‹ Les contes rémoisChapitre 29 sur 98 · L'EPOUX MAL VENGE · texte numérisé non relu

L'EPOUX MAL VENGE

Un cuirassier à l'armure dorée, Pour égayer les ennuis de la paix, Voulut aimer. L'Amour d'un de ses traits Le blesse au cœur. Mais la femme adorée, Belle épicière, est cruelle à l'excès.

Flore est son nom. En vain l'homme de guerre Tourne la place, assiège et met au jour Contre ce roc l'arsenal de l'Amour :

Le fort tint bon. L'imprenable épicière Un beau matin lui donna son congé; Puis elle vint, d'un air tout affligé, Se plaindre à Jean. Le fier mari s'enflamme. Frappe du pied, prend à témoin sa femme Qu'il a du cœur et saura se venger.

« Oui, je le peux sans courir de danger. u Mais, pour cela, Flore, il faut être fine. « Quand le galant viendra chanter mâtine. » Car il viendra (les amants sont si fous ! ) . « Changez votre air, faites-lui douce mine. « Et pour le soir donnez-lui rendez-vous. « Si pour conclure il demandait en somme « Quelques baisers, pour le mieux abuser « Donnez-les-lui. J'ai pitié du pauvre homme « Quand il saura ce que coûte un baiser. »

L'ÉPOUX MAL \ ENOÉ.

Flore prome! d'être en toul point soumise.

Le lendemain, à peine il était jour

Que l'amoureux lui reparlail d'amour.

La Champenoise, en femme bien apprise,

Fail la fâchée et puis se radoucit.

Elle refuse un baiser qu'il demande;

On le lui vole, elle gronde et sourit.

La belle enfin s'apprivoise et s'amende

.Jusqu'à donner chez elle un rendez-vous.

« Venez ce soir, dit l'épouse docile,

« Lorsque l'horloge aura frappé huit coups.

« Ne craignez rien, mon mari soupe en ville. »

Le cuirassier, ivre de son bonheur,

Retourne au camp, va, vient, court, se promène.

Maudit l'horloge, accuse sa lenteur.

Et jusqu'au soir est comme une âme en peine.

Quand le mari par sa femme eut appris

Qu'au rendez-vous l'amant devait se rendre :

« Eh quoi! dit-il, il suffisait de tendre

a Un simple lacs pour que l'oiseau fut pris?

« A le plumer il faut que je m'apprête. »

Une heure après, Jean, des pieds à la tête

Bardé de fer, n'est plus un épicier;

C'est Galaor près d'aller en conquête.

Flore triomphe et sourit au guerrier.

« Femme, dit-il, si l'insolent s'entête,

« Voici de quoi le mettre à la raison. »

11 lui montrait un énorme espadon.

En ce moment quelqu'un frappe à la rue :

« Avant d'ouvrir, dans l'alcôve du lit

« Cachez-moi bien ; mais au moindre délit

« Vous me verrez lui sauter à la vue ! »

Le cuirassier, par la femme introduit, Jusqu'à sa chambre à pas de loup la suit. « Sommes-nous seuls? » dit-il à l'épicière. Flore hésitant : « Oh! parle, sois sincère!

L'ÉPOUX MAI. 7BNGÉ. Il

u Si ton mari n'est point sorti, vrai Dieu! « Ce sera gai, nous allons voir beau jeu. ■ Lors du fourreau tirant sa grande épée : « D'un seul revers, s'il se montre à mes yeux. « Je fais serment de le couper en deux ! « Mais de ce sot ne sois, plus occupée, « Mon sabre veille. » 11 le pose en jurant Sur le lit même où l'amour les attend. Ce sabre nu, cette voix menaçante Ont rendu Flore interdite et tremblante. Elle a pourtant moins peur que son époux. Qui, par sa faute, élu juge des coups, Voit sa moitié se montrer complaisante : C'était, lecteur, ne vous y trompez pas, Pour sortir Jean plus vite d'embarras.

L'amant parti, la bonne Champenoise Court à l'alcôve et, de son coin tirant Jean demi-mort, lui dit en l'embrassant :

« Que tu fis bien de ne pas chercher noise « A ce brutal ! car entre nous, crois-moi, « Il est au moins dix fois plus fort que toi ! »

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