‹ Les contes rémois (volume 2)Chapitre 22 sur 33 · LA BONNE VIERGE · texte numérisé non relu

LA BONNE VIERGE

Un haut prélat qui régnait en Champagne, Hormis le temps qu'il passait à la cour, Ayant appris qu'un curé de campagne Se permettait de peupler son séjour De chérubins aussi beaux que le jour,

Donne aussitôt Tordre de le suspendre.

« Quoi! » se dit-il, « ce faquin à rabat

« Se permettrait de trancher du prélat!

« A mon palaii mandez-lui de se rendre. »

Le lendemain notre faiseur d'enfant

Au point du Jour chez Monseigneur se rend.

Mais à cette heure il n'est dans Tantichambre

Aucun valet, ton pénétrant sans bruit

De porte en porte, Il arrive à la chambre

Où le prélat était encore au lit.

« Ah! Monseigneur, excusez mon audace, »

Dit le curé; « je viens demander grâce

« Pour un pasteur par votre ordre interdit.

« — Fils de Satan, » dit le juge en colère,

« N'attends de moi ni cure ni pardon.

« Ne vis-tu pas avec ta chambrière?

(( Ces quatre enfants qui sont dans ta maison,

« De qui sont-ils? » L'autre en tremblant répond :

a Ce sont, Seigneur, les naveux de mon frère. »

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A ce propos, un rire féminin,

Sortit du lit. Lors le curé malin

Se signe et dit : « bonne Sainte Vierge !

« Qui reposez auprès de Monseigneur,

« Priez pour moi, je vous promets un cierge. »

Sans être sainte on peut avoir bon cœur :

La bonne Vierge exauça sa prière.

Il eut sa cure. On dit que le curé

Changea plus tard sa cure en prieuré

Pour être utile aux neveux de son frère.

Il est un être à qui tout rend hommage ; Être charmant^ capricieux et doux^ Timide même, et le plus fier courage Devant lui tremble et rampe à ses genoux; L*homme à vingt ans pour lui vendrait son âme;

Jeunes ou vieux^ cet être nous rend fous.

Fous par amour : cet être c'est la femme.

La femme prend des amants, des amis.

Même un époux, mais ne prend point un maître :

Loin de s'en plaindre, il faut le reconnaître.

Votre bonheur, époux, est à ce prix.

Au présent conte on verra la folie

D'un Jeune gars qu'une femme jolie

En quelques jours a mis à la raison ;

C'était un tigre, elle en fit un mouton.

Paul de Felcourt, seigneur héréditaire.

Bon Champenois, et partant bon mari, Depuis dix ans désirait d'être père.

Le ciel enfin exauça sa prière; Berthe accoucha d'un fils. L'enfant chéri Était si beau qu'on aurait dit un ange; Ange au dehors, mais vrai diable au dedans.

J'ai vu souvent, par un caprice étrange.

La vertu laide et les vices charmants.

Ses premiers pas furent pour aller battre

Le jeune enfant compagnon de ses jeux.

Chacun tremblait devant ce diable à quatre.

« Pour corriger son naturel hargneux,»

Disait le père, « attendons le collège ;

« Il rend meilleur, s'il ne rend pas savant;

« Les écoliers auront le privilège

« De rendre Marc aussi souple (ju'un gant. »

Marc fut chassé de toutes les écoles.

« Fais-le soldat,» dit un vieux général,

« Au régiment les têtes les plus folles

« Ne bronchent pas devant un caporal. »

Il fut soldat, mais soldat indocile.

Un soir d'hiver, Berthe, au coin de son feu

Songeait à Marc, et l'esprit plus tranquille

Le voyait sage et rendait grâce à Dieu.

Dans ce moment elle entend à sa porte

Quelqu'un frappant*, jurant et blasphémant ;

C'était son ûls qui heurtait de la sorte :

Il s'était fait chasser du régiment.

