‹ Les contes populaires en ItalieChapitre 8 sur 31 · LE CONTE DE PERSILLBTTE · texte numérisé non relu

LE CONTE DE PERSILLBTTE

Il y avait une fois une petite paysanne ayant un peu de terre, et à grand'peine elle y trouvait sa subsistance. Elle avait un garçon qui faisait ses affaires. On le sait, les femmes, quand elles sont seules à côté d'un homme finissent toutes de la même façon. Cette paysanne plut au garçon et lui à elle, si bien qu'ils ne purent demeurer longtemps à pâtir : conclusion, les noces. Et aussitôt la femme devint grosse. Mais elle ne se sentait jamais bien parce qu'elle ne trouvait rien de bon à manger, et il n'y avait pas moyen de lui faire entrer dans la bouche autre chose que du persil. Passe encore s'il y avait toujours eu du persil dans le jardin, mais il n'y en avait plus depuis bien du temps. Aussi la femme demeura sans rien mettre dans sa bouche pendant trois longs jours. C'était un désespoir dans la maison. Voilà qu'arrive un colporteur, de ceux qui vont çà et là par la campagne, un peu au hasard, pour vendre des bagatelles, des épingles, du coton aux fermières. En voyant ces deux êtres à demi hébétés :

CONTES POPULAIRES EN ITALIE i:3

— Ah I qu'avez-vous ? dit le colporteur, vous avez l'air de fantômes !

— Eh non ! dit rhomme, ma femme, pauvresse ! est grosse et ne peut manger que du persil, mais tout celui du jardin est épuisé, et l'on n'en trouve plus par ici, si bien que depuis trois jours elle reste avec les dents sèches.

Le colporteur dit :

— Je vous enseignerai, moi, où du persil, on en trouve à foison. A cinq ou six milles d'ici un seigneur a un jardin, clos de tous côtés, avec tous les biens de Dieu dedans et avec trois plates-bandes de persil épais et dru que c'est vraiment une merveille. Gourez là au petit jour, vous aurez à manger à bouche que veux-tu.

Le garçon n'entendit pas ep sourd, et le matin, quand le soleil n'était pas même levé, ayant pris avec lui un sac et une faucille, il alla chercher le jardin, et marche ! marche ! il y arrive. Mais il lui fallut de grands efforts pour grimper sur le mur haut et raide. En somme il réussit à y entrer. Il n'y avait pas âme vivante, et lui, vite, vite, coupa une demi plate-bande de persil. Il en remplit le sac et, en route, à la course pour le porter à sa femme, qui toute contente, en eut de quoi se rassasier pour huit jours. Figurez- vous I

Maintenant il faut savoir que ce jardin, l'ogre l'avait en propriété, et quand il sortit du lit et vit le pillage du persil, il lui prit une grande passion (colère,) et il se mit à tempêter, criant à sa femme :

— Descends, Cathè, descends ! Viens voir qu'on m'a volé mon persil. Infâmes voleurs, me l'eussentils au moins demandé, s'ils en avaient besoin I Mais me le voler est un trait de coquins. Si je vous y

prends ! Si je vous y prends ! Vous reviendrez bien une fois !

Alors, dans l'idée qu'on reviendrait, il dressa-là, à l'écart, une hutte couverte de branches vertes, et il se mit à y faire sentinelle devant son persil. Au bout de huit jours, le persil était complètement avalé, si bien que le garçon, avec son sac et sa faucille, revint en cachette au jardin de Togre pour en faire une seconde provision. Mais à peine commençait-il à couper, voilà que l'ogre saute dehors et l'empoigne à la gorge.

— Je t'y prends, malandrin, cria-t-il avec une grosse voix à faire peur à une troupe de madones, et maintenant tu n'échapperas pas, et tu auras à me le payer avec ta peau !

Cela dit, il le traîne dans sa maison, et il l'abattit contre terre pour le finir. Et il criait :

— Allons, arrive, Cathò, il faut le manger sur-lechamp.

Le gars, à ce fracas, se crut mort. Mais après il reprit un pea d'âme, et il se leva sur ses genoux et il se mit à raconter son histoire à l'ogre, et il sut la raconter si bien et avec tant de larmes que l'ogre se sentit attendrir et dit :

— Je te pardonne, allons, mais à une condition!

— Dites seulement, répondit le gars rassuré, je vous accorde tout, pourvu que vous me laissiez retourner chez ma pauvre femme.

L'ogre dit :

— Voici ma condition : Prends dans mon jardin autant de persil qu'il t'en faut pour entretenir ta femme. Elle mangera du persil tout frais et accouchera d'une belle créature toute fraîche ; mais, quand elle sera accouchée, cette créature, j'en veux

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la moitié pour moi, car elle devra servir pour mon déjeuner.

— Tope ! que votre plaisir soit fait, répondit sans y penser le paysan. Et puis, ayant rempli de persil son sac, plus mort que vif, se tenant à peine sur ses jambes, il retourna dans sa maison.

La femme en le voyant ainsi tout défait, eut à bon droit des soupçons et voulut savoir ce qui était arrivé à son mari. Il lui raconta toutes les disgrâces qui lui étaient tombées dessus. La femme s'écrie :

— Ah ! malheureux, qu'as-tu promis? Donc la créature, il faudra l'écarteler en deux morceaux?

— J'aurais voulu voir, si tu avais été là et qu'il t'eût voulu jeter dans une chaudière pour te manger après bouillie, ce que tu aurais fait ? Quand nous sommes loin du danger, il est aisé défaire les braves. Mais là, sous le fer, môme les braves se mettent à l'abri. Allons, ne pensons pas tant au mal, quand on a du temps devant soi, et que la fortune peut changer.

La femme, à ces mots, se calma, et puis il n'y avait pas de remède. Et alors ils prirent la résolution d'aller de l'avant sans se décourager, si bien que tous les jours le gars allait chez l'ogre pour prendre du persil tout frais, et sa femme engraissait ainsi à vue d'œil, alerte et fortifiée. « Le temps est galant homme » disaient-ils. Vint le jour des couches, et la femme mit au monde une fille à cheveux blonds qui était vraiment une grande beauté à voir avec ses petits yeux ouverts et pétillants. Voilà qu'on frappe à la porte.

— Qui est là?

— Ouvrez, je suis l'ogre. Est-ce que vous avez oublié notre pacte?

Figurez-vous l'abattement de ces deux parents

désespérés. Mçiis l'ogre sort une hachette aiguisée, puis il prend la petite par un pied, donne l'autre à sa femme et puis lève le bras avec le fer pojar fen dre en deux la créature. A cette vue, la morene put se tenir : elle saute à bas du lit et se jette à genoux et se met à hurler et à pleurer comme une âme damnée :

— Ne me la partagez pas ! ne me la partagez pas ! Prenez-la plutôt toute entière : au moins ne la verrai-je pas abîmée ainsi!

Ij'ogre dit :

— Je l'accepte ; je la prendrai toute pour moi, mais pas tout de suite. Je vous la laisse à garder, bien plus, je vous paierai tous les frais pour votre peine. Puis, quand la bambine sera grande, je l'emmènerai avec moi et j'en veux faire une pitance friande. Donc adieu, c'est une affaire entendue, à nous revoir !

L'ogre et sa femme retournèrent chez eux et tinrent parole, parce que tous les mois ils envoyèrentaux parents de la petite une belle somme d'argent, et des effets d'habillement, et de bonnes choses de choix pour manger, Mais, quand la hllette eut cinq ans, l'ogre vint la prendre, et tout fut inutile ; il la voulut avec lui do toute façon. Et quand il l'eut emmenée dans sa maison, il l'eqferma pour l'engraisser dans une chambre au haut d'une tour où il n'y avait pas d'escalier pour y monter. Et puis il dit à la Cathò :

— Garde-la bien, que rien ne lui manque. Aie bien soin que personne ne la voie et qu'elle ne s'échappe point quand je serai dehors pour mes affaires.

Et pour pouvoir l'appeler, il lui donna le nom de Pevsillette.

Donc la Persilletie enfermée là-haut dans cette chambre croissait toujours plus belle et, comme celle qui la gardait était la Cathò, elle rappelait maman. Et quand la Cathò voulait monter à la tour pour lui tenir compagnie, elle appelait d'en bas :

— Pcrsillette ! Persillette ! jette en bas tes tresses et tire en haut ta mère I

Et Persillette laissait pendre ses tresses de la fenêtre et la tirait dans la chambre. Un jour la Cathò lui dit :

— Peigne-moi, Persillette.

Aussitôt Persillette prit un peigne et se mit à peigner la Cathò. La Cathò disait pendant ce temps :

— Qu'y trouves- tu, Persillette?

— Bah! que voulez-vous? J'y trouve bien des poux.

— BienI Persillette, sais-tu ce que tu as à faire? dit la Cathò, prends-les, ces poux, et mets-les dans le creux d'un roseau. Ils pourront te servir quelque jour, parce qu'en soufflant dans le tuyau, on les disperse au dehors, et un grand buisson pousse où ils tombent.

Et la Persillette fit comme voulait sa maman. Une autre fois, la Cathò hurla du rez-de-chaussée de la tour :

— Persillette ! Persillette ! jette en bas tes tresses et tire en haut ta mère.

Et quand elle l'eut tirée en haut, la Cathò dit :

— Si j'avais besoin de rester quelque temps hors d'ici, est-ce que tu saurais te faire à manger?

— Moi, non, répondit Persillette ; et puis où sont les choses à manger et le bois pour les cuire ?

La Cathò dit :

— Il y a remè4e à tout. Prends ici, je te ^onne

cette baguette enchantée et demande ce qui te fera plaisir, tu seras contentée à l'instant même.

Après, elle lui dit adieu et sortit de la maison pour rester quelque temps dehors à faire ses affaires.

Un matin, tout à coup, Persillette entendit qu'on l'appelait du bas dé la tour :

— Persillette ! Persillette ! jette en bas tes tresses et tire en haut ta mère.

Elle pensait que c'était la Cathò, mais quand elle eut tiré en haut avec ses tresses, elle s'aperçut que c'était un beau jeune homme, un fils du roi. Gare l'amorce à côté du feu I Ils s'énamourèrent au moment même et restèrent ensemble la nuit aussi. Le lendemain voici la Cathò :

— Persillette 1 Persillette ! jette en bas tes tresses et tire en haut ta mère.

Figurez-vous quelle confusion pour ces deux pauvres amoureux I Comment faire ? comment faire ? Parce que, si Cathò les trouvait ensemble, qui sait comment la chose aurait tourné pour eux?

— Pas de crainte, j'ai le remède, dit Persillette.

Et ayant pris dans un coin la baguette, elle changea en fagot le fils du roi. Après elle descendit les tresses et fit monter sa mère. A peine la Cathò futelle entrée dans la chambre qu'elle voit tout de suite le fagot.

— Oh ! ce qui est là, à quoi cela sert-il ?

— Oh I à quoi cela sert-il ? A cuire de quoi dîner, répondit Persillette. Est-ce que vous ne vous rappelez pas que vous m'avez donné la baguette pour subvenir à mes besoins quand vous n'y êtes pas?

La Cathò dit :

— Oui, oui, tu as raison. Bravo, ma fillette. Donc faig les choses comme il faut, parce que je m'en re-

tourne. Et je dois rester plusieurs jours dehors. Adieu, adieu.

Et elle s'en va pour rester quelque temps dehors à faire ses affaires. Après trois ou quatre matinées, voilà que revient Cathò.

— Persillette ! Persillette ! jette en bas tes tresses et tire en haut ta mère.

Mais Persillette, avant de la tirer en haut, changea le fils du roi en petit cochon. La Cathò dit :

— Oh 1 le joli petit cochon ! Qui te l'a donné, cet animal ?

— Yolre baguette, répondit Persillette : est-ce que vous ne vous rappelez pas vos enseignements ? Je l'ai pour me tenir compagnie, afin de ne pas rester toute seule quand vous n'y êtes pas.

La Cathò dit :

— Bravo, ma fillette I Conduis-toi toujours bien, sais-tu ? Mais il faut que je te quitte, parce que j'ai encore à faire dehors. Adieu, adieu I

Et elle sort pour ses affaires. Quand la Cathò fut sortie, Persillette fit redevenir homme le petit cochon. Et ils décidèrent entre eux de se sauver ensemble. Mais Persillette avait peur que les meubles de sa chambre ne se missent à l'espionner, parce qu'ils étaient tous enchantés. Elle se met donc en tête de les rendre bons pour elle. Elle dit aussitôt à la baguette :

— Je veux une belle chaudière pleine de macaroni.

Et quand le macaroni apparut dans la chambre, Persillette en donna une cuillerée à chaque meuble : une au lit, une aux chaises, une au miroir, en somme à tous ; mais elle oublia la caisse aux balayures. Persillette et le jeune homme se

laissèrent glisser de la fenêtre, et enroule ! à toutes jambes, à travers champs.

Laissons-les courir de cette façon et revenons à la Gathô. Elle rentrait avec l'ogre son mari, et quand elle fut <à la maison, elle hurla comme d'habitude ;

— Persillette ! Persillette ! jette en bas tes tresses et tire en haut ta mère.

Le lit répond : — Je ne puis, je suis au Ut.

La Gathô dit : — Dépêche-toi, ne me fais pas attendre.

La chaise répond : — Je ne puis, je suis sur la chaise.

La Gathô reprend :

— Oh ! qu'as-tu ce matip que tu es si paresseuse! Dépêche-toi, allons !

Le miroir répond : — Je me regarde au miroir.

En somme, tous les meubles, les uns après le;^ autres, les outils et les serrures de la chambre trouvaient des biais pour ne pas dénoncer -Persillette, qui s'était sauvée avec son jeune gars. Seulement la caisse aux balayures se mit à brailler :

— Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrail Persillette n'y est plus, elle est par les champs avec son bon ami qui l'emmène.

A ce discours, la Gathô et l'ogre, figurez-vous dans quel état ils demeurèrent. La Gathô dit :

— Cours, mon homme, cours ! Avec tes grandes jambes, tu la rejoindras en deux sauts. Oh ! coquins ! Ils me l'ont faite (ils m'ont joué.)

Et pendant que l'ogre poursuivait ces deux malheureux, la caisse aux balayures goguenardait :

— Pauvre maîtresse ! vous l'avez vu, le fagot? vous l'avez vu, le petit cochon? C'était lui, son bon ami? Et vous ne vous en êtes pas doutée. Tous ont eu des macaroni pour vous dire des mensonges ; à

moi rien, et les mensonges, je ne vous les dis pas. Et la Cathò, en entendant raconter comment s'en était allée Persillette, ne pouvait se calmer, ne pouvait pas. Cependant l'ogre, à force de courir, était arrivé à les voir de loin, Persillette et son jeune homme, et s'aventurait à les rejoindre et à les rattraper. Persillette dit :

— Giannino, je sens un froid dans le dos.

— Mets ton châle, dit-il.

Persillette répond :

— C'est pour sûr mon père ; s'il nous prend, pauvre nous!... Mais attends, je vais l'arranger.

Et en parlant ainsi, elle tire de son giron le roseau avec les poux et souffle dedans contre l'ogre, si bien que pousse un buisson démesurément haut et large qui paraissait une forêt d'épines. Et quand l'ogre y fut arrivé, il ne vit plus rien, et il ne put passer à travers, et il dut rebrousser chemin. La Cathò lui dit :

— Eh bien donc ?

L'ogre dit : — Quand j'étais sur le point de les attraper tous les deux, ils me sont disparus, parce que j'ai trouvé un buisson d'épines qui fermait toute la route, et il n'y avait point de trou pour passer outre.

La Cathò s'écrie : — Oh ! moi, malheureuse! C'est moi qui lui ai appris ces maléfices. Ce sont mes poux du roseau. Cours, cours, mon homme ! tu es toujours à temps pour les rejoindre.

Et l'ogre partit. Et après un bon moment, voilà qu'il revit Persillette avec son bon ami qui marchaient. Persillette dit :

— Giannino, je sens un froid dans le dos.

— Couvre-toi mieux, dit-il.

— C'est que c'est mon père, c'est l'ogre qui est derrière nous. Mais j'ai encore un remède.

Et avec la baguette enchantée elle se changea en église, et son jeune homme était le prêtre qui se préparait dans la sacristie pour dire la messe. Elle fît ensuite apparaître un petit garçon qui gardait les moutons sur lepre, devant l'église. Voici que l'ogre arrive, et il demanda aussitôt à ce gardeur de moutons :

— Dis donc, valet, as-tu vu deux (jeunes gens) qui étaient ensemble, un garçon avec une fille?

Et le gardeur de moutons : — Galant homme, on va dire la messe, et je n'ai pas de temps à perdre. Si vous voulez l'entendre aussi, vous, venez à l'église.

L'ogre dit : Je te demande si tu as vu passer par ici deux (jeunes gens) ensemble, un garçon et une fille bras dessus, bras dessous ?

Le gardeur de moutons dit : — Avez-vous entendu? on a sonné la messe. Voici le prêtre qui monte à l'autel. Si vous voulez aussi venir à l'église, dépêchezvous. J'y vais, moi, adieu.

Pour abréger, l'ogre ne put savoir la moindre chose et pensa qu'il valait mieux s'en retourner chez lui. Allez, il n'avait pas de malice! Quand la Gathô voit son mari sans personne et qu'il lui raconte l'histoire de l'église, du prêtre et du garçon qui gardait les moutons dans le pré, elle s'écria toute rageuse :

— Oh ! mameluc d'homme ! tu ne t'es pas aperçu que l'éghse était Persillette et que le prêtre était son jeune gars? Elle a fait cette transfiguration avec ma baguette enchantée dont je lui fis cadeau comme une brute que j'étais. Cours, mon homme I rejoins-les et ne te laisse plus battre par des tromperies.

A ces mots de la femme, l'ogre se mit à courir do nouveau après Persillette. Ayant fait beaucoup de milles, il la vit marcher sur la route, toujours avec son bon ami. Persillette dit :

— Giannino, je me sens froid dans le dos. Pour sûr, c'est l'ogre, comme d'habitude, et pauvres nous, s'il nous prend aux cheveux. Vite, vite, cachonsnous !

Et au moment même, avec sa baguette enchantée, elle fît apparaître un lac, et tous les deux plongèrent. Si bien que Persillette devint une vandoise [lasca) et Giannino, fils du roi, un beau brochet. Et ils nageaient dans l'eau à n'en plus pouvoir. En deux sauts, l'ogre arriva au bord du lac et dit :

— Cette fois, vous ne m'échapperez pas, je vous ai reconnus !

