LE CHOIX D'UNE MESSE
En chaire, un jour, monte un prédicateur :
C'était le jour de Sainte -Madeleine.
Sur ses péchés longuement il se traîne, Péchés d'amour honnis par l'orateur.
« Le repentir enfin toucha son cœur, »
Dit le curé; «pécheurs et pécheresses, « A son ai)tel faites dire des messes, « Si vous voulez ainsi qu'elle obtenir « Du Dieu clément le don du repentir.
« Vous, jeune fille, innocente et pucelle, « A son autel la Vierge vous appelle :
« Sondez -vous donc, et dites -moi tout bas « Auquel des deux je dois porter mes pas. »
Lors il descend; pendant qu'il fend la presse, Une fillette aux yeux bleus, au corps gent, De lui s'approche, et d'un air innocent, L'argent en main, lui demande une messe.
« Est-ce à la Vierge? — Ohl oui certainement, « Monsieur,» dit- elle. — «Excusez, mon enfant ; « Sur cet article il faut qu'on vous prévienne « Que bien souvent la Vierge prend en haine « Et punit fort jeune fille qui ment. »
La belle alors, par le bras Tarrôtant :
« Dites aussi deux mots à Madeleine. »
Ducs et marquis peuplaient jadis leur cour De damoiseaux^ enfants de haut lignage^ Qui d'obéir faisaient l'apprentissage, Pour mériter de commander un Jour. Dans les combats^ près du seigneur, le page
N'avait qu'un maître; au château de retour, Ce serviteur, au cœur jeune et novice, Passait les jours dans un double service , Pour second maître ayant encor l'Amour.
Ce maître -là souvent a maint caprice :
11 est fantasque, impérieux , grondeur; Mais de sa bouche un seul mot de douceur Fait oublier l'humeur et l'injustice.
Oh! qu'il est doux cet âge du bonheur !
Je l'ai passé ce temps de l'esclavage; Mais en lisant cette histoire d'un page, Ainsi que mol peut-être mon lecteur Se souviendra des jours de son jeune âge.
Avant d'entrer sur le sol champenois , Le voyageur, qui de Soissons chemine Aux murs de Braîne, admire la colline Qui porte encore, au milieu de ses bois.
D'un vieux château l'imposante ruine.
C'était toujours sur le sommet des monts
Que se nichaient ^ ainsi que des aiglons ,
Ces ûers Barons qui partageaient la France.
Dans ce donjon^ que le temps a noirci,
Un descendant de nos Montmorenci
Sous Henri deux ûxa sa résidence.
Jamais seigneur n'aima plus la dépense :
Tout s'y trouvait , chevaux , meutes , faucons ,
Jeunes beautés et jeunes échansons,
Tous les plaisirs des champs et de la ville.
Notez encor qu'à ses désirs facile,
L'Hymen avait conduit dans ce séjour
Femme accomplie, et telle que l'Amour
Soir et matin l'enviait à son frère.
Mais la duchesse, à tout amant contraire,
N'aimait personne, excepté son époux.
Ce n'était pas une tendresse extrême :
Chacim de nous sait comme en France on aime,
Après un an, le mari le plus doux.
17ft COMTES RÉMOIS.
Le petit dieu qui commande à Cythère S'en courrouçait et brûlait de ses feux Un jeune page aussi beau qu'amoureux , Faisant sur lui retomber sa colère.
Depuis six mois, en secret consumé ,
Il n'attendait que le moment propice
D'ouvrir son cœur à cet objet aimé.
Ce moment vint. L'Amour, toujours complice
Quand il s'agit de tromper un époux,
A d'un tournoi fixé le rendez -vous.
Le duc s'y rend en pompeux équipage;
Mais Lusignan, c'était le nom du page,
Au premier vent qu'il a de ce départ ,
Se met au lit et feint d'être malade.
Il fallait voir vraiment avec quel art
Il sanglotait à chaque camarade
Qui, le croyant soufTrant et malheureux ,
Le consolait au moment des adieux.
Après deux Jours de feinte maladie , Il est debout et court plein de santé.
Je faux : le mal qui tourmente sa vie Est trop réel 9 quoique la Faculté Parmi ses maux ne Tait jamais compté.
Ce doux moment après lequel le page Tant soupirait, l'heure enfin de parler Sonne au château : le voyez-vous voler Jusqu'à la porte, et là, perdant courage.
Sans voir sa dame à pas lents s'en aller?
Mais à son sort l'Amour qui s'intéresse Le pousse enfin jusque chez la duchesse.
Elle était seule, et Lusignan tremblant, A sa pâleur, semble un convalescent Avec bonté la dame à côté d'elle Le fait asseoir, et lui témoigne un zèle Propre à calmer l'effroi du pauvre amant.
