‹ Les contes populaires en ItalieChapitre 3 sur 31 · LE ROI CRISTAL · texte numérisé non relu

LE ROI CRISTAL

11 y avait une fois un père et trois filles qui n'a- ' valent rien à manger. La grande fille dit à son père : \

— Allez chercher ma fortune. Allez chez une ; dame (et elle la lui nomma) et demandez-lui un ^ quarteron de vin : nous verrons alors si j'aurai du î bonheur. ;

Ainsi fit le père, et la dame, à la première de- l mande, lui donna le vin à la condition qu'il lui ap- i porterait de la verdure (des légumes). Ainsi fut fait. ' Puis la fille moyenne dit à son père : ì

— Vous avez pensé à ma sœur aînée, pensez \ aussi à moi, et demandez-lui une galette en mon j nom. \

Ainsi fit le père et il paya la galette en ver- 1 dure. La plus petite à son tour: \

— Pensez à moi maintenant ; allez demander en ^ mon nom un peu de monnaie pour mes dépenses. \

Le père alla chez une autre dame et obtint aussi j l'argent en promettant de la verdure ; il s'en revint ,

tout joyeux en disant qu'il avait trouvé la fortune de ses trois enfants. Le lendemain, comme il allait dans la campagne pour chercher de la verdure; il n'en trouva point ; il ne trouva qu'un chou et se mit à le couper, mais il n'en put venir à bout; le tronc jetant fort, et puis la pluie l'assassinait. Il rentra Ione chez lui et ses filles lui dirent :

- Père qu'avez vous fait? Vous n'avez pas apporté de légumes.

Le père raconta sa malechance, et les sœurs aînées s'en prirent à la plus petite parce qu'elle n'avait pas de bonheur et que leur père avait pensé se noyer à cause d'elle ; mais le père leur dit :

— Je ne veux pas qu'on touche à ma fille, vous n'avez pas de bastonnade à lui donner. Quand la pluie aura cessé, j'irai cueillir de la verdure, et je la porterai à cette dame qui l'attend.

Baste ! la pluie cessa ; le père retourna vite à son chou et se remit à le couper. Vint à passer un chevalier qui. lui dit:

— Que fais-tu là?

— Qu'ai-je à faire? répondit le pauvre homme, j'ai mes filles à jeun et je coupe ce chou parce que je n'ai trouvé que cela.

— Combien en as-tu de filles?

— J'en ai trois, mais elles ne pliuvent se voir, les aînées font de grands mépris à la plus petite, et elles l'ont battuehier au soirpai'ce que je m'étars mouillé pour elle.

— Cette plus petite qu'elles ne peuvent voir, je la prendrai avec moi, dit le chevalier, et en attendant voici un peu d'argent : ce sont les arrhes que je te donne.

Le père s'en revint et fut assailli par une nouvelle averse ; il rentra tout trempé avec le chou et l'ar-

gent. Les sœurs aînées battirent encore la cadette. Ici nouvelle scène de famille, exhibition du chou qui met les grandes sœurs en colère, puis de l'argent qui les apaise ; elles courent acheter des vivres et l'on soupe gaîment. Après souper, le père révèle à ses filles la rencontre qu'il a faite.

— J'ai trouvé la fortune de marier la plus petite avec un chevalier qui lui donnera des domestiques.

En entendant ceci, les grandes sœurs se mirent à pleurer, mais d'envie, bien qu'elles disent que c'était par amour. Bast ! le père dit à la cadette de ses filles qu'elle avait trouvée la fortune, pourvu qu'elle voulût aller avec lui près d'un cavalier qui l'attendait. Elle dit que oui, et, contente d'être délivrée de ses sœurs, elle prit congé d'elles et s'en alla. Le père la remit au chevalier, qui donna au père un sac d'écus, et lui permit de l'aller voir seul quand il voudrait en lui ordonnant dene jamais amener avec lui ses grandes filles. Les domestiques firent monter la cadette dans la maison, et lui consignèrent sa chambre à la conditionr pourtant qu'elle n'en sortirait jamais, et jamais n'ouvrirait la porte de la chambre qui était en face.