Et pour mieux les attraper avec ses grosses mains, il se jeta tout droit dans le lac. Mais ce fut inutile ; il prenait le brochet, et le brochet lui glissait entre les doigts, il prenait la vandoise, et elle filait de même. On sait, les poissons de leur nature sont tout gluants et ne restent pas dans la main. Si bien que l'ogre sortit de l'eau fort mal en point, et puis il dit à ces poissons :

— Je vous maudis i Et toi, que j'avais élevée comme une fille, je te maudis la première. Sois maudite de moi, et lui, ton damoiseau,

A l'auberge il te laissera El plus à toi ne pensera Quand sa mère l'embrassera.

Il s'en fut ensuite sans se retourner ni à droite ni à gauche.

Quand Persillette et le fils du roi furent rentrés

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dans leur premier état et comme ils étaient à peine à cinq milles de la ville royale, le jeune homme dit :

— Ecoute, Persillette, je ne peux te conduire comme nous sommes au palais de mon père. Il faut que je fasse savoir à la cour que j'ai trouvé une épouse, et que je vienne te chercher ensuite avec la voiture et les gardes, comme il sied à une princesse, et que tu sois habillée en dame. Je te laisserai donc ici à. Tauberge et dans trois jours au plus je sefai de retour, comme je te l'ai dit.

Persillette dit : — Faites votre paix, car moi je m'en tiens à ce que vous commandez ; mais rappelez-vous que votre mère ne vous baise pas, parce que l'ogre, vous le savez, nous a donné ce vilain avertissement et nous a maudits.

— Ijah ! bah ! n'aie crainte, Persillette, lui répondit Giannino, je ne me laisserai pas baiser par ma mère.

Et après l'avoir recommandée à l'hôtelier, le fds du roi partit pour la cité. A la cour, quand Giannino entra au palais, ce fut un tel vacarme et une telle fête que les gens accoururent pour voir ce qui était arrivé.

— Bienvenu ! Bienvenu ! Il y avait tant de mois qu'on ne savait où vous étiez ; si vous étiez mort ou vif. On était en peine, savez-vous? Même votre papa et votre maman.

Ces propos étaient tenus à Giannino pendant qu'il montait l'escalier du palais. Sur le palier vinrent à sa rencontre le roi et la reine, les larmes aux yeux. Mais il n'y eut pas moyen qu'il se laissât baiser par sa mère. Et elle était à demi désespérée et ne pouvait prendre son parti que son fils eût si peu de cœur. Lui cependant lui dit pour l'adaùcir qu'il avait

une raison et qu'elle lui pardonnât, parce que plus tard, quand il serait temps, il se laisserait embrasser tant qu'elle voudrait. En somme, les compliments finis, ils se mirent à souper et, pendant qu'ils mangeaient, Giannino raconta sa vie, et qu'il avait trouvé une belle épouse, et qu'il irait la chercher à l'auberge avec toute la cour, et avec la voiture et les chevaux du roi.

Et ensuite, quand ce fut tard, car ils restèrent longtemps à table, les serviteurs les accompagnèrent chacun dans sa chambre pour dormir.

A peine le soleil fut-il levé, la reine, qui n'avait pu fermer l'œil de toute la nuit par le chagrin qu'elle avait de ce que son fils n'eût pas voulu se laisser embrasser par elle, alla en pantoufles dans la chanibre de Giannino qui dormait encore comme une taupe, et, sans môme l'éveiller, elle lui sauta au cou et le baisa autant qu'elle voulut. A cette embrassade, Giannino se réveilla, vit sa mère, lui rendit ses baisers et, en attendant, il oublia bel et bien son épouse Persillette. Et ainsi passèrent trois jours, passèrent trois mois sans qu'il pensât jamais à sa promesse et à cette pauvre abandonnée qui l'attendait toujours à l'auberge. Cependant la reine songea à lui donner une femme, et on trouva pour lui une fille de roi, et l'on avait déjà commencé à faire les préparatifs des fêtes pour les noces. Et les bans furent publiés dans tous les pays du royaume.

Revenons maintenant à Persillette restée ainsi toute seule dans une auberge et qui se consumait de chagrin.

— Pauvre petite, se disait-elle, pour sûr, Giannino s'est laissé baiser par sa maman ; aussi m'a-t-il oubliée. Hélas 1 qu'ai-je à faire?

Bigurez-vous si elle pleura, la malheureuse, quand

elle entendit publier le mariage du fils du roi. Cependant il lui vint à l'esprit d'éprouver sa baguette enchantée et elle fît apparaître deux beaux pigeons, un mâle et une femelle, qui tous les deux parlaient comme des chrétiens. Elle les envoya discourir sur la fenêtre de la chambre de son jeune homme pendant qu'il serait au lit. Donc les pigeons s'étaient mis là, sur la saillie de la fenêtre, et le mâle faisait semblant de ne pas faire attention à sa compagne, et celle-ci lui disait :

— Ne te souvient-il pas quand tu volais là-haut dans cette tour où j'étais enfermée? Et je te mis dans mon nid.

Et le mâle : — Oui, oui, maintenant il m'en souvient.

Et la femelle de nouveau : Et ces jours où je te changeai en fagot, ensuite en petit cochon pour que maman ne pût te reconnaître, et quand on fit des macaroni et qu'on les donna à tous les meubles, excepté à la caisse des balayures, et qu'ensuite on se sauva ensemble, ne t'en souvient-il plus?

Et le mâle : — C'est vrai, c'est vrai. Maintenant il m'en souvient.

Et la femelle de continuer : — As-tu donc oubhé quand on était nous deux sur la route et que l'ogre nous courut après par trois fois, et moi d'abord je fis apparaître un buisson d'épines et puis on se changea nous deux en une église avec toi dedans, qui disais la messe, et le petit gardien de chèvres dans le pré ; et puis on devint deux: beaux poissons au milieu d'un lac et que l'ogre nous maudit?

Le mâle dit : — Oui-da, toutes ces choses rae reviennent à la mémoire.

Et la femelle : — Et que l'ogre me dit :

A l'auberge il le laissera El plus à loi ne pensera Quand sa mère l'embrassera.

Et que loi effectivement tu m'as laissée à cette auberge, avec la promesse que tu reviendrais me prendre au bout de trois jours au plus. Ne t'en souvientil plus, mon époux? C'est donc que ta mère t"a baisé?

En entendant ces propos des deux pigeons, le pauvre prince devint songeur, et se mit à repenser à sa vie passée, et fmit par se souvenir de toutes choses et de Persillette qui l'attendait à l'aabergc depuis si longtemps, si bien qu'il saute à bas du lit comme un diable, tire toutes les sonnettes et se met à hurler pour faire venir tous les domestiques avec son papa et sa maman. Au tapage qu'il faisait, on accourut pour voir ce qui était arrivé et Giannino se mit à raconter les propos qu'il avait entendus des pigeons sur la fenêtre, et que c'étaient eux qui lui avaient rendu le souvenir de sa femme Persillette, abandonnée à l'auberge à cause des baisers de la reine et des malédictions de l'ogre.

— Vite, dit-il, qu'on aille avec les voitures chercher ma Persillette.

Sans retard, on attela les chevaux et toute la cour alla chercher Persillette. Ils la portèrent en triomphe au palais où l'on fit les noces avec de grandes fêtes, des carrousels et des dîners. On invita toutes les personnes du royaume. Ainsi finirent les peines de Persillette, et elle resta avec son époux joyeuse et contente, aussi longtemps qu'elle vécut.

Il y a une autre version de ce conte écrite par

Celio Malespini, auteur assez prolixe^beau diseur et s'attardant aux sentences.

Un roi d'Egypte a si longtemps offensé la Providence qu'il devient lépreux. Il convoque tous les médecins de son royaume et leur ordonne de le guérir. Comme ils n'y ont pas réussi au bout de trois jours, ils sont mis sous clé et attendent le supplice; mais l'un d'eux, le plus vieux, le plus obscur, s'avise d'un remède infaillible. Il faut trouver un jeune homme de sang royal et lui couper les veines: le roi se baignera dans le sang du prince et guérira. C'est cruel, mais la raison d'état I II s'agit de sauver le trône. Des pirates sont envoyés sur la mer. L'un deux va droit en Italie et enlève le jeune Terniinion, fils du roi de Sicile. Le lépreux ne se sent pas de joie et demande que Terminion soit saigné surle-champ.

— Non, dit le médecin, ce jeune homme a eu trop d'émotions, son sang échauffé ne vous ferait que du mal. Attendez au printemps, d'ici là traitezle bien, rendez le frais et gaillard et promettez-lui Pirinie, votre fille.

Le roi y consent, Pirinie et Terminion sont mis en présence et deviennent amoureux l'un de l'autre. La princesse est informée du sort qui est réservé au prince; elle se tait cependant jusqu'à la dernière heure. Alors seulement elle l'instruit du péril et le sauve. A l'aide d'un talisman qui les rend invisibles, les fiancés, à tire-d'aile, descendent le Nil. A l'aide d'un autre talisman, Pirinie qui est magicienne a endormi la reine sa mère. La reine, également magicienne, se réveille et court à la poursuite des fugitifs. Au moment de les atteindre, elle a ses deux mains coupées par le glaive étincelant de Ternqiniop ; elle

lance alors contre les fiances la malédiction de rOgrc: Pirinie sera délaissée et oubliée si Terminion reçoit le baiser d'une autre femme. A partir de ce moment, la nouvelle suit le conte, l.e prince arrive en Sicile et laisse sa fiancée dans une auberge pour se rendre à la cour et revenir la chercher avec une pompeuse escorte de dames et de chevaliers. Mais pendant son sommeil il est embrassé par sa mère, et il oublie aussitôt l'Egyptienne; il est sur le point d'épouser la première princesse qui est offerte à son choix. Le dénoûment de la nouvelle est plus compliqué que celui du conte; nous n'y trouvons pas le duo poétique entre les deux pigeons. Pirinie se rend à la cour où elle traite assez niai trois chevaliers un peu entreprenants. Elle comparaît devant le roi qui doit la juger et, sans nommer personne, elle lui raconte son histoire. Puis elle jette en l'air son anneau en annonçant qu'il retombera s^u doigt de l'époux qui l'a délaissée. L'anneau retombe naturellement au doigt de Terminion qui reprend aussitôt la mémoire, et les deux époux rendus l'un à l'autre finissent par aller en Egypte, « où ils vivront de longues années royalement et allègrement. »

Telle est la nouvelle littéraire. Mais comme le conte est plus intéressant ; comme le récit court plus vite, avec toute l'aisance et avec toute la liberté de ses mouvements, quand il ne vise pas au beau style oratoire ! Nous ne pouvons rendre en français avec nos naïvetés cherchées et nos incorrections voulues la saveur et le parfum du dialecte toscan dont la grâce familière efface toutes les élégances de l'art. Tout au plus avons-nous pu garder la simple et franche allure de l'original. Luisa Ginanni,la plébéienne des environs de Pistole qui a dicté ce récit, nous parait avoir atteint l'idéal du genre : elle dit

tout, vite et bien, sans bavardage et sans sécheresse, et que de choses dans ce reciti que^e réminiscences venant de partout et attestant encore une fois les origines communes de tant de nations qui se croient aujourd'hui divisées par des haines de race! Il y a le jugement de Salomon, la baguette de Circe ! Il y a le poétique tableau de la jeune fille laissant tomber du haut de sa fenêtre les longues tresses de ses cheveux pour faire à celui qu'elle aime une échelle de soie et d'or. Les contes du moyen âge et de l'Orient ramènent volontiers cette scène merveilleuse et touchante. On la retrouve dans des chansons grecques et dans les fiabe de tous les pays Italiens. Pareillement la malédiction de l'ogre accompagnée d'une cantilène qui donne le frisson est un ressouvenir des nénies antiques, ces nénies ont ellesmêmes passé le Gange avec les Aryens. M. Max Millier a dû être heureux s'il a lu en toscan le conte de Persillette.

MÉMOIRE SUR LA JETTATURA — LA JETTATURA DANS l'aN- TIQUITÉ GRECQUE ET LATINE — l'oPINION DE METRIUS FLO- RUS — LA JETTATURA DANS LA LOI DES XII TABLES — LA JETTATURA DE LA VOIX, DES YEUX, ETC — LES ANCIENS PRÉSERVATIFS CONTRE LE MAUVAIS OEIL.

Faut-il ranger la Jettatura parmi les contes do nourrice? Les esprits forts disent que oui, nous disons que non. Nous allons pourtant traiterle sujet à fond, pour confondre les esprits forts.

On raconte qu'Aulu-Gelle étant arrivé à Brindisi trouva sur le port quelques manuscrits très anciens qu'il acheta parce qa'ils n'étaient pas chers. Il emporta chez lui ces volumes et les parcourut avec le plus vif intérêt durant plusieurs nuits. Il y apprit bien des choses, entre autres celle-ci, qu'il existait en Afrique beaucoup de familles qui, avec des paroles louangeuses, menaient à mal les enfants, ravageaient les vertes campagnes, abattaient les chevaux superbes, et qu'il existait en Illyrie des hommes dont les yeux exerçaient une désastreuse fascination. On trouvera le détail de ces faits au chap. IX des Nuits attiques.

Or nous avons eu la môme fortune qu'Aulu Celle, non pas à Brindisi, au bord de la mer Adriatique, mais à Genève, au N° 84 de la rue du Marché. C'est là qu'un homme de bien, M. Autran, rassemble depuis quatorze années tous les vieux papiers de la ville pour les vendre aux industriels qui fabriifuent pour nous de belles feuilles blanches. Le produit de cette vente est employé à entretenir des ouvroirs, des ateliers, des agences qui procurent du travail aux pauvres gens. Dans ces quatorze années, M, Autran a pu recueillir ainsi deux mille soixante-deux quintaux de papier qui, sans lui, auraient été perdus pour tout le monde et qui, grâce à lui, ont déjà rapporté plus de 19000 francs à de pauvres femmes qui n'ont plus faim.

Quantité de Genevois ont des sacs qu'ils remplissent pour M. Autran, qu'ils bourrent de lettres, de journaux, de prospectus, do toutes les paperasses inutiles. La plupart des brochures courantes y passent; rapports de sociétésou de compagnies diverses, thèses de juristes ou de théologiens, comptes-rendus annuels d'associations très-loquaces, polémique pour ou contre le catholicisme libéral, etc., etc., mais dans tout ce fatras il se trouve parfois des publications intéressantes; aussi allons-nous de loin en loin bouquiner chez l'excellent philanthrope dont les livres, comme ceux que put acheter Aulu-Gelle, ne sont jamais trop chers.

Qr un jour un petit volume écrit en italien nous tira l'œil. Les premières pages en étaient déchirées et nous n'en pûmes connaître ni le titre ni l'auteur. C'était un docte traité sur le fascinum des latins et ?>\XY ÎB. iettatura moderne. Nous passâmes plusieurs nuits, comme Aulu-Gelle, à déchiffrer" ce précieux document. Il nous parut d'abord que ce devait être

un fragment du grand ouvrage de Valletta dont parle Alexandre Dumas dans son Corricolo. Il va sans dire qu'Alexandre Dumas n'a jamais lu le livre de Valletta; mais son collaborateur Pier-Angelo Fiorentino, qui était Napolitain et qui avait beaucoup de lecture, devait connaître ce remarquable auteur. Nicola Valletta fut un jurisconsulte, un philosophe, un professeur, un poète et un homme d'esprit qui vécut au commencement de ce siècle et laissa des discours, des chansonnettes, des traductions d'Horace, des psaumes en patois napolitain et quantité de gros livres de droit: il croyait à Idi jettatura, sur laquelle il a écrit, parait-il, un ouvrage considérable, un infolio de 600 pages, à ce qu'écrit Alexandre Dumas sous la dictée de Fiorentino. Aussi ne pouvons-nous croire que le petit livre égaré chez M. Autran, bien qu'il contienne tout ce que dit le Corricolo et beaucoup d'autres choses encore, ne soit qu'un extrait du grand ouvrage de Valletta: c'est un traité complet, bien qu'il ne mesure que 120 pages.

Quoi qu'il en soit, nous allons faire comme Aulu- Gelle et donner aux lecteurs patients un abrégé de cet abrégé qui contient cependant tant de matière. Nous y ajouterons çà et là quelques faits nouveaux résultant de nos observations, de nos recherches personnelles et nous n'aurons pas fait une œuvre inutile si nous arrivons à ébranler le préjugé tenace qui empêche de croire an mauvais œil.

Il s'agit avant tout de prendre la question au sérieux et de ne pas se laisser influencer par les ricanements des sceptiques. /*/ws negare poiest asïnus quant probare phïlosophus, a dit sagement la grammaire de Lhomond. Nier les faits qu'on ne peut comprendre et s'expliquer est souvent le signe d'une grande médiocrité d'esprit et d'une déplorable

sécheresse d'imagination. Lorsque Hamlet, qui était un penseur érudit et qui avait étudié à l'université de Wittenberg, eut vu apparaître le fantôme de son père, il dit sincèrement à Horatio : a II y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que n'en rêve votre philosophie. »

Il convient aussi, pour rassurer les esprits inquiets, d'écarter de notre dissertation les influences surnaturelles. Plus d'un auteur mystique appelle fascination une illusion magique des sens qui trouble nos yeux et leur montre des choses qui ne sont pas, en vertu d'un pacte tacite entre les hommes et le démon. C'est le diable qui, dans l'opinion de ces rêveurs, offense les hommes par son regard malfaisant en répandant autour de lui dans l'air des émanations pernicieuses. Il ne s'agit point ici de magie noire ou blanche, ni de communication avec ces êtres insaisissables, les fées, les elfes, les lutins ou les gnomes qui flottent entre le ciel et l'enfer. Un homme d'une sagesse incontestable, Scipione Maffei dans son Arte magica annichilata, III, 6, a démontré que depuis la rédemption du genre humain, le démon a perdu la faculté de secourir celui qui l'invoque. Nous avons aussi pour nous les Déci^ets du célèbre Burchard dit Brocart qui fut, comme on sait, précepteur de Conrad le Salique et évêque de Worms. Ce jurisconsulte acquit une telle autorité qu'il suffisait, dans les disputes de l'école, d'alléguer une de ses sentences pour terrasser un adversaire. De là vient le nom de brocart qui désignait dans l'origine une de ces réflexions auxquelles on ne réplique pas. Eh bien! nous trouvons dans la collection de Décrets de Burchard, au livre XIX^ des Canons pcnitentiaux romains,!' arvèl suivant que nous traduisons pour ne pas mettre trop de latin dans le présent mémoire:

« Si jamais tu as cru ou si tu as été complice de cette perfidie, que les enchanteurs et ceux qui se disent promoteurs de tempêtes puissent, par l'incantation des démons, ou soulever des tempêtes ou changer les esprits des hommes; si tu as cru cela, si tu en as été complice, tu feras aux fêtes légales une pénitence d'un an. »

Les influences infernales étant donc écartées, qu'entendons nous par fascination, en latin fascinum? C'est d'abord, si l'on veut, un entraînement par lequel les esprits se laissent conduire: l'efl'et produit, par exemple, par la parole de Mirabeau, parle style de M™^ Sand: « Ne nous abandonnons pas, a dit Ed. Quinet, à la fascination énervante de ce faux idéal qui du haut du Vatican plane sur toute la race romane. » C'est une lésion qu'on porte à autrui, souvent par haine ou par amour au moyen du regard, de la voix, du toucher, ou de n'importe quelle action du corps nuisible. Quelques anciens auteurs y ajoutaient l'influence des étoiles, mais c'est là tout un monde supra-terrestre dans lequel il ne nous convient pas d'entrer.