Le vermillon reparaît sur la joue
OÙ la duchesse a promené sa main :
« Votre santé, dit -elle, je l'avoue,
tt Depuis longtemps me cause du chagrin.
« Cet air rêveur plus encor m'inquiète :
a N'auriez -vous pas quelque peine secrète?
a Parlez sans feinte. — Un malheureux amant »
Répond le page, « occupe ma pensée.
« Car la beauté qu'il aime éperdûment
« Est noble et Hère, et lui, timide enfant,
(1 Dès qu'il la voit sent sa langue glacée,
« Et n'ose point parler de son tourment.
« n va mourir. — Bah! » reprit la duchesse ;
« Pourquoi se taire et craindre un vain courroux?
tt Le tendre aveu de l'amour est si doux,
« Que votre ami de sa belle maîtresse
« Aura merci, j'en ferais la promesse*
« — Eh bien I je suis cet amant malheureux, »
Dit Lusignan, u et vous devez. Madame,
« Me pardonner, si mon cœur amoureux
LE FAUCON. t79
u Ose à genoux vous déclarer sa flamme.
« Si mon amour peut offenser votre âme, « Je suis coupable, ordonnez de mon sort; « J'attends ma grâce ou l'arrêt de ma mort. »
A ce discours, la nobîe châtelaine
Soudain se lève , et, d'une voix hautaine.
Commande au page à l'instant de sortir :
« Bientôt le duc aura fait son voyage ;
« Mon premier soin sera de l'avertir
« Du zèle ardent que lui montre son page.
« Sortez, dit- elle, et ne paraissez plus.
« — Vous obéir, » dit Lusignan confus,
« Fut et sera toujours ma loi supréiùe.
« Si , malgré moi , par un fatal aveu ,
« J'ai pu blesser celle que mon cœur aime,
ft De la venger je prendrai soin moi-même;
« Dans quelques jours vous me plaindrez : adieu. »
Disant ces mots, il quitte la duchesse,
Se met au lit et fonne le dessein De fuir le jour et de mourir de faim.
Deux jours entiers, fidèle à sa promesse y L'amant s'obstine à pleurer et jeûner.
D'abord la dame avait de badinage Traité ce vœu; mais enfin son courage.
Qui va croissant, commence à l'étonner.
Dans le château la prompte Renommée
A publié que, du tournoi vainqueur.
Le duc revient, escorté d'une armée
De chevaliers témoins de sa valeur.
Avec fracas déjà le pont s'abaisse
Pour l'écuyer, qui vient à la duchesse
De son époux annoncer le retour.
L'ordre est donné de fêter ce grand jour.
Lusignan seul dans ce séjour ne veille
Que pour pleurer; quand, au pied de son Ht ,
Une voix douce a frappé son oreille.
A cette voix le page tressaillit;
Il se soulève, et, voyant sa maîtresse :
« Mes yeux, » dit -il, « ne me trompent -ils pas?
« Eh quoi! j'aurais, aux portes du trépas,
« Le doux plaisir de vous revoir, duchesse?
« —Cessez, » dit- elle, « un discours qui me blesse,
(' Je vous l'ai dit. Lusignan, levez -vous !
« Venez servir aujourd'hui mon époux ;
« Nous l'attendons. Je tairai vos offenses,
« Si le devoir ainsi que mes instances
« Peuvent enfin vous rendre à la raison. «
En soupirant le page lui répond :
« Combien! Madame, à mon cœur il en coûte
« A tous mes torts de joindre un tort nouveau î
« Bientôt la Mort, qui creuse mon tombeau,
« Mieux que le duc vous vengera sans doute ;
« Mais laissez-moi me flatter, énamourant,
« Qu'au souvenir du plus fidèle amant
« Vous daignerez accorder quelques larmes. »
18S CONTES BÉMOIS.
De Lusignan la voix pleine de charmes.
Cette pâleur, gage de son amonr.
Ses traits charmants, son respect, sa jemiesse, Tout conspirait à vaincre la duche^e ; Quand la trompette a du haut de la tour De son époux proclamé le retour.
Elle descend, et court à la grand'porte Fêter le duc et sa brillante escorte.
L'on a servi : nos joyeux chevaliers
De vin mousseux arrosent leurs lauriers.
Le duc en vain des yeux cherchait son page.
Le repas fait, lorsque pour le jardin
Chacun quittait la salle du festin ,
La dame à part prend le duc et l'engage
A visiter son jeune serviteur.
Le duc, frappé de l'extrême pâleur
De Lusignan, sur son mal l'interroge.