— Va bien, répondit-elle, je ne l'ouvrirai pas.

Le soir, comme elle était couchée et qu'elle s'endormait seule et dans l'obscurité, son mari vint se mettre près d'elle. Le mari avait un système de ne jamais laisser voir son visage, il n'allait donc près d'elle que la nuit, quand il faisait noir, l'elle le comprit et ne s'en inquiéta pas. Le mari se mit aussi à dormir. Le lendemain, le père alla voir sa fille et lui demanda.

— Gomment te trouves-tu ? es-tu bien ?

— Oh I répondit elle, je suis comme une petite reine: moi riche, moi joyeuse, moi servie par tant

de domestiques, moi bien traitée de tous ; il n'y en a pas de plus heureuse au monde.

— Bien ! bien ! fit le père.

Et le bonhomme va rapporter la nouvelle aux sœurs aînées qui voudraient bien aller voir aussi tout ce bonheur ; mais c'est impossible, l'injonction est formelle : le chevalier a permis les visites du père, mais du père seul. Si on le priait bien de laisser revenir leur sœur une fois, une seule fois dans leur maison, les aînées seraient bien heurepses ! Le chevalier y consent, mais une seule fois. Et voilà la cadette reçue par ses sœurs avec toute sorte de cérémonies, et les questions de pleuvoir, comme on peut le penser. Gomment est le visage du mari ? C'est la question capitale. La mariée fut bien forcée d'avouer qu'elle ne l'avait point vu. La grande sœur lui dit alors :

— Ecoute ce que tu as à faire, prends cette chandelle de cire que je t'apporte, et puis, quand il sera couché et qu'il dormira, tu l'allumeras et tu regarderas bien le visage de ton mari, et après tu sauras bien nous dire comment il est.

Cette proposition de la sœur n'était pas faite de bonne foi, c'était l'effet de l'envie... La cadette comprit bien que c'était pour lui faire perdre la fortune, mais toutes deux firent tant et si bien, que la plus jeune fut persuadée et promit de faire ce qu'elles disaient. La jeune sœur est ramenée chez son mari, rentre dans sa chambre, se couche le soir, attend qu'il vienne, et, quand il est venu, demeure éveillée, attendant qu'il dorme, et, quand il dort, allume la chandelle de cire et se met à le regarder. Et plus elle le regarde, plus elle l'admire.

— Oh I comme il est beau 1 que j'ai donc un beau jeune homme I

Pendant qu'elle faisait toutes ces réflexions, voici une goutte de cire cliaude qui touiba dans le nez du chevalier, et lui, se sentant brûler, se réveilla en disant :

— Trahison ! trahison !

Il se leva, et aussitôt il renvoya sa femme.

Dirons-nous lafin de notre conte: comment l'épouse, qui était grosse, se mit en chemin, trouva deux ermites, l'un^plus vieux que l'autre, se chaussa de souliers de fer, et en marchant longtemps, longtemps, finit par arriver au palais du roi Cristal, celui à qui les fées avaient enlevé son enfant? C'est là une seconde histoire assez mal accrochée à la première. Ce qui nous intéresse dans tout ceci, c'est le mariage mystérieux de la pauvre fille, c'est la curiosité qui la perd, c'est le sujet qui a tenté tant de poètes : aujourd'hui M. de Laprade, avant lui Corneille et Molière, La Fontaine, longtemps avant eux Apulée : c'est le vieux mythe d'Ainour et fie Psyché. Et n'est-il pas singulier qu'Apulée ait commencé son récit comme un conte de fées : Erant in quadam civitate rex et i^egina; il y avait dans une certaine ville un roi et une reine?

Mais voici une histoire qui nous a paru plus étonnante encore : c'est la légende de la Belle de Liccari.

Page 1