‹ Les contes populaires en ItalieChapitre 7 sur 31 · VIOLA · texte numérisé non relu

VIOLA

Il y avait un fois trois fìUes et la plus jeune se nommait Viola. Toutes les trois travaillaient, mais la première filait, la seconde tissait et la troisième cousait. Le fils du roi en devint amoureux (de la troisième) et toutes les fois qu'il passait, il disait :

— Qu'elle est belle celle qui file, qu'elle est plus belle celle qui tisse, mais qu'elle est plus belle encore celle qui coud. Elle me coud le cœur. Vive Viola 1 vive Viola !

Les sœurs en avaient de l'envie et, par dépit, elles la mirent à filer. Passa le fils du roi, et il dit:

— Qu'elle est belle celle qui tisse, qu'elle est belle celle qui coud, mais qu'elle est plus belle encore celle qui file ! Elle m'a filé le cœur ! Vive Viola ! vive Viola!

Les sœurs la mirent à tisser, mais le fils du roi n'en dit pas moins son refrain, et il revenait toujours à vive Viola.

Un jour, Viola étant à coudre sur le balcon, son dé tomba dans le jardin de l'ogre. Alors voilà qu'elle va le dire à ses sœurs. Ses sœurs qui ne pouvaient la voir (la souffrir), lui répondirent de ne pas s'en fâcher parce qu'elles l'attacheraient aune corde et la descendraient dans le jardin, et qu'après elles

la feraient remonter. Viola les crut, mais ses sœurs ne firent pas comme ça. Quand elles l'eurent fait descendre, elles cassèrent la corde et s'en allèrent. La pauvre Viola, se trouvant là, ne savait pas ellemême ce qu'elle avait à faire. Elle pensa qu'elle ferait bien en se mettant sous la chaise de l'ogre. Un moment après, l'ogre s'assit, et pendant qu'il était assis, il fit un bruit. Alors voilà que Viola sort de là-dessous et dit :

— Papa, Dieu vous bénisse !

L'ogre se retourna et dit :

— Oh I malheur I avec un bruit j'ai fait une fille !

Il la mena en haut et la garda auprès de lui. Un jour Viola était en train de se laver la figure : parut le perroquet du roi, parce que le roi logeait en face de l'ogre. Le perroquet dit à Viola :

— Fi ; fi ! la fille de l'ogre se lave la figure !

Elle rentra tout en colère. L'ogre lui demanda la raison du pourquoi elle était ainsi. Elle le dit, et l'ogre lui souffla qu'une autre fois que le perroquet dirait ça elle aurait à répondre :

Tais-toi, je veux, beau perroquet, De les plumes faire un bouquet, De tesjambes faire un bâton.

Serai femme de ton patron.

Le matin après, Viola va se laver la figure ; le perro([uet lui dit comme ça :

— Fi, fi! la fille de l'ogre se lave la figure I Elle répondit alors comme l'ogre lui avait dit : « Taistoi ! « etc., et alors voilà que le perroquet eut tantde colère qu'il mourut. Le roi le trouvant mort en

acheta un autre, mais cet autre aussi, quand Viola s'alla laver la figure, lui dit :

— Fi, fi ! la fille de l'ogre se lave la figure. Cette pauvre fille l'eut à peine entendu qu'elle lui

répondit les mêmes paroles qu'elle avait dites au premier. Et du coup mourut aussi le second. Alors le serviteur du roi, quand il vit que son maître avait acheté un troisième perroquet, voulut faire le guet pour voir qui c'était qui le ferait mourir. Et quand ce fut le matin d'après, le serviteur entendit que le perroquet disait :

— Fi, fi ! la fille de l'ogre se lave la figure, et que Viola répondait : « Tais- toi ! je veux, beau perroquet, » etc., et voyant que le perroquet mourait, dare, dare, il l'alia dire au fils du roi. Le fils du roi lui envoya dire (à Viola) que véritablement il voulait l'épouser et qu'elle devait demander à l'ogre ce qu'elle avait à faire pour se marier. Viola fitla question. L'ogre d'abord ne voulut pas le lui dire ; mais, après avoir vu toutes les promesses que lui fit sa fille, il répondit :

— Tu veux le savoir ? Eh bien I pour te marier, toi, je dois mourir, moi.