L'autre d'abord se répand en éloge
Sur les bontés qu'a pour lui son seigneur;
Et puis, mettant une main sur son cœur :
« Tout est fini ; la douleur qui m'oppresse
« Je le sens bien, ne se peut soulager.
« — Duc, il vous trompe, » interrompt la duchesse.
« Çà, Lusignan, avant que je confesse
« La vérité, promettez de manger.
« — Vous obéir fut toujours mon envie,
« Mais à manger je ne puis consentir.
« — Eh bien! sachez, il faut que je le die,
« Que le jour même où vous deviez partir
« Son mal n'était que feinte maladie;
« Que dans ma chambre entrant le lendemain...
« — Dans votre chambre! et qu'y venait -il faire?
« — Vous le saurez. Lusignan, poyr me taire,
« Répondez -moi, mangerez -vous enfin?
« — Un jour de plus qu'importe que je vive? »
Dit Lusignan; « ma blessure est si vive
« Que sans miracle on ne peut la guérir :
ISi CONTES RÉMOIS.
« Laissez en paix un malheureux mourir. »
Par tant d'amour la dame est attendrie;
Son but était d'effrayer Lusignan,
Et, s'il se peut, de le rendre à la vie
Sans consentir aux vœux de son amant.
Mais tout à coup, changeant de sentiment :
« Duc, apprenez, puisqu'il faut vous le dire,
« Que Lusignan voulait votre faucon.
a A ce dessein j'opposai la raison;
« Mais sur le page elle n'eut point d'empire,
« Et depuis lors ce jeune damoiseau
« S'en va mourir s'il n'obtient votre oiseau*
« — Quoi! » dit l'époux, « pour un faucon, Madame?
« J'en aurais cent qu'à mon cher Lusignan
« Il eût fallu les donner sur-le-champ.
« De ce refus mille fois je vous blâme!
« — Vous l'entendez, Lusignan , levez -vous;
« Je vous promets l'oiseau de mon époux. »
De Lusignan figurez -vous l'ivresse.
Ami lecteur, quand la bonne duchesse, Peut- être moins pour tenir sa promesse Que par amour, lui fit le lendemain Don de Toiseau dont il avait si faim.
Si je visite une ville inconnue, Je vais à pied et promène ma vue Sur l'écrlteau qui me nomme en passant Le pont, la place, ou lliôtel ou la rue.
Ce nom pour moi n'est pas indifiPérent :
Car si l'un d'eux rappelle à ma mémoire Un écrivain, un sage, une victoire, Leur souvenir me récrée en marchant.
Mais de nos saints la longue litanie, Patrons chéris de nos dévots aïeux, A des passants trop fatigué les yeux ; Donnons leur place aux talents, au génie.
Mariot, Nanteuil, Ponsardin, Lihergiér, Pluche, Colbert, d'Ablancourt et tant d'autres, Reims, de ta ville orneraient un quartier Mieux que saint Loup, saint Gille ou les apôtres. De tes savants fais un calendrier :
Voilà mes saints. Si Tune de tes plaques Aux étrangers nommait les frères Jacques, Ils sadûraient les rivaux de Goujon, Plus volontiers que saint Jean son patron.
Ces deux Rémois sur la place Saint -Pierre Avaient chacun leur modeste atelier.
L'aîné prit femme et n'eut point d'héritier.
L'autre voulant, s'il se peut, être père
Sans à l'Hymen livrer sa liberté,
Chargea l'Amour de régler cette affaire :
Ce dieu lui fit présent d'une beauté
Dont un prélat se serait contenté.
Neuf mois après, la belle avec mystère
Donna le jour à la jeune Isabeau,
Fille en tout point ressemblant à sa mère.
Ce bel enfant mit sa mère au tombeau.
Jacques longtemps en fut inconsolable :
Chez les époux le deuil a quelques pleurs,
Chez les amants il est vif et durable;
Isabeau seule allégea ses douleurs.
Il la voyait, dès ses jeunes années,
Dans l'atelier rire, jaser, grandir.
Et sous ses yeux occuper ses journées •
A se créer quelque nouveau plaisir.
Lui, se jouant des marteaux et des limes,
Changeait en bols et la Vierge et les Saints. 11 ût aussi des christs pour les Minimes, Les Cordeliers et les Dominicains :
Chaque chef-d'œuvre attira la pratique A ces couvents aussi biçn qu'au sculpteur.
De crucifix Jacques tenait boutique Pour tous les prix et de toute grandeur.
Déjà sa fille est dans Tâge où le cœur Jour et nuit parle; on sait ce qu'il demande, C'est un mari. Mais Jacques fait le sourd.
