‹ Les contes rémois (volume 2)Chapitre 7 sur 33 · ENNEMI DE LA FOULE · texte numérisé non relu

ENNEMI DE LA FOULE

En chaire, un jour, certain prédicateur, A vingt dévots pour lesquels il s'enroue, Disait : « Je veux que monsieur Bourdaloue, a Qui, l'an dernier, a touché votre cœur,

« Pour ses sermons mérite qu'on le loue ;

« Mais l'orateur véhément et pieux

« N'en mit pas moins le désordre en ces lieux :

« Pour l'écouter, et la mère et la fille

« Abandonnaient le ménage et l'aiguille;

« Le magistrat désertait le palais;

« Et le marchand, contre ses intérêts,

tt A leur exemple avait clos sa boutique.

« Que vous dirai -je ? enfin sous ce portique

« S'entre-poussait tout un peuple en émoi.

« Mais cette année il est bien doux pour moi,

« Malgré l'envie obstinée à me mordre,

(( D'être certain que chacun est chez soi,

« Et qu'à ma voix tout est rentré dans l'ordre. »

J'entends bien dire à de malins esprits ^ Que c'est la peur de Satan et des flammes, Chez les chrétiens, qui mène au ciel les âmes, Et non l'attrait qu'on goûte en paradis; Mais moi^ qui suis aux dévots charitable,

Je crois Tamour, dont leur cœur est épris, Au moins égal à la frayeur du diable.

Un fabricant nommé Michel Lebon, Homme fort simple et vivant d'oraison, Du paradis avait si grande envie Qu'il en séchait. Sans cesse de ses vœux Il fatiguait et les saints et Marie Pour avoir place un jour à côté d'eux ; L'étroit chemin qui conduit l'homme aux cieux N'est pas aisé : l'Église offre des guides Dont nous payons les pas dévotement.

Du saint argent les moines sont avides, Et le Rémois ne plaignait pas l'argent.

Bref, pour avoir entrée au firmament, 11 eût donné négoce et patrimoine.

Même sa femme. On me dira qu'un moine Des dons eût pris la moitié seulement.

Laissant la femme, encor qu'elle fût belle.

Je n'en crois rien : tout ce qu'on lui donnait, Et souvent plus, un moine le prenait.

Six ans étaient que la triste Isabelle Portait le nom de madame Lebon, Mais des plaisirs que l'Hymen préconise Elle avait eu si faible part, dit -on, Qu'au paradis pour vierge on l'aurait prise, Ou peu s'en /aut. Le trop dévot mari Ne lui parlait jour et nuit que des anges.

Des chérubins au visage fleuri.

De saint Michel son patron favori, Dont môme en rêve il chantait les louanges :

Michel Lebon avait peur de l'enfer, Et le vainqueur de l'affreux Lucifer Était pour lui le premier des archanges.

L'esprit au ciel, dès qu'il était couché.

Il s'appliquait, soit à compter les vierges Du paradis, soit à vouer des cierges.

Pour que du lit il sortît sans péché.

A ses côtés la dolente marchande Avait un saint, et tel que la Légende N'en comptait pas de plus sanctifié.

Sa sainteté ne se faisait scrupule Des longs soupirs de sa triste moitié, Qui se tournait la nuit, c'était pitié.

Fi! d'un mari si dévot, si crédule.

Jeunes beautés qui cherchez des époux.

Chez nos Lebon n'entrez point en ménage.

Si vous voulez goûter en mariage Ce que l'hymen a pour vous de plus doux ; Ou bien suivez l'exemple d'Isabelle, Qui, d'un mari n'ayant que le semblant.

Prit un galant. Il en est qui, mieux qu'elle. Ayant l'époux, prennent aussi l'amant.

Pour mieux vaquer à ses longues prières, Lebon laissait le soin de ses affaires A Victor Blin, jeune et discret commis.

Qui, bien rasé, toujours propre et bien mis,

Menait de front l'amour et la fabrique.

Le jour entier il courait la pratique.

Vendait, payait, surveillait l'ouvrier;

Et quand le soir avait clos l'atelier.

Près d'Isabelle, à l'attendre fidèle.

Il accourait, et passait avec elle

De doux moments, mais qui duraient trop peu.

Michel un soir étant à prier Dieu,

Le beau commis supplia sa maîtresse

De lui donner, sur le coup de minuit.

Pour mieux causer, la moitié de son lit;

11 priait bien, la belle y consentit ;

D'un doux baiser l'on signa la promesse.

Comme il sortait, l'époux rentre, et, joyeux.

Montre à sa femme un chapelet d'ébène

Qu'un frère lai du couvent des Chartreux,

Pour cent écus lui vendit, non sans peine :

« Ces grains» dit -il, a sont du bois de la Croix.

(t Par sa vertu, des moines bien connue,

tt Du paradis je dois avoir la vue,

tt Si chaque nuit, au moins, pendant un mois,

« J'ai récité mon chapelet dix fois :

a Dix fois sans faute et sans qu'un grain s'oublie.

a — Ah! mon mari, vous perdez la raison, »

Reprit la femme, « et certe à Charenton

(( Il est des gens moins atteints de folie.

(( Car, entre nous, est-ce donc pour prier

« Qu'un lit est fait? Je n'y veux pas veiller

(( Pour n'y rien faire. Aussi, ne vous déplaise,

tt Un lit de camp est dans ce cabinet;

tt Là, vous pourrez, seul et tout à votre aise,

« Y défiler votre long chapelet.

« — Soit, » dit l'époux, tt je serai moins distrait. »

Dans les couvents minuit sonnait à peine, Que Victor entre, et marche à petits pas Vers Isabeau, qui lui tendait les bras.

Et comme lui retenait son haleine.

Heureux amants, goûtez bien un plaisir D'autant plus doux qu'on le prend en cachette ! Mais, Isabeau, modérez ce soupir.

Et, s'il se peut, soyez donc plus discrète !

Vous oubliez qu'une faible cloison Est entre vous et le voisin qui prie.

Et que vos jeux troublent son oraison.

Michel enfin s'interrompt et lui crie :

a Femme, as -tu donc, ce soir, le diable au corps,

« Pour t'agiter d'une façon pareille?

« A n'ouïr pas je fais de vains efforts;

« Mais dès qu'au bruit j'ai pu fermer l'oreille,

« Une secousse, en ébranlant mon lit,

« Vient, malgré moi, distraire mon esprit.

« Si bien qu'enfin, le dirai -je à ma honte?

« De mes pater je ne sais plus le compte.

« Finiras -tu ce vacarme maudit?

« — mon mari, prenez part à ma joie, »

6i CONTES RÉMOIS.

Répond la femme, « et n'ayez pas regret

(t D'avoir perdu peut-être un chapelet.

« Priez plutôt le Ciel qu'il vous envoie

« Contentement si doux, que même encor

« En vous parlant je me sens toute émue.

« A peine au lit, j'invoquai saint Victor

« (Car votre exemple et vos vœux m'ont vaincue),

tt Et saint Victor, d'un air tendre et bénin,

tt Du paradis m'a montré le chemin.

« Mais savez -vous qu'il est si peu d'obstacles .

« Sur ce chemin que saint Victor a pris,

tt Qu'en vérité je crois que, sans miracles,

« Un bon mari pourrait toutes les nuits

« Avec sa femme aller en paradis! »

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