La pauvre mère, hélas! désabusée,

Pleurant son ûls, est toute la journée

Dans le saint lieu. La prière et les plem*s

Sont pour la femme un remède aux douleurs.

Mais la douleur chez l'homme est moins tranquille,

Contre son ûls le père entre en fureur;

Il le maudit, et, courant par la ville,

A son curé va conter son malheur.

a Mariez-le, Y> lui répond le pasteur.

« — Le marier! qui? lui! ce méchant diable!

« D'un trait si noir me croyez-vous capable?»

Dit au curé le père avec humeur;

« Oh ! vous raillez, le mal est sans remède.

« — Non, non, reprend le sage conseiller;

i( 11 en est un que la femme possède :

« Pour guérir Marc il le faut marier.

« — Mais où trouver, curé, cette pucelle,

« Ange OU démon, cette autre Jeanne d'Arc « Prête à lutter jour et nuit contre Marc?

« — Eh! qui vous dit, ô tête sans cervelle, « D'aller choisir pour bru quelque dragon?

« C'est une femme aussi douce que belle « Qu'il faut à Marc. Prenez donc Isabelle; « Sa mine fine et son regard fripon a Me sont garants que le remède est bon. »

On les marie. A deux pas de la ville Les grands parents avaient une maison Réunissant l'agréable et l'utile :

A leurs enfants ils en font l'abandon.

C'est là que Marc le jour du mariage Conduit sa femme au sortir de l'autel.

Le couple heureux, loin d'importun visage, Boit nuit et jour dans la coupe de miel.

De leurs plaisirs, que la vieillesse envie, Ils n'avaient là de témoins que le ciel,

L'herbe foulée au bord de la prairie,

Et les oiseaux qu'un soleil printanier

Sous la feuillée aux mômes jeux convie.

Dans la maison^ de la cave au grenier,

D'un tendre amour ils se donnaient la preuve.

Seuls au logis pendant ce temps d'épreuve^

Us se jouaient dans les appartements

Où dans un mois reviendront les parents.

De doux baisers se donnaient dans la chambre

Du bisaïeul, de l'oncle ou du parrain.

On s'égayait sur le lit du cousin ;

11 n'était point d'alcôve ou d'antichambre

Que le mari ne sût mettre à proût.

Mais à la fin, il faut que je le die,

Marc à son tour tout comme un autre apprit

Que jeu d'amour lasse plus qu'il n'ennuie

Marc à ce jeu n'eût pas craint cent rivaux;

Le premier jour, vous eussiez dit Hercule

Entreprenant l'un de ses grands travaux;

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Mais aujourd'hui le héros capitule.

Près de sa femme étendu dans son lit,

Sans l'éveiller il dort toute la nuit.

C'est im mari d'un seul mois de ménage,

Et l'on dirait, à voir son peu d'ardeur,

Qu'il a déjà dix ans de mariage.

La femme alors, d'un ton plein de douceur,

Lui reprochait son air triste et rêveur :

« Ne suis-je plus celle que Marc adore ? »

Lui disait-elle; et Marc est obligé

De lui prouver que son cœur l'aime encore;

Mais, après tout, il n'en est pas plus gai.

Pâle, amaigri, triste et méconnaissable.

Ce n'était plus ce coursier indomptable

Courant sans frein, beau d'orgueil et d'amour ;

Marc ressemblait au bœuf qui vers l'étable

Marche à pas lents, fatigué du labour.

Plus de gros mots, de rixes, de tapage.

Marc à sa femme obéit nuit et jour,

Gomme aurait fait la ÛUe la plus sage :

C'est un mari non moins doux qu'im mouton.

Fort étonné d'ime telle conduite,

Un sien ami, c'était im vieux garçon^

Lui dit im jour : « Isabelle est petite,

« Faible de corps et sans barbe au menton,

« Et par le nez elle mène un démon;

« D'où vient cela?» Le mari lui répond :

« Prends une femme^ et tu sauras bien vite

« Gomment on met un diable à la raison. »

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