Si faudra -t- il à la fin qu'il entende.
Faute d'époux, Isabelle un beau jour Par passe -temps, sans consulter son père, Prit un amant, un charmant écolier, Non de ceux-là qu'on mène à la lisière; Le sien était un jeune bachelier, Maître en amour et cherchant écolière.
Edmond logeait vis-à-vis l'atelier,
De son balcon ses yeux plongeaient sans cesse Dans la maison qu'habitait sa maîtresse :
Il est si doux de se parler des yeux.
Les jours de fête étaient jours plus heureux : L'un près de l'autre assis pendant la messe, L'office entier ils marmottaient tout bas Propos d'amour que l'on n'entendait pas :
Jacque eût juré qu'ils disaient leurs prières.
Ces doux moments ne leur suffisaient guères : Que deux amants aient pour parler d'amours Des mois entiers, ces mois seront trop courts. Ceux-ci n'avaient qu'une heure par semaine, C'était trop peu. « Souffrez que, Jacque absent, » Disait Edmond, « ctez vous j'entre un moment. « Dans le saint lieu tout m'offusque et me gêne : « Autour de nous je ne vois que des gens « Qui, plus dévots, n'en sont que plus méchants, a Et je les crains par -dessus toute chose. »
La jeune fille, à ce qu'on lui propose Consent enfin, de peur des médisants.
Un soir qu'Edmond et la |eune écolière,
Seuls au logis, prenaient une leçon
Du dieu qui règne à Reims comme à Cythère,
Jacque à grand bruit fait gémir la maison.
« Où vous cacher, Edmond? Voici mon père
« Ah! s'il vous voit, redoutez sa colère,
« Elle est terrible. » A ces mots, le marteau
A de trois coups retenti de nouveau.
« Chère Isabelle, à ton père ouvre vite,
« Et, cette nuit, ne crains rien, si tu vois
« Que l'un des christs à ta voix ressuscite.
« Dans l'atelier je vais me mettre en croix. »
Tout en parlant l'amant se déshabille.
Et, sous sa croix cachant son mobilier,
Prend place au fond de l'obscur atelier.
La porte s'ouvre : « Eh ! pourquoi donc, ma fille.
(( Tardez- VOUS tant? » dit Jacque avec humeur.
c( Que vont penser notre abbesse et sa sœur
(( Que vous laissez comme moi dans la rue
« Une heure entière à faire pied de grue?
« 11 se fait nuit; prenez un chandelier,
« Et conduisez nos sœurs à Tatelier ;
« Voici ma sœur Tabbesse Carmélite
« Qui veut un christ. » La fille est interdite
A ce discours ; mais, crainte de soupçon,
Elle obéit en priant pour Edmond
Et maudissant Tabbesse et ses emplettes.
Celle-ci donc, ayant mis ses lunettes, Dans l'atelier entre avec Isabeau.
Voilà nos sœurs promenant le flambeau Sur tous les christs : nul n'échappe à leur vue. Il faut choisir; et déjà maintes fois Chacune avait, sans pouvoir faire un choix.
Des crucifix fait la sainte revue,
Ifi CONTES RÉMOIS.
Lorsqu'en an coin un Dieu mis à Fécart
De la novice a frappé le regard.
c Venez, ma mère, approchez la lumière
« De celui -cL Voilà bien votre affaire.
a Comme il est beau! que son visage est doux!
« Cest là le dieu qu'il faut au monastère.»
L'abbesse approche et fléchit les genoux.
Puis regardant le corps et la figure
Du crucifix, appelle le sculpteur :
« Ceci, dit -elle, est beau comme nature ;
« C'est un chef-d'œuvre, et qui vous fait honneur ;
« Mais il est nu : corrigez ça, mon frère, w
Jacque, étonné, de plus près considère
Le pauvre amant, qui contrefait le mort.
« C'est vrai,» dit -il, «je confesse mon tort;
« Mais attendez, je vais vous satisfaire, yy
Disant ces mots il s'armait d'un ciseau.
Quand l'écolier, que la peur ressuscite.
Debout se lève et soudain prend la fuite ;
Eu se sauvant il éteint le flambeau, Et, grâce à l'ombre, échappe sans obstacle.
Dans leur effroi, nos deux sœurs à genoux Ne cessaient point de crier au miracle.
« Miracle, soit, » dit le père en courroux ; « Mais, Isabeau, ce miracle m'éclaire ; « Comme nos sœurs, mettez -vous en prière, « Et dès demain je vous cherche un époux. »
D'où vient que Reims est la ville où Tamour Avec rhymen fait le mieux ses affaires?