Nous appelons ye^/a^wra, en attribuant à ce mot le sens le plus large, toute espèce de dommage que l'homme puisse souff'rir dans sa personne ou dans sesintérêtspar l'influence mauvaise d'autreshommes. Jettaturay\Qn\.&\i napolitain^e/^are, en toscan gettare, jeter. Inutile d'expliquer plus longuement l'étymologie du mot, nous disons de même en français « jeter un sort. »

Quant au fascinum des latins, les uns l'on fait venir de ces écharpes ou bandelettes {fasciœ) qui étaient en général de trois couleurs et que les fascinateurs malfaisants employaient même au temps de Virgile.

Terna libi haec priioum triplici diversa colore. Licia circumdo....

A cette conjecture, d'autres scoliastes opposent l'opinion de Festus. Nul n'ignore, en effet, que Festus veut que fascinum dérive de fando, par la raison qu'aux temps anciens les gens de foi croyaient que certaines paroles, des vers, par exemple, des sentences pouvaient apaiser les orages, adoucir les cœurs, guérir les maladies, endormir les serpents, que sais-je encore? même en français« chanter » et « enchanter,)) sont à peu près le même terme et Virgile a pu dire dans sa VHP églogu'e :

Frigidus in prato cantando rumpilur anguis.

On crut donc d'abord que les chanls pouvaient avoir une action bienfaisante ; on finit bientôt par admettre qu'ils faisaient du mal. Peu à peu les enchanteurs baissèrent la voix, marmottèrent entre leurs dents les paroles maléfiques et finirent par ne plus les laisser entendre du tout ; on reconnut dès lors qu'ils agissaient par le regard. De là, cette expression grecque (fdtdi yjxivcù (je tue parles yeux), d'où les savants d'Allemagne ont fait venir |3a(7}tatv&) (j'ensorcelle) et de |3«(7y-atv&) fascinum; mais la méthode rigoureuse que nous nous sommes imposée dans ces recherches ne nous permet pas d'accepter sans réserve cette conjecture des philologues d'outre- Rhin. Pourquoi en effet ^ocayjxiveLV ne viendrait-il pas tout simplement de ^da^eiv ou de jSâÇetv qui signifie parler, marmotter des paroles? d'où /«sc2V2are et l'ancien mot français « fesner. »

Cette enquête étymologique, dont l'utilité ne peut échapper à aucun lecteur, démontre que la jettatura est de la plus haute antiquité. Un jour que Fiutar-

que soiipait chez Mctrius Floriis (voir les Si/mposia- (jues, livre A^quest. 7), «plusieurs convives pariaient avec admiration de ceux qui cliarment et qui ont l'œil ensorceleur (nous prenons les termes d'AmyotJ; les autres passaient la chose en risée et moquerie, mais Metrius Florusdit que les effets qu'on en voyait aidaient merveilleusement au bruit qui en était et qu'il n'était pas raisonnable que, si l'on ignorait la cause d'une chose faite, on la mécrût pour cela, attendu que d'une infinité d'autres choses qui réellement sont en essence, nous n'en pouvons comprendre la cause. Car généralement celui qui veut qu'en toute chose il y ait raison apparente, en ôte la merveille parce que là où on ignore la cause, on commence à douter et à enquérir c'est-à-dire à philosopher,de manière que l'on peut dire que ceux qui décroient les choses merveilleuses ôtent toute la philosophie. Mais il faut de telles choses chercher le pourquoi avec la raison. »

Cette opinion de Metrius Florus nous parait forte et ingénieuse: on peut l'opposer aux sceptiques d'aujourd'hui comme l'amphytrion de Plutarque l'opposait aux sceptiques d'autrefois. « Nous savons et connaissons, ajouta ce philosophe, des hommes qui par regarder fixement de petits enfants les offensent grièvement, parce que la température de leur corps qui est humide et imbécile s'en altèi'e et s'en tourne en pis, là où ils souflrent moins quand leurs corps sont déjà fermes et robustes. » Et Philarchus écrit que certains peuples qui habitaient jadis au royaume du Pont et que l'on appelait les. Thébéens étaient « mortels et pestilents, » non-seulement aux jeunes enfants mais aussi aux hommes faits, parce que ceux qui recevaient ou leur haleine ou leurs regards ou leurs paroles se fondaient en

langueur et tombaient aussitôt malades... « et tout ainsi comme les ailes des autres oiseaux, quand on les met avec celles des aigles périssent et viennent à néant, parce que les pennes et plumes leur tombent et pourrissent: aussi est-il bien raisonnable que l'attouchement des hommes, d'aucuns soient utile et profitable, et des autres nuisible et préjudiciable. »

Voilà deux faits importants attestés par Pline (Hist. nat., VU, 2 et X, 4) et commentés par des docteurs éminents. (Voir Weckeri de Secretis, liv. IV.)Nous n'entrerons pas dans le détail des explications scientifiques par lesquelles Metrius Florus démontre la probabilité de ces deux faits: il nous suffit qu'un homme de cette valeur les accepte et les affirme. Le même philosophe, au même souper, dit encore ceci: «Nous expérimentons souvent le secours que fait à ceux qui ont la jaunisse le regard du loriot, car s'ils le peuvent voir ils guérissent, ayant cet oiseau telle nature et température qu'il attire à soi et reçoit la maladie sortant du patient comme une fluxion par le conduit des yeux. C'est pourquoi les loriots ne veulent jamais regarder une personne qui a la jaunisse ni ne la peuvent endurer et la fuient et s'en détournent, tenant leurs yeux clos de peur de la regarder: non pour envie qu'ils portent à la guérison des malades, comme quelques-uns estiment, mais pour ce qu'ils en sont blessés et off'ensés eux-mêmes. » C'est là encore un fait constaté par PUne (Hist. nat., XXXVI, 61 ; XXX, 28 et M, 50j et le naturaliste va plus loin : il déclare que les loriots en meurent.

(( Voilà pourquoi, disait Metrius Florus, ceux qui hantent et fréquentent avec ceux qui ont mal aux yeux, facilement et promptement prennent le mal, tant la vue a une prompte et légère puissance d'atta-

cher à une autre le principe de quelque contagion. » Un convive très-sensé, voulant payer son écot du banquet, apporta d'ingénieuses considérations sur les rapports de l'àme et du corps et sur les préservatifs que les Grecs appelaient Tzpo^xdYjxvicci et « qui avaient force contre l'ensorcellement d'envie détournant le regard maléfique, afin qu'il s'appuyât moins et, pris, eût moins pied sur les patients, w

Un troisième convive, nommé Soclarus, entrant dans la discussion, y amena l'exemple d'un très étrange jettateur qui s'ensorcela lui-même:

Belles élaient la face el chevelure D'Euleliclas, mais Irop à sa malchcure En l'eau d'un fleuve ébloui les mira, El sa beauté tellement admira, Que de ses yeux il se charma soi-même En se fondant par maladie blême.

Cet Eutelidas, s'étant vu dans une rivière, se trouva si beau et s'affectionna si fort à cette vue qu'il en perdit sa beauté même et son embonpoint.

A ce propos quelqu'un rappela une opinion d'Hippocrate: « L'extrême embonpoint, a dit ce père de la médecine, est fort dangereux et les corps qui sont parvenus jusqu'à une extrême vigueur de bon portement n'y peuvent demeurer, mais penchent incontinent et inclinent vers l'opposite. Quand doncils sont venus à croître tout à coup, et se voient en meilleur état qu'ils n'espéraient, tellement qu'ils s'en émerveillent et se contemplent, alors leur corps est proche de mutation et tendance selon leur habitude au pire et s'ensorcellent et se charment eux-mêmes. Et cela se fait plus facilement par la repercution de la surface de l'eau que de tous autres miroirs parce que ces images rejaillissent en arrière, à rencontre

do ccux-mônies qui regardent, tellement que le mal et dommage qu'ils eussent fait à autrui ils se le font à eux-mêmes. »

Mais il est temps do quitter Plutarque en rappelant seulement, à quel point l'histoire authentique d'Eutelidas ressemble à la fable de Narcisse. Tous nos lecteurs ont dans la mémoire le passage d'Ovide qui s'y rapporte et ce vers charmant des Métamorphoses:

Quod cupio mecum est, inopem me copia fecit.

Il est donc certain que les Grecs croyaient à la jetlatura ; qu'ils avaient des préservatifs contre ce fléau ; qu'ils invoquaient contre lui la déesse Némésis, dont l'image pour le même motif fut transportée à Rome et placée au Capitole. Pindare estimait que les envieux jettent de mauvais sorts et un vers de Théocrite nous apprend que pour écarter le maléfice les croyants crachaient trois fois sur leur propre poitrine. Il est permis de conjecturer que ces croyances venaient aux Grecs des Chaldéens et des Egyptiens. Les égyptologues sérieux qui cherchent à scruter le fond des choses ont écrit des pages bien intéressantes sur les chats et les scarabées, talismans qu'on a retrouvés sur les bords du Nil. On connaît les amulettes que serraient les momies dans leurs mains rigides et qui les ont défendues pendant des siècles contre toutes les injures des hommes et des saisons. Les terreurs salutaires qui préservèrent les Chaldéens de tant de malheurs furent aussi connues des Hébreux ; nous en avons la preuve dans le Deutéronome (XVIII, 10): « Qu'on ne trouve chez toi personne qui exerce le métier d'enchanteur. »

Passons maintenant à Rome où les documents surabondent. Dans ces fragments des lois décemvi-

raies que lo temps a laissé parvenir jusqu'à nous, il en est deux que nous recommandons à toutel'attention des paléographes. La loi XIV de la table VII est la suivante:

QUEI. MALOM. CARMEN. INGANTASIT. MA-

LOMO. VENENOM. FASGIT. DVITVE. PARIGEI-

DAD. ESTOD.

En français: « Les jettateurs et les empoisonneurs sont parricides, » en d'autres termes « subiront la peine de mort. »

Voici en second lieu la loi III de la môme table :

QUEl.FKUCES. EICSGANTASIÏ '.

G'est-à-dire : « Qu'on livre en sacrifice à Gérés celui qui par des incantations aurait empêché de croître le blé d'autrui, » ou, selon d'autres commentateurs . (( l'auraient transporté dans un autre champ. » Les Romains croyaient que des incantations pareilles n'enlevaient pas seulement les moissons et les vendanges, mais arrachaient jusqu'aux dieux tutélaires des autels domestiques où ils éta^Bnt vénérés. Il est évident que le collège des augures n'avait d'autre mission que d'annoncer si la jettatara contrarierait ou non les entreprises des hommes. Voilà pourquoi les augures regardaient

' Le texte, que nous tiroDs du livre de M. Autran, est évidemment complété, restauré et recouvert d'un vernis archaïque. Nous savons néanmoins par les auteurs auxquels nous devons ce qui reste des lois des XII Tables, qu'on trouvait dans celles-ci les expressions : 7Mi malum carmeii INcantassit et qui fruges EXeantassit ("Voy. llud. Schœll Legis duodecim tahularum rcliquiœ. Leipzig, 186G, et Ph. Ed. Huschke, Ju7Ìs prudcntiœ anteiuslinifinœ quœ supersunt. Leipzig, 1867, in.- 12.)

rOrient, recherchaient si l'éclair traversait le ciel ou si la foudre grondait à gauche, ce qui était un signe de bonheur. Mais s'il tpnnait à droite, une jcttatura solennelle menaçait le peuple ou l'homme qui interrogeait l'avenir. Est-il nécessaire de rappeler que les augures inspectaient le vol des oiseaux et assistaient à la réfection des poulets qui annonçaient un avenir heureux quand ils ouvraient un large bec et laissaient tomber leur pâtée? D'autres, les aruspices, les devins, les diseurs de bonne aventure étaient les interprètes très-graves de \îi iettatura.

Il importe ici d'entrer dans quelques détails Les Romains admettaient différentes espèces de jet tatara émanant de diverses parties du corps : celle qui se transmet par la voix est indiquée par ces deux vers de Catulle.

Quas nec pernuraerare curiosi.

Possint, nec mala fascinare lingua.

.lettateur était celui qui donnait des louanges excessives : les flatteurs étaient funestes et les membres de ces innombrables sociétés d'admiration mutuelle que nous possédons en France auraient été bien suspects l'un à l'autre s'ils avaient vécu dans l'antiquité. Leur influence mauvaise se portait même sur les choses dont ils disaient trop de bien : s'extasiaient-ils devant un anneau qu'on portait au doigt? la pierre risquait fort de se détacher ou même de perdre sa valeur. De là ces deux vers de Yii'gile :

Aul si ultra placilum laudarli, baccare fronlem Cingile, ne vali noçeul inala lingua fuluro.

C'est le berger Thyrsis qui chante ainsi dans la septième églogue : « Bergers de l'Arcadie, couronnez de lierre un poète naissant, pour que Godrus en crève de dépit, ou, s'il me loue plus qu'il ne convient, ceignez mon front de baccar, de peur que sa langue dangereuse ne nuise au poète futur. »

Voilà pourquoi les Grecs et les Latins avaient soin toujours, au moment d'adresser un éloge, de dire un mot ajSac/tavTwç ou praefiscini) qui signifiait : c( soit dit sans vous jeter uu mauvais sort. » Et l'homme qui venait de recevoir une louange à bout portant avait coutume de tourner la tête, moins pour montrer sa modestie que pour se mettre en garde contre le jettateur. On attribuait tant de puissance aux paroles qu'on croyait que la foudre môme obéissait à certaines injonctions. Il y avait des prêtres en Etrurie, et il y en eut à Rome, les fulguratores, qui imposaient silence au tonnerre. Le dictateur Jules-César y croyait de toute son âme, si bien qu'après un accident de voiture, efìet d'un maléfice, il ne monta jamais dans son char sans marmotter quelques paroles qui devaient le préserver de tout malheur.

Telle était chez les Romains la jettalwa de la langue. Mais il y avait aussi celle des yeux. Il n'est pas d'écolier qui ne sache par cœur ce vers de Virgile :

Nescio qiiis leneros oculus mihi fascinai agnos.

Les anciens croyaient surtout dangereux les yeux qui avaient une double pupille. C'est Ovide qui nous l'apprend dans ces deux vers :

Oculis quoque pupilla duplex Fulminât, et geminum lumen in orbcraaneL

Lorsqu'une disgrâce quelconque arrivait à un Romain, on ne manquait pas de lui dire: «Tuas été vu par un jettateur, ou par une jettatrice, ou par une sauterelle : » Mantis te vidit, parce qu'on affirmait que certaine sauterelle faisait du mal aux gens qu'elle regardait. C'était surtout l'envie qui offensait par les yeux. De là un ancien usage qui s'est maintenu de nos jours : quand on était à table et qu'on revevait une visite, on offrait au survenant de prendre part au souper, en ajoutant à part, ou même tout haut : Ae me fascines. Maintenant encore, dans le midi de l'Italie, si quelqu'un a l'air de regarder avec un œil d'envie la bague que vous portez au doigt ou la chaîne de votre montre, la politesse (ou plutôt la crainte de la jettatitra) vous oblige à dire : State servito (servezvous), à quoi l'on répond en refusant le bijou (mais il arrive aussi qu'on accepte) : Troppo ben impiegato (cette bague ou cette chaîne est trop bien où elle est). Les étrangers ne voient là qu'un échange de courtoisie ; mais qu'on ne s'y trompe pas, ces courtoisies-là viennent d'une foi profonde à la toutepuissance du mauvais œil.

Les anciens craignaient si fort le regard de l'envie qu'ils évitaient de montrer aux autres leurs trésors et leur bonheur. Catulle engageait Lesbie à celer ses tendresses ; et c'est évidemment pour éviter la jettatura que Polycrate jeta son anneau dans la mer. Martial a écrit une sentence qu'on ne saurait assez recommander aux sages :

Jmmodicis brevis est aelas, et rara scneclus, Quicquid amas, cupias non placuisse niinis.

Et M. Emile Augier qui a beaucoup étudié les classiques, a dit dans le même sens :

Il faut se faire pauvre à côté d'un voleur.

Les Romains regardaient les Athéniens comme (les jettateurs. Le fait est confii'mé par un passage ti'ès connu d'Elien [C laudius JE lianus) parlant de la satire d'Aristophane contre Socrate.

Il y avait une troisième espèce de jettatura^ celle cjui se pratiquait par le toucher : Mithridate, roi de Pont, était accusé et convaincu de ce genre de fascination magnétique.

