‹ Les contes rémoisChapitre 26 sur 98 · LE SOLÉCISME · texte numérisé non relu

LE SOLÉCISME

A cette époque où vers le pédantisme Le peuple docte était si fort enclin, Qu'un tel savant d'un péché libertin 8e courrouçait moins que d'un solécisme. Cujas, h Bourse, interprète des lois.

Voyait courir maint élève h sa voix.

Le maître absent, l'Amour tenait école

Dans sa maison ; ' ce nouveau docteur.

Non moins subtil, voyait à sa parole

Courir aussi plus d'un jeune auditeur.

Un jour sa fille, on la nommait Thérèse,

Comptant à peine un an par-dessus seize,

Sur son châlit avec un bachelier

Etait au bout de sa troisième thèse,

Quand le père entre et surprend l'écolier.

Lui, pour ses jours prêt à demander grâce :

« Je disais bien, Thérèse, qu'il fallait

« Que j'aille au droit. — Dites-donc que j'allasse, »

Répond le maître. « Un présent ne se met

» Jamais, Monsieur, après un imparfait. »

LA CONFESSION SUPPRIMEE

Le ciel sur nous eu aveugle dispense Maux et plaisirs, et trop souvent le mal De son côté fait pencher la balance ; Les plus heureux ont le partage égal.

Un des curés que nourrit la Champagne.

Cette Champagne où moines blancs et noirs Avaient jadis de nombreux vendangeoirs, A table, un soir, seul avec sa compagne, A cœur ouvert parlait de son état.

Il fait d'abord l'éloge de sa cure ; Puis il s'en plaint, peut-être outre mesure. C'est notre usage : aussi, fùt-il prélat, La part du blâme eût été la plus forte.

a Enfin, dit-il à sa servante accorte.

« Bons et mauvais repassons tous les mois.

« Marque les bons, Justine, avec tes doigts.

« Moi les mauvais, et voyons qui remporte.

« Janvier, ma mie, a par un jour heureux

« Commencé l'an; il faudrait bien des peines

« Pour l'effacer, c'est le jour des étrennes.

« Je n'ai pas bu tout l'hautvillers mousseux

« Dont le voisin m'a donné dix bouteilles.

« Ce matin -là, Perrinette aux yeux bleus

LA CONFESSION SUPPRIMÉE. si

ii Me dit : u Curé, j'apporte les oreilles

ti De notre porc, et de plus un jambon

« Que je \ais pendre à votre cheminée. »>

« Justine, allons, pour plus d'une raison.

« Tu dois marquer ce mois de bonne année.

« Passons à l'autre. Il ne faut pas s'y lier :

« Le mal, le bien, s'offrent dans février.

« S'il a l'odeur des trois jours gras que j'aime,

« Il est bientôt escorté du carême.

« Pour être juste, abstenons-nous tous deux

« De le compter el laissons-le douteux.

« Mars est mauvais; chez lui rien d'équivoque :

« Pour un curé c'est la plus rude époque.

« Oh! quel ennui d'aller, dès le matin,

<( Dans son église, au travers d'une grille,

« Les pieds glacés, écouter femme ou fille

« Disant sa coulpe et celle du prochain !

« Dans ce saint mois chaque jour me chagrine,

« Et pour lui seul je mettrais bien deux doigts. »

8i CONTES RÉMOIS.

En poursuivant ainsi de mois en mois

11 se trouva que sur ses doigts Justine

En comptait deux de moins que le pasteur.

Cinq doigts de bon contre sept de malheur!

<( Oh ! oh ! dit-il, pour être heureux sur terre

« Partage égal est au moins nécessaire.

» Il faut, ma fille, aviser au moyen

« De rendre bon un des doigts de ma main.

« Voici venir ces longs jours de carême.

« Jours de confesse et jours d'affliction;

« Si j'obligeais la dévote elle-même

« A renoncer à la confession,

« D'un mauvais doigt j'en aurais fait un bon. »

Dans ce dessein il monte un jour en chaire.

Et dit après une courte prière :

« Mes chers enfants, l'homme, et par l'homme encor

« J'entends la femme, est faible de nature;

« Tenté du diable on cède sans effort ;

« De là péchés plus hideux que la mort :

LA CONFESSION SUPPRIMÉE. 83

« lin seul sufiii pour rendre l'âme impure. « Mais pour sauver du feu sa créature « Dieu, mes enfants, a fait un tribunal u Qui purifie et guérit de tout mal.

n La jeune fille, hélas! trop confiante, « Pleurant sa faute et son amant trompeur, « Court à confesse et. revient innocente; « Absous d'un vol, vous n'êtes plus voleur. « Point de péché dont on ne vous exempte. « Mais, pour jouir d'un bien si précieux, « Mettons de l'ordre, et tout en ira mieux. « Je veux d'abord que la sainte semaine « Soit consacrée à cette œuvre chrétienne ; « De plus, ses jours en nombre étant égaux « Aux sept péchés qu'on nomme capitaux, « Chaque péché, dans l'ordre que l'Eglise '( L'a désigné, doit seul avoir son jour, « Et tous les ans revenir à son tour ; « Suivez-moi bien, de crainte de méprise.