C'est que régnant ensemble ou tour à tour Us sont unis comme il sied à des frères.
Au sieur Goussot, riche et vieux président^
La jeune Alis pour femme fut domiée.
Elle eût voulu que le dieu dliyménée
Lui donnât Paul, jeune et beau commandant :
L'avare hymen^ qui ne voit que l'argent.
Refusa Paul. Lors en femme prudente.
Prenant l'époux, elle garda l'amant.
Ce qu'elle ût, mainte dame à présent
Le fait à Reims sans être présidente.
Dans le quartier par le noble habité
Le président avait sa résidence;
Hôtel fort triste et fort peu fréquenté
Avant qu'Alis ne l'eût par sa présence
Rendu vivant. A ses pieds la beauté
Mieux que l'aimant jeune ou vieux nous attire.
Il est si doux d'être sous son empire
Que je renonce à vivre en liberté.
Le président aimait le jardinage.
Goût ordinaire aux hommes de son âge.
Dans le jardin un chalet isolé
Servait aux fleurs. L'amour en prit la clé
Pour ses amis, et Paul en fit usage.
Là, loin du bruit, et des regards jaloux.
Nos deux amants, gardés par la soubrette.
Fille à prix d'or qu'on rend sourde et muette,
Du paradis prenaient les avant -goûts.
Sur ses vieux jours Alis sera dévote :
Car, étant jeune, elle a du paradis
Pris le chemin. Filles, mettez en note
Qu'on n'y va point avec de vieux maris.
Nul n'est exempt de soucis dès qu'il aime.
L'amant heureux n'en a-t-il pas lui-même?
Paul attendait un soir au rendez -vous :
Les yeux fixés sur la chambre où demeure La présidente, il s'en prend à l'époux, Il le maudit. C'est un siècle qu'une heure.
L'heure suivante il se croyait trahi.
Son cœur blessé d'une si longue atlante.
Accuse Alis, quand il voit près de lui
Une fillette à la mise élégante.
Dans son maintien et sous son air fripon
On reconnaît Tofûce et le salon :
C'était d'Ails la jeune camériste.
« Ah! monsieur Paul, ma maîtresse est bien triste
« De vous savoir la nuit seul en ce lieu.
« Du Président elle fait la partie.
« Je viens, par ordre, avant la fin du jeu,
tt Quelques moments vous tenir compagnie. »
Paul tout d'abord maudit le messager :
C'était Alis qu'il voulait et non Lise.
Mais il regarde et puis il se ravise.
Il fait l'aimable et demande un baiser.
Lise est d'humeur à ne rien refuser :
Paul en profite, et le galant sur place
S'y prit si bien que son chagrin s'efTace.
Fiez -vous donc à la fidélité
De VOS amants, femmes jeunes et belles, Puisque l'attrait d'un peu de nouveauté Suffit souvent pour les rendre infidèles.
Lise à l'hôtel, les adieux étant faits, Rentre en courant. Mais déjà les valets Couvraient les feux et soufflaient les bougies. Le Président, à la fin des parties, A du sommeil ordonné les apprêts.
Tout magistrat se couche de bonne heure.
Souvent Ails dans le salon demeure Laissant l'époux se mettre seul au lit :
Mais pour ce soir il le lui défendit.
Car il avait quelque chose à lui dire.
Ce quelque chose un autre l'aurait dit Mieux que l'époux : notre amante en soupire.
« Adieu, » dit-elle, « adieu le rendez -vous. » Lise, au coucher que son devoir réclame, Entrait sans bruit au moment où l'époux
soi . CONTES RÉMOIS.
Avec humeur disait : « Morbleu! Madame,
« Dans un bon lit on est mieux qu'à genoux.
« Ce soir, de grâce, abrégez la prière,
« Vous finirez demain votre oraison.
« — Demain? Monsieur, et pour quelle raison? i
Dit au mari la jeune chambrière,
Fille ayant droit de tout dire et tout faire.
(( Laissez chacun accomplir son devoir;
« Et vous, Madame, ici Ton vous chagrine?
« Allez prier dans la chambre voisine,
a Votre oraison sera courte ce soir. »
Un bon avis ne doit tomber à terre.
La Présidente, aussi vive et légère Qu'est un oiseau quand il vole à son nid.
Court au jardin où l'amour fit son lit.
Mais il est vide. Alis revient chez elle Sans se presser, pour que l'époux dormît.
Sans bruit elle entre, et voit son infidèle
Qui, de rAmour allumant le flambeau ,
Croyait apprendre à Lise un jeu nouveau.