Viola le dit au fils du roi, et celui-ci lui répondit qu'elle devait lui demander (à l'ogre) ce qu'il fallait pour le tuer. Elle le lui demanda ric-à-ric, mais l'ogre lui dit d'abord :

— Tu veux le savoir pour me tuer, donc ce n'est plus vrai que tu m'aimes ; tu veux me faire mourir, et pourquoi ça?

Mais après, voyant que Viola lui promettait qu'elle l'aimerait, qu'elle voulait le savoir pour une chose, il dit :

— Pour me tuer, il faut aller à tel endroit, il y a là un porc épie. Quand il a les yeux ouverts, il dort.

et, quand il a les yeux fermés, il est éveillé. Pendant qu'il dort, on le tue, on prend les œufs qu'il a dans le corps, on les bat contre mon front et je meurs.

La femme le dit tout de suite au fils du roi, et celui-ci, dare dare, envoie un serviteur, fait tuer le porc-épic, se fait apporter les œufs, les fait battre sur le front de l'ogre pendant qu'il dormait, et épousa la fille.

L'histoire de Viola, dont les éléments ont été pris çà et là dans quatre ou cinq contes de fées, nous montre bien comment se font ces compositions collectives où collaborent tant de siècles et tant de pays divers. On y trouve notamment un de ces œufs enchantés aussi nécessaires aux récits enfantins que les simges aux tragédies classiques. Tous les étrangers ont vu à Naples une roche fortifiée qui s'avance dans la mer pour défendre la ville ou pour Teffrayer ; sait-on pourquoi cette roche est appelée le Fort de l'Œuf? C'est que l'enchanteur Virgile, dont nous avons déjà beaucoup parlé, après avoir fait surgir le fort avec sa baguette magique y cacha, dans une cellule souterraine, une cage contenant un œuf; de cet œuf dépend le sort de Naples. Tant que la coquille n'en sera pas brisée, la ville peut se passer de torpilles: elle n'aura jamais à craindre d'agression du côté de la mer.

Cependant, il faut l'avouer, l'histoire de Viola n'est pas bien racontée : le conteur ou la conteuse de Pomigliano manque un peu de talent ; son vocabulaire est pauvre, et sa narration est maigre ; il répète trop souvent les mêmes mots et raconte les choses crûment, sèchement, sans y mettre du sien et sans ménager ses effets ; on peut l'accuser de né-

gligeaceet de paresse. Aussi ne lui demanderonsnous pas le dernier conte que nous voulons offrir à nos Itîcteurs, celui de Petrusenella ou Prezzemolina (Persillette.) Les gens de Pomigliano ne le savent pas bien, ils en ont oublié la moitié et ne nous en donnent qu'une réduction assez courte et froide. C'est en Toscane, aux environs de Pistole, que cette belle histoire s'épanouit dans sa fleur. La Toscane, on le sait, est la seule province d'Italie où le dialecte soit à peu près (nous en reparlerons) du pur italien, et le peuple, surtout celui des champs, le parle si bien qu'il peut renseigner aux gens de lettres. Quand Manzoni, Azeglio, Ranieri ont voulu se corriger du provincialisme lombard ou napolitain, ils sont allés retremper leur langue à la source vive et demander, non pas aux académiciens de la Crusca, mais aux plébéiens de Florence les termes et les tours que Dante avait appris de leurs aïeux. Le dialecte de Pistole n'est pas aussi pur que celui du Marché- Yieux ; mais la fille du peuple, Luisa Ginanni, qui a dicté pour nous la version toscane de Persillette, laisse bien loin derrière elle toutes ses émules du midi. Qu'on en juge.

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