LES CINQ LAYETTES
L'heureux pays que celui de Champagne !
Des vins exquis parfument la montagne, Le peuple est bon, les maris point jaloux , Et le beau sexe a le cœur aussi doux Que les moutons qui peuplent la campagne.
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MICHEL LKVV ; 1 i ■ V.:-. ZDITKIJRS
<( Faut- il bientôt commencer les emplettes?
« — Oui, mon papa, » dit Blanche en rougissant ;
« Mais, s'il vous plaît, commandez cinq layettes. »
LA
Veufs ou garçons, si rhymen vous réclame, C'est sur la dot que vous portez les yeux, Jetant à peine un regard sur la femme Qui doit vous rendre heureux ou malheureux.
Oh! quelle erreur de croire en mariage
Qu'argent fait tout! Aussi dans leur ménage Combien d'époux qui se mordent les doigts!
A les compter j'aurais perdu la voix :
Ils sont aux champs^ ils ont peuplé la ville; Et c'est chez eux que les malins Amours Ont de tout temps fait leurs plus jolis tours. J'en vais citer un exemple entre mille.
Une Rémoise, après un an d'hymen, Prit pour amant un jeune et beau blondiu.
De tant d'attraits la belle était pourvue Qu'il était foule au logis de galants.
Pour se venger d'avoir été vendue A sir Arveuf, le plus laid des marchands, Claire, un matin, sans dispense de Rome, A son mari joignit un galant homme.
Femme qui joue à ce jeu d'amoureux, Jeu si plaisant, mais souvent dangereux.
Doit être adroite, et Claire était rusée.
A bien mentir, chose assez malaisée, Elle excellait. Si bien qu'elle eût offert Au plus malin de la prendre sans vert.
Arveuf n'avait que l'esprit du négoce, Esprit étroit; mais, en fait de marchand.
C'est le meilleur : plus d'un haut commerçant. Par trop d'esprit, a mis bas son carrosse.
Pour obtenu» même de faibles gains, L'époux allait dans les marchés voisins.
Souvent à pied, bravant la canicule Ou les glaçons, et sans peur ni scrupule.
Seule au logis, il laissait jour et nuit Sa femme, habile à tout mettre à proût.
Notre homme, un soir, en soupant dit à Claire « Demain je vais avec Jean, mon cousin, « Jusqu'à Châions, pour régler une affaire; « N'oubliez pas de m'éveiller matin. y> Puis il se couche avant l'heure ordinaire.
Claire est ravie en songeant au plaisir, Qui pour entrer n'attendait que l'absence Du laid mari. Dans son impatience, Elle eût déjà voulu le voir partir :
Son cœur souffrait en l'écoutant dormir.
Aussi l'époux n'était qu'au premier somme, Que brusquement le tirant par le bras, Elle lui crie : « Y pensez -vous, notre homme, a D'être à celte heure étendu dans vos drap^ « Quand vous devez faire si longue route?
« Ne comptez plus avoir Jean, votre ami, « Pour compagnon ; il est bien loin sans doute tt C'est un malheur, nous avons trop dormi. » L'autre, à la hâte en s'habillant, murmure D'être éveillé contre son gré si tard.
Mais, en sortant, trouvant la nuit obscure, Il va chez Jean frapper à tout hasard.
Tandis qu'Arveuf, sur la porte de chêne
LA CULOTTE DES GORDELIERS. Il
Fait à grand bruit retentir le marteau,
Dans sa maison et dans son lit qu'à peine
Il a quittés, se glisse un damoiseau.
Ces faux maris, au lit comme à la table,
Sont plus choyés que l'époux véritable.
Aussi Léon, c'est notre jouvenceau.
Avait déjà reçu de sa maîtresse
Plus de baisers qu'Arveuf depuis un an.
Baisers d'amour qui sont d'une autre espèce,
Lorsque notre homme enfin réveilla Jean.
Mais ce dernier entr'ouvrant sa fenêtre.
Dit en colère : « Au diable soit le traître
« Qui prend plaisir à troubler mon sommeil !
« Qui frappe? — Arveuf, ton compagnon de roule,
« Pour t'éveiller, attends -tu le soleil?
« — C'est vous, cousin? mais vous rêvez sans doule.
« D'être sur pied avant qu'il soit minuit.
« — Comment? minuit! » reprit l'autre interdit,
« Quand au logis ma femme se dépite :
la CONTES RÉMOIS.