Pour beaucoup moins j'ai vu chercher querelle
A des maris, faire scandale et bruit;
Mais pas à Reims, la femme a trop d'esprit.
ft Hors de chez moi vous chercherez fortune , w
Dit -elle à Lise. Et puis d'un ton plus doux :
« Pour vous , Monsieur, le meilleur des époux ,
<( J'aurais grand tort de vous garder rancune
« D'avoir écrit sur le contrat d'hymen :
(( Vous aujourd'hui, moi peut-être demain. »
Non loin de Reims est un petit village Où le pasteur, aussi simple ç[ue sage, Veut que Ton suive à la lettre ses lois.
Les lois de Dieu. Ce bourg est dans les bois. Là, le saint homme avait une servante
Jeune, proprette, à Toeil un peu fripon.
Et plus que lui d'humeur accommodante :
Il était vieux et prêchait la raison.
Un beau matin Annette au presbytère Pour un péché gémissait prisonnière; Son directeur, la veille des Rameaux, L'avait surprise à manger des gâteaux Malgré le jeûne. « Ah ! » dit -il en colère, « Vous affligez l'Église notre mère; « Aussi, ma fille, il vous faut expier « Ce crime énorme; il faut jeûner, prier, « Afin d'aller, Tâme épurée et blanche, « Au saint banquet participer dimanche. »
Disant ces mots, il monte à son grenier Et met sous clef sa servante confuse.
Le lendemain, pour la pauvre recluse Jusqu'à midi force fut de jeûner.
L'homme de Dieu ne lui porte à dîner
• LE JEUNE ROMPU. i07
Qu'un peu de pain, lui donnant pour excuse
Qu'il faut punir son appétit glouton.
La triste Annette en l'écoutant, dit -on,
Dans le pain bis marquait ses dents d'ivoire,
Et du sermon chargeait peu sa mémoire.
Le jour suivant le pain de la prison
Était plus dur, la part était moins forte :
(( Demain encor nous la diminûrons;
ti Suppléez -y par le pain d'oraisons, »
Dit le pasteur en refermant la porte.
Annette seule : « 11 me fera mom*ir.
« Non sans douleur passera la journée,
« Et si demain ma pitance est bornée,
« Les autres jours que vais -je devenir?
« Oui, je mourrai sans avoir fait mes pâques,
« Si tu ne viens en prison me nourrir,
« Notre patron, bon et vaillant saint Jacques ! w
« — Qui donc m'appelle? Annette, est-ce bien toi? »
Dit une voix de la fllle connue.
a08 COIfTES BÉMOIS.
« On te disait de ces lieux disparue,
a Et ce propos m'avait glacé d'efiOroi.
« Mais, ouvre donc ! — Je suis en pénitence,
a Mon cher Jacquot, j*ai rompu l'abstinence ;
« Notre curé croit user d'indulgence
tt En me tenant sous les verrous huit jours
« Sans feu ni pain. Ami, sans ton secours
tt J'allais mourir. — Ne crains rien, sois discrète,
tt Dès aujourd'hui ta pénitence est faite. »
L'amant joyeux court chez lui s'enfermer Pour préparer le souper de Nanette.
Au beurre frais il a joint la galette; Et d'un jambon, ce point est à blâmer.
Qu'on ne devait entamer que dimanche.
Le pourvoyeur prend une forte tranche.
Songeant ce soir à la décarémer.
Lor8Ç[ue Morphée, à son heure ordinaire.
Touche en passant le seuil du presbytère.
Jacques, chargé du repas savoureux,
S'y rend sans bruit, et, prenant une échelle,
Par la fenêtre il entre chez sa belle.
Dans le désert, en faveur des Hébreux, Quand il pleuvait un mets pétri pour eux, Ils témoignaient leur gratitude extrême; La faim passée, ils se moquaient de Dieu Et de son pain, dit Moïse lui-même :
Pour le veau d'or ils lui disaient adieu.
Dans son grenier notre jeune captive, Loin d'imiter cette nation juive, A son repas ayant bien fait honneur.
En fut plus tendre envers son pourvoyeur.
L'amant s'en va. Seule Annette demeure. Sans s'occuper cette fois du pasteur.
Ni de son pain qu'il vient à la même heure Lui présenter, mais en plus faible part.
« Je l'ai, » dit -il, «diminué d'un quart.
« — C'est trop encor, » répond la pénitente : ft Je sens ma faute et j'en suis repentante; « Pouvez- vous point, mon père, par pitié, M En retrancher aujourd'hui la moitié?
« — Gloire à Jésus ! » dit l'homme de prière, « Ma fille, enfin chez vous la grâce opère. »
Elle opéra si bien avec l'amant, Qu'Annette osa refuser nettement.
Les jours suivants, le pain du presbytère.