Nous devrions maintenant, pour être complet, entrer dans le détail des préservatifs connus et pratiqués par les anciens ; mais le sujet est délicat et veut être traité avec une extrême réserve. Tous ceux qui ont lu la mythologie, — j'entends une mythologie pas trop expurgée, — savent l'histoire de Vénus et de Bacchus et la naissance du petit dieu qui présidait à la fécondité des champs, à la prospérité des troupeaux, à l'éducation des abeilles, à la culture des vignes et même à la pêche. C'est à lui qu'on offrait les prémisses des jardins. Or Junon, qui était la jettatrice de l'Olympe, avait jeté un mauvais sort à la mère et à l'enfant : il en résulta des choses que nous n'avons pas à dire, mais aussi ce fait incontesté, que le petit dieu ayant échappé lui-même au maléfice, fut regardé comme le bon génie des champs et des maisons, la divinité qui portait bonheur. C'est pourquoi les anciens plantaient son image sur les bornes et les boute-roues, la dessinaient sur les parois de ïatrium et même du gynécée, la brodaient en mosaïque sur le seuil de leur porte ou la sculptaient, comme nous sculptons nos armoiries, sur la façade de leurs palais. Les voyageurs qui se sont promenés dans Pompei ont trouvé à chaque pas de ces sculptures singulières

dont l'une est accompagnée de cette inscription : Hic habitat félicitas.

Lorsque Pompei fut engloutie sous la cendre et le gravier du Vésuve, les habitants s'enfuirent pêlemêle en emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Plusieurs d'entre eux, des femmes surtout qui s'étaient attardées pour recueillir leurs bijoux, tombèrent asphyxiées dans les rues. Auprès des corps qu'on a retrouvés gisaient les trésors que n'avaient pu sauver ces malheureux : auprès des hommes, des pièces d'argent ou les clés de la maison ; auprès des femmes, des bagues, des bracelets, des colliers, mais surtout des chapelets d'amulettes. Et parmi ces amulettes figurait toujours l'image du petit dieu dont nous avons parlé.

On trouve encore dans Pompei quantité de reptiles peints qui se déroulent en longs anneaux sur les murs. Ces serpents étaient aussi des préservatifs contre le mauvais sort et contre les mauvaises habitudes des passants. Mais les anciens en connaissaient beaucoup d'autres. D'abord certaines plantes : l'harmale, par exemple, qui est de la famille des rues et qui croit en Syrie, puis la queue des loups :

Pars Cciudee prodesse viris, quos fascina vexât.

Puis encore la peau du front des hyènes, c'est Pline qui signale ce préservatif. Enfin l'oignon, dont la vertu fut reconnue même après l'établissement du christianisme. On croyait que le diable craignait ce bulbe sphérique dont on coiffe encore aujourd'hui les églises grecques, par la raison que la ciboule, de même que le diable, avait été vénérée comme un dieu dans l'antiquité.

Nous avons déjà parlé du bacca ou baccharis recom-

iiiaiulé par Virgile. C'est une racine odoriférante appelée vulgairement gant de Notre Dame, parce qu'elle empêche la propagation des mauvais esprits répandus par les louanges excessives : elle ferme, a-t-on dit, la porte de la fascination. Démocrite d'Abdère portait sur lui comme talisman la pierre catochite; les chasseurs avaient coutume de casser un rejeton de chêne. D'autres, nous le répétons, crachaient trois fois sur eux-mêmes ou humectaient de salive leurs lèvres et leur front. De là le fameux passage de Perse. (Il® satire:)

Ecce avia, aul moluens Divum malerteracunis Exemil puerum, frontemqiie alque udalabella Infami digito, et luslralibus anle salivis Expiai, urenles oculos iuhibore peritai

Seulement certains auteurs affirment qu'il fallait cracher à jeun. Il y avait aussi des paroles mystérieuses, des formules sacramentelles, des vers fescennins qui écartaient l'enchantement ; certains bruits dont Rabelais eût donné le détail ; enfin des amulettes qui servent encore: la corne de chèvre, le corail rouge, etc. Martial conseillait de tendre vers le jettateur le doigt du milieu en baissant les autres;

El digilum porrigito medium.

Les triomphateurs portaient une bulle qui les protégeait contre le mauvais œil de l'envie. Enfin, il

' « Voyez-vous cette grand'mère ou cette tante maternelle qui craint le ciel, tirer un enfant du beri eau ; promener le doigt iiifiune sur le front, les petites lèvres humides et puriiier le nouveau né avec la salive lustrale? Elle est habile à conjurer l'effet des mauvais regards. » Notons (jue dès le premier vers de cette satire, Perse atteste la foi des anciens. « Marquez ce jour, dit-il, avec la pierre favorable,» ou avec la pierre blanche; le blanc a toujours porté bonheur.

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158 CONTES POt^ULAIRES EN ITALIE

importe de rappeler que les Romains n*aimaient pas les mauvais souhaits, les présages sinistres qui reviennent si fréquemment dans nos pays froids sur les lèvres des jettateurs maussades. Si quelqu'un, par exemple, leur disait, comme on nous le dit tous les jours: « Quel temps de chien! » ou encore: « Il pleuvra demain, » ou bien: « Vous avez mauvaise mine, » les Latins répondaient toujours : Benedice, dites âes choses agréables. En quoi ils devraient bien être imités.

LA JETTATURA DANS LA BIBLE — L OPINION DE SAINT THOMAS, DE SAINT JÉRÔME, DE DIDEROT, DE M. VICTOR GH En BU LIEZ. — JETTATURA DES PRÊTRES ET DU PAPE — PREUVES TIRÉES DU BON SENS — HISTOIRES DE JET- TATFURS — LES PRÉSERVATIFS MODERNES — QUESTIONS PENDANTES.

Le christianisme ou, pour parler plus nettement, l'église ne s'opposa point à la croyance presque universelle qui est le sujet de notre étude. Elle abolit Jupiter, mais elle laissa vivre le fils de Vénus et de Baccbus. Il était facile aux théologiens de trouver dans les livres sacrés des arguments en faveur de' la jetlatura. Nous avons déjà cité un verset du Deutéronome; il en est un autre du même Uvre (XXVII!, 55) sur lequel on pourrait longuement discuter. Les Proverbes n'avaient-ils pas dit (XXIII, 6): Ne comedas cum homine invido, et cet invidus du texte de la Vulgate traduisait un terme hébreu qui signifiait plus exactement l'homme dont l'œil est malin. « Ne mangez pas avec un homme aux mauvais yeux, » a dit le R. P. dom Calmet, dans son Commentaire littéral de tous les livres de r Ancien et du nouveau Tes-

tament, et M. le professeur Segond, dans sa version récente et à tous égards si remarquable, a compris de même : « Ne mange pas le pain de l'homme dont le regard est malveillant. »

Tl serait facile de multiplier les passages de l'Ancien Testament.' Il y en a dans Y Ecclesiaste et dans V Ecclésiastique^ mais ce qui frappait bien davantage les tliéologiens c'était le mot du Maitre dans la parabole des vignerons. (Math. XX, 15.) An oculus tuus nequam est quia ego bonus sum2 ou dans la traduction d'Osterwald: « Ton œil est-il malin de ce que je suis bon? » Enfin on a commenté de bien des façons cette phrase de l'apôtre Paul adressée aux Galates: Quis vos fascinavit non obedii^e veritati.. (Gal". III, 1.) Le grec dit bien èêacjcàve et fascinavit est la traduction exacte. M. Albert Rilliet qui fait autorité en pareille matière a employé le verbe français « fasciner. » La glose sur ce passage dit formellement que certains hommes ont des yeux brûlants [urentes)^ dont le regard seul fait du mal à autrui. Saint Thomas distingue à ce propos deux sortes de fascinations : celle qui abuse les sens par des prestiges et celle qui est soufferte par la maligne intuition des yeux (maligno oculorum intuito), dépendant, comme notre pensée n'est pas de défendre une thèse, mais de chercher la stricte vérité, nous n'avons garde de passer sous silence les opinions contraires. Saint Jérôme (tom. VII, pag. 417) écrit sur le verset de l'épître aux Galates que l'apôtre Paul n'a pas voulu désigner, n'a peut-être pas même connu le fascinum qui passe pour nuisible au yeux du vulgaire, mais qu'il s'est servi d'une expression courante afin d'être compris. Nous laissons à saint Jérôme toute la responsabilité de cette conjecture.

Il va sans dire qu'au moyen âge la foi dans la

iettatura ne fit que se fortifier. Dans les additions que le célèbre Erehempert, moine du mont Gassin, a faites à l'histoire de Paul diacre (on les trouvera dans le tom. II de la grande collection de Muratori) il estécrit que Landulphe,évêque de Capone, homme d'une singulière prudence, qui fleurit en l'an 842, avait coutume de dire que la vue d'un moine lui portait toujours malhear, et que rien ne pouvait lui réussir dans la journée enlière quand il avait rencontré le matin un tonsuré. Desdocuments espagnols nous enseignent qu'un familier du duc de Bragance fit tomber mort un faucon en le regardant avec ses yeux de jettateur,.et s'il est des sceptiques capables de contester la valeur de pareils témoignages, qu'ils lisent les Actes de r Académie de Paris de 1739. Ils y verront qu'une vieille femme s'étant approchée d'un miroir parfaitement pur et étant demeurée devant plus longtemps qu'elle n'aurait dû faire, le miroir absorba une grande quantité d'humeur mauvaise qui fut recueillie et analysée, et la chimie reconnut que c'était un très-puissant poison. D'ailleurs n'a-ton pas vu des hommes dont le regard brisait le marbre, dont le toucher (celui du roi Pyrrhus et des rois de France) guérissait les écrouelles, et niera-t-on l'histoire de la romaine Tisinia qui, en plein sénat, par la vertu de son mauvais œil, réduisit au silence l'orateur Curion? Le fait est cependant rapporté par Cicéron lui-môme.

La philosophie a été forcée comme l'église d'admettre cette puissance de la jettatura contestée avec une légèreté si coupable par les hommes qui manquent d'imagination. Nous avons pour nous le témoignage de Diderot, l'une des lumières du dernier siècle. Cet esprit téméraire a nié Dieu, mais il n'a point osé nier \ajettutera. Il a écrit dans Y Encyclopédie :

(( Ce qu'on appelle maléfice ou fascination n'est pas sans fondement. H y a sur cette matière une infinité d'exemples et d'histoires qu'on ne doit pas rejeter précisément, parce qu'elles ne s'accordent pas avec notre philosophie; il semble même qu'on pourrait trouver dans la philosophie de quoi les appuyer. Tous les êtres vivants que nous connaissons envoient des écoulements, soit par la respiration, soit par les pores de la peau. Aussi tous les corps qui se trouvent dans la sphère de ces écoulements peuvent en être affectés.... Or, de toutes les ])arties d'un corps animal, l'œil parait être celle qui a le plus de vivacité.... Ses membranes et ses humeurs sont aussi perméables qu'aucune autre partie du corps, témoin les rayons du soleil qu'il reçoit en si grande abondance. Ainsi ne faut-il pas douter que l'œil n'envoie des écoulements.

» Concevons l'œil comme une fronde capable

des mouvements et des vibrations les plus prompts et les plus rapides, et, outre cela, comme ayant communication avec la source d'une matière telle que le suc nerveux qui se travaille dans le cerveau, matière si subtile et si pénétrante qu'on croit qu'elle coule en un instant à travers les filets solides des nerfs, et en même temps si active et si puissante qu'elle distend spasmodiquement les nerfs, fait tordre les membres et altère toute l'habitude du corps en donnant du mouvement et de l'activité à une masse de matière naturellement lourde et sans activité.

» Un trait de cette espèce lancé par une machine telle que l'œil doit avoir son effet partout où il frappe.... Par cette théorie on peut, à mon avis, se rendre raison de quelques-uns des phénomènes du maléfice et particulièrement de celui qu'on nomme fascination. »

On voit par cet important passage que la jettatura peut être défendue scientifiquement. Les faits d'ailleurs sont si abondants qu'il serait puéril de les contester. Nous lisons dans la dernière nouvelle de M. Victor Gherbuliez {le roi Apépi) :

« Le monde est plein d'incidents mystérieux... On a remarqué que dans le temps de grandes guen^es où les peuples, venus de tous les coins d'un vaste empire, se trouvent subitement réunis en corps d'armée pour faire campagne ensemble, on voit se développer parmi eux des contagions étranges, des pestes meurtrières, et un grand spéculatif n'a pas craint d'en attribuer la cause au rapprochement forcé d'hommes très-différents d'humeur, de langage, d'espi'it, qui, n'étant point faits pour vivre en société, sont mis en contact par un méchant caprice de la destinée. On a remarqué aussi que quand l'équipage du bâtiment, qui chaque année apporte aux pauvres habitants des îles Shetland les denrées nécessaires à leur subsistance, vient à débarquer sur leurs côtes, ils sont pris d'une toux convulsive et qu'ils ne cessent pas de tousser avant que le navire ait remis à la voile. On raconte également qu'à l'approche d'un navire étranger les naturels des îlesFeroë sont attaqués d'une fièvre catarrhale dont ils ont beaucoup de peine à se débarrasser. On a constaté enfm qu'il suffit parfois de l'arrivée d'un missionnaire dans quelque île de la mer du Sud pour y enfanter des épidémies pernicieuses qui déciment les malheureux sauvages. »

L'évéque Landulphe avait donc raison : tous les prêtres, réguliers ou séculiers, catholiques ou protestants sont desjettateurs. Quand un Napolitain voit monter une soutane dans le wagon où il est assis, il fait le signe de la croix, pour empêcher un déraille-

ment ou une explosion de chaudière. Le roi Ferdi- '' nand II de Naples, qui était fort dévot, affirmait j que le pape lui-même avait le mauvais œil. En effet J tous les souverains qui avaient secouru Pie IX ou j obtenu sa faveur ont mal fini: le roi Ferdinand] II en tête, le roi François 11 dont il avait béni le * mariage, Napoléon TU qui lui avait rendu son trône, ] la reine d'Espagne et l'impératrice Eugénie qu'il >i avait décorées de la rose d'or, tout récemment le / prince impérial dont il avait été le parrain. Ce sont j là des faits incontestables. ^

Cependant les incrédules ne se donneront pas ; encore pour battus. Quand ils ne peuvent nier les^ faits, ils en nient les causes. Ils prétendent que la ; logique se trompe en disant: post hoc, ergo propter ■■ hoc. Une vieille femme entre dans une filature: ^ aussitôt un enfant y tombe malade et les vers à soie '] meurent du coup. Est-ce à dire que l'enfant est ^ tombé malade et que les vers àsoie sont morts parce i que la vieille est venue? A quoi nous pouvons répon- ,: dre victorieusement: « Qui vous dit que la vieille ne \ soit pour rien dans la maladie de l'enfant et dans la j mort des vers à soie ? Pouvez-vous affirmer que la ^ cause n'existe pas par l'unique raison qu'elle nous j échappe? » Il est aisé de tout croire, mais plus facile "^ encore de tout nier. Gicéron a dit à merveille: « Si ^ je ne comprends pas une chose, ce n'est pas la preuve ! qu'elle est fausse, c'est bien plutôt la preuve queje ^ suis ignorant. Beaucoup de choses qui sont vraies ^ paraissent invraisemblables, mais quand la raison ì est consultée, leur vérité éclate aux yeux. )> Cornélius Agrippa a écrit là-dessus de bien remarquables j paroles dans son livre sur la Vanité des sciences et } l'abbé Pernety, dont aucun de nos lecteurs ne con- ^ testera l'esprit et le talent, a laissé une sentence :\

qu'on devrait inscrire partout en lettres d'or: « Dans l'esprit de la plupart des hommes, les choses les plus réelles passent pour des chimères dès qu'elles mortifient leur amour-propre ou qu'ils n'en connaissent pas les principes ni les causes. » Ce qui revient au mot de Pline : « Il y a beaucoup de miracles dont la raison est inconnue et qui sont profondément cachés dans la majesté de la nature. » Au reste il importe de signaler un fait confirmé par l'expérience des siècles, c'est que tout homme qui nie iajettatwm est lui-même un jettateur.

Le Napolitain Carducci qui a écrit un poème sur la matière le déclare péremptoirement.

Osservai, che chi non crede Al gran mal di jellalura, F'orse in se li stessa vede Qualità, segni, strullura.

E chi ancor confessò altrui Il rossor, gli obbrobri sui?*

Mais laissons de coté toutce merveilleux qui paraîtra suspect aux esprits forts. C'est au bon sens qu'il convient de s'adresser, car nous ne sommes pas de ceux qui le méprisent. Malebranche a dit dans sa Recherche de la vérité (liv. II, 3"^ p., dernier chap.) : « Tous les discours qui réveillent l'idée d'une puissance invisible sont toujours écoutés avec crainte et curiosité. Les hommes s'attachent à tout ce qui est extraordinaire, se font un plaisir bizarre de raconter des histoires surprenantes et prodigieuses,... à épouvanter les autres et à s'épouvanter euxmêmes. ^)

' « J'observai que celui qui ne croit pas au grand mal de la jettatura, en reconnaît peut-être en lui-même les symptômes, les qualités, les signes distinctifs. Nul n'a jamais confessé ses propres hontes. » •

Ce n'est pas ce genre de succès que nous ambitionnons. Nous voulons rester dans la réalité des choses et attirer à nous les têtes prudentes qui ne se livrent pas aux chimères de l'imagination. Nous leur demandons s'il existe en dehors de la iettatura un principe ou une cause quelconque dont le simple bon sens se puisse servir pour expliquer toute une série de phénomènes qui se répètent chaque jour dans la vie ordinaire.