« Dit qu'il est tard, que tu dois être loin « — Allez, cousin, la rassurer bien vite « Sur ce départ dont elle a trop de soin :
« Dormez encor, vous en avez besoin. »
Arveuf revient. Bientôt sa voix tonnante Appelle à lui sa femme et sa servante :
Car les verrous à sa porte étaient mis.
Fuyez, Amours, quittez votre couchette!
L'amant du lit sort en hâte et se jette Dans le grenier, emportant ses habits.
Moins sa culotte. A de fâcheux oublis La peur expose. On sait que dans Pergame Un tendre époux, par la frayeur surpris, Ne s'aperçut que loin de son logis Qu'en se sauvant il oubhait sa femme.
L'époux rentré dans son Ut gronde encor, Ferme les yeux, et bientôt se rendort.
Dès que du jour les clartés incertaines
Ont éveillé l'ouvrier citadin,
Arveuf s'habille, et prend sans examen
De notre amant les grègues pom* les siennes.
Il sort, ayant ses jambes dans l'étui
Que le tailleur n'avait pas fait pour lui.
Léon, charmé de voir éloigner l'hôte
Dont son oubli l'avait fait prisonnier.
Court demander le pardon de sa faute.
Claire sourit et lui donne un baiser.
Danger passé pour l'amour a des charmes :
Nos deux amants, remis de leurs alarmes.
Se sont donné tant de preuves d'amour
Qu'on se leva quand il était grand jour.
Fallut chercher la culotte oubliée.
11 s'en trouve une au pied du lit tombée ;
Mais, ô douleur l c'est celle de l'époux.
« Dieux! dit Léon, notre perte est certaine;
« Voici sa chausse, il aura pris la mienne.
a Sauvez- vous vite, ah! je tremble pour vous. »
Claire un moment est pensive et muette.
Femme à bien moins pouvait être inquiète.
Mais son esprit bientôt se réveillant :
« Eh bien! Léon, » dit-elle à son amant, « Pour si grand mal n'est-il pas de recette?
a Vous vous taisez? Rassurez -vous, ami, « Je sais remède à votre maladie. »
Lors le chaussant des grègues du mari, Les adieux faits, elle le congédie.
Claire ayant mis son corset des beaux jours, Son mantelet, sa coiffe de dentelle, Chaîne et croix d'or, enfin tous ces atours Que tient pour plaire en réserve une belle, S'en va frapper au couvent révéré De Saint -François. Puis au bon père André, Humble portier, faisant la révérence, Elle lui dit d'un ton plein d'innocence :
« Frère, je viens avec un cœur fervent
« Vous demander votre saint ministère
« Pom' un objet d'où mon bonheur dépend :
« Je suis épouse et voudrais être mère.
« Depuis deux ans il n'est saint de hauts lieux
« Qui n'ait été tourmenté de mes vœux ;
a Mais jusqu'ici nul ne m'est favorable.
« Quand ce matin ime âme charitable
« Vint m'avertir qu'il était au couvent
« Un secret sûr pour avoir un enfant :
« Sûr et très -sûr, m'a dit cette dévote.
« C'est... Vous savez, frère, combien l'habit
« De saint François est chez nous en crédit!
« Vous le dirais-je enfin? c'est la culotte
« D'un Cordelier, qui, mise au pied du lit,
« En récitant certaine patenôtre,
ft A la vertu de lever l'interdit.
« Par charité, permettez cette nuit
M Que je l'éprouve, et prêtez-moi la vôtre. »
En écoutant cet étrange placet,
Le Cordelier, quoique simple et crédule, Était confus, pensant qu'on se moquait; Mais un grain d'or fit taire tout scrupule.
Le voilà donc qui court à sa cellule, Et, par honneur pour le saint qu'il servait.
Ayant choisi son plus beau haut-de-chausse :
« Allez, ma sœur, saint François vous exauce! »
Pendant ce temps le mari cheminait Devers Châlons avec Jean son compère.
Sans se douter du troc qu'il avait fait.
A mi - chemin l'on entre au cabaret ; On s'y repose, on y fait bonne chère.
Car l'appétit suit toujours l'homme à pied :
Joyeux convive, à la table il s'assied, Et donne aux mets une saveur exquise.
Pour le mari, tout allait à sa guise.
