LE PARADIS
Je n'en crois rien : tout ce qu'on lui donnait,
Et souvent plus, un moine le prenait.
Six ans étaient que la triste Isabelle
Portait le nom de madame Lebon,
Mais des plaisirs que l'hymen préconise
Elle avait eu si faible part, dit-on.
Qu'au paradis pour vierge on l'aurait prise.
Ou peu s'en faut. Le trop dévot mari
Ne lui parlait jour et nuit que des anges,
Des chérubins au visage fleuri.
De saint Michel, son patron favori,
Dont même en rêve il chantait les louanges :
Michel Lebon avait peur de l'enfer,
Et le vainqueur de l'affreux Lucifer
Etait pour lui le premier des archanges.
L'esprit au ciel, dès qu'il était couché,
11 s'appliquait soit à compter les vierges
Du paradis, soit à vouer des cierges
Pour que du lit il sortît sans péché.
A ses côtés la dolente marchande Avait un saint, et tel que la légende N'en comptait pas de plus sanctifié.
Sa sainteté ne se faisait scrupule Des longs soupirs de sa triste moitié Oui se tournait la nuit, c'était pitié. Fi ! d'un mari si dévot, si crédule.
Jeunes beautés qui cherchez des époux, Chez nos Lebon n'entrez point en ménage, Si vous voulez goûter en mariage Ce que l'hymen a pour vous de plus doux ; Ou bien suivez l'exemple d'Isabelle, Qui, d'un mari n'ayant que le semblant, Prit un galant. Il en est qui, mieux qu'elle. Ayant l'époux, prennent aussi l'amant.
Pour mieux vaquer à ses longues prières, Lebon laissait le soin de ses affaires A Victor Blin. jeune et discret commis.