Vous êtes le soir dans un salon peuplé d'hommes charmés et de femmes charmantes ; la conversation est animée, décemment allègre et pourrait se prolonger ainsi sans fatigue jusqu'au matin. Une porte s'ouvreetl'onannonceunvisiteurinattendu. Son nom seul lancé dans le salon y jelte un froid qui glace tous les visages. Le visiteur entre. Il est sec et blême, a un nez d'oiseau de proie, de gros yeux de crapaud mal cachés par des lunettes bleues ; dès lors la conversation s'arrête et on ne rit plus. Voilà un fait qui s'est produit cent fois devant chacun de nos lecteurs. Comment feront-ils pour expliquer la maléfique influence de cet homme? D'où vient que chacun de nous éprouve de la crainte ou une sorte de malaise à la vue de certaines figures qui cependant ne lui font aucun mal? Il est des êtres que nous n'avons aucune raison d'aimer et avec lesquels nous nous sentons heureux comme si nous leur étions attachés par une longue suite de souvenirs communs et de bienfaits réciproques. Tel homme ne nous est rien, n'a aucune de nos idées, ne nous ressemble ni par le caractère, ni par les goûts, l'humeur, les habitudes, et si nous ne consultions sur lui que notre raison, nous trouverions cent motifs de l'éviter, de le mépriser peut-être. Il nous attire cependant par un charme indéfinissable, tandis que

son voisin, l'homme correct et vertueux, bien pensant, orthodoxe, impeccable, infaillible nous agace et nous repousse, comme s'il était notre ennemi. C'est, nous dira-t-on, de la sympathie ou de l'antipathie, mais ces mots-là nous semblent aussi vagues, pour le moins, que la jettatura : « Je ne t'aime pas, Sabilius, écrivit Martial, et je ne peux dire pourquoi. Tout ce que je peux dire, c'est que je ne t'aime pas. » On le voit, Martial lui-même ne trouvait pas de mot pour justifier sa répugnance. Aristote distingue la nature spécifique qui nous porte à aimer le beau en général et la nature individuelle qui inspire à chacun l'amour de telle ou telle personne et du beau en particulier. Cette distinction me parait ingénieuse ; mais aussi confuse que les autres: Aristote est un grand maître dont on aime surtout les obcurités. Descaries est plus clair et l'on n'avance jamais à tâtons dans ses théories. Toutefois quand il a voulu traiter ces matières il a dit que la nature nous a mis dans le cerveau certaines impressions, lesquelles nous portent à chercher notre moitié. Voilà qui n'est pas bien lumineux et la iettatura nous parait tout aussi plausible. Il est certain que des hommes ont sur nous un ascendant extraordinaire. Ils ne le doivent pas toujours à l'intelligence et au génie. Nous en connaissons plus d'un qui est né maître et qui commande sans que son autorité soit justifiée par la supériorité de l'esprit ou du talent. Est-ce par la volonté, par rimagination que régnent ces âmes impérieuses? Avicenne le croyait: « Si la volonté de l'homme, a-t-il dit, si l'imagination de l'homme étaient véhémentes, les éléments, les vents, la nature entière serait née pour lui obéir. » On se souvient que Milhridate, roi de Pont, avait une telle puissance dans le regard qu'il communiquait sans

parler sa pensée à ses ministres. C'est par une action pareille qu'on peut expliquer le succès de certains comédiens et de certains orateurs. Lorsque Archélaûs joua sur le théâtre d'Abdère V Andromède d'Euripide, le public entier prit la fièvre. Le fait est rapporté par Lucien.

Lorsqu'on lit les discours de certains prédicateurs ou de certains tribuns, il est bien rare qu'on puisse comprendre l'impression profonde que ces paroles ont produites et l'on attribue alors au regard, à la voix, au geste, à l'attitude, à l'expression du visage, à l'autorité d'une belle tête chauve, la terreur ou la pitié que le peuple a rapportée du temple ou du forum. Voilà pour les bonnes impressions, mais il en est aussi de mauvaises ; il est des visages qui nous rendent méchants, hargneux, batailleurs, nous poussent à la discussion, nous jaunissent le blanc des yeux, font sur nous l'effet d'un liquide malsain ou d'un vent aigre, du thé, par exemple, ou de la bise. On se rappelle le frisson de Marguerite à la vue de Méphistophélès ; elle dit à Faust :

Vivre avec des gens de la sorle, Oh ! non. Dès qu'il passe la porle, On sent d'emblée à l'air qu'il a, A sa mine qui fronde el qui gronde, Que rien ne l'intéresse au monde ; On sent qu'il ne nous aime pas....

— Pressentiment d'un ange, s'écrie Faust et Marguerite reprend :

Oh ! j'en suis dominée Au point que s'il est là je ne suis plus à loi. Je crois ne plus l'aimer, c'est comme un mauvais songe. Je ne puis plus prier, je sens je ne sais quoi Qui me déchire et qui me ronge :

Henri, n'es-tu pas comme moi ?

Faust dit alors : « c'est de l'antipathie. » Il aurait été beaucoup plus exact en disant : « C'est de lnjcttatura. »

Cette influence universelle agit mênie sur les aninnaux. Lisez la belle traduction de Lucrèce par M. André Lefèvre, vous y verrez que les yeux des coqs inspirent au lion de la tristesse et de la crainte, parce qu'il y a dans le corps des coqs certaine semence hostile au lion. On sait que le roi des animaux ne peut quelquefois supporter le regard de l'homme. Il en est ainsi de l'homme lui-même qui ne peut supporter la présence de certains animaux. Est-il beaucoup de lectrices qui accueillent de bonne grâce la compagnie des rats ou des araignées? Il y avait un homme à Padoue qui prenait des convulsions à l'approche d'une chauve-souris. Un grave médecin, Antonio Vallisneri, voulut savoir si ces convulsions venaient de la fantaisie, de la pusillanimité du patient ou d'une jettatura véritable. A cet effet, il enferma une chauve-souris dans une armoire, de telle sorte que le malade ne pouvait voir ni entendre le mammifère volant. Et cependant les mêmes défaillances, les mêmes convulsions le reprirent. Voilà un fait qui troublera longuement l'incrédulité des esprits forts.

Les plantes elles-mêmes ont \q\îy jettatura reconnue par les horticulteurs et par les philosophes. D'où vient l'antipathie entre le romarin et le laurier, entre la vigne et le chou, entre l'ohvieret lechône? En revanche le figuier aime la rue et 1-a vigne est heureuse au pied du peuplier. Le docteur Carlo Taglini, professeur de philosophie à l'université de Pise, a reconnu que lail planté au pied du rosier parfume les*roses. Les choux qui croissent en nombre autour d'un pommier donnent à ses feuilles età

ses fruits leur odeur. Nous n'en finirions pas si nous voulions marquer ici tous les maléQces de certaines plantes. Qu'il nous suffise de flétrir le noyer sous Tonribrage duquel rien ne peut croître et l'homme lui-même ne peut s'asseoir impunément.

11 y à dans la nature et il y eut dans tous les temps de pareilles influences désastreuses. On sait ce que faisait le basilic en Egypte, on sait que le crapaud fascine le rossignol, on sait que les chouettes portent malheur, on sait que la sépia dans les mers de Naples répand autour d'elle un poison noir, d'où ce dicton napolitain : « jeter le noir de la sèche, )) qui équivaut à jeter un mauvais sort. Ce sont là des faits que ne sauraient expliquer les plus ingénieux naturalistes. D'où vient que certains vins aient une si grande sensibilité qu'ils ne peuvent traverser un bras de mer et qu'ils tournent même en hiver au moindre souffle de sirocco? D'où vient que les huîtres sortent plus drues pendant la pleine lune? D'où vient qu'on ait vu des thermomètres si sensibles qu'à l'entrée d'un nouveau venu dans une chambre ils aient monté de plusieurs degrés? D'où vient que la conversation tombe si souvent sur une personne qui va venir ou qu'on pense si souvent à un ami qu'on est sur le point de rencontrer ? « Quand on parle du loup, dit la sagesse des nations, on en voit la queue. » Henri de Lorraine, duc de Guise, était reconnu, même masqué, même invisible, de sa maîtresse. Barben du Bourg, qui a traduit et annoté Franklin, raconte qu'un homme en voyage eut la fantaisie de chanter un petit air qu'il avait presque oublié et qu'il rencontra deux cents pas plus loin un aveugle qui jouait le même air sur son violon. Mais à quoi bon multiplier ces exemples et les chercher dans les livres? Chacun de nous,

<y dans sa pratique, » comme disent les médecins, a pu constater des centaines de faits pareils.

Le savant auteur de la dissertation que nous résumons a connu lui-même un grand nombre de jetlateurs. L'un d'eux, devant lui, dans un salon, demanda par hasard à un conseiller le prix d'une boîte de porcelaine que ce magistrat tenait à la main. La boite aussitôt tomba sur le parquet et fut en pièces. Ce même jettateur s'informa un jour du temps que pouvait durer une pierre très dure qui servait à la fabrication du chocolat. La pierre se fondit à l'instant même. Notre guide a vu tomber un à un les fruits d'un arbre à l'aspect d'une femme, tous les oiseaux d'une volière périr un à un parce qu'un œil suspect voulut les voir ; la veine tourner instantanément dans des jeux de hasard à l'approche d'un fâcheux qui regardait les cartes ; des disgrâces, des tempêtes, des voitures brisées, des chevaux emportés, des dents tombées, des fontaines desséchées par l'action maléfique d'un seul homme en fort peu de jours. Notre auteur avait adressé un mémoire à son roi, dans lequel il racontait ses services et demandait une faveur. Il allait porter son placet à la résidence d'été du souverain ((uand survint un de ses amis qui lui dit en grommelant : a C'est difficile. » Qu'arriva-t-il à la suite de ce mot ^nal sonnant et malfaisant? Toutes les aventures de voyage possibles : une pluie à verse, un voiturin embourbé, un cheval tombant malade, enfin, lorsque le malheureux solliciteur voulut présenter sa supplique au monarque, il ne la tr'ouva plus dans sa poche. Nierat-on maintenant que l'ami malencontreux fut un jettateur?

Nous-même qui écrivons ceci, nous en avons rencontré plus de cent dans nos voyages. A Naples»

par exemple, il y a déjà longtemps, vivait un certain duc que nous ne voulons pas nommer, mais que tous les Napolitains reconnaîtront à la courte mention que nous faisons ici de ce terrible être. Il avait de l'esprit et du talent et ne se doutait pas de la disgrâce attachée à sa personne. Car il importe de le noter, ceux qui sont jettatteurs, le sont presque toujours sans le savoir. Nous n'en avons pas connu un seul qui fût informé de ses propres maléfices. Ce duc écrivait des comédies qui réussirent, car en général ceux qui portent malheur sont eux-mêmes heureux : les moines, par exemple, dont le regard fait maigrir, engraissent. Un des compositeurs les plus tristement célèbres de notre temps est un jettateur des plus notoires, nous le tenons de plusieurs victimes qu'il a faites, entre autres du pauvre Théophile Gautier. Les théâtres o-ù l'on joue ses opéras brûlent l'un après l'autre, les cantatrices qui créent les premiers rôles sont prises â la gorge et deviennent incapables de chanter autre chose ou ailleurs ; les danseuses se disloquent et perdent toute leur grâce ; le public lui-même devient idiot, dur d'oreilles et ne peut plus entendre une note de Mozart. Après l'apparition d'un de ces ouvrages néfastes, on en voit les morceaux circuler dans l'air, se répandre effarés dans les rues, ecvahir les cafés, même les salons, répétés à l'infini par des voix enrouées, avinées. Et le goût se corrompt, le niveau moral s'abaisse ; les femmes gâtent leurs sourires, les jeunes filles elles-mêmes, sous l'action malfaisante de cette musique, prennent des manières de caserne ou de cabaret. Si ce n'est pas delà /e^^a^wr^, qu'est-ce que cela? Nous le demandons aux esprits sérieux et aux âmes honnêtes. Mais revenons au duc napolitain.

Grâce à ces pièces, qui avaient eu du succès, mais qui avaient tué plusieurs comédiens, il fut nommé surintendant des théâtres. Dès sa nomination, San CarJo lit de mauvaises affaires : les opéras nouveaux ne firent que passer sur l'affiche. Les premières représentations étaient des combats féroces entre la salle et la scène qui se battaient à coups de faussets et de sifflets. Dès qu'une chanteuse était regardée par le surintendant, la note qu'elle devait chanter lui restait à la gorge ou s'en échappait péniblement, comme un miaulement plaintif et sinistre. Un de nos amis, poète du plus grand talent, jeune et superbe, aimé des patriotes, eut le malheur, malgré toutes nos prières, de faire amitié avec le surintendant. A dater de ce moment il ne fit plus que des sottises, écrivit des cantates à l'honneur des Bourbons qui allaient tomber, dépérit bientôt luimême et mourut non encore (luadragénaire, quelques mois avant que son pays relevé devint italien. Nous n'en finirions pas si nous voulions raconter tous les forfaits involontaires de cet homme fatal. Un dernier fait seulement, l'un des plus tragiques. Sur la fin de sa vie, il alla demeurer dans un palais situé sur une colline. A peine y fut-il installé, le palais s'efi'ondra dans une carrière. Il y eut, dit-on, quantité de victimes, mais le duc n'eut à souffrir aucun mal.

Nous avons rencontré un autre jettateur dont nous pouvons parler sans indiscrétion, car il y a longtemps qu'il a disparu de la scène du monde : il est oublié, s'il n'est pas mort. C'était un galant homme, très savant et plein de bon vouloir, se tenant d'ailleurs en baule estime et se croyant une des lumières de son pays : il était propre à tout, tranchait sur tout, portait des jugements définitifs

sur les idées et sur les hommes. Très heureux du reste, il pensait marcher de succès en succès. Eh bien ! cet homme -là n'a causé dans sa vie que des disgrâces. Deux journaux prospéraient dans son pays, il voulut y écrire et les deux journaux tombèrent. Une faculté de médecine attirait la foule à l'université grand -ducale qui eut la maie chance de l'accueillir au nombre de ses professeurs: un de ces derniers, le plus célèbre, périt aussitôt, un autre dut se retirer et devint fou. Les étudiants, saisis tout à coup d'une sorte de rage, firent des scènes tapageuses et cessèrent de travailler. On nomma ce galant homme au sénat de son pays : dès qu'il y entra tous les sénateurs s'endormirent. Il y proposa quantité de lois excellentes ; aussitôt qu'il les avait proposées, les lois paraissaient mauvaises et on les rejetait. Il chei'chait à rendre quantité de services, mais toutes ses bonnes œuvres dans l'application tournaient en calamités. H était bon catholique et voulait sauver l'église : on le fit entrer dans un conseil supérieur ecclésiastique, aussitôt son pays entier devint mécréant. Et ce qu'il y a de plus étrr.nge, c'est qu'il croyait toujours réussir, il ne se doutait point de ses méfaits et triomphait de toutes ses chutes. Entouré de ruines il s'écriait d'un air de gloire : « J'ai élevé mon monument ! »

Notre étude ne serait pas sérieuse si elle n'était pas utile. Nous croyons avoir démontré l'existence de \di jetlatura. Il nous resté à dire les moyens de se garer du jettateur. a Connais toi toi-même » a dit Thaïes, nous ajoutons: « Connais les autrts. » C'était aussi l'avis de Pythagore, et la Médée d'Euripi- .de manquait de jugement autant que de religion quand elle se plaignait de Jupiter, parce qu'elle ne i^oiyait .pas tde . Mgftes p«irticulièi:f suri les corps,. des

méchants. Ces lignes existent. Nous avons déjà parlé des lunettes bleues, des nez en bec de corbin, des corps secs, des faces livides et des yeux de crapauds ; mais ce n'est point là le signalement de tous les êtres qui ont le mauvais œil. Défiez-vous de tous ceux qui vous louent, des complaisants mielleux, des sourires perpétuels ; défiez-vous aussi des hommes maussades et revéches, des oiseaux de mauvaise augure, do ceux qui voient le mauvais coté des choses et jettent quantité d'objections au travers de vos projets. Surtout prenez garde aux envieux : ce sont les pires des jettaleurs. Il est rare qu'on ne fasse pas aux autres un peu du mal qu'on leur souhaite.

Voilà le point essentiel; le meilleur préservatif est de se tenir à distance. Les Napolitains recommandent encore de toucher et de secouer du fer à l'approche d'un jettateur, mais ils conseillent surtout, non d'avancer le doigt du miheu, comme faisait le poëte Martial, nais de pointer contre l'adversaire l'index et le petit doigt de la main en tenant plies les trois autres. C'est le geste injurieux qu'on fait aux enfants qui ne sont pas sages. Mais comme les règles de la politesse empêchent de flétrir ainsi ostensiblement l'homme qui a le mauvais œil, les Napolitains dissimulent cette pantomime sous leur manteau, dans la poche de leur habit, ou derrière eux quand ils n'ont pas de poche. En vous promenant dans la rue, pour peu que vous ayez la vue bonne, dans tous les groupes de badauds qui vous barrent le chemin, vous en trouvez toujours au moins un qui fait le poing en avançant deux doigts avec inquiétude. Soyez sûr que cet homme a flairé le voisinage de l'ennemi.

Mais ces cornes qu'on fait avec la main ne vous

sauvent pas de tous les maléfices. Les auteurs les plus sérieux ont reconnu qu'outre \a, jettatura patente il existe une jeitafura occulte contre laquelle il est nécessaire d'être conslamment prémuni. Voilà pourquoi vous voyez les Napolitains armés de petites cornes en jais ou en corail qu'ils portent en épingle, en breloques ou en chapelet. Ce sont des amulettes invincibles. Les auteurs affirment que les cornes décorait défendent ceux qui en sont pourvus contre les adulations, les souhaits perfidement heureux, les congratulations insidieuses, et les ébahissements maléfiques. Les cornes de jais, au contraire, nous protègent contre les oracles maussades et hargneux qui annoncent toujours des désastres et qui nous font de mauvais compliments. Nous conseillons les cornes de jais aux habitants des pays où souffle la bise.

Ce n'est pas encore assez : il faut garder les maisons aussi bien que les personnes. A cet effet on fait venir des Marais-Pontinsou de Sicile des cornes gigantesques et on les place dans les vestibules, dans les antichambres, sur les consoles qui remplacent nos cheminées et où elles remplacent nos vases à fleurs.

Nous avons vu de ces paires de cornes qui mesuraient plusieurs pieds de haut et qui coûtaient jusqu'à cent piastres, et nous avons constaté que les demeures où triomphaient ces trophées n'ont jamais eu de vols, de meurtres, d'incendie ou de tremblemenl de terre à déplorer.

Les animaux enfin ne sont pas à l'abri de Is. jettatura aussi ; a-t-on cru devoir les protéger par quantité d'ornements très-divers. On en trouve de fort singuliers dans le harnais des chevaux, dans le bât des ânes ; les bœufs portent certains anneaux ornés

tic mouchets rouges. Un jour nous vîmes un mouchet noir à l'oreille d'une hôte à cornes et nous demandâmes au vacher le motif de ce changement de couleur. Le vacher nous répondit : e muorto o padrone : « le maître (de la bête) est mort. »

Nous aurions à citer bien des traits pareils qui pourraient amuser nos lecteurs, mais il est temps de conclure. Faut-il croire à l'efficacité des cornes? La question est grave et l'on ne devrait pas la traiter légèrement. Il est certain que la puissance de ce préservatif a été constatée par des savants de premier mérite et consacrée par une longue tradition. Or les longues traditions sont toujours respectables. « La légitimité, c'est la durée, » a dit à ce propos M. Guizot. La science qui s'intéresse de nos jours à des sujets bien moins sérieux nous paraît maintenant outillée pour étudier à fond l'origine du mal et le remède. Il faudrait remonter à la fable de Diane et d'Actéon et l'expliquer par l'astronomie des Aryens. Nous livrons ce problème aux indianistes.

