LE GROS DOGUE ET LE PETIT CH1E
Encor veut-il les choisir à sa guise.
Sans doute Alfred valait l'autre amoureux;
Le choix était fort difficile entre eux :
Tous deux l'aimaient, la preuve était acquise.
Le mieux était de les garder tous deux,
Et c'est aussi ce que fit la marquise.
Tous les bossus ont de l'esprit à vendre :
Sur nos marchés quand l'esprit aura cours, A la fortune ils pourront tous prétendre ; Mais je les crois malheureux en amours.
La jeune Hortense, en causant mariage,
Disait un jour : « Malgré tout son esprit,
« Jamais bossu n'aura place en mon lit. w
Six mois après, elle entrait en ménage.
Et son époux était borgne et bossu.
A la laideur l'argent prête des charmes :
Le premier jour, quand notre belle eut vu
Son prétendant, elle versa des larmes;
On le dit riche, il lui parut moins laid;
Et quand notre homme eut montré son carrosse.
Ce n'était plus un borgne contrefait :
Le jour suivant on célébrait la noce.
Mais à l'hymen la fille qui se vend Bientôt se donne à l'amour sans argent.
A peine Hortense est la maîtresse et dame Du l)ossu borgne, ayant nom Dulaurent, Que le regret vient attrister son âme.
« Si pour mari j'avais pris mon cousin, »
Se disait -elle, a oh! quelle différence!
« Il est si beau ! » Notez que notre Hortense Ne se dit plus que le cousin n'a rien, Et qu'à sa porte il attendait naguère, Lorsqu'on l'ouvrait à de gros prétendants; Mais aujourd'hui la porte à deux battants S'ouvre pour Paul, à moins qu'il ne préfère, La nuit venue, entrer avec mystère Quand le mari du logis est absent.
L'époux Rémois s'absentait rarement :
N'ayant qu'un œil , à surveiller sa femme Il le voulait à toute heure occupé.
Pauvre ignorant ! Avec cent, sur mon âme.
Il eût été tout aussi bien trompé.
Un matin donc, sans prévenir Hortense Qu'un jour entier doit durer son absence, Car un jaloux à toute heure du jour Veut que sa femme ait peur de son retour.
Dulaurent part. Par un billet d'amour,
Paul averti, court chez celle qu'il aime.
Hors de la ville à peine est le mari,
Qu'en sa maison règne un second lui-même,
Roi plus heureux, car c'est un roi chéri.
tt Donne un baiser? » dit Paul à sa maîtresse.
Et de baisers Hortense le caresse.
« Viens sur ce lit où l'amour nous attend :
« Dégrafe avant cette robe inutile,
« Et ce jupon. Ce corset est gênant,
« Il faut rôter. » La belle, trop facile,
N'avait gardé de son ajustement
Que ce qu'il plut à l'indiscret amant
De lui laisser; peut-être rien, n'importe ;
Et tous les deux, sur leur lit étendus,
Allaient goûter des plaisirs défendus.
Quand le mari vient frapper à la porte.
« Grands dieux! c'est lui ! » se dit Paul interdit,
c Que faire? où fuir? — Habillez -vous sans bruit, »
Répond la femme, a et reprenez courage;
u Vous sortirez avec arme et bagage ;
« Mais hâtez- vous. » Le mari cependant,
Gronde à la porte, et fait un tel tapage,
Qu'Horlense dit : a Que veut cet insolent?
« Ne sait -il pas que le maître est absent?
c Que je suis seule, et qu'une femme sage
u A double tour, quand son mari voyage,
M Doit s'enfermer? Que dirait mon jaloux
« Si dans ma chambre il surprenait un homme?
« Passez, mon cher ; à moins d'un bref de Rome,
« Je n'ouvrirai qu'à Monsieur mon époux.
(, Femme, c'est lui, c'est Dulaurent, ton maître ;
« Ouvre-lui donc. Ne veux- tu le connaître? »
Paul, à la fin, était prêt à sortir :
La femme alors à l'époux court ouvrir.
Lui saute au cou, le caresse, le choie,
Et lui témoigne une si grande joie,
Que Dulaurent est surpris de l'accueil.
80 CONTES BÉMOIS.
Puis d'une main lui bouchant son bon œil :
a Là, que vois- tu par ton autre fenêtre?
« — Rien,)) dit le borgne. — « Allons, regarde mieux,
a Car tu dois voir tout aussi bien des deux,
« Je l'ai rêvé. — C'est vrai, je vois un traître,
(( Qui, grâce à vous, de ces lieux s'échappant,
V Vient d'emporter mon honneur et le vôtre. »
L'époux avait entendu fuir l'amant.
« Ah ! quel malheur ! » dit la femme en pleurant,
'( Du mauvais œil il voit mieux que de l'autre. )>