‹ Les contes rémois (volume 2)Chapitre 6 sur 33 · DE PAR LE ROI · texte numérisé non relu

DE PAR LE ROI

Que de l'alcôve, où l'abbesse et ses charmes Dormaient en paix, une fille en émoi S'élance et crie : « Ah! grâce pour l'abbesse, « Monsieur l'archer, prenez plutôt sa nièce, « Voici mon lit. — Et pourquoi donc pas moi ? a Petit serpent, » dit l'abbesse en colère, « A mon devoir me voit -on la dernière?

« Venez, Monsieur, si c'est de par le roi. »

Sur le penchant de ces coteaux vineux Qui du Rémois flattent au loin les yeux, Est un gros bourg dont la route escarpée, Bien que royale, est surtout fréquentée

ÂO CONTES EÉMOIS.

Par les rouliers au pas pénible et lent.

Jean^ de ce bourg le maréchal ferrant.

Dès le matin pour eux chaufiait sa forge; Et leurs chevaux, mangeant Tavoîne ou Forge, Étaient par lui ferrés en un moment.

Adroit et fort, il ne craint pas l'ouvrage.

Jeanne, sa femme, a le soin du ménage; n arrivait pourtant que Jeanneton, Quoique petite et de douce figure.

Frappait l'enclume à l'envi du garçon, Quand son mari s'absentait d'aventure.

Aussi l'argent pleuvait à la maison, n en tombait de deux sources amies :

L'une est travail, et l'autre économies.

Mais Jeanneton, qui n'avait que vingt ans, Aurait voulu que Jean, moins économe.

Lui fit parfois quelques petits présents.

Elle en parlait; c'était en vaiQ : notre homme Ne portait point de cadeaux au bilan ;

LE BON COUSIN. 4f

Rien pour sa féte^ et rien au jour de Fan.

C'en fut assez pour troubler le ménage.

A se venger d'un mari si vilain

Jeanne s'occupe. Après mûr examen.

Elle adopta le parti le plus sage,

Celui dont femme abuse fort souvent,

Même au village : elle prit un amant.

Comme elle était jeune et de bonne affaire.

Chacun l'aimait et cherchait à lui plaire.

Curés aussi; parmi les amoureux.

Ce sont souvent les plus prêts à bien faire.

Un bon cousin, fut cet amant heureux.

Le matin donc, qaand la forge illumine,

Maître et valet allant battre leurs fers,

Paul, le cousin, de la maison voisine

Prêtait l'oreille, et dès qu'il entendait

Le bon accord du maître et du valet ,

Vite il courait éveiller sa cousine.

Là, notre amant, au bruit des deux marteaux,

i2 CONTES RÉMOIS.

Sur une enclume où l'Amour aime à battre, Forgeait aussi de petits maréchaux.

A ce travail il ouvrait comme quatre.

Lorsque l'Amour visite une maison,

Tout s'embellit. Aussi le forgeron

Chez lui voyait un changement notable :

Jeanne, si vive et d'humeur peu traitable,

Était pour lui douce comme un mouton.

Lui-même aussi, sans savoir la raison,

Devint plus gai. D'autres disent encore.

Qu'à la Saint -Jean, mais ceci je l'ignore.

Il aurait fait à sa femme un présent.

Quoi qu'il en soit, chacun vivait content,

L'époux, la femme et le jeune galant.

Quand, un matin, le curé du village.

Beau prestolet par Jeannette éconduit.

Rencontra Jean. 11 l'arrête et lui dit :

« Jean, mon ami, vous montrez - vous bien sage

tt En hébergeant Paul du soir au matin?

a — Eh! pourquoi non? Curé, c'est mon cousin.

« — Voilà le mal, car chez vous il cousine^

« Chacun en glose et cela me chagrine.

« Mais si c'ei^ bien, j'ai tort de m'obstiner.