La physiologie, l'anatomie, la chimie, la physique qui ont fail aujourd'hui tant de progrès, devraient aussi tourner leurs investigations vers le mauvais œil qui est au fond une maladie comme beaucoup d'autres, celle dont parlait naïvement Agnès à son tuteur :

Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?

Il faudrait soumettre ces phénomènes à une enquête sérieuse et les rendre en quelque sorte naturels, car ils ne répugnent à certains esprits forts que parce qu'ils ont l'air d'être surriaturels ou contre nature. Il reste bien des faits à vérifier, bien des questions à résoudre et qui devraient tenter la curiosité savante d'un Darwin. L'homme, par exemple,

est-il plus jettateur que la femme, ou réciproquement? La perruque est-elle plus malfaisante que le chignon ou la calvitie? Le pince-nez a-t-il le même eflet que les lunettes? Quel est l'ordre monastique qui fait le plus de mal? A quelle distance la /e/Zatura peut-elle s'étendre? Est-ce par devant, par derrière ou de côté qu'elle agit avec le plus de vigueur? Quelles oraisons faut-il réciter pour se mettre en garde contre les moines? Est-ce la corne unique ou la corne double qui est le plus précieux des talismans?

Heureux, si pour le bonheur de l'humanité, nous pouvons appeler sur ces questions l'attention des hommes utiles. Le siècle dernier sapait toutes les croyances qu'il traitait orgueilleusement de superstitions, lo nôtre les accueille toutes indifféremment et cherche à s'expliquer leur raison d'être. Arrêtonsnous enlin sur un fait qui nous semble capital. Nous vivons dans un temps où tout est soumis au suffrage universel, même l'authenticité des dogmes. Ce ne sont plus les disciples qui suivent le maître, c'est le maître qui suit les disciples, c'est la queue qui mène la tête, ce sont les majorités qui ont raison. La croyance vraie est celle du plus grand nombre. A ce titre, c'est la jettatura qui devrait passer devant toutes les religions. Comptez ses sectateurs (la statistique ferait bien d'y penser) : ceux qui craignent le vendredi, le nombre treize, le sel renversé, les miroirs brisés, etc., etc., etc., ils sont encore plus nombreux que les bouddhistes.

SUPERSTITIONS BOLONAISEIS : L AMOUR, LE MARlAGt:, LE BAPTÊlME — LA VERTU DANS LES 3IARCHES. — LA SCIENCE DE MARIUCCIA ET d'aNGELINE — LES SORCIÈRES

Puisque nous avons mis le pied sur le terrain des croyances et des traditions, il faut y rester : c'est de la psychologie populaire, M""" Goronedi-Berti qui a étudié 1^ sujet avec le plus grand soin va nous dire comment se marient les paysans bolonais. Ils ont à ce sujet certaines idées que notre orgueil appelle des superstitions : ces idées sont bonnes à connaître.

11 paraît que dans les Marches les vieilles coutumes persistent, en dépit des chemins de fer. On ignore ce que nous appelons c< faire la cour ; » les relations entre jeunes gens et jeunes filles n'ont rien de cette frivolité galante et bien parée qui n'engage à rien ; lorsqu'un contadin a parlé à une contadine, il est engagé pour la vie. La jeune paysanne ne voit persorme pendant la semaine ; elle est trop occupée aux champs pour avoir « du vague à l'âme ; » le soir, elle se couche fatiguée et s'endort vite ; le matin, avant le jour, elle est au travail. Gomme elle n'a pas lu de romans, le mariage se présente à elle

comme un changement nécessaire d'état et de besogne ; si elle le désire, c'est surtout dans l'idée d'être maitresse chez elle et de prendre le commandement delà maison. Aussi ne commence-telle à penser à ces choses-là que vers sa dix-huitième année ; ce serait peut-être assez tôt chez nous, mais n'oubliez pas que nous sommes en Italie. Les Bolonais ont un adage très moral, dans sa pittoresque rusticité ; ils vous disent d'une jeune personne : Lka premma da far el i oss per se e po dop pr' i ater. (Il faut d'abord qu'elle fasse des os pour elle-même, et après pour les autres). Cependant, même quand elle a passé dix-huit ans, la contadine donne toute sa semaine au travail ; les émotions tendres sont réservées pour les dimanches et les jours fériés. Voici comment se nouent ces romans de village.

Le dimanche matin, la jeune fille se rend aux champs, comme de coutume, et va remplir un sac d'herbages pour le bétail. Elle rentre, balaye la maison, prépare le déjeuner, se fait belle, puis va dévotement à la messe qui ne se dit pas toujours à sa porte ; elle a souvent des lieues à faire pour accomplir ce devoir religieux. Pour les montagnardes surtout c'est tout un voyage. C'est d'ordinaire pendant ces courses lointaines qu'elles trouvent leur futur tyran. Un jeune homme attend une jeune fille à la sortie de l'église et l'accompagne de là, sans lui rien dire, jusqu'à une certaine dislance de la maison ; il la salue alors et s'en va ; ce salut signifie : au revoir ! La jeune fille dîne gaiement, puis elle retourne aux champs avec son sac, attendu qu'il faut encore penser au dîner des bêtes. Après quoi elle reprend le chemin de l'église, à vêpres, et rencontre de nouveau le garçon qui l'a ramenée le matin. Tout deux vont côte à côte jusqu'à la porte de l'église où

ils se séparent, car ils ne peuvent entendre la messe du nnême banc ; ils se retrouvent à la sortie et reviennent ensemble. En voilà pour huit jours. Le dimanche suivant cela recommence, et cela peut durer ainsi (on en a vu des exemples) pendant quatorze ans. Pas un mot d'amour entre ces fiancés qui n'ont pas besoin d'échanger des serments, ni même des promesses. Ils sont revenus ensemble de l'église, cela suffit. Pas de tendresses parlées; seulement, quand la familiarité s'est établie, le garçon accompagne son salut d'un affectueux coup de coude qui renverserait une grande dame. Toute fière de cette bourrade qui ne lui a fait aucun mal, la paysanne rentre chez .elle, le ciel dans le cœur.

Mais que disent les parents? Rien du tout ; si le garçon est un bon sujet, ils font comme s'ils ne savaient rien ; ils laissent l'intimité s'établir en plein jour devant tout le monde. Quand nos amoureux se connaissent bien, ils ne se quittent plus, comme ils faisaient aux premiers dimanches, à une certaine distance de la maison, mais à la porte ; ils s'y arrêtent un instant pour causer, la causerie peut durer une heure ou deux, mais le garçon n'entre pas. Les parents le saluent à peine et ne l'invitent jamais à s'asseoir au foyer ; bien plus, ils l'évitent presque et s'éloignent des jeunes gens, quand ils les voient ensemble. Cela dure ainsi pendant bien des mois. Cependant, les amies de la fillette, qui n'ont pas eu besoin de confidences pour savoir ce qui se passe sous leurs yeux, consultent les augures. Elles cassent un épi dont elles rejoignent après les morceaux, puis se donnent un coup sur le bras en criant : Vive ou morte ? Si, à ce coup, les deux morceaux de fépi se séparent, c'est signe que l'amour est vivant, en cas contraire le garçon sera infidèle. Elles jettent

encore leur sabot contre la porte de la jeune fille ; si la pointe du sabot tombe tournée du côté de la maison, c'est un triste présage ; la jeune fdle n'en sortira pas pour se marier. Il y a encore d'autres façons de consulter la destinée et, chose étrange ! des superstitions exactement semblables à celles que nous avons déjà signalées ailleurs. Ces paysannes sont fatalistes; elles ont un mot singulier qui le prouve ; elles disent, quand elles espèrent un grand bonheur ; Sarò destinata (je serai destinée.)

Le garçon fait sa demande au père, mais lors même qu'il a obtenu le consentement de la famille, il n'entre pas encore dans la maison. Rien n'est donc changé entre les fiancés ; ils ne se voient que sous le ciel, les dimanches ; seulement ils ont le droit d'être en public un peu plus familiers. Ils vont ensemble aux champs ramasser des herbes ou des feuilles. Quand la jeune fille monte aux arbres, le garçon lui tient l'échelle, ou il s'assied à ses pieds ; elle chante des couplets rustiques qu'il accompagne en sifflant. Enfin le jour des noces est fixé, les préparatifs commencent. La mariée doit apporter en dot le lit, une caisse ou un hahut, quatre draps et une couverture : c'est quelquefois bien long d'obtenir tout cela. Il faut filer ou tisser longtemps le soir, la nuit, après le travail. Le grand jour venu, la porte s'ouvre enfin, le jeune homme peut entrer dans la maison, le prêtre arrive pour les fiançailles, fait un petit discours de circonstance et les bans sont publiés. Une semaine avant les noces, quand tout est parfaitement décidé, arrive un homme grave, père ou parent du fiancé, le demandadour (le demandeur) pour la demande officielle. Le père de la jeune fille « fait l'Indien, » comme on dit en Italie; c'est-à-dire qu'il fait semblant de n'être

informé de rien et donne son consentement en tombant des nues. Alors le fiancé se rend à la ville pour les cadeaux de noces ; il doit offrir l'anneau nuptial qui est en or, et que sa femme portera les dimanches : les autres jours, elle se contente d'un anneau d'argent qu'elle paiera de ses propres deniers. Le marié fournit aussi les grenats ; ce sont les diamants du pauvre monde. Il en achète plus ou moins, selon ses moyens ; certaines paysannes en ont assez pour couvrir leurs épaules. Avec les grenats, il faut encore des pendants d'oreille et des

I bagues, trois pour le moins. Pour ces emplettes, le garçon qui se marie est suivi de toute une bande de parents et d'amis qui viennent donner des conseils et débattre les prix ; les orfèvres voient tou- , jours arriver avec terreur ces bandes de paysans soupçonneux et irrésolus qui passent chez eux de longues heures à choisir, à marchander et qui mettent sens dessus dessous les boutiques.

Il s'agit ensuite de préparer ' le repas, grosse affaire ! Ces pauvres diables y mangent leurs économies de dix ans. Le» deux familles invitent un nombre égal de parents et d'amis : le prêtre et le médecin sont conviés de droit, mais on n'admet pas de jeunes filles à table, on craint pour elles les plaisanteries du dessert. On devrait se gêner ; il parait qu'on ne se gêne pas pour le médecin ni pour le i)rêtre. Tous ceux qui sont de noce seront invités plus tard au baptême: qui va a noz va al bamboz^ dit le proverbe bolonais. Seulement, à la noce on va les mains vides, tandis qu'au baptême les invités doivent apporter des poulets ou du • fromage, ou pour le moins des corbeilles de fruits. Le veille de la cérémonie, la jeune fille entre dans la chambre de ses parents pour leur demander

eur bénédiction. La mère fait alors une tendre admonestation que la fille reçoit toujours en pleurant ; le lendemain matin commence de bonne heure la toilette de la mariée : une robe verte ou bleue à grandes fleurs, un joli tablier de soie ou de mousseline brodée, nouée par derrière d'un beau ruban, un voile brodé blanc on noir et remplacé en hiver par une sorte de capuchon en laine, mais renversé de manière à laisser voir les cheveux lustrés et artistement peignés. Le marié porte la saccona^ une veste en velours, un pantalon de la même étoffe, une chemise brodée et un chapeau noir et bas. Il est rasé de frais, les paysans ne laissent jamais pousser leur barbe, tout au plus une mèche de poils près de l'oreille. La mariée porte son collier de corail de jeune fille ; dès qu'elle est habillée, l'époux est introduit et lui demande si elle veut substituer à ce corail les grenats qu'il lui apporte. Elle ne refuse jamais.

Au sortir de l'église, dragées et pétards comme partout, mais voici qui est particulier à la campagne de Bologne. Quand la mariée entre chez le marié, elle trouve un balai à la porte ; sa belle-mère a laissé à dessein, pour l'éprouver, de la poussière sur le parquet, sur une table ; si la nouvelle venue n'y prend pas garde, on en conclut qu'elle est une mauvaise ménagère et on lui marque un mauvais point. Par bonheur, avertie par l'usage, elle se tient sur ses gardes, et elle échappe aisément à ce premier piège qui lui est tendu par sa belle-mère. Le dîner est une vraie bombance ; il est des convives qui, pour y faire honneur n'ont pas mangé la veille ; il en est même (les gens de goût sont priés de ne pas hre la phrase suivante) qui ont pris un purgatif. Le prêtre est à la place d'honneur et n'entend pas

tout ce qu'on dit après les bouteillesde vin, nousaimonsdumoinsà le croire. Arrive le plat de rigueur, le fameux crocante qui est une sorte de nougat d'une architecture compliquée ; c'est la mariée qui l'entame d'un coup de couteau. Elle reçoit une ovation si la coupure est réussie. Autre cérémonie : un des invités se glisse sous la table, et coud la jupe de l'épouse au vêtement corrc^spondant de l'époux.

Au bout de huit jours, le jeune femme va « prendre le vous;» chez ses parents, on l'a tutoyée jusqu'alors, à dater de ce moment on la vousoie. Les nouveaux mariés gardent en public une attitude très-réservée ; ils ne se permettent jamais de s'eml>rasser ni même de se dire un mot tendre devant un tiers. Voilà qui est remarquable et très-général en Italie, au moins dans le peuple. Rien de plus chaste que les apparences ; on a déjà remarqué que dans les danses populaires, la tarantelle par exemple, bien loin de se donner les libertés de la valse, les danseurs demeurent toujours éloignés l'un de l'autre et ne se touchent même pas du bout du doigt.

Dans le ménage toujours commun, la belle-mère garde lesceptrejusqu'à ce quelle soittrop vieille pour le tenir ; alors seulement la belle-fille commande, ou s'il y a plusieurs belles-filles, celle qui est entrée la première dans la maison. Encore un trait particulier des mœurs populaires dans une grande partie de l'Italie. Les vieux parents demeurent les chefs de la famille ; on leur obéit comme à des maîtres, on les appelle seigneurs. Nous avons connu un homme de cinquante ans, ayant une fille déjà mariée ; il remettait religieusement à son père tout l'argent qu'il gagnait. Un étranger lui dit en apprenant le fait :

— Le vieillard est assurément très-économe et il

vous sert de caissier.

— Non monsieur, répondit-il, cet a'-gent lui revient, c'est l'usage.

Nous voudrions signaler encore bien de ces traits de mœurs, mais nous craignons que les pédants (il y en a partout) ne trouvent ce chapitre frivole. S'il était question d'un insecte quelconque, le thyridopterix ephemeroformis^ par exemple, on nous saurait gré d'écrire un volume entier sur ses us et coutumes. Mais des hommes, fi donc î

Nous ne raconterons donc ni les veillées d'hiver, ni les soirées musicales, ni les parties de cartes (les femmes n'y jouent jamais), entrecoupées d'oraisons et de litanies, ni le respect qu'on poi'te aux je-ines mères qui attendent un enfant, les politesses toutes chevaleresques des plébéiens qui l'empêchent de se baisser et de faire un faux mouvement, et qui préviennent le moindre de ses désirs. S'il lui vient une fantaisie qu'elle ne puisse satisfaire sur-le-champ, on lui crie aussitôt : Mets ta main derrière ton dos ! Cela vient de ce que, dans l'opinion populaire, les « envies » restent marquées à la place où l'on porte la main. Or il vaut mieux avoir une fraise, une lentille, ou une tache de vin dans le dos que sur la figure. Nous n'insisterons pas davantage sur le rôle delà sage-femme qui est un personnage important dans les villages, et sur la quantité d'images de dévotion qu'elle fait avaler à ses clientes dans l'intention de les soulager, ni sur la cérémonie hébraïque de la purification et sur le cadeau non moins hébraïque qu'on fait à cet occasion au curé ; au lieu de pigeons, on lui donne de l'argent et des cierges. Il est certain qu'après la naissance de son enfant, la jeune mère n'ose rentrer à l'église que bénie et introduite par le prêtre. Un dernier trait ; quand on baptise l'enfant, le parrain et la marraine

sont considérés comme unis l'un à l'autre par des liens de parenté pendant une année entière. L'année expirée, la parenté cesse ; aussi les amoureux ne veulent-ils jamais être parrain et marraine ; ils espèrent bien rester parents plus longtemps que cela. Ah ! s'ils étaient déjà mariés.... mais ce ne sont pas là nos affaires.

Voilà ce que nous apprend M™^ Goronedi Berti qui a publié un très-curieux recueil de contes bolonais. Une autre Italienne, M"^^ Caterina Pigorini Beri vient nous renseigner sur les superstitions de sa province. Dans la partie montueuse des Marches où elle passe l'été, cette femme d'esprit et d'érudition a interrogé trois paysannes, deux vieilles et une jeune, dont les deux premières possédaient la vertu. Quoi donc? faut-il pour la posséder demeurer si haut et avoir atteint un âge respectable. Il s'agit de s'entendre : la vertu, dans les Marches, ce n'est pas l'austérité des mœurs, c'est la puissance de conjurer le mauvais œil.

Pour avoir la vertu, il faut naître avec une croix dessinée dans la main, et il suffit de toucher avec cette c'/oix le malade ou l'être ensorcelé qu'on veut guérir. Mais avant tout il faut y croire, et si la vertu manque aujourd'hui ses effets, c'est qu'on n'y croit plus. Si le mal est héréditaire, il faut dire certains mots et employer de plus l'huile et le blé, mais le blé vaut mieux que l'huile qui est toujours fallacieuse, tandis que le blé vient tout droit de Dieu.

Il est d'abord à remarquer que les femmes qui ont la vertu ne sont pas des sorcières ; si elles l'étaient, il serait facile de s'en assurer. Quand le [)rêtre s'est lavé les mains pour la consécration, le sacristain jette l'eau du bassin à l'instant même ;

s'il ne le fait pas et qu'il y ait une sorcière dans l'église, elle n'en peut plus sortir ; c'est ainsi qu'on la reconnaît.

La vertu se lègue, mais à condition que celles à qui le secret est légué ne le transmettent qu'en mourant. On ne le leur arracherait pas avec des tenailles. Toute foi est héroïque et brave le martyre : voilà ce que les pédagogues ne comprendront jamais.

Sur le mauvais œil et les moyens de le conjurer, les commères des Marches nous ont appris beaucoup de choses, mais nous les avons déjà consignées dans les chapitres précédents. Il nous reste à parler des sorcières. Voici ce qu'en disait à M™'' Pigorini une veille contadine nommée Mariuccia.

