LA BATELIÈRE. S
a Nous reprendrons Robinson dans son lie, »
Criait gaiment le joyeux compagnon
Que menait Rose en une île voisine.
Eux arrivés, pendant qu'elle fait mine
Contre un rocher d'attacher son bateau ;
« Ami, » dit-elle, « au pied de cet ormeau
« Voyez un peu si Therbe ou la fougère
« N'est point humide. » A peine est-il à terre,
Qu'un coup de pied met la barque à vau-l'eau.
Le jeune comte, à qui la courte paille
Avait donné le pas sur le baron ,
Était sous l'orme, et pendant qu'il travaille
A faire un lit de fleurs et de gazon,
11 se disait : « Ma foi, je me sens homme
a A bien user aujourd'hui de mon droit ;
« Que Robinson, s'il le veut, fasse un somme,
« Je n'aurai pas si tôt fait qu'il le croit. »
Dans ce moment il se retourne et voit
Sur son bateau Rose au loin qui lui crie :
« Comte, sous l'arbre achevez votre lit, « N'épargnez pas Therbe tendre et fleurie, « Vous n'aurez point d'autre lit celte nuit. » Rose, en courant, arrive à son village.
Va chez le maire, et, sans rien déguiser, Lui dit comment elle a su mettre en cage Deux loups cruels prêts à la dévorer.
Le magistrat était prudent et sage.
Il va trouver nos hommes en prison :
a Vous êtes pris, et pris de bonne guerre.
« Votre vainqueur exige une rançon ; « De mille écus dotez la batelière, « Je vous délivre et promets de me taire. »
Chacun paya. Mais le secret, dit- on.
Fut mal gardé. Les enfants de la ville, Voyant passer le comte et le baron, Disaient entr'eux : a C'est le comte de Tlle, « Et son ami le baron Robinson. »
Reims aujourd'hui ne sacre plus les rois :
Son archevêque y perd maint bénéfice, Le noble aussi ; mais que perd le bourgeois S'il vend ses vins, ses draps, son pain d'épice, Tout aussi bien et plus cher qu'autrefois?
Sur cette place où deux fois la semaine Le laboureur cède aux Rémois son grain, Un épicier, nommé Jean Rigollin, Tenait boutique. Elle était toujours pleine De ces chalands qui, l'argent à la main, Ont un souris du marchand économe.
Bientôt le nôtre, en ce facile emploi.
Avait d'écus gagné si belle somme.
Qu'il eût pu vivre ainsi qu'un gentilhomme ; Mais du travail il aimait trop la loi.
Peut-être aussi l'argent de la pratique.
Bref, Rigollin trônait dans sa boutique.
Car il était pain -d'épicier du roi.
L'avare enfant, que l'Hymen on appelle, Qui va partout flairant les coffres -forts, A l'épicier, pour prix de ses trésors.
Avait donné femme charmante, et telle Que, même à Reims, la ville et ses dehors
N'en comptaient pas une qui fût plus belle.
Mais celle-ci n'avait que par devoir Pris le mari que lui donna son père.
Son cœur trop haut souffrait d'être épicière. Avant rhymen, chaque jour son miroir Lui répétait : « Quand on est si jolie, a A la noblesse il faut qu'on se marie, « On peut sans dot épouser un marquis.
Berthe au miroir accordait un souris.
Et l'on voulait qu'avec de tels esprits Elle vendît aux manants la réglisse, Le savon noir, la mélasse ou l'empois?
Non, non, jamais. Aussi ses jolis doigts Ne faisaient pas même un cornet d'épice.
Le bon époux, au gré de son caprice, La laissait vivre à sa maison des champs, Que près de Reims il fit bâtir pour elle. Chaque dimanche, avec amis, parents.
Il s'y rendait et prenait du bon temps.
Mais le lundi, toujours aussi fidèle A son devoir qu'il Tôlait au plaisir, De chez sa femme on le voyait sortir Avant.le jour, pour être à sa boutique A l'heure même où s'ouvre la fabrique.
De Berthe alors il n'avait nul souci :
Tout occupé de sucre et de cannelle.
Il oubliait que femme jeune et belle Dans un désert a des moments d'ennui.
L'ennui n'est point un mal imaginaire; Car trop souvent, à la beauté contraire, Il lui ravit les roses de son teint.
Peut-on blâmer la femme qui s'ennuie D'ouvrir sa porte au joyeux médecin Dont le remède, en dépit de l'Hymen, Doit la sauver de cette maladie?
Chacun connaît ce docteur, c'est l'Amour, Qui peut guérir plus de maux en un jour Que Galien n'a pu faire en sa vie.
L'Amour vit Berthe, et Berthe fut guérie.
Tous les matins, par ordre du docteur, Le jeune Alfred vient lui rendre visite.
Dès ce moment le désert qu'elle habite Est à ses yeux un séjour enchanteur.
Tout lui sourit, hors un jour par semaine :
C'était celui qu'avait choisi Tépoux ; Mais le plaisir que son amant ramène Les autres jours n'en était que plus doux.
Jean n'avait pas jusqu'ici connaissance Du changement qui s'était fait chez lui; 11 ignorait la joyeuse ordonnance Que le docteur donnait contre l'ennui. Mais, croyez- moi, cette heureuse ignorance.
Il l'eût perdue avant peu si l'Amour, Sage et prudent contre son ordinaire, N'eût défendu les visites de jour.
Lors on convint d'agir avec mystère;
32 CONTES RitMOIS
L'amant la nuit, quand Tépoux est absent, Devait frapper trois coups légèrement; Et répicière ouvrait sans bruit la porte.
Depuis un mois tout au mieux de la sorte Allait aux champs, quand l'amant étourdi.
Qui sur sept jours n'en a qu'un d'abstinence. Se trompe, et vient avec grande assurance Frapper la nuit du dimanche au lundi.
Minuit sonnait : Jean, dans son premier somme, Dormait. La femme, à côté du bonhomme, Dormait aussi, comme aussi leur enfant, Dont le berceau près d'eux est attenant.
Alfred, qui veille et grelotte à la porte.
Maudit Morphée, et du bruit de ses coups Imprudemment va réveiller l'époux, Quand du logis une voix claire et forte Se fait entendre : un lit qu'on agitait Bat la mesure; il écoute, on chantait :
« Dors, mon fils, pendant que ta mère a Par ses chants va chasser Tesprit.
« Il devrait savoir que ton père « Le dimanche est ici la nuit.
« Esprit, pour me plaire, « Ne fais pas de bruit ; « L'oiseau de Cythère « Demain fait son nid.
« — Femme, y> dit Jean que la chanson réveille, « Que dis -tu donc? — Je berce noire enfant, » Répond la femme; «allons, taisez -vous, Jean; « A mes chansons pourquoi prêter Toreille?
« C'est malgré moi que je chante aujourd'hui, « Vous sachant là; mais celui que je veille « M'en saura gré, j'ai calmé son ennui, « Dormons. » L'amant, qui dans chaque parole Trouvait un sens inconnu du mari.
Voit son erreur, maudit sa tête folle, Et de ces lieux au plus vite ayant fui,
3i CONTES RÉMOIS.
Il rendait grâce à sa belle maîtresse Qui l'avait su tirer d'un mauvais pas.
Même une Agnès, pour sortir d'embarras, A dans son sac plus d'un tour de finesse.
Le lendemain, l'esprit qui court la nuit.
Fidèle à l'heure, était chez l'épicière, Et dans ses bras, il chantait au petit :
« Enfant, pour me plaire,
« Ne fais pas de bruit ;
« L'oiseau de Cythère
« Ici fait son nid. »