LE SCRUPULE D'UN COMPTABLE
Un caporal, un jour, à la taverne,
Après avoir, en comptable loyal.
Fait le décompte à ceux dont la giberne
Porte, dit-on, bâton de maréchal.
Dit au dernier : « Conscrit, buvons rasade,
« Et puis comptons tous les deux et sans bruit.
« Neuf avec six font quinze, et trois, dix-huit ;
« Je pose huit... Tout autre, camarade,
« Retiendrait un, mais je ne retiens rien :
« Prends tes huit sous. — Grand merci, mon ancien.
Dit le conscrit : « pour compter, l'heureux grade
« Que caporal ! — Va, dit l'autre joyeux,
« Notre major sait compter encor mieux. »
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LE BERCEAU
Reims aujourd'hui ne sacre plus les rois : Son archevêque y perd maint bénéfice, Le noble aussi ; mais que perd le bourgeois S'il vend ses vins, ses draps, son pain d'épice, Tout aussi bien et plus cher qu'autrefois ?
Sur cette place où deux fois la semaine Le laboureur cède aux Rémois son grain, Un épicier, nommé Jean Rigollin.
Tenait boutique. Elle était toujours pleine De ces chalands qui, l'argent à la main, Ont un souris du marchand économe.
Bientôt le nôtre, en ce facile emploi.
Avait d'écus gagné si belle somme.
Qu'il eut pu vivre ainsi qu'un gentilhomme ; Alais du travail il aimait trop la loi. Peut-être aussi l'argent de la pratique. Bref. Rigollin trônait dans sa boutique. Car il était pain-d'épicier du roi.
L'avare enfant que l'Hymen on appelle.
Qui va partout flairant les coffres-forts. A l'épicier, pour prix de ses trésors, Avait donné femme charmante, et telle Que, même à Reims, la ville et ses dehors
LE BEUCKA1 .
N'en comptaienl pas une qui fûl plus belle.
Mais celle-ci n'a\ ail <|ue par devoir
Pris le mari que lui donna sou père.
Sou cœur trop haut souffrait d'être épicière. Avaii! l'hymen, chaque jour son miroir Lui répétait : « Quand on est si jolie.
« A ia noblesse il faut qu'on se marie. « On peut sans dot épouser un marquis. » Bertheau miroir accordait un souris.
Et l'on voulait qu'avec de tels esprits Elle vendît aux manants la réglisse.
Le savon noir, la mélasse ou l'empois?
Non, non, jamais. Aussi ses jolis doigts Ne faisaient pas même un cornet d'épice. Le bon époux, au gré de son caprice.
La laissait vivre à sa maison des champs. Que près de Reims il fit bâtir pour elle. Chaque dimanche, avec amis, parents, Il s'y rendait et prenait du bon temps.
Mais le lundi, toujours aussi fidèle A son devoir qu'il l'était au plaisir.
De chez sa femme on le voyait sortir Avant le jour, pour être à sa boutique A l'heure même où s'ouvre la fabrique.
De Berthe alors il n'avait nul souci : Tout occupé de sucre et de cannelle, Il oubliait que femme jeune et belle Dans un désert a des moments d'ennui.
L'ennui n'est point un mal imaginaire, Car trop souvent, à la beauté contraire, 11 lui ravit les roses de son teint.
Peut-on blâmer la femme qui s'ennuie D'ouvrir sa porte au joyeux médecin Dont le remède, en dépit de l'Hymen.
Doit la sauver de cette maladie?
Chacun connaît ce docteur, c'est l'Amour. Qui peut guérir plus de maux en un jour Que Galien n'a pu faire en sa vie.
LE BERCEAU. 73
1/ Anioiii' vit Berthe, et Berthe l'ut guérie. Tous les matins, par ordre du docteur, Le jeune Alfred vient lui rendre visite. Dès ce moment le désert qu'elle habite Est à ses yeux un séjour enchanteur ; Tout lui sourit, hors un jour par semaine : C'était celui qu'avait choisi l'époux ; Mais le plaisir que son amant ramène Les autres jours n'en était que plus doux.
Jean n'avait pas jusqu'ici connaissance Du changement qui s'était fait chez lui; Il ignorait la joyeuse ordonnance Que le docteur donnait contre l'ennui.
Mais, croyez-moi, cette heureuse ignorance, Il l'eût perdue avant peu si l'Amour, Sage et prudent contre son ordinaire, N'eut défendu les visites de jour.
Lors on convint d'agir avec mystère :
lu
L'amant, la nuit, quand l'époux est absent, Devait frapper trois coups légèrement ; Et l'épicière ouvrait sans bruit la porte.
Depuis un mois tout au mieux de la sorte Allait aux champs, quand l'amant étourdi, Qui sur sept jours n'en a qu'un d'abstinence, 8e trompe, et vient avec grande assurance Frapper la nuit du dimanche au lundi.
Minuit sonnait : Jean, dans son premier somme. Dormait. La femme, à côté du bonhomme, Dormait aussi, comme aussi leur enfant, Dont le berceau près d'eux est attenant. Alfred, qui veille et grelotte à la porte. Maudit Morphée, et du bruit de ses coups Imprudemment va réveiller l'époux, Quand au logis une voix claire et forte Se fait entendre; un lit qu'on agitait Bat la mesure; il écoute, on chantait :
LE BERCEAU
n Dors, mon fils, pendant que ta nïère (i Par ses chants va chasser l'esprit.
« Il devrait savoir que ton père o Le dimanche est ici la nuit.
m Esprit, pour me plaire, a Ne fais pas de bruit; « L'oiseau de Cythère <( Demain fait, son nid. »
« — Femme, dit Jean que la chanson réveille, <( Que dis-tu donc? — Je berce tiotre enfant, » Répond la femme; « allons, taisez-vous, Jean ; « A mes chansons pourquoi prêter l'oreille? « C'est malgré moi que je chante aujourd'hui, « Vous sachant là; mais celui que je veille « M'en saura gré, j'ai calmé son ennui. <( Dormons ! » L'amant, qui clans chaque parole Trouvait un sens inconnu du mari, Voit son erreur, maudit sa tête folle.
Et de ces lieux au plus vite ayant fui,
Il rendait grâce à sa belle maîtresse Qui l'avait su tirer d'un mauvais pas.
Même une Agnès, pour sortir d'embarras.
A dans son sac plus d'un tour de finesse. Le lendemain, l'esprit qui court la nuit. Fidèle à l'heure, était chez l'épicière. Et dans ses bras, il chantait au petit :
« Enfant, pour me plaire.
« Ne fais pas de bruit ;
« L'oiseau de Cythère
« Ici fait son nid. »