Le bon croyant bientôt ne douta plus Qu'elle ne fût au nombre des élus, Quand le dimanche, à la fin du carême^ Ayant remis Annette en liberté, 11 vit, au lieu d'une figure blême.
Un teint vermeil, une fraîche santé.
Il va partout en criant au miracle; Chacun le crut sur la foi de l'oracle.
La sainte Annette, en ce jour fortuné,
Grâce à Jacquot^ et non pas à saint Jacques, Sans être à jeun et sans avoir jeûné, Eut le bonheur de faire enfin ses pâques.
J'aimai toujours les curés de campagne :
De cet amour j'ai sans doute hérité, Car mon grand -père à qui la Liberté Avait ravi ses biens et sa compagne , Prit la tonsure; et le bourg de Bretagne,
Qui regrettait son seigneur émigré,
Fut tout heureux de l'avoir pour curé.
Ce n*est pas lui dont ma miise s'occupe :
Quand il fut prêtre il avait soixante ans :
Or, à cet âge , on voit peu si la jupe
D'une servante a des plis séduisants.
Mais à trente ans il est bien difficile.
Même à qui doit enseigner l'Évangile,
De regarder d'un œil indifférent
Jeune fillette au minois agaçant.
Qui, pour servir, prend chez vous domicile.
A qui la faute? au pasteur? non vraiment;
Car, après tout, le pasteur n'est qu'un homme ;
Le vrai coupable, à mon avis, c'est Rome,
Qui, malgré lui, le force au célibat.
Sur ces coteaux dont le vin délicat Charme les yeux par sa mousse légère.
Un jeune prêtre à l'élégant rabat
Non loin de Reims avait son presbytère.
A ses dépens chez lui vivait sa mère.
Vieille et bossue. Il hébergeait aussi, Même un peu mieux , une jeune servante.
Fraîche, jolie et fort appétissante.
Du gros ouvrage une avait le souci.
C'était la vieille. A son ménage Annette Avait l'esprit bien moins qu'à sa toilette.
Souvent la mère à son iils s'en plaignait.
Mais à quoi bon? de qui plaît tout s'excuse.
Anne, à son tour, de paresse accusait La pauvre vieille, et le fils la croyait; Jeune maîtresse aisément nous abuse.
A ce partage inégal dçs travaux Qui suscitait tant de trouble au ménage.
Joignez encor l'article des cadeaux :
C'était bien pis! la vieille eût fait l'ouvrage, Non sans gronder parfois entre ses dentH,
SIO CONTES RÉMOIS.
Si comme Annette elle eût eu des présents ;
Mais il n'était dans ceci de partage.
Lasse à la un d'un dépit ignoré^
Chez les voisins elle alla porter plainte :
Et leur montrant son, jupon déchiré :
« Voilà mon lot ; celui d'Anne la sainte
« Est différent; mais je dirai toujours :
« Honneur vaut mieux que corset de velours. »
De ces propos ayant eu connaissance.
Le fils un jour, dans un moment d'humeur,
Lui dit : « Ma mère, avec trop de licence
« Vous censurez Annette et le pasteur.
« Je ne veux plus au logis de censeur;
« Allez au diable. » Une mère plus sage
Eût aisément pu conjurer Torage;
Mais par menace espérant le changer.
Elle répond d'un petit ton léger :
« Si l'on me chasse, à Reims comme au village.
« De votre Annette on connaîtra l'emploi.
« — Eh bien! partez; dans le cours du voyage tt N'oubliez pas ce qui s'est fait chez moi : tt Vos yeux jamais n'en verront davantage. )i
Du presbytère elle sort en fureur,
Arrive à Reims, et court chez Monseigneur.
Le cardinal était juge équitable :
« Demain, » dit -il, « je dois tenir les plaids;
« Et j'aurai soin d'y mander le coupable.
« Jusqu'à demain, ma fille, allez en paix. »
Dans la grand' salle, au temps marqué, la mère
Entre, et déjà voit aux pieds du prélat
Moines, abbés, le pasteur, le vicaire.
Hommes d'épée et gens de tout état.
Perçant la foule, elle arrive à grand'peine
Et dit tout bas le sujet qui l'amène.
Un archevêque était alors un roi.
Roi d'un pays que diocèse on nomme,
Dont le caprice avait force de loi;
C'était toujours caprice de saint homme.
« Femme, » dit -il, en fronçant les sourcils
« Point de pitié pour un si mauvais fils!
« Il faut punir, et je veux le suspendre. »
Ce dernier mot, qu'elle croyait comprendre
La fait frémir; c'est un arrêt de mort.