— Les sorcières sont tristes, chère dame, si vous saviez ! Je ne les ai jamais vues, mais le vendredi, dans la nuit, elles font du bruit dans les forêts, et battent le linge sur les rochers comme les lavandières: c'est là où l'on reconnaît qui elles sont. Elles poussent tous les cris, hormis ceux des chiens elles miaulent, hurlent, geignent comme les nouveaux-nés. Mais le chien leur fait gi'and'peur. Il suffit qu'un berger porte sur lui une peau de chien, elles ne peuvent rien contre lui.... En revanche, le chat est leur bête. Figure-toi, chère dame, qu'il y avait une fois un garçon qui aimait une fille, et tout le monde lui disait que cette fille était une sorcière et il n'en croyait rien. Mais vint un jour où il y dut croire. C'était fête au village et il lui avait donné rendez-vous pour une saltarelle^ car elle était la meilleure danseuse des environs. 11 attendit jusqu'à minuit et la fille ne vint pas, et par jalousie il se donnait au diable. Seulement, à deux heures, apparut une chatte qui jouait à cache-cache sur la

iioutlièrc et dont. les yeux luisaient comme deux étoiles. Un ami dit au garçon : « Regarde cette petite chatte, comme elle est mignonne ; elle a les yeux comme ta bonne amie. » L'amoureux eut de grands soupçons par la tête et dit : « (Vest vrai qu'elle est mignonne ; je veux l'emporter au logis : donne-moi un sac. » Aussitôt dit, aussitôt fait, et on mit la chatte dans le sac. Que veux-tu que je te dise? Le matin, le sac était tout plein, tout gros : devine un peu ! Il y avait dedans la fdle, nue coitime la main. C'est ainsi que le garçon se persuada qu'elle était sorcière et ne voulut plus rien savoir d'elle.

Shakespeare qui, n'étant pas allé à nos écoles primaires, croyait au monde surnaturel, savait très-bien que les sorcières et les chats sont d'accord. Il l'a prouvé par ces deux vers de Macbeth :

Déjà trois fois, déjà trois fois J'ouïs le chat, le chat qui miaule.

Cette Mariuccia, dans sa jeunesse, était forte comme un chêne, et pourtant une petite fille qu'elle avait alors au sein maigrissait à vue d'œil. Elle pensa aussitôt qu'il y avait là-dessous quelque sorcellerie, et alla consulter une bonne vieille qui lui apprit les mots qu'elle devait dire pour conjurer le mauvais sort.

— Le samedi, raconte-t-elle, une femme entra chez moi pour me demander du lard. C'était la sorcière. Dieu sait la mine que je fis ; elle me demanda ma petite fille. Je la pris dans mes bras et je la serrai tant que je pus, craignant que cette femme ne l'achevât du coup. L'atroce sorcière lui donna un baiser et je dis entre mes dents : « Ne lui nuise. »

Alors elle se tourna vers moi comme une vipère et me fit : — « Hein ? que veux-tu dire par là ? » Et je riais, parce que j'avais le crucifix à la main, et elle devint toute rouge... — « Mariuccia, me dit-elle, ne lance pas contre moi des calomnies ; tu t'en repentirais. )) Je l'adoucis en lui disant que je l'avais fait pour rire et nous nous quittâmes bonnes amies. Mais à peine fut-elle partie que je courus avec l'enfant chez la bonne vieille et je lui racontai ce qui était arrivé. La bonne vieille désenchanta l'œil et m'apprit que je devais faire bénir l'enfant, et que, pour la délivrer à tout jamais de la sorcière, je devais prendre sept morceaux de corail au collier de sept jeunes filles qui eussent nom Marie toutes les sept, et enfiler ce corail avec de la soie rouge et l'attacher au bras gauche de ma petite, bien solidement. Tu le croiras, chère dame : depuis ce jour, Agnès ne pleure plus du toul, et vous la voyez que, le Seigneur t'en remerci(3, c'est un morceau de femme rude à la peine, qu'un homme n'en ferait pas autant.

Ici M"^^ Pigorini hasarda une .objection :

— Mais, Mariuccia, sept jeunes filles «jui toutes eussent nom Marie ! Ce devait être une rude besogne de les trouver.

— Eh ! le Dieu béni sait bien si j'y eus peine, mais, ma tant chère dame, c'était mon enfant et pour les enfants que ne fait-on pas?

Quand Mariuccia était jeune fille, elle avait aussi un collier de corail, mais tant de bonnes femmes venaient en prendre un morceau contre les sorcières, que le collier fut mis sous clef. On ne le rendit à Mariuccia que lorsqu'elle fut mariée. Alors le corail avait perdu son pouvoir et il n'y avait plus de danger qu'on y portât la main.

Le corail est souverain contre l'envie^ et il ne faut jamais l'oublier, c'est surtout l'envie qui a le mauvais œil. Souvent les mères le boivent en poudre avant d'allaiter leurs enfants. Mariuccia vit un jour un nouveau-né 1res chétif dont la nourrice, pour le guérir, prit une potion de corail pilé.

— Et l'enfant guérit? demanda M"^ Pigorini.

Ici Mariuccia s'embrouilla un peu dans sa réponse: elle dut avouer que l'enfant mourut quelques jours après, mais des vers, non de tout autre mal. Le corail n'en avait pas moins produit son effet, Mariuccia l'aurait juré sur l'Evangile.

Contre les vers, Mariuccia connaissait un autre remède, mais il fallait s'en servir à temps : il s'agissait de faire écraser par l'enfant nouveau-né, avant le bain, un vermisseau ou un moucheron: avis aux sages-femmes ! Au reste, Mariuccia déclarait qu'elle n'avait aucune sorte de superstition.

Or, notons qu'en parlant ainsi, la vieille femme, les deux mains sur ses genoux, le corps immobile, le regard fixe et droit, était superbe. Avec les bijoux qui lui couvraient les mains et la poitrine, avec le croissant qui, pendu à l'anneau de son oreille, lui tombait jusqu'aux épaules, avec son attitude hiératique, elle avait, comme le chante-histoires, l'effarement de l'inspiration. Cette paysanne croyait en beaucoup de choses et en Dieu aussi qu'elle priait avant l'aube « quand les étoiles s'enfuient dans le ciel et vont en paradis. »

Marquons, enfin, que Mariuccia parlait un langage charmant, à peine différent du plus pur italien, plein de fraîcheur et d'archaïsmes. Certains tours, qui sont restés dans son patois, appartiennent au plus beau temps de la langue. Ah I que nous aurions voulu l'entendre ! Heureuse mille fois, M'"'' Pigorini.

Sur les sorcières, une troisième paysanne qui n'a pas la vertu et qui n'a jamais vu autre chose que ses Apennins, la pastourelle Angeline, à peine âgée de vingt ans, sait aussi beaucoup de choses. La pauvre fille a vécu des saisons entières sur les sommets, dans des huttes, à deux pas des oiseaux de proie qui venaient lui enlever ses moutons, et elle a été battue pour ce fait plus souvent qu'a son tour. Sa mère morte, son père avait tout mangé et s'était marié avec une étrangère. Eh bien ! sur la montagne, Angéline a vu les sorcières, elle les a vues de ses yeux.

— Cette nuit-là, raconte-t-elle, elles battaient leur linge en désespérées ; je ne voyais pas clair, il faisait un brouillard à couper au couteau. J'avais peur et je recommandai mon âme comme en fin de mort. Je voyais les ombres des sorcières sur leschevaux de la maison, qui couraient parce que les chiens des bergers aboyaient de loin ; si les chiens arrivaient, j'étais sauvée, parce que tu sais que les sorcières ne peuvent rien contre les chiens. Je me couchai à terre et j'attendis ; vers l'aube, un berger me trouva toute moJle (mouillée) et me conduisit à la hutte où je me séchai au feu. Ce berger avait la figure toute égratignée : c'étaient les sorcières qui l'avaient pris au milieu d'elles, et si les chiens n'arrivaient pas, elles l'auraient achevé. Le jour venu, je retournai à la maison et j'attrapai une fièvre qui me mangeait. Cette fois le patron ne me battit pas, parce que tu sais, madame, lui aussi s'aperçut le matin que les sorcières lui avaient volé ses chevaux et que toute la nuit elles avaient galopé sur eux. Les pauvres bêtes suaient qu'elles faisaient compassion.

Ici M""" Pigorini émit un doute :

— Mais pendant la nuit, dit-elle, personne ne s'était avisé que les chevaux fussent volé»?

— lié ! comment veux-tu qu'on s'en avise, ma chère dame? Les sorcières les font passer parle trou de la serrure, elles laissent dans l'écurie l'ombre des bêtes qui paraissent attachées au râtelier. Une fois mon patron, qui avait entendu du bruit, voulut mettre la selle à une jument; la selle tomba par terre. 11 ne restait dans l'écurie que le fantôme. Il y avait bien tout près, en chair et en os, les vaches et les ânes : c'est que ces bêtes ont réchauffé l'enfant Jésus dans la crèche, et les sorcières ne les touchent pas.

Angéline savait encore une bien joliel, histoire et paraissait fort étonnée que M™*' Pigorini, qui lisait dans des livres, ne la sût pas.

Une femme moissonnait en bas dans les champs avec les gens des Marches. Elle était grosse et se sentit un grand sommeil : le serpent l'avait ensorcelée. Elle dit qu'elle était lasse et son mari l'envoya à la maison. Mais le serpent lui courut après et l'enchantement était de plus en plus fort. Elle se coucha sur l'herbe, à l'ombre, et s'endormit si bien qu'une canonnade ne l'aurait pas réveillée. Le mari craignit qu'elle ne se sentît mal ; aussi alla-t-il vers elle et il vit (Dieu nous aide !) qu'un serpent gros comme le bras était entré dans la bouche de sa femme ; il ne restait que la queue dehors. Le mari voulait le prendre, mais tu sais qu'il y a une épine au fond de la bouche des serpents qui peuvent bien descendre, mais qui ne peuvent pas revenir. Le mari ne dit rien et se tint tranquille ; il laissa descendre le serpent tout entier, puis appela sa femme qui ne s'était doutée de rien et lui fit donner un verre de lait qui lui remit l'estomac ; et puis tu sais que le

194 CONTES t>OPUL AIRES EN ITALIE

lait est la nourriture des serpents. Après cinq jours l'enfant naquit sain et libre et il avait le serpent autour du cou. On ne le tua pas, parce que c'est défendu. Le serpent n'avait pas tué l'enfant, il fallait donc le laisser vivre. On le mit sous le lavoir, on lui porta son déjeuner et son souper et il se portait très- bien. Seulement, l'enfant ne fut point baptisé parce que le serpent trahit Eve ; on attendit encore deux jours pour voir comment la chose finirait. La nuit, pourtant, la mère entendit pleurer l'enfant et croyait que c'était les sorcières. Elle mit le balai en travers de la porte, parce qu'on dit que ça les chasse et que c'est bien fait. Et elle voulut laisser la chandelle allumée, mais à minuit la chandelle s'éteignit toute seule : c'était le serpent qui allait téter au lieu de l'enfant. Gela dura cinq jours ; après quoi l'enfant mourut et mourut aussi le serpent. On les ensevelit sous une gouttière, parce que quand les enfants n'ont pas été baptisés, on ne peut les porter à l'église. Et l'eau qui tombe des gouttières les purifie comme le baptême, tellement, quellement, et après quoi ils vont parmi les anges au paradis.

Angéline en savait bien d'autres, mais il est temps de la quitter. Quelle joie ce serait pourtant de s'attarder auprès de cette brave fille, jolie comme une statuette de cuivre aux yeux luisants et aux petites dents blanches qui rient toujours ; son petit châle sur la tête arrangé en turban, son corsage lacé, son mouchoir croisé sur sa poitrine, sa chemise blanche comme neige, et la santé de la montagne et la fraîcheur de ses vingt ans. Heureuse fille : elle ne sait pas lire I

LA SIBYLLE DE NOTO — LA RELIGION DU VENDRDDI — LES DÉVOTIONS JOVIALES — LE PATER-NOSTER d'uN LAZZARONE.

Sur les sorcières qui jouent un rôle important dans les contes italiens, nous avons des renseignements plus précis encore qui nous sont fournis par un écrivain élégant et sensé ; M. Mattio di Martino. Il se trouva un jour à Noto (en Sicile) au milieu d'un groupe sémillant déjeunes paysannes qui toutes eurent quelque histoire fantastique à lui raconter. Mais comme il faisait l'esprit fort, il souleva contre lui toute la bande bourdonnant comme un véritable essaim de mouches ! Une sorcière avouée, authentique, vint à lui, la tête haute et, avec un air d'importance et de capacité, se mit à défendre ce qu'elle appelait sa science. Le lendemain matin, devant sa porte, notre auteur aperçut un morceau d'étoffe où se trouvaient piquées quantité d'épingles : il comprit que c'était quelque mauvais tour de la sorcière qui voulait le punir de son incrédulité. Le soir, il revit le groupe de paysannes qui s'enfuirent à toutes jambes en voyant le chiffon hérissé

d'épingles qu'il leur mit sous les yeux. C'était donc bien réellement un maléfice. Quinze Jours après, l'affaire oubliée, M. di Martino vit arriver sur sa terrasse la sorcière toute pâle et qui paraissait tourmentée par un remords.

— Qu'avez-vous donc, Rita? lui demanda-t-il.

— Ahi monsieur, pardonnez-moi ; c'a été un égarement, un accès de bile.

Il ne fut point facile de calmer la pauvre femme qui était peut-être dupe de la comédie qu'elle jouait.

— Mais vous ne m'avez rien fait, Rita.

— Gomment, dit-elle, moi qui ai fait des vœux pour votre destruction !

Tout s'expliquait, la sorcière avait mis devant la porte un chiffon piqué d'épingles parce qu'elle voulait la mort de M. di Martino. Mais comme le mort était très-vivant et s'obstinait à douter des sortilèges, Rita voulut le convaincre et, à cet effet, se rendit le soir même, seule avec lui, sous un caroubier. Elle se leva tout à coup comme une illuminée ets'é" loigna de quelques pas pour adresser une prière en vers siciliens à San Vito qui est le patron des chiens et une invocation au diable. La sorcière déclamait tout cela comme si elle y croyait, d'un air tantôt dévot, tantôt contrit et avec une aisance imperturbable.

— C'est l'oraison de San Vito, dit-elle, une prière d'attraction. Vous verrez d'ici à quelques jours pour qui je l'ai faite et quel résultat elle doit avoir.

— Mais, Rita, vous m'avez dit que j'aurai, ce soir même, touché du doigt toute la réalité de votre science.

<<— Mais, monsieur, je n'ai fait jusqu'ici que pré-

parer mon âme, dites-moi maintenant si vous désirez que j'invoque une affection, une pi^ovidence, la paix de quelque maison, ou quelque mauvais sort.

— Essayons de tout cela, reprit notre auteur, après un silence.

Rita lui apprit alors comment il devait s'y prendre pour attirer à lui sa bien-aimée, en cas qu'il en eût une.

^- Il faut, dit-elle, un vendredi vous procurer un peu de chanvre et vingt cinq écheveaux de soie de couleur, puis, à dix-huit heures juste (six heures avant le coucher du soleil), vous commencerez aies filer en chantant ces deux vers :

Ceci est le chanvre de ChrisI, Il seri pour aKacher ce cœur.

Il fallait ensuite entrer dans l'église, le chanvre et la soie à la main et, pendant la consécration, quand le prêtre élèverait l'hostie, prononcer à plusieurs reprises quantité de formules sacramentelles que Rita voulut bien dicter. «Et ainsi, dit-elle, votre bien-aimée deviendra folle de vous. Oui, folle, folle. La voici, elle est là, regardez, toute haletante elle vient à nous. Qu'elle vienne! Qu'elle vienne I «

Notre auteur ouvrit de grands yeux et ne vit rien du tout. Minuit avait sonné, il était temps de rentrer à la ferme. Au retour, Rita continua ses enchantements. Elle répandit de Teau devant une porte pour faire entrer le diable dans une maison. Elle dit un Ave Maria à la lune pour porter bonheur à la fermière. Elle recommanda à notre auteur d'autres ablutions, d'autres simagrées pour conjurer le mau-" vais sort : il devait se laver dans l'eau bénite en marmotant un couplet où était nommé Filate ; il

devait, en grommelant d'autres refrains magiques, couper à midi trois feuilles de palmier avec des ciseaux d'acier, -^ que sais-je encore? Il va sans dire que toutes les incantations de l'Hécate sicilienne n'ont eu aucun résultat ; les hommes qu'elle voulait brouiller vivent en paix ; notre auteur n'a charmé aucune jeune fille en buvant de l'eau bénite. 11 n'importe, ce peuple tenace n'en croit pas moins au pouvoir surhumain de la Sibylle. Par malheur elle a quitté le pays, probablement parce que notre auteur la gênait. La magie, blanche ou noire, ne peut réussir que chez les croyants : il en est ainsi du magnétisme et de beaucoup d'autres choses encore. « Le monde est à qui le prend, » dit un proverbe florentin. •

11 y a aussi des superstitions essentiellement chrétiennes ; la plus répandue en Italie et partout est la Religion du vendredi. Même par les trois quarts de nos lecteurs, le jour de la Passion est regardé comme un jour néfaste. Les Siciliens répètent souvent ce proverbe :

Ne di vènnari, ne di martiri Nun ti moveri, ne li partiri

Les Toscans disent exactement de même :

Giorno di venere, giorno di marie, Non si sposa e non si parte.

Ce qui veut dire en français :

Aux jours de Vénus et de Mars Point de noces ni de départs.

A Palerme on n'obtiendrait à aucun prix d'un capitaine de navire qu'il mît à la voile un vendredi. Il faut attendre le minuit du samedi pour qu'il lève

l'ancre. Il arriva une fois qu'un jeune marin, faisant l'esprit fort, voulut violer cet usage, il fut assailli par une tempête où il faillit périr.

Un ancien manuscrit nous apprend que si l'on coupe des habits le vendredi ou le mardi, on les fait trop courts et on perd l'étoffe. A Trapani on craint même d'acheter du drap ou de la toile au jour maudit. A Palerme ceux qui montrent les marionnettes suspendent les représentations, toutefois ]es Toscans jouent volontiers à la loterie et sont sûrs de gagner s'ils voient plusieurs fois de suite en songe, sans se réveiller, dans la nuit du vendredi, les numéros avec lesquels ils veulent tenter le sort.