« Laissez donc Paul jour et nuit cousiner. »

Ce dernier mot donne à Jean de l'ombrage;

11 court chez Paul, et, fronçant le visage :

« Tout entre nous, » lui dit-il, « est changé.

a On parle mal de toi dans le village :

« Plus de visite. Allons, prends ton congé !

« Je ne veux plus chez moi de cousinage. »

Paul, qui craignait son robuste parent,

A cet arrêt se soumit sans munnure ;

Mais pour la femme il en fut autrement.

Dès qu'elle sut les propos de la cure.

Elle pleura, gémit et fit serment

De se venger de l'homme à la tonsure.

Huit jours après, le curé du hameau

En bon pasteur visitait son troupeau; Chez Jeanne il entre^ et la voit si gentille Qu'il s'enhardit : a Faisons la paix^ ma ûlle^ « Et, si tu veux, signons-la d'un baiser?

« — Plutôt deux qu'un, dit la bonne commère : « A son curé peut -on rien refuser? »

L'autre, qui croit que la femme est sincère.

S'approche, et prend des baisers sans compter. Pour éprouver sa charité chrétienne.

Il va plus loin. La femme l'arrêtant :

« Y pensez -vous? et si Jean nous surprend !

« Ah ! le matin, avant que le jour vienne,

a Quand mon mari forge avec son garçon

« Mais chut! partez, voici le forgeron. »

L'abbé parti, Jeanne change de rôle, Fait l'affligée et verse quelques pleurs :

Femme à son gré peut pleurer sans douleurs, a Qu'as -tu? » dit Jean, lui frappant sur l'épaule. a Poiu'quoi pleurer? Le curé sort d'ici ;

« De tes péchés le nombre a- 1- il grossi?

« Jeune pasteur a fort peu d'indulgence ;

« Il t'a grondée^ et je lis dans tes yeux

« Qu'il t'a donné trop forte pénitence.

« — Vous riez, Jean; si vous saviez l'ofTense,

« Pour votre honneur vous seriez furieux.

« Mais non, j'ai tort de rompre le silence.

tt Car, après tout, ma chambre a des verrous

a Pour l'empêcher de venir me surprendre

t< Quand sur l'enclume il entendra vos coups,

« Et j'ai bon ongle aussi pour me défendre.

« — Quoi ! le curé voudrait te prendre au lit,

« Lorsqu'au matin, je vais battre à la forge ! »

S'écria Jean. « Attends, prêtre maudit,

« Je cours chez toi te sauter à la gorge.

« — Gardez- vous- en ! » dit Jeanne : « il le nierait.

« Mais voulez -vous en avoir le cœur net?

tt Laissez-le faire. — Oh ! que nenni, ma mie,

« S'il te prenait dans ton lit endormie?

¥ Oa TC€t â Tîfie en nuîheiir arriver!

« — Ormo Uj^ qm ne peux rîoi comprenâre !

• Ce n'est pas moî qœ Yàïàé &M surprendre ; « f^mdant qu'an lit tûik serez à fattendie,

« HfÂy da gamm je doublerai les ooops.

« — Ah! je compraids^ » dit en riant Tépoux;

• Je reste an lit la grase matinée.

• Gare an curé sll vioit me cherancher !

• Car il n'a point monté de haqnenée

• Si peu docile et si rude an toucher. »

Le lendemain, au lever de l'aurore.

Dame et valet du bruit de leurs marteaux Ont de la forge éveillé les échos.

Lors le curé, qm sommeillait encore Malgré l'amour, jugeant sur double coup Qu'on bat à deux, s'en vient à pas de loup, N'ayant sur lui qu'une robe légère,

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Se mettre au lit auprès du forgeron, Qu'il prend pour Jeanne. méchant Cupidon, Voilà tes jeux ! Va conter à Cythère Qu'à peine au lit, le pasteur imprudent, Sautait sur Jean comme un loup sur sa proie.

Mais le mari, dans ses bras l'étouffant.

Lui dit : «Curé, modérez votre joie; « Qui rit trop fort pleure après bien souvent, c( Vous l'allez voir.» Jean, sourd à sa prière, Appelle à lui sa femme et son garçon.