« Jésus ! » dit -elle, « eh quoi! l'on voudrait pendre
« Mon pauvre fils! Ah! sans doute il a tort;
« Qu'il soit puni î mais le pendre est trop fort. »
Dans le moment que la mère affligée
Songe au moyen, non plus d'être vengée,
Mais d'arracher son enfant au gibet,
Entre un abbé gracieux et coquet.
Content de lui, qui sur la compagnie
Jette au hasard un regard satisfait.
Soudain la vieille à haute voix s'écrie :
« Voilà mon fils ! » Aussitôt le prélat
Du doigt l'appelle, et, d'une voix sévère
« Est-ce en haillons qu'on doit vêtir sa mère, » Montrant la vieille , « alors qu'avec éclat « Vous habillez une indigne poupée?
« Ne croyez pas que ma bonté trompée « Le souffre encore ! » ajoutait le pasteur Quand l'accusé que ce reproche étonne, L'interrompant : « Depuis dix ans. Seigneur, (( Ma mère est morte, et je crois que personne « Ne fut jamais fils plus tendre et meilleur. » Puis, se tournant vers la femme bossue :
« Moi, votre filsl je n'ai pas cet honneur, « Et ne crois pas vous avoir jamais vue.
« — Ah! Monseigneur, l'enfant dénaturé, « Vient, devant vous, de renier sa mèrel <( — Prêtre maudit , dit le juge en colère , « Je te suspends de tout emploi sacré. »
Le chapelain, que la sentence accable.
Tombe à genoux, et, sans être coupable.
Demande grâce et feint le repentir.
Le cardinal se laisse enfin fléchiir.
« Relevez -vous, ma bonté vous pardonne ;
« Que votre mère, infirme, douce et bonne,
<( Retrouve en vous un enfant généreux;
u Rendez au moins ses derniers jours heureux.
a Allez. » Le prêtre humblement se retire
Avec la vieille attachée à ses pas. -
Sur son cheval il la met sans mot dire.
Se place en croupe et la tient dans ses bras.
Or, le voilà qui traverse la ville
Fort tristement pour gagner son logis.
Dans la campagne il n'a pas fait un mille
Que sur la route il rencontre le fils.
Lors il l'arrête , et selon leur usage :
« Frère, » dit -il, « où courez -vous ainsi?
a — Chez Monseigneur, » dit l'autre; « et ce voyage,
« A dire vrai, me cause du souci.
« — Voulez -vous suivre un avis salutaire? »
I/ARRAT ÉPISCOPAL. i2l
Reprit l'abbé , « remettez à demain ,
« L'air du palais aujourd'hui n'est pas sain.
« J'en ai la preuve. Instruit par un confrère
« Que pour punir un curé libertin
« Notre prélat doit me donner sa cure ,
« J'y cours gaiment. Mais, ô mésaventure!
« Il me condamne à loger et vêtir
« Comme un vrai fils cette femme étrangère
a Qui me soutient aussi qu'elle est ma mère.
« A leur caprice, à moins d'être martyr,
« 11 m'a fallu sur-le-champ consentir.
« — Frère, je plains d'autant votre infortune,
« Que je puis être encor plus malheureux, »
Dit le curé; « le prélat généreux
« Qui ce matin ne vous en donna qu'une,
« A moi, ce soir, pourrait en donner deux.
« Je n'irai pas. Mais, dites -moi, confrère,
« Seriez -vous fils à céder votre mère?
« Qui la prendrait, que lui donneriez -vous?
iiî CONTES RÉMOIS.
u — Ah ! plût au ciel que quelqu'un fût jaloux
a De ce bijou; ma foi, bien qu'économe,
« Je vous le dis Je ne plaindrais l'argent,
u Et tous les ans je baillerais la somme
« De trente écus, et je serais content.
« — Pour moitié prix, touchez : je suis votre homme, *
Répond le fils, « si la vieille y consent, r.
Puis vers sa mère aussitôt se tournant :
« Notre prélat s'est montré charitable
« En vous donnant ce matin un bon fils;
« Mais c'est trop peu pour l'état misérable
« Où je vous vois : acceptez le logis
« D'un autre enfant qui chez lui vous emmène.
« Quant aux habits , n'en soyez plus en peine :
« Les quinze écus de votre fils aîné
« Y pourvoiront, tout vous sera donné. »
De ce marché chacun se félicite :
Par là le fils, obtenant son pardon,
Voyait la paix rentrer dans sa maison; Et de la vieille enchanté d'être quitte Le chapelain , en comptant ses écus , Disait : a J'ai vu des prêtres vénérables « Que l'on citait pour actes charitables :
« Frère, aujourd'hui vous les avez vaincus. »