Quant aux mariages, ils sont proscrits aussi sévèrement le vendredi que dans les mois de mars et d'août. Celui qui enfreint la règle n'aura pas de bonheur dans sa maison : il connaîtra l'indigence, la maladfe, n'aura pas d'enfants, sera bientôt veuf ou mourra lui-même. A Ucria (province de Messine) on ne baptise même pas le jour de Vénus. Si ce jour est le premier de l'année, l'année entière sera mauvaise. Il y aura des guerres, des famines, la sécheresse et la grêle dans les campagnes, la peste dans les villes, la misère partout. « De la glace en hiver, du vent au printemps, des dissensions entre les princes, une grande mortalité parmi les barons, une épizootie dans le bétail et des tremblements de

terre tout cela — dit une ancienne brochure —

est dans la volonté de Dieu. »

(( Qui rit vendredi, pleure samedi » répètent les Siciliens: on retrouve ce proverbe sous la plume de Racine:

Tel qui rit vendredi dimanche pleurera.

Ce jour-là toule parure déplaît au Seigneur ; il ne convient pas de faire toilette. Une légende sicilienne raconte que le Maîlre voyageant par le monde avec ses apôtres eut soif un vendredi et demanda un peu d'eau à une femme qui était en train de se peigner. La femme répondit mal et le Maître s'écria (en dialecte sicilien) :

Maudite la Irisle i^uègne Qui le vendredi se peigne!

» En continuant son chemin, le Maître demanda un verre d'eau à une femme qui pétrissait de la farine pour en faire du pain. Il fut cette fois plus heureux et il dit (toujours en dialecte sicilien), mais notre traduction est littérale) :

Que bénie soit la pâle •

Qui le vendredi s'empale.

La même légende a cours dans d'autres provinces de l'Italie, avec quelques variantes cependant. Ce n'est plus le Maitre, c'est la Vierge Marie qui court le monde un vendredi à la recherche du Seigneur. La femme qui se peigne lui dit des injures et la femme qui pétrit de la farine lui indique le chemin oïj a passé Jésus.

Le vendredi nul ne fait d'affaires, on ne reçoit pas la clé de la maison qu'on vient de louer, on tâche de ne pas tomber malade, on évite même d'enterrer les morts : si on le faisait, trois personnes du convoi mourraient dans l'année. Il n'y a qu'un moyen d'éviter ce mal!]eur, c'est de pelotonner du coton tout autour du crucifix qui est posé sur le cercueil. Cependant ce jour est heureux pour les naissances.

« L'enfant qui naît un vendredi est sans fiel, » disent les bonnes gens de Rovigo:

Chi nasse de Venere nasse senza fiel.

Les Siciliens ont un mot pour désigner ceux qui viennent au monde ce jour là. Il les appellent Vmnìrìnì et les croient destinés aux grandes entreprises. Le Vinnirino peut toucher impunément des serpents,frayer avec les lunatiques ; il est vainqueur dans les batailles et il voit clair dans les choses cachées ; il prédit l'avenir. La Vinnirina est redoutée dans son quartier et l'on se garde bien de se disputer devant elle; elle a des préservatifs contre la sorcellerie et le mauvais œil. Tout récemment M. Pitre se promenait dans un quartier populaire de Palerme; il entendit deux femmes se disputer au sujet d'un mariage manqué entre leurs enfants; l'une disait à l'autre: « Tu as beau me menacer de tes maléfices, mon garçon est né un vendredi et tu ne lui peux rienl »

A Venise, l'opinion est un peu différente : « Vénus incline à la curiosité et à la chicane ceux qui naissent en son jour. » Ainsi dit un proverbe populaire et un autre dicton des lagunes affirme que le vendredi est propice aux sabbats des sorciers. Propice encore (on le croit à Gênes) aux femmes enceintes qui vont prendre la bénédiction de l'église : elles n'auront pas à craindre les maux de reins. Propice encore aux dartres. Ceux qui ensouffrent n'ont qu'à se faire, avec le pouce, une croix sur l'endroit malade en marmottant une prière qui dit à peu près ceci: «Dartre née le vendredi, tu disparaîtras le dimanche. »

Il existe à Venise une certaine litanie qui, répétée trois fois de suite sans faute, délivre du purgatoire trois pauvres âmes de pécheurs. Voici une autre

oraison du vendredi qui nous vient également de Yeaise : u Ces chiens dejuifs l'ont lié; ils l'ont mené sur le Calvaire ; ils lui ont arraché la couronne d'or; ils lai ont infligé la couronne d'épines. Celui qui dira trois fois le vendredi ces paroles ne subira pas les peines de l'enfer; celui qui trois fois le vendredi les fera dire ne pourra mourir de maie mort. »

Il y a des endroits dans la zone de Palerme où l'on croit qu'aucun voleur n'oserait voler le jour de la Passion et en eff'et les statistiques criminelles constatent ce jour-là sinon l'absence, au moins une diminution étonnante de délits. Les propriétaires de campagne les plus timorés, qui ne courraient pas un jeudi dans leurs terres, partent le lendemain sans inquiétude, étant sûrs de ne point rencontrer de brigands. Nous ne disons rien du jeûne ; ce n'est pas une croyance populaire, c'est une prescription religieuse; notons cependant que les oiseaux mêmes, au dire des Siciliens,jeûnent le vendredi. Les femmes de . Trapani gardent l'année entière les œufs que leurs poules ont pondu le vendredi saint ; dans quelle intention, on l'ignore, on sait seulement qu'en Lombardie les campagnards obtiennent avec ces œufs des poulets qui changent annuellement de couleur. Voici, à cet eff'et, la recette des bonnes femmes: (( Qu'on prenne des œufs pondus le jeudi entre onze heures et midi, qu'on trace sur eux par trois fois une croix au nom de la Trinité avec un morceau de bois enlevé au cercneil d'un mort, mais d'un mort qui est expiré le vendredi saint de l'année précédente, entre onze heures et minuit. Qu'on dépose ces œufs sous une poule couveuse et l'on obtiendra des poulets qui chaque année changeront de couleur. S'ils sont blancs la première année, ils deviendront noirs dans la seconde ; s'ils sont gris

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dans la troisième, ils deviendront bruns dans la quatrième et ainsi de suite. » Ge sont les propres expressions d'un almanach lombard.

Voici un autre usage de la contrée. Le vendredi saint, à trois heures après minuit, chaque paysan va dans son verger et avisant un arbre qui ne porte pas de bons fruits ou qui le gêne ; il le prend d'une main et le déracine d'un seul coup, car à cette heure-là tous les arbres se laissent extirper sans résistance.

Il existe encore à Palerme une « Compagnie dos blancs, » confrérie de patriciens fondée en 1541 dans le but d'assister jusqu'au dernier moment les condamnés à mort. Parmi leurs privilèges, les blancs avaient celui de pouvoir gracier un criminel le jour du vendredi saint. C'est ainsi que fut relâché un fameux bandit qui se distingua bientôt par de nouveaux crimes. Les blancs parcouraient tous les vendredis les rues de la ville en demandant l'aumône pour payer au condamné des messes et des requiem.

Mais il y a vendredi et vendredi. Ceux de mars sont plus considérés que les autres. C'est dans ceux-là que les gens de Marsala vont chercher des vipères pour en former « le lacet de l'esquinancie. /> On serre la vipère dans un lacet jusqu'à ce que la tête du reptile soit détachée du corps. On coud alors cette tète dans un sachet de toile et l'on enveloppe soigneusement le lacet qu'on lie ensuite au cou du malade affecté d'esquinancie. Le lacet et le sachet le guérissent radicalement.

On a déjà vu que Malchus, celui qui donna un soufflet à notre Seigneur, avait été condamné à tourner continuellement dans un souterrain autour d'une colonne. Chaque vendredi, trois heures avant

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le coucher du soleil, lorsque les cloches annoncent le martyre du Christ, Malchus frappe à grands coups la colonne de sa main gantée de fer en poussant des gémissements et des cris d'angoisse.

C'est évidemment la Passion de Jésus qui a fait du vendredi un jour néfaste. La poésie populaire en Sicile est pleine de légend*es et de traditions sur le supplice du Christ. On cite, entre autres, une sorte de complainte en octaves, intitulée Lu Roggiu di lapassiuni (l'horloge de la passion), dans laquelle sont notés heure par heure tous les incidents de l'agonie divine. Voici l'octave qui parle des derniers moments :

A la dix-neuvième heure le Crucifié,

Voyanl sa mère affligée de tant d'amerlume,

Qui s'élail mise au pied de la croix :

« Femme (lui dil-ii) , je le laisse Jean pour fils. »

A la vingtième heure il pria son père

De pardonner à tous les tyrans.

A la vingt el unième il demanda de l'eau,

Il eut du fiel el du vinaigre el il expira.

La Rivista europea nous donne un article interressant de M. Tiraboschi sur le vendredi saint à Bergame. Il y a des processions et toutes sortes de cérémonies religieuses. Autrefois dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure on élevait un magnifique monument en bois représentant un palais orné de colonnes, de statues et de peintures et surmonté d'une terrasse qui figurait le Calvaire et qui atteignait le faîte de l'église. Cette construction était éclairée d'innombrables lumières. Un seul lampadaire portait trois cent soixante-cinq flambeaux et jetait ainsi autant de flammes qu'il y a de jours dans l'année. Une paysanne a raconté à M. Tirabos-

chi que son aïeul la conduisait à l'église le vendredi saint et lui faisait réciter soixante-trois fois de suite la litanie suivante :

« Marie se mit en roule, elle parlit avec un grand tourment pour aller à l'amour et au bien. Elle partit avec une grande douleur et avec de hauts cris pour aller au bois de la sainte croix. Quand elle fut au bois de la sainte croix elle trouva son cher fils déjà mort et que fit elle? Elle le prit, le baisa, l'adora en disant :

(', Celui-ci est proprement le fils de mon corps. »

« Oh ! ma mère, qui vous a enseigné ce bel Ave Maria? Il faut le dire ou le faire dire soixante-trois fois le vendredi saint, les genoux à nu sur la terre consacrée, et mon âme sera libre. »

On croit à Bergame que le vin bu ce jour-là se change en sang, et comme la cuisine, en Italie et partout, joue son rôle dans la dévotion, il y a des aliments particuliers pour cette fête lugubre. On mange le crostone ou la omca qui est une sorte de gâteau cuit dans l'huile et fait avec de la farine, du sucre et des raisins secs. Les temmes lessivent le fil le vendredi saint pensant qu'il en devient meilleur ; le même jour on fait bénir le papier pour les vers à- soie, parce que cette bénédiction assure une bonne récolte. On boit enfin comme préservatif contre les morsures des vipères une certaine drogue appelée la grâce de saint Paul. A Bergame comme à Trapani les paysannes gardent les œufs pondus le vendredi saint et elles les font manger à leurs maris qui dès lors ne sauraient plus être blessés par la chute des arbres. Il paraît avéré de plus que ces œufs jetés dans les flammes d'un incendie les éteignent immédiatement.

Nousàvonsditqu'onjeûnaitle vendredi ;mais il faut

que tout le monde puisse jeûner ou du moins (ce qui n'est pas la 'même chose, au contraire) puisse faire maigre. Aussi était-il défendu à Palerme, au XIV^ siècle, et défendu spécialement aux restaurateurs d'acheter ce jour-là plus de poisson qu'il n'en fallait pour leur consommation personnelle et d'en cuire pour les chalands, (le fait est constaté par un arrêté de l'an ;330.

Cependant le vendredi ne célèbre pas seulement la Passion de Jésus Christ ; il est encore consacré à sainte Vénus, à saint François de Paule, aux âmes des décollés, etc. C'est surtout dans le pays d'Acireale sur l'Etna que sainte Vénus est vénérée : il ne s'agit pas de la déesse antiijue, mais d'une héroïne chrétienne qui a donné son nom dans Palerme à un mont de piété. Elle naquit un vendredi et François de Paule mourut le même jour. De là certaines dévotions où leur culte se confond avec celui de Jésus. Nous ne revenons pas sur les âmes des décollés, nous en avons déjà parlé longuement dans un précédent chapitre.

Voltaire ne croyait ni aux âmes des décollés, ni à saint François de Paule, ni à sainte Vénus, ni même à la Passion de notre Seigneur, il croyait cependant au vendredi. On en peut dire autant de Napoléon, qui se serait bien gardé ce jour-là de livrer une bataille. Nous connaissons un peintre français, homme de beaucoup d'esprit, qui va passer tous les étés en Suisse où cette religion a un grand nombre d'adhérents. Ce peintre choisit toujours le vendredi pour retourner en France, étant sûr de trouver au moins un wagon tout à fait vide dans lequel il pourra fumer à son aise et dormir tout son saoul. Les superstitions sont bonnes à quelque chose.

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Ajoutons qu'en Italie, — c'est un trait qu'on ne saurait assez noter, — cette terreur du vendredi n'a rien de lugubre. On s'effraie allègrement, on jeune sans humeur, on a des abstinences et des macérations joviales. La religion est gaie dans le pays du soleil : la tristesse et la gravité du nord auraient tort de s'en révolter.

Dans le midi la musique d'Eglise ne craint pas les airs de danse, les madones sont en toilette presque tapageuse, le pape a le mot pour rire, les prédicateurs en plein vent cherchent à faire concurrenceà Polichinelle, chacun se compose un culte conforme à son humeur. La foi est enfantine et joueuse comme les enfants ; elle n'en est que plus candide et sincère. On raconte qu'un soir, dans un village du midi, le prêtre cherchait à produire un vive impression sur son auditoire. A cet effet, il tenait à la main une image de la Passion et en approchait de très-près un flambeau avec une gesticulation palpitante :

— C'est vous, criait-il aux auditeurs, qui l'avez souffleté. C'est vous qui l'avez couronné d'épines. C'est vous qui l'avez chargé de la croix. C'est vous qui l'y avez cloué.

— C'est ça, cria un auditeur, mets-y le feu et puis tu diras que c'est nous 1

Cet auditeur n'était point un mécréant, loin de là, mais il n'aimait pas les idées tristes.

Ce n'est pas que ces croyants ne pleurent jamais, mais leur émotion est nerveuse, passionnée, parfois violente ; elle peut éclater en sanglots dans l'église, mais elle ne dure jamais. Ce sont des orages qui passent de loin en loin sur le soleil, ce n'est jamais la longue mélancolie du ciel gris qui attriste, des saisons durant, la nature et les âmes. Un jour, un

prêtre tonnait contre la philosophie moderne devant une foule d'illettrés qui n'étaient certes pas philosophes ni modernes et qui s'abandonnaient tous au plus pathétique attendrissement.

— Pourquoi pleurais-tu? dit-on à un portefaix au sortir de l'église.

— Que voulez-vous? répondit-il, tout le monde pleurait, et il ma pins une commotion que je n'ai plus pu y tenir.

Mais cette foi, demanderont les catholiques libéraux, est-ce une foi éclairée? — Pas le moins du monde, et nous avons à ce propos une dernière histoire à raconter ; nous la trouvons dans des notes déjà bien vieilles. Un soir,à bord d'un brigantin, nous venions d'entendre un chœur de marins qui avaient chanté très-faux des paroles qui n'étaient ni de l'italien, ni du latin, ni du patois. Quelqu'un demanda à l'un des chanteurs ce qu'il ^^enait de faire.

— Nous venons de chanter le rosaire de la Madone.

— Qu'est-ce donc que cela?

— C'est le rosaire de la Madone.

— Fort bien, mais que dit-il, ce rosaire?

— Ave Marie ^ grazie prene, benedette tu, lu frutte de lu fwnte, sante Marie, madre de Dio, priate pe nuie peccature, a essere che l'ora de nostra morte, a cussi sie.{ Ecrit le lendemain sous la dictée du marin.)

— Voilà tout?

— Oui, Excellence, et nous chantons cela dix fois.

— Et qu'est-ce que cela veut dire?

— Qui le sait?

-— Gomment, tu ne sais pas ce que tu dis-là?

— Non, Excellence.

— -Et pourquoi le dis-tu alors?

— Pour prier la Yierge très sainte.

— Et que demandes-tu à la Vierge?

— Je lui dis Ave Marie, grazie prcne. Et il recommença son oraison, charabia sans suite et sans signification aucune.

— Voyons, reprit le questionneur, écoute et réponds-moi.

— Dites, Excellence.

— Quand tu me parles à moi, tu me dis quelque chose.

— Oui, très-illustre.

— Quand tu me fais une prière, c'est pour me demander de l'argent, un cigare ou n'importe quoi.

— Sans doute.

— Eh bien! quand tu pries la Madone?..

— Excusez, Excellence, vous êtes un seigneur très-respectable, un brave chevalier, mais vous n'êtes pas la sainte Vierge.

— Ah! c'est juste. Ainsi quand on parle àia Madone, la plus grande preuve de vénération que l'on puisse lui donner c'est de lui marmotter des sottises.

— Ce ne sont pas des sottises, Excellence.

— Et qu'est-ce que c'est, alors?

— Ave Marie, grazie prene...,ei il allait dire pour la troisième fois sa leçon, lorsqu'on lui ota la parole :

— C'est convenu, nous sommes d'accord ; dis-moi maintenant ton pater.

Voici comment il écorcha la pcière chrétienne: Pafre nostre qui es in ciele, san Vincenzo è o nomme tue, fiat a voluntà tue,en terra sicut enciele; da o pane quotadiane mo e bisodie, miette debite nostre pechè mitlemusse ebbitorebes nosires, errecasse tentazione et librece ogne maie, a cvsi sic.

— A la bonne heure, tu ne manques pas de latin. Explique- moi maintenant ce que tu viens de dire.

— Moi ! s'écria-t-il, il faut demander cela au sire prêtre.

— Tu n'en sais donc rien ?

— (^^omment puis-je le savoir?

-- Et tu crois que tu fais beaucoup de plaisir à Dieu en lui répétant des clioses que tu ne comprends pas?

— Eh! Excellence, je crois que Dieu n'a cure de ce que moi, pauvre homme, je peux lui demander.

Voilà, direz-vous, un raisonnement de sceptique. — Hélas! mes amis, tous les raisonneurs du monde le sont aussi plus ou moins: pensât^, dudar, dit le proverbe espagnol. Mais le marin n'en récite pas moins tous les soirs le rosaire de la Madone.

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