Leste et joyeuse arrive Jeanneton Le bras armé d'une forte lanière.

Qui fit son jeu sur le dos du pasteur.

Jeanne a bon bras, elle agit de grand cœur, N'étant jamais à frapper la dernière.

Qu'à se venger le beau sexe est heureux !

Eh! pourquoi non? C'est le plaisir des dieux. Quand la leçon fut jugée assez forte, Jeanne, en mettant le coupable à la porte,

Lui dit tout bas : « Curé, retenez bien « Qu'un bon cousin, fût -il ou non germain u Est nécessaire à la paix du ménage ; « Il en faut un : aussi tout mari sage « Dans ses amis a toujours un cousin. »

Un villageois, pour régir sa maison.

Prit femme jeune et servante fort sage, Belle pourtant; Marie était son nom.

La paix régnait au sein de son ménage.

S'il a la paix un époux est heureux.

Il rétait donc avant d'être amoureux,

Comme Abraham, de servante jolie.

Las de pain blanc, an pain bis de Marie

Il veut toucher comme plus savoureux ;

Mais celle -ci, que l'époux contrarie

Et pousse à bout, vient d'un air affligé.

Son paquet fait, demander son congé .

La femme dit : « Je te croyais plus sage.

« Toi! nous quitter? et pour quelle raison?

« Ne suis -je pas facile en ma maison?

« Désires -tu, ma fille, un plus fort gage?

« Soit : trente écus avec ton gai visage

« Pourront un jour tenter quelque garçon.

« Mais quoi! des pleurs? avec moi sois sincère;

« Sur ce départ, Marie, expliquons -nous.

« — Vous l'ordonnez, je ne puis plus me taire, »

Répond Marie : « eh bien ! c'est votre époux

K Qui veut de moi ce soir un rendez -vous.

« Plutôt mourir que de faire à Madame « Un pareil tort! — C'est bien, » lui dit la femme, « Ton cœur est bon, je l'avais bien jugé.

« Mais du perfide il faut que je me venge :

« Cours, et dis -lui que, ton esprit changé, « Pardon sonnant, tu l'attends dans la grange. « — Mais quoi. Madame, y faudra-t-il aller?

« — Auparavant tu viendras me parler. »

La jeune fille avec malice et grâce Fit son message et fut tôt de retour.

L'époux joyeux, ne tenant plus en place.

Va jusqu'au soir promener son amour.

Chemin faisant, Marie oflre à sa vue Mille beautés dont il fait la revue ; A son esprit se présente, à son tour.

Sa femme aussi de mille attraits pourvue.

Le repentir vient frapper à son cœur, il le reçoit, et content de lui-même :

« J'allais, » dit- il, a d'une femme que j'aime, « Pour un caprice exposer le bonheur !

« Le rendez -vous maintenant m'embarrasse. »

Dans le moment, Jean sur son cheval passe; Jean, de son maître en secret le rival, Jeune, bien fait, gouvernait l'écurie.

Lors il rappelle, et d'un ton amical :

« Voudrais -tu bien, Jean, épouser Marie?

« Va dans la grange, et surtout ne dis mot :

c< Demain matin je compterai la dot. »

Le garçon part. L'autre à pas lents chemine

Vers sa maison. Mais seule en sa cuisine

Il voit Marie : « Eh quoi ! » lui dit l'époux,

« C'est donc ici qu'était le rendez -vous?

« Tu me trompais? — Moi, je suis dans la grange

« Et de Monsieur j'attends une louange,»

Répond Marie ; (c allez plutôt y voir,

« Vous y pourrez faire votre devoir

a Avec Madame et calmer sa fm*ie. »

A ce discours^ le mari stupéfait

Comme un trait part, frappe à la grange et crie :

« N'y touche pas, Jean ! ce n'est point Marie.

« — Marie ou non, » lui répond Jean, « c'est fait ! »

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