« Les orgueilleux seront absous lundi ;

« Mardi, l'envie; il est bon que justice

« Aux libertins soit faite mercredi ;

« Jeudi, viendra le tour de l'avarice ;

<( A nos gourmands il faut le vendredi ;

u Pour la colère admettez samedi ;

<( Et le dimanche, une heure avant la messe,

« Au tribunal j'attendrai la paresse. »

Là, le curé terminant le sermon.

Leur donne à tous sa bénédiction.

Le lundi saint de courir à confesse Nul n'est tenté : car, qui voudrait, tout haut D'un sot orgueil accuser le défaut?

Si la dévote, au détour d'une rue.

Levant les yeux, aperçoit son pasteur. Vite elle passe et craint qu'on ne l'ait vue, Le jour d'envie, avec son confesseur.

Le mercredi, le jour de la luxure.

LA CONFESSION SUPPRIMÉE

( '.Y-lait à qui fuirait loin de la cure. Dans sa maison, jeudi, se tiendra Jean, Jean l'économe a peur que l'on ne dise : « \ oici l'avare, il se rend à l'église. » Nul n'est colère, et pas un n'est gourmand. Ce bourg enfin n'avait plus aucun vice. Il ne comptait pas même un paresseux.

Le bon curé vint, par cet artifice, A bout de rendre un mauvais mois heureux.

LE BON HOTELIER

De son métier quand un homme est épris Il le fait bien : aussi je lui pardonne La vanité que le succès lui donne.

Tous les métiers à vrai dire ont leur prix. Celui de prince (hélas! tout dégénère)

N'est plus si doux, ni si facile à l'aire; Mais après tout il n'est pas sans profits.

Un hôtelier, qui pour vertu première Avait vraiment l'amour de son état, Tenait à Reims l'hôtel de la Rosière.

Flamberge, actif, honnête et délicat, Voyait chez lui la robe et la finance, Les grands seigneurs et les simples commis; Mais à ses yeux tous étaient des amis. Selon leur bourse il réglait la dépense Avec tant d'art que chacun en partant, Le prix soldé, disait : « Je suis content. » Pour son enseigne en prenant la Rosière, Le Champenois avait double raison : Plaire à sa femme en rappelant son nom ; Et comme Rose était belle hôtelière Il s'était dit : « Qui Rose un jour verra « De mon enseigne aussi se souviendra. »

LE HON HOTELIER. 89

Flamberge, un soir, Fumait devanl sa porte; Vient un courrier : « Monsieur, dit-il, j'apporte

« Une nouvelle agréable pour tous;

« Le fils du roi sera bientôt chez vous. »

L'hôte, à ces mots, qu'un noble orgueil transporte,

Sonne la cloche, appelle tousses gens.

Et donne à tous des ordres différents.

De son côté lui va de place en place,

Commande, agit, voit si les lits sont faits.

Le couvert mis, le Champagne à la glace.

En un clin d'œil l'hôtel est un palais.

Le prince arrive, et Rose endimanchée

Gaîment le mène à son appartement.

Rose est jolie et son hôte est galant :

D'un compliment Rose n'est point fâchée.

Au compliment on ajoute un baiser;

Pour un baiser doit-on se courroucer?

Elle rougit. Fille prudente et sage

En pareil cas ne fait pas davantage.

Mais Monseigneur devient entreprenant ;

Il est aimable, il est jeune, il est prince.

Femme à Paris jamais ne se défend

Lorsqu'à ses pieds tombe un royal amant :

Peut-il en être autrement en province?

Au fils du roi Rose à la fin se rend,

Elle est princesse. En ce moment notre hôte,

Ne voyant pas sa femme revenir,

Craint qu'un valet n'ait commis quelque faute.

Court chez le prince, et, sans le prévenir,

Il est entré, la porte était ouverte :

« Ventre saint-gris! dit Flamberge en courroux,

« Rose, avez-vous résolu notre perte?

u Si c'était su, que dirait-on de nous?

« Ah ! pour l'honneur de mon hôtellerie,

« Une autre fois, ma femme, je vous prie,

« Fermez la porte et tirez les verrous! »

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