Jusqu'au moment où l'hôtesse humblement Vint du repas demander le paîment.
Arveuf soudain, la main dans sa ceinture,
Cherche sa bourse, et, surpris, ne sent rien.
Il s'en effraie, il se tâte, il murmure;
Puis, ayant fait un plus ample examen
Du haut -de- chausse : « Hé! ce n'est pas le mien, »
Dit- il. « Pourtant sur le lit de ma femme
« C'est bien celui que j'ai pris ce matin.
a Dieux! quel soupçon! Claire est -elle une infâme?
fc Suis -je trahi?» Dans ce penser, l'époux
Contre sa femme entre en un tel courroux,
Que l'hôte et Jean la voyaient déjà morte.
L'ami prudent, à se calmer l'exhorte :
« Si vous voulez user de votre droit,
« Battez, cousin, mais battez de sang- froid. »
L'époux, malgré cet avis salutaire.
Part furieux, et le long du chemin Il repassait la conduite de Claire, Et n'y trouvait que malheur et chagrin.
11 entre à Reims avec la nuit tombante,
Frappe à sa porte; on ouvre, et la servante
Reçoit du maître un vigoureux soufflet.
tt De tes méfaits, complice de ma honte,
« Ceci, » dit-il, «n'est qu'un léger à- compte. »
Puis, en jurant, brusquement il entrait
Dans le salon où Claire l'attendait.
Lors, d'une voix que la colère hausse :
« Femme parjure! à qui ce haut-de-chausse? »
Claire, affectant un visage serein.
Répond : « André, le portier franciscain,
(( A, pour me plaire, eu l'obligeance extrême
« De le prêter ; mais, puisqu'il est sur vous,
« Vous voudrez bien, sans vous mettre en courroux,
« Demain matin l'aller rendre vous-même. »
Tant d'assurance avec l'air innocent
Confond l'époux. 11 écoute, il hésite.
Femme, sur nous que ton pouvoir est grand !
Claire aussitôt de ce moment profite
Pour lui conter et son désir d'enfant,
Et le moyen q[u'une bonne dévote
Vint lui donner d'avoir contentement :
« Je suis crédule, et je fus assez sotte
a Pour m'adresser au portier du couvent,
« Dont vous portez aujourd'hui la culotte. »
Un homme doux qu'on a mis hors des gonds.
Est plus longtemps à se calmer qu'un homme
Vif, emporté, qui pour rien vous assomme.
L'instant d'après demande des pardons.
Disons aussi qu'à ces folles raisons
Notre mari ne voulait pas se rendre
Qu'il n'eût d'abord été voir le portier;
C'est ce qu'il fit. Mais, trompé le premier.
Le frère André, qui n'y peut rien comprendre.
Ingénument répéta sa leçon.
tt Vous avez donc prêté votre culotte?»
Lui dit Arveuf. — « Oui, notre ordre est si bon,
« Et si pressante était cette dévote.
« Que j'aurais cru manquer de charité.
« — Ah! frère André, » dit l'époux transporté, « Béni le saint dont vous gardez la porte, « Et qui chez vous m'a conduit ce matin ; « Car vous rendez une femme de bien « A son mari : sans vous elle était morte. »
LA BATELIERE
Un soir d'été, Rose la batelière, Assise au bord d'une barque légère, Gaiment chantait et se mirait dans Teau.
Rose a seize ans, et son joli visage Semble un bouquet cueilli sur le rivage,
22 CONTES REMOIS.
Dont le patron vient d'orner son bateau.
Les yeux fixés sur Tonde fugitive, Elle attendait qu'il vînt des voyageurs Pour les passer de l'une à l'autre rive.
Mais le jour baisse, et la voix des pasteurs, Qui retentit au loin sur les hauteurs.
Lui dit aussi de rentrer au village.
Rose, attirant son bateau sur la plage.
Va s'éloigner, quand deux jeunes chasseurs.
L'argent en main, demandent le passage.
Les voyageurs étaient des Champenois, Riches, bien faits, tous deux de noble race, A qui l'amour accordait droit de chasse Par tout pays. Aussi nos gais Rémois En la voyant s'étaient dit à voix basse :
« La batelière est un gibier de roi; « A nous ceci, puisqu' Amour nous l'envoie. » L'un d'eux reprit : « Qui de vous ou de moi « Doit le premier se saisir de la proie?