pas aller.

Venons maintenant aux parents, désespérés, vous pouvez croire. Ils envoyèrent la dernière fillette :

— Va, toi, nous faire cette charité ; va voir ce qui en est de tes sœurs.

Elle va dans le jardin, elle trouve les petits paniers, mais les sœurs n'y étaient pas. Elle se met à hurler, elle les appelait par leurs noms.

L'Ogre se met à la fenêtre et lui dit:

— Que veux-tu? monte, tu seras bien.

Mais la fillette :

— Ah! je ferai mal. il y a papa et maman inconsolables de douleur qui crient. Ahi il faut que j'aille à la maison.

— Monte, dit l'Ogre, tu seras bien, je te renverrai après.

La bambine monte.

L'Ogre lui donne les trois boules d'or et lui dit :

1 On remarquera qu'en parlant de la première fillette, la narratrice avait oublié de dire que la boule était tombée dans le sang.

— Maîtresse de tout excepté de cette chambre. Mais quand l'Ogre est parti, cette petite fille qui

était plus rusée prend les boules et les laisse dehors avant d'entrer. Elle était plus fourbe que ses sœurs et elle sut faire. Elle ouvre la chambre et dit :

— Qu'y a-t-il dans cette chambre?

Elle voit l'armoire, l'ouvre et entend :

— Oohu ! Oohu I

— Qu'y a-t-il, dit-elle, là au fond?

— Nous sommes deux petites filles ; papa et maman nous ont envoyées prendre le chou et l'Ogre nous a appelées, nous a donné trois boules, et une est tombée, et quand il est revenu et qu'il l'a vue abîmée, il nous a jetées ici.

— Ah ! pauvres petites, dit l'autre, vous êtes mes sœurs.

Désespérée, elle cherche des cordes, pour que ces fillettes s'y accrochent, et elle les tire en haut, et après cela elle les mit dans une chambre séparée pour que l'Ogre ne s'aperçût de rien. Elle leur prépare à manger, elle les soigne et puis s'en va. Elle prend les boules et attend l'Ogre.

Voici l'Ogre qui revient.

— Où sont les boules?

— Les voici, dit-elle.

— Brava, dit-il, à présent je t'aime ; tu seras toujours bien.

Donc il s'en allait tous les jours dehors et la laissait seule, et elle allait soigner ses sœurs. Un jour l'Ogre lui dit :

— Tu ne sais pas, tu ne sais pas, je ne dois jamais mourir.

Je laisse à penser quelle douleur eut la fillette. Comment ferait-elle pour aller chez son père avec ses sœurs? Mais elle n'en laissa rien voir à l'Ogre.

— Gomment cela? lui dit-elle.

— Parce que mon âme est dans une coquille d'œuf.

Elle en fut fâchée, mais ne le montra pas et dit à l'Ogre:

— Oh I quelle belle chose que vous ne mourriez jamais ! quelle félicité pour moi !

Un jour elle prend un air mélancolique, sans manger, sans rien faire.

— Qu'as-tu, dit rOgre, que tu ne manges pas?

— J'ai ce que j'ai ; vous m'aviez dit que vous ne mourriez jamais. Mais ce n'est pas possible. Dès qu'il y aura dans l'œuf un peu de saleté, ça vous fera mourir. Je voudrais le voir, cet œuf, s'il est sale ou propre. Je désire le voir ; quand je l'aurai vu, je serai plus tranquille, entendez- vous?

— Ah! coquine, dit l'Ogre, tu veux me trahir.

— Que pensez-vous là? Vous, un bienfaiteur comme vous, que je veuille vous trahir? Impossible I

Elle insiste, insiste ; cet homme vient et lui montre l'œuf, et il le tenait serré dans sa main, pour qu'elle ne le touchât pas.

Elle le regarde et dit :

— La saleté, \(fyez donc, elle est là, regarder ce noir qoii est dedans ; c'est ça qui vous fera mourir.

— Où? dit-il.

— Le voici là, ne le voyez-vous pas?

Pendant qu'elle dit : le voici-là, elle le frappe avec la paume de la main, l'œuf tombe et l'Ogre reste mort.

Ahou I quand il est mort, elle court vers ses sœurs :

— Venez dehors, fillettes; j'ai tué l'Ogre. A présent nous sommes heureuses.

Là-dessus, elles font un beau trou dans le jardin, un grand trou et elles l'enterrent. Puis elles prennent les clefs de Ja maison, la ferment et vont à la recherche de leurs parents. Elles vont et leur racontent toute l'affaire, précisément comme c'était arrivé. Ces parents, vous pouvez croire, le contentement de voir les petites filles, qui de pauvres, il faut le dire, étaient devenues très-riches, parce que rOgre avait tant de biens, et que tout ce bien leur était resté. Et ils allèrent à la maison de l'Ogre, ils l'ouvrirent et devinrent maîtres de toutes ses richesses et vécurent et en jouirent et demeurèrent toujours en paix.

Tel est le conte de Barbe bleue, avec les variantes florentines et l'addition de l'œuf merveilleux que nous avons trouvé dans Viola. Dans tous les pays, les enfants ont ri des mêmes fariboles, ont écrit sur leurs livres de classe les mêmes maccaronées :

Aspice Pierino appeso Quod hune librum non ha reso ; Si hune librum reddidisset Pierino appeso non fuisset.

Tel est l'avertissement donné aux voleurs par les écoliers de Florence : ceux de Paris disaient exactement de même» au moins de mon temps :

Aspice Pierrot pendu Quod librum n'a pas rendu ; Si librum reddidisset Pierrot pendu non fuisset.

On nous dira que les lycéens de Florence ont pu copier ceux de Paris. Mais d'où vient que telle légen-

de italienne reproduise exactement une saga du Nord ?

Deux chevaliers vont dans une maison cherchant une épouse ; des deux sœurs ils demandent la petite et méprisent la grande.

La plus jeune sait filer le lin, l'ainée sait garder les porcs.

La plus jeune peut filer de l'or, l'ainée ne peut pas même filer de la laine.

La grande sœur dit à la petite :

— Allons au bord de la mer.

— Que ferons-nous au bord de la mer? nous ne devons rien y porter.

— Nous nous ressemblons déjà, nous deviendrons également blanches.

— Oh ! même en te lavant tous les jours, tu ne deviendras pas plus blanche que Dieu ne l'a voulu, et quand même tu deviendrais blanche plus que la neige, tu n'auras pas mon amant.

La petite sœur est assise sur un rocher, la grande la pousse dans la mer.

La pauvre petite lève les bras :

— Ma chère sœur aide-moi !

— Je ne t'aiderai que si tu me promets de me céder ton fiancé.

— Si je pouvais je le ferais, mais je ne peux décider de lui.

Un vent terrible s'élève et pousse le corps dans la mer.

Le vent court sur les eaux bleues et le corps retourne au rivage.

Le vent tourne à l'est et pousse le corps vers la proue d'un bateau.

Deux pèlerins recueillent le cadavre.

Ils font une harpe avec les bras de la jeune fille, ils font les cordes avec ses blonds cheveux.

— Allons à la maison voisine: on y célèbre des noces.

Ils se placent près de la porte et on entend la harpe . La première corde chante :

— L'épousée un jour fut ma sœur.

Et la seconde :

— Elle me tua de rancœur.

Et la troisième:

— L'époux m'avait donné son cœur.

La fiancée devient rouge comme braise :

— Cette musique me fait mal.

La fiancée se fait rouge comme sang:

— Je ne veux plus entendre cette harpe. La quatrième corde a chanté :

— La harpe ne se taira plus.

La fiancée se couche dans son lit.

La harpe sonne plus fort et le cœur de la jeune fille éclate.

N'est-il pas étrange que cette poésie fantastique recueillie dans un journal bolonais, soit connue également des nourrices florentines qui en ont fait un beau conte. [Oragio e Bianchinetta) Ne serait-elle pas mieux à sa place dans les brumes du Nord?

Elle y flotte en effet ; on la retrouve dans une chanson des îles Féroë qui, traduite en suédois et du suédois en allemand, a été recueillie dans les Volkslieder der Schweden. ,

Ainsi les nuées Scandinaves descendent en Italie et loin de s'y évaporer, dansent au soleil. Plus rapidement encore y viennent les fictions orientales. L'an dernier (1878) par une belle soirée d'automne, nous étions réunis à quelques lieues de Florence dans la

villa d'Antella, sur une terrasse illuminée, entourée d'un cirque de collines, avec une cinquantaine de Toscans et d'étrangers (M. Benfey était du nombre) que madame Peruzzi, la plus accorte et la plus alerte des Florentkies, abreuvait de paroles courtoises et d'un vin muscat supérieur au frontignan. L'avocat Tommasoni, de Padoue — un avocat qui ne plaide jamais et qui n'est jamais à Padoue, mais qui a fait plusieurs fois le tour du monde et qui en a rapporté des trésors, — nous racontait avec une verve et un talent admirable le conte japonais du tailleur de pierres qui produisit sDr tout l'auditoire une vive et forte impression. M. Bénfey, qui sait toutes les légendes de l'Orient, déclara, qu'il n'en connaissait pas de plus intéressante.

Quinze jours après nous étions à Naples, sur une terrasse non moins belle qui regardait le Vésuve et la mer. Chacun racontait une histoire, comme au bon temps de Boccace ; quand ce fut notre tour, nous essayâmes de répéter le plus fidèlement possible le conte japonais de l'avocat Tommasoni.

— Hé ! nous connaissons cela dit, un Napolitain qui était des nôtres ; je tiens d'un chante-histoires du môle une légende exactement pareille ; il n'y a de changé que les noms de lieux et un nom de saint.

Et il nous fit en vers improvisés le récit qu